CHAPITRE XVIII
Lorsque Pierre, qui, chez lui comme en voyage, partageait son lit avec Amaury, à la manière des anciens frères d'armes, raconta à son ami la proposition que le comte lui avait faite, un vif sentiment d'espérance et de joie s'empara du jeune artiste. Il avait toujours senti l'adresse délicate de ses mains et le goût exquis de ses pensées le porter vers la sculpture ; mais ayant commencé l'état de menuisier et s'étant affilié à un compagnonnage de cette profession, il avait craint de se retarder dans sa carrière en embrassant une voie nouvelle. Les encouragements lui avaient manqué. Pierre était le seul qui lui eût conseillé d'aller prendre à Paris les notions de son art de prédilection. Mais, à cette epoque-là, le Corinthien était retenu à Blois par son amour pour la Savinienne. Il avait donc renoncé à son rêve, et avait rabattu ses prétentions sur les ornements que comporte la menuiserie en bâtiments. De l'aveu de tous les compagnons, il excellait à la partie difficile des calottes ornées dans les niches, et personne ne découpait comme lui les feuilles légères d'un chapiteau grec. C'est à cause de cette spécialité qu'on lui avfiit donné l'élégant surnom qu'il portait.
r^ Ab I mon ami, s'ëcria-t-il, que la destiftée est bonne d'envoyer cette diversion à ma tristesse I Je n'ai pas eu ia . force de te dire mon admiration pom cette belle boiserie, et Teffet qu'oUe a produit sur moi la t)reimère ibis que je l'ai regardée. D'abord, j'ai bien admiré cette belle distribution et cette sagesse de plans dont tu m'avais parlé à Blois. J^ai bien remarqua le caractère de largeur qui se Mudi sentir jusque dans les détails dé la plus petite dimension. Oui, j'ai compris ce que tu m'expliquais jadis, que la grandeur n'est pas dans Fét^idue, mais dans la proportion, et que Ton peut faire mesquinement un colosse d'architect\|ré, t^di^ qm'PA Vii^ut donner l'apparence de la hauteur et de la force à un modèle de quelques IMmees. Mais je t^anreue qu^en regardant ces arabesques «emées avec tant de richesse et de sobriété à la fois (car oeei est encore la même question : peu de moyens, beaueoup d'effet)^ quand j'ai vu ces médaillons inerustés dans h» panneaux et laissant sortir, comme d'une fénâtre, ces jolies petites têtes de sainte avec leuis ex^N^essions et leurs ooi&ses diverses : les unes graves coopae de vieux phitofaopkes, les aulres riantes et moqueuses comme de malins moines ; iei \m fier sMdLt avec son casque enfoncé sur les yemXy ta une jolie sainte coût onnée de fleurs et de peries ; Uhbas un beau séi*aphin aux cheveux bonc^ et âoltants, ailleurs enœate une vieille sibylle demi-voilée avançant son 0OU maigre et anguleux : etautôur de toutcela, des oiseaux jouant parmi les guirlandes de fleurs, des monstres infefnaus poursuivant des âmes éperdues à travers un réseau de feuilles de lierre ; et ces grosses têtes de lions qui semblent gronder à tous les angles, et tous ces bas-reliefs, toutes ces figurines, tous ces festons; et tout ce mouve** ment d'êtres divers qui semblent vivre, courir, fuif,. danser, chanter ou méditer sur le bois inanimé... oh I à la vue de toutes ces merveilles d'un temps où Fart enno^
DU TOUR ns FRANGE. SU
btissait le métier, je me suis s^ti transporté dans un au-^ Ire moBde, el de grosses larmes étaient prêtes à s^éehapper de mes yeus. Hearem, trois fois heureox, pensai- je, TaiiTrier qui apu à sa fiaûtaisie animer ces lambris de sa propre vie, et foire sortir des flancs bruts du chêne le peuple ekéri de àea rêves t Et comme -les ombres du soir emomençalen^ à descendre, il me sembla que je voyais s'agiter outûnr de moi des légions de petits fantômes qui s'en allaient rampamt sur les pam^ieaux, s'aecrocha&t anix connefaes» et se débattant avec les antiques créations de Vartfeste. Les archanges embouchaient la trompcftte; les {léehés capitaux, monstrea fôntastiquea, fourrageaient dans Taean&e épineuse ; et les bdles vierges chrétien- Bes se jouaient parmi les Hs tranquilles, tandis que les inoine$ prévaricateurs, satyres avinés, tiraient la barbe des graves théologiens. J'étais ivre moi-même^ j'étais âra. Plus j'essayais de reprendre mes sens, plus ma vi^ siotn giandisBait et s'animait antonr de mes. tempes ârjâentesi. H me setoblail qucf tous ces goèmes, tons ees MBefs, sortaient de ma tête, et de mes mains^ et de mes poches. J'allais courir après eux, essayant de 1^ vattra^ {Mff, de les remettre en ordre, de les incruster dans le hoïBf respectueux et muets dans les piac^ vides et dans les niches abandonnées que le temps, teur arrait creusées à doté de tors ancêtres, quand la vats. du Berrichon m'arracha àceitebaltucsnatfion. Il m'entraîna en me met^ tant sur Tépaule ma scie et mon rabot, grossiers instru- Bients d'un travail plus grossier encore. Jeme suis résigné} J*ai travaillé selon mon devoir, mais non selon ma vocation. Et tu le vois aujourd'hui, Pierre, ce rêve était comme un avertissement prophétique de mion heureuse destinée. Voilà qu'eniln je vaispouvoirdireàmontour : Etmoiaitssi jesui« artiste! je vais Mre de U» senlpture, je vais créer desr'ôtFet^, je vaiBâonaer fo vie 1 et mon imaginalâeni qui
2f2 LE COMPAGNON
faisait mon supplice, va faire ma joie et ma puissance !
Le délire du Corinthien causa quoique surprise à son ami. Pierre ne connaissait pas encore toute rexaitation de cette jeune tête, qui avait dévoré bien des livres et caressé bien des songes dorés dans ses voyages. Il l'embrassa avec une admiration mêlée d'attendrissement, et rengagea à se calmer pour prendre un peu de repos. Mais le Corinthien ne put dormir, et il était levé avant le jour. 11 uc songea point à déjeuner; et, quand son ami arriva à Tatelier, il le trouva occupée sculpter une figure.
— J'ai commencé par le plus difficile, lui dit-il, parce que je ne suis point inquiet pour le reste. Mais cette tète réussira-t-elle I Je sais bien qu'elle ne ressemblera pas exactement au modèle. Mais pourvu qu'elle ait de la vérité, de l'expression et de la grâce, elle sera digne de subsister. Ce que j'admire dans cette boiserie, c'est qu^il n'y a pas deux ornements ni deux figures semblables. C'est la variété et le caprice infinis dans l'harmonie et la régularité. Qh I mon ami, puissé-je trouver la beauté, moi aussi I puissé-je mettre au jour ce que j'ai dans l'âme, et produire ce que je sens!
— Mais où as-tu appris l'art du dessin? lui demanda Pierre étonné 4e voir venir une tête humaine sous le ci* seau du Corinthien.
— Nulle part et partout, répondit le jeune homme. J'ai toujours été poussé par un instinct irrésistible vers les statues et les bas-reliefs. Je. n'ai jamais passé devant un monument sans m'arrêter pour en considérer longtemps tous les ornements et toutes les sculptures. Mais c'est dans les muiées des grandes villes que j'ai caché de longues contemplations et savouré des jouissances que je n'aurais osé dire à personne. Nous allons tous voir ces collections, comme on va chercher le spectacle d'objets nouveaux, étranges. Nous y prenons toujours quelques
notions d'histoire, de mythologie et d'allégorie ; mais la plupart d'entre nous y vont satisfaire une curiosité sans but, et moi je puis dire que j*y allais assouvir une pas-* sion. J*ai même fait quelques dessins d'après les modèles. A Arles, j'ai essayé de copier la Vénus antique, et j'ai pris lé contour de quelques vases et de quelques sarcophages que je rêvais d'exécuter en bois et de placer comme ornement dans quelques partie de décor. Mais sa- Tais-je ce que je faisais? Et sais-je à présent ce que j'ai fait? De grossières caricatures peut-être. J'ai calculé géo* métriquement les proportions; mais la grâce, la finesse, le mouvement, la beauté en un mot I... Qui me dira que ma main obéit à ma pensée? qui me prouvera que mes yeux ne m'ont pas trompé, quand ils ont cru retrouver sur le papier ce qu'ils avaient découvert et observé dans la pierre et dans le marbre?... Je m'agite dans le chaos, dans le néant peut-être ! J'ai vu des enfants dessiner sur les murs des faces grotesques, impossibles, qu'ils croyaient conformes aux lois de la nature ; ils se trompaient, et ils étaient contents de leur ouvrage. Mais j'ai vu d'autres enfants tracer naturellement, et comme obéissant à une faculté mystérieuse, des figures animées, des attitudes vraies, des corps bien posés, bien proportionnés. Ils ne savaient pas s'ils avaient mieux fait que les autres ! Et moi, dans quelle classe dois-je me ranger? je Fignore. Ne saurais-tu me le dire, oh ! mon pauvre Pierre?
En parlant ainsi, le Corinthien travaillait avee<aiH]teur ; ses yeux étaient brillants et humides, son front était baigné de sueur. Il y avait a\i fond de son âme une angoisse délicieuse et terrible. Pierre la partageait. Quand la figure fut achevée, Amaury, voyant arriver le père Huguenin et les apprentis, essuya son front, et cacha dans un coin son œuvre et les outils dont il s'était servi pour la faire. Il craignait le jugement de l'ignorance, et d'être