‹ Le compagnon du tour de France (volume 3)Chapitre 21 sur 35 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le vieux comte n'était pas très-connu dans son village de Villepreux. Il n'avait pris possession de ce domaine qu'après la révolution, et il n'y était jamais venu que de loin en loin , et pour y faire des stations de trois mois tout au plus. C'était la moins splendide de ses habitations et la plus retirée de ses terres vers Fintérieur paisible de la France. À cette époque-là, la Sologne n'était pas semée, comme aujourd'hui, de belles forêts naissantes, ni coupée de routes praticables. Ce pays, où il reste encore tant à faire, était un désert où la misérable population des campagnes subsistait à peine, mais où les capitalistes pouvaient tenter d'heureuses améliorations. Sous le prétexte de s'adonner à l'agriculture, le vieux seigneur y avait fait depuis deux ans des pauses plus longues, et, cette fois, il venait de s'y installer avec tous les préparatifs que le projet d'un long séjour entraîne. Les travaux qu'il y faisait faire et la quantité de malles, de livres et de domestiques qu'on y voyait arriver chaque jour, annonçaient une prise de possession en règle. Cela donnait lieu, comme on peut le croire, à beaucoup de commentaires ; car, en province, rien ne peut se passer naturel-

lement, 11 fbut à tout une explication mystérieuse. Les uns disaient que le vieux seigneur venait là pour composer des mémoires, ce qui^paraissait ressortir des longues dictées qu'il faisait à sa fille et de la vie de cabinet qu'il menait avec elle. Les autres penchaient à croire que cette même fille, qui paraissait lui être si chère, avait dû se mettre en tète, à Paris, quelque amour malheureux dont on venait la soigner et la guérir dans la solitude et le recueillement. La pâleur habituelle de cette jeune personne, son air grave, ses habitudes de retraite, ses longues veilles étaient des choses assez étranges aux yeux des habitants de la contrée pour qu'il fallût les expliquer par un roman.

Ces derniers propos revenaient quelquefois à Foreiile de Pierre Huguenin , et ne lui paraissaient pas dénués de fondement. Mademoiselle de Villepreux était si différente, en effet, des jeunes personnes de son âge, la fraîcheur et la vivacité de sa cousine faisaient un tel contraste à côté d'elle, et puis on exagérait tellement Texcentricité de ses habitudes, qu'il ne savait à quelle idée s^arrèter. Mais que lui importait? C'est la question qu'il se faisait à lui-même ; et cependant , lorsqu'il entendait parler de cette passion supposée, il sentait son cœur se serrer d*une manière étrange, et il faisait d'inutiles efforts pour écarter une préoccupation qui lui semblait maladive et funeste.

En peu de temps, le comte de Villepreux se popularisa dans le village d'une manière merveilleuse. Il faisait beaucoup travailler, et payait avec une libéralité qu'on ne lui avait pas connue. Il dominait le curé, et, à force de cadeaux pour sa cave et pour son église, le forçait d*être tolérant et de laisser danser le dimanche. Il tenait tête au préfet pour la conscription, influençant les médecins préposés pour la visite au conseil de révision. Enfla il ouvrait son parc le dimanche à tous les habitants

du village, et payait même le ménétrier pour les faire danser dans le rond-point de la garenne^ à Tombre d'un beau vieux chêne appelé leRosny, comme tous les arbres séculaires honorés de cette illustre origine.

Les ouvriers du père Huguenin s'habillaient de leur mieux ce jour-là et faisaient danser, de préférence aux paysannes, les pimpantes soubrettes du château. Le Berrichon y déployait toutes ses grâces, et ses entrechats ne manquaient pas de succès. Le Corinthien se livrait aussi à cet amusement, mais sans s'occuper d'une danseuse plus que d'une autre, et seulement peut-être pour satisfaire un peu d'enfantine coquetterie; car il était si gracieux avee sa blouse de toile grise brodée de vert, et la toque béarnaise quil avait rapportée de ses voyages lui allait si bien, que tous les regards s'attachaient sur lui et que les jeunes filles enviaient Thonneur de danser avec lui.

Le vieux comte venaitavec sa famille, à l'heure où le soleil baisse et où l'air fraîchit, regarder ces danses villageoises, et familiariser les bonnes gens avec sa présence seigneuriale. On était flatté du plaisir qu'il y prenait et des choses agréables qu'il savait dire à chacun. Il y avait un banc de gazon sous le chêne, où personne ne se fût permis de s'asseoir à côté de lui et de sa fille, mais auprès duquel il savait attirer les anciens du pays pour causer avec eux ; voire le père Huguenin, qui affectait vainement son grand air républicain, et qui se laissait prendre tout comme un autre, quoiqu'il n'en convint jennais.

Dans le commencement, le jeune Raoul de Villepreux dansait avec les plus Jolies filles, et ne manquait guère de les embrasser, ce qui faisait rouler de gros yeux à leurs prétendus ; mais il n'en était que cela : si bien qu'un jour le père Lacrête, qui était non loin du banc de gazon, serra le poing d'un air demi-goguenard, demi-farouche, et jura, par tous les dieux dont il put invoquer le nom, que, de

son temps, il n'aurait pas laissé embrasser son amoureuse , fût-ce par le dauphin de France. Le père Lacrête a?ait eu un mémoire réglé par rarchitecte du château, et faisait de l'opposition ouvertement contre la famille.

Le comte, qui ne voulait pas compromettre sa popularité, ne releva pas le propos du vieux serrurier; mais il ne le laissa pas tomber non plus, et le jeune seigneur ne reparut plus aux danses sous le chêne.

M. Isidore dansait, et Dieu sait avec quelle prétention ridicule et quels airs de triomphe impertinents? Les filles du village en étaient éblouies ; mais les femmes de cham^ bre, qui se connaissaient en belles manières, et la fille de l'adjoint, qui était une princesse, le trouvaient trop familier. Madame des Frenays avait dansé avec son cousin Raoul dans les premiers jours, et n'avait pas dédaigné de mettre sa petite main dans celle du paysan qui lui faisait vis-à-vis à la chaîne anglaise. Mais cette main était couverte d'un gant, ce qui parut fort injurieux à la plupart des danseurs , et ce qui les empêcha de l'inviter, quoiqu'elle mourût d'envie de l'être, car elle dansait à ravir; ses petits pieds effleuraient à peine le gazon , et il n'est point de manants pour une jolie femme qui se voit admirée.

Quand Raoul s'éclipsa du bal champêtre par ordre supérieur, la marquise, n'y tenant plus, accepta l'invitation d'Isidore. Mais, après Isidore, personne ne se présenta ; et elle s'en plaignit tout naïvement à son oncle lorsqu'il lui demanda pourquoi elle ne dansait plus.

— Voilà ce que c'est que d'être une belle dame, dit le comte. Mais voyons donc si je ne te trouverai pas un danseur. Viens ici, mon enfant, dit-il au Corinthien qui était à deux pas de lui : je vois bien que tu grilles d'inviter ma nièce, mais que tun'oses pas. Moi, je te déclare qu'ellesera charmée de danser. Allons, offre-lui la main, et en place pour la contredanse ! c'est moi qui vais crier les figures.

Le Corinthien était trop, g&té ai^ch&temi ponr être étonné ou confus d'un tel honneur. — - C6st la première fois qa« je fais danser une marquise, se disait-il en luiHD[ième; c'est égal, je la ferai danser tout aussi bien qu'une autre, et je ne vois pas pourquoi j*en serais si ébloui. C*étaitnne réponse intérieure qu'il faisait aux regards éearquillés du Berrichon, placé vis-à-vis de lui, et tout stupéfait de Vàr venture.

Tout en sautant légèrement sur le pré airec sa danseuse, le Corinthien, qui, malgré son courage intérieur, n'avait pas encore osé la regarder en face, s'aperçut que cette reine du bal était si troublée, qu'elle s'embrouillait dans les figures. Il n'y comprit rien d'abord, et^ voulant Taider à reprendre sa place satis être atteinte par les ronds-de-jambe impétueux du Berrichon, il osa, mais sans aucun autre sentiment que celui d'une déférence naturelle, placer sa main sous le coude de la marquise pour l'empêcher de tomber. Ce coude nu entre une manche courte et une mitaine de soie noire était si rond, si mignon et si doux, que le Corinthien ne le sentit pas d'à* bord, et que, voyant le Berrichon lancé dans une pirouette irréfrénable et la marquise chanceler, il lui serra le coude pour la remettre en équilibre. Mais cette pression fut électrique. Joséphine devint rouge comme une fraise, et le Corinthien eut un accès de timidité subite et de mahaise insurmontable. Il eut hâte de la reconduire à sa place, aussitôt que la contredanse finit, et de s'éloigner avec une sorte d'effroi^ Mais le violon n'eut pas plutôt donné le signal de la contredanse suivante qu'il se retrouva, comme par magie, auprès de madame des Frenays, et que la main de celle-ci était dans la sienne. De quelle formule s'était-il servi pour l'inviter de nouveau, et couunent Tavait-il osé? Il ne le sut jamais. Un nuage flottait autour del\tti et il agissait comme dans un irève#

Depuis ce jour, le Corinthien fit danser la marqnise tous les dimanches, et plut6t trois fois qa'ane. Son exem* pie encouragea les autres, et Joséphine ne manqua plus une contredanse. Quand le Corinthien ne Tinvitait pas, il était toujours son vis-à-vis, et leurs mains se touchaient, leurs haleines se confondaient, et leurs regards se cherchaient pour se fuir et pour se chercher encore. Tous ces petits prodiges s'opèrent si spontanément quand on aime la danse, qu'on n'a pas le temps de se raviser, et que la galerie n'a pas le temps de s'en apercevoir.

Yseult ne dansait jamais, quoique son grand-père l'y engageât souvent, et que la marquise, un peu honteuse du plaisir qu'elle-même y prenait, eût voulu Tentraîner dans le tourbillon champêtre. Était-ce dédain, était-ce nonchalance de la part de la jeune châtelaine ? Pierre Huguenin, toujours placé à une assez grande distance d'elle, et masqué soit par des groupes, soit parles buissons derrière lesquels il errait lentement, avait souvent les yeux attachés sur elle, et se demandait quelles pensées remplissaient ce front impénétrable, où tant d'énergie se cachait derrière tant de langueur. Mademoiselle de Villepreux avait toujours Tair d'une personne fatiguée qui se donne le plaisir de ne pas faire usage de ses facultés en attendant qu'elle les applique à de nouveaux actes de force. Pierre Huguenin Tétudiait comme un livre écrit dans une langue inconnue, où l'on espère trouver un mot qui vous fera deviner le sens. Mais ce livre était scellé, et pas une syllabe n'en révélait le mystère.

Elle n'avait pourtant pas Tair de s'ennuyer. De temps en temps elle adressait la parole aux villageoises, et c'était avec une familiarité polie dont la nuance était bien difficile à saisir. Elle semblait fuir l'affectation de bonté que révélait chaque geste de son grand-père, et en même temps elle était sérieusement et tranquillement bienveil-

lante. Elle n'intimidait jamais les personnes avec qui elle s'entretenait; et il était impossible de trouver la moindre dilTérenee dans sa contenance et dans ses traits, soit qu'elle parlât à son grand-père ou à sa cousine, soit qu'elle parlât au pèreHuguenin ou aux enfants du village. Quoique le pauvre Pierre eût sur le cœur une insulte qui lui semblait ineffaçable, il se disait parfois qu'elle avait le sentiment ou l'instinct de l'égalité au degré le plus net et le plus complet. Mais c'était là un aperçu trop élevé pour les gens du village. Ils ne haïssaient point la Demoiselle^ comme ils l'appelaient ; mais ils n'avaient pas pour elle cet engouement que le vieux comte savait leur inspirer. « Elle ne le montre pas, disaient~ils ; mais on dirait bien qu'en dessous elle est fière. »

Un jour, Amaury trouva un volume que la marquise, qui ne venait plus dessiner dans l'atelier, avait laissé traîner dans le parc. Il le porta à son ami Pierre, sachant combien il aimait les livres.

En effet, la vue d'un livre faisait toujours 'tressaillir Pierre de désir et de joie. Depuis bien des jours, il était sevré de lecture, et il s'imagina que ce délassement favori chasserait les tristes pensées dont il était obsédé.

C'était un roman de Walter Scott, je ne sais plus lequel ; mais un de ceux où le héros, simple montagnard ou pauvre aventurier, s'énamoure de quelque dame, reine ou princesse, est aimé d'elle à la dérobée, et, après une suite d'aventures charmantes ou terribles, finit par devenir son amant ou* son époux. Cette intrigue à la fois simple et piquante est, comme on sait, le thème favori du roi des romanciers. S'il est le poète des lords et des monarques, il est aussi le poète du paysan, du soldat, du proscrit et de l'artisan. Il est vrai que, fidèle à ses prédilections aristocratiques, et trop Anglais pour être hardi jusqu'au dénoùment, il ne manque jamais de découvrir à ses nobles va*

gabonds une illustre famille, un riche héritage, ou de leur faire monter de grade en grade l'échelle des honneurs et de la fortune, pour les mettre aux pieds de leurs belles, sans exposer celles-ci à se mésallier par un pur mariage d'amour. Mais il est certain aus^si qu'il faut lui savoir gré de nous avoir peint le peuple sous des couleurs poétiques, et d'en avoir tiré de grandes et sévères figures dont le dévouement, la bravoure, rintellîgence et la beauté rivalisent avec réclat du héros principal, souvent jusqu'à le surpasser et à reffacer. Sans nul doute, il a compris et aimé le peuple, non par principe, mais par instinct, et Fartiste n'a pas été aveuglé par les préjugés du gentleman.

Ces romans-là, malgré leur exquise et adorable chasteté, sont tout aussi dangereux pour les jeunes têtes, tout aussi subversifs du vieux ordre social, que romans le doivent être pour être romanesques et pour être lus avidement par toutes les classes de la société. C'est donc à sir Walter Scott qu'il faut attribuer le désordre qui s'était organisé, si Ton peu^ parler ainsi, dans la cervelle de Joséphine. Elle se rêvait la dame du quinzième ou du seizième siècle que devait poursuivre un jeune artisan, enfant perdu de quelque grande maison, lancé prochainement dans la carrière du talent et de la gloire, en attendant qu'il recouvrât ses titres ou qu'il en acquit par son mérite et sa réputation* La plupart des grands maîtres de l'art ne sont-ils pas sortis de la plèbe ; et quelle marquise, même ayant généalogie, n'eût pas été flattée d'être l'idole et l'idéal de ces illustres prolétaires, Jean Goujon, Puget, Canova et cent autres que compte l'histoire de l'art dans toutes ses branches?

Ce volume fut dévoré par les deux amis en une soirée» et leur donna une telle envie de connaître le reste du roman, que, n'osant demander au château qu'on le leur prélat, ils le louèrent chez le libraire de la ville voisine.

Cette lecture fit sur eux une impression é^lement pfO« fonde, quoique diverse : Pierre y voyait l'idéalisation fantastique de la femme^ le Corinthien y voyait la réalisation possible de sa propre destinée, non comme Théritier méconnu de quelque grande fortune, mais comme le conquérant prédestiné à la gloire dans Tart. Il avouait naïvement à Pierre son ambition et ses espérances.

-« Tu es heureux, hii répondait son ami, d'avoir ces douces chimères dans Fesprit. Et après tout, pourqo<H ne se réaliseraient-elles pas? les arts sont aujourd'hui la seule carrière où les titres et les privilèges ne soient pas absolument nécessaires. Travaille donc, mon frère, et ne te rebute pas. Dieu t'a beaucoup donné : le génie et Tamourl II semble qu'il t'ait marqué au front pour une existence brillante; car, à l'Âge où nous végétons encore pour la plupart dans une grossière ignorance, interrogeant avec une tristesse apathique le problème de notre avenir, te voilà déjà sûr de ta vocation; te voilà distingué par des gens capables de t'apprécier et de t'aider. Mais ceci n'est rien encore : te voilà aimé de la plus belle et de la plus noble femme qu'il y ait peut-être au monde.

Lorsque Pierre parlait de la Savinienne, Amaury tom* hait dans une mélancolie que son ami s'efforçait en vain de combattre* -^CQmment peux-tu t'affecteras! profoû* dément d^une absence dont tu sais le terme, lui disait *il, et dans laquelle tu es soutenu par la certitude d'être aimé fidèlement et courageusement! Je me surprends, moi» à envier ton malheur.

Amaury avait coutume de répondre à ces reproches que l'avenir était couvert d'un voile impénétrable, et que Tespoir dont il s'était bercé était peut-être trop beau pour se réaliser. — Crois-tu donc, disait-il, que Bomanet renoncera aisément au trésor que je lui dispute? Pendant un an qu'il va passer aupirès de la Mère, la voyant tous

les Jours et lui donnant à toute heure des preuves de dé* Youement et de passion, crois-tu qu'elle ne fera pas de plus sages réflexions que celles dont tu as été le confident dans une heure de trouhle et d*enthousiasme? Lorsqu'elle t'a parlé, nous avions tous la fièvre. C'était à la suite d'émotions violentes ; après une scène où, pour la venger, j'avfiis commis un meurtre : un meurtre dont le souvenir fatal me poursuit sans cesse et jette un reflet lugubre sur mes pensées d'amour! Aujourd'hui elle se repent déjà peut-être de ce qu'elle t'a dit ; et avant la fin de son deuil, peut-être qu'elle regrettera l'espèce d'engagement que cette confidence lui a fait contracter indirectement avec moi, comme elle regrettait alors l'engagement que son mari lui avait fait contracter avec le Bon-Soutien. Ces doutes, qui n'étaient pas d'accord avec le caractère hardi et croyant du Corinthien, étonnaient Pierre, d'autant plus qu'ils semblaient augmenter chaque jour, à tel point qu'il attribua cet abattement au meurtre involontaire commis par son ami. Il essaya de bannir les angoisses de ce souvenir amer, et de justifier le Corinthien à ses propres yeux.

— Non, je n'ai pas de remords,- lui répondit le jeune homme, chaque matin et chaque soir j'élève mon âme à Dieu, et je sais qu'elle est en paix avec lui; car je déteste la violence ; je ne suis ni haineux, ni emporté, ni vindicatif, et les querelles du Compagnonnage me font horreur et pitié à l'heure qu'il est. J'ai vu tomber celle que j'aimais, frappée d'un coup que j'ai cru mortel ; j'ai donné la mort à son assassin dans un mouvement de défense plus légitime que celui du soldat à la guerre. Mais ce sang répandu entre la Savinienne et moi laissera des traces douloureuses : c'est un présage affreux, et auquel je ne puis songer sans fréooir.

— C'est Tabsence qui te rend cette idée plus affreuse

encore. Si la Savinienne était ici, tu oublierais, dans le bonheur de la regarder et de Tentendre, les images sinistres qui flottent dans ton souvenir.

— Cela est certain ; mais je serais peut-être alors plus coupable que je ne le suis. Pierre, tu me disais, il n'y a pas longtemps, que tu étais dégoûté du Compagnonnage, et que tu éprouvais le besoin d'en finir avec tout ce qui avait rapport à ces luttes criminelles et insensées. J'ai bien plus de motifs aujourd'hui que tu n'en avais alors pour éprouver le même dégoût. Je ne puis supporter l'idée de m'y replonger, et surtout d'y laisser vivre la compagne que j'ai rêvée. Il faudrait que la Savinienne pût quitter ce triste métier ; je voudrais l'arracher de ce coupe-gorge, dont je ne pourrai jamais repasser le seuil sans une sueur froide et sans un frisson mortel.

— J'espère, répondit Pierre, que le temps adoucira celte impression, dont je comprends trop bien l'amertume, mais dont tu es dominé peut-être plus qu'il ne faudrait. Rappelle-toi tes jours de bonheur passés dans cette maison si religieusement hospitalière, que la Savinienne sanctifie de sa présence. Plus ferme et plus forte que toi dans l'orage, elle a gardé sa foi et sa clémence toujours au service des victimes que de nouvelles fureurs pourraient venir briser encore sur la pierre de son foyer. Son rôle est bien grand, je t'assure; et plus je Tk vois entourée de dangers, plus je la trouve digne de respect et d'amour, cette femme pure au milieu de l'orgie, et calme au sein des fureurs qui grondent autour d'elle. Il me semble qu'elle remplit là un devoir plus auguste que celui d'une reine au milieu de sa cour, et qu'en cherchant une vie plus paisible et plus élégante elle renoncerait à une mission que le ciel lui a confiée.

— Pierre I^dit le Corinthien ému, ton esprit ennoblit les choses les plus viles et divinise encore les plus

élevées. Oui , la Savinienne est une sainte ; mais je ne puis Faimer sans désirer de l'arracher à Tenter.

— Tu le feras un jour, répondit Pierre. Quand tu auras conquis, à la sueur de ton front, une existence plus douce, il te sera permis d'y associer ta compagne. Alors elle aura bien assez travaillé, bien assez souffert pour ses nombreux enfants du Tour de France; et ce changement de position sera la récompense, non Tabjuration de ses devoirs.

— £t dans combien d'années cela arrivera-t-il? s'écria le Corinthien avec une expression de déchirement dont Pierre fut vivement frappé.

— mon cher,enfant ! lui dit-il, je ne t'ai jamais vu si pressé de vivre. Comment ! le courage te manque-t-il à l'heure de la vie où lu as le plus de force et de puissance?

Le Corinthien cacha son visage dans ses deux mains. Assis sur un arbre renversé dans le parc du château, les deux amis s'entretenaient ainsi depuis une heure. C'était nn dimanche, et les ménétriers qui se rendaient au rondpoint pour le bal champêtre passaient le long du mur extérieur en jouant de leurs instruments, au milieu des rires et des chants de la jeunesse du village qui les escortait.

Le Corinthien se leva brusquement.

— Pierre, dit-il, c'est assez de tristesse pour aujourd'hui. Allons danser sous le Rosny ; veux -tu?

— Je ne danse jamais, répondit Pierre, et je m'en félicite; car il me semble que c'est une triste ressource contre le chagrin.

. — A quoi vois-tu cela ?

— A l'air dont lu m'y invites.

— C'est un singulier plaisir, en effet, dît le Corinthien en se rasseyant; c'est comme celui du vin, qui vous porte a la tète, et qui vous distrait de vos peines pour vous les ramener plus lourdes le lendemain.

«0 us COSIPÂGNbN

•— Allons/ dit Pierre en se levant à son tour, tous les moyens sont bons^ pourvu qu'on vive. Il est bon d'oùblier, car il est bon de se souvenir ensuite. L'un est doux, l'autre salutaire. Viens, que je te conduise à la danse.

-*- Tu devrais plutôt m*empécher d*y aller» Pi^re, répondit le Corinthien sans se lever. Tu ne sais pas ce que tu me conseilles; tu ne sais pas où tu me conduis.

— Tu m'as donc caché quelque chose? dit Pierre ea se rasseyant auprès de son ami.

— Et toi, tu n'as donc rien deviné? répondit Âmaury. Tu n'as donc pas vu qu'il y a là-bas» sous le chêne, une femme que je n'aime pas certainement, car je ne la connais pas, mais dont mes yeux ne peuvent pas se détacher, parce qu'elle est belle, et que la beauté a une puissance irrésistible? Est-ce que l'art n'est pas le culte du beau? Gomment pourrais-je jamais rencontrer le regard de deux beaux yeux et détourner les miens? Cela ifest pas possible, Pierre I £t pourtant je ne l'aime pas; je ne peux pas l'aimer, n'est-Kse pas? Tout cela est donc bien ridicule.

— Mais que veux- tu dire? Je ne te comprends pas. Quelle est donc cette femme? Comment une autre que la Savinienne peut-elle te sembler belle? Si j'aimais, et si j'étais aimé, ii me semble qu'H n'y aurait pour moi qu'une femme sur la terre. Je ne saurais pas seulement s'il en existe d'autres.

— Pierre, tu ne comprends rien à tout cela. Tu n'as jamais été amoureux. Tu crois peut-être à une puissance surhumaine qui n'est pas dans l'amour. Écoute; je veux t' ouvrir mon cœur ; je veux te dire ce qui se passe en moi, et, si tu y vois. plus clair que moi-même, je suivrai tes conseils. Je te l'ai dit, il y a là-bas une femme que je regarde avec trouble, et à laquelle je pense avec plus de trouble encore quand je ne la vois pas. Souviens«-toi de

ee que ta me disais dans Tatelier il y a cinq oa six jours, à propos d'une petite figure que j'ai découpée dans un de mes médaillons?

— C'était la tète, la coiffure, sinon les traits d'une dame...

— Il est bien inutile de la nomiper. Elles ne sont que deux ; Fune est l'image de l'indifférence, l'autre est l'i-* mage de la vie. Tu as prétendu que j'avais voulu fhirele portrait de cette dernière, je m'en suis défendu. Je ne le voulais pas en effet; mais, malgré moi, quelque chose de sa forme gracieuse était venu sous mon ciseau. Tu insistas; tu pris Guillaume à témoin. Nous parlions un peu haut peut-être, et je ne sais si du cabinet de la tourelle on n'entend pas ce qui se dit dans l'atelier. Nous sommes sortis, et puis, à la nuit, je suis rentré pour prendre le livre que nous avions laissé là. Tu m'attendais à la maison pour l'achever. Tu m'as attendu assez longtemps. Je t'ai dit que j'avais marché un peu dans le parc pour dissiper un mal de tète. Je ne t'ai pas menti; j'avais la tête en feu, et j'ai marché beaucoup en sortant de l'atelier.

— - Que s'est-^il donc passé là? Je ne saurais l'imaginer. Une dame ! une marquise !... Toi, un ouvrier ! un com* pagnonl... Corinthien, n'as-tu pas rêvé, mon enfant?

— Je n'ai pas rêvé, et il ne s'est rien passé de bien romanesque. Cependant, écoute. J'entre dans l'atelier sans lumière ; je n'en avais pas besoin pour trouver mon livre, je savais juste la place où je l'avais laissé. Je vois le lènd de l'atelier éclairé, et une dame qui examinait ma sculpture, précisément la petite tête qui lui ressemble. En me voyant, elle jette un cri et laisse tomber son bougeoir. Nous voilà dans l'obscurité tous les deux; je fie l'avais pas bien reconnue. Je ne sais pourquoi^ je m'approche à tàtÎHis en demandant qui est là. J'étendais les mains, et tout à coup je me trouva plu& près d'elle que

je ne croyais. Elle ne répond pas, quoique je la tienne dans mes bras. Ma tète s* égare, les ténèbres m'enhardissent, je feins de me tromper; j'approche mes lèvres tremblantes en nommant mademoiselle Julie; j'effleure des

cheveux dont le parfum m* enivre On me repousse,

mais faiblement, en disant : • — Ce n'est pas Julie, c'est moi, monsieur Amaury ; ne vous y trompez pas. Elle ne cherchait pas sérieusement à se dégager, et moi je ne pouvais me résoudre à la laisser fuir. — Qni donc, votis? disais-je, je ne connais pas votre voix. Alors, elle s'échappe, car je n'osais plus la retenir, et elle se met à courir dans l'obscurité. Je ne la suivais pas, elle se heurte contre un établi, et tombe en faisant un cri. Je m'élance, je la relève, je la croyais blessée.

— Non, ce n'est rien, me dit-elle. Mais vous m'avez fait une peur affreuse, et j'ai failli me tuer.

— Comment pouviez-vous avoir peur de moi, madame?

— Mais comment ne me reconnaissiez-vous pas, mon« sieur?

— Si madame la marquise s'était nommée, je ne me serais pas permis d'approcher.

— Vous comptiez trouver Julie à ma place? Elle devait venir ici ?

— Nullement, madame; mais je croyais que votre femme de chambre me faisait quelque espièglerie, et-. j'étais si loin de croire...

— Je cherchais un livre que je croyais avoir laissé dans la tribune, et que j'ai aperçu là près de votre sculpture.

— Ce livre est à madame la marquise? Si je l'avais su...

•— Oh 1 vous avez très-bien fait de le lire si cela vous a tenté. Voulez- vous que je vous le laisse encore?

— C'est Pierre qui le Ut.

— Et vous, vous ne lisez pas?

— Je lis beaucoup, au contraire.

Alors cHe rae demande quels sont les livres que j'aî lus, et la voilà qui cause avec moi comme si nous étions à la contredanse. Il venait un peu de clarté par la fenêtre ouverte; je la voyais près de moi comme une ombre blanche, et le vent jouait dans ses cheveux, qui m*ont paru dénoués. J'étais redevenu si timide que je lui ré< pondais à peine. Je m'étais senti plus hardi quand elle me fuyait; mais quand elle s'est mise à m'interroger, j'ai senti mon néant, j'ai rougi de mon ignorance, j'ai craint de m'exprimer d'une manière triviale ; j'ai été si lâche, que j'en avais honte. 11 me semblait qu'elle devait me mépriser. Cependant elle ne s'en allait pas; sa voix était toute changée, et, en me faisant des questions comme à un enfant qu'on protège, elle paraissait si émue, que je lui ai dit, pour changer la conversation : — Je suis sûr que vous vous êtes fait du mal en tombant. Je sais bien que je devais dire : — Madame la marquise s'est fait du mal. Je n'ai pas voulu le dire ; non, pour rien au monde je ne l'aurais dit. — Je ne me suis pas fait dé mal, a-t-elle répondu, mais j'ai eu une telle peur que le cœur me bat encore. J'ai cru que c'était un des ouvriers qui courait après moi.

Cette parole m'a bien surpris, Pierre. Que voulait-elle dire? Est-ce que je ne sui§ pas un ouvrier, moi? A-t-elle cru me flatter en me disant qu'elle me mettait à part, ou bien est-ce une idée de mépris qui s'est échappée malgré elle? D'ailleurs, elle m'avait fort bien reconnu, puisqu'elle m'avait nommé tout d'abord. Elle s'est levée pour partir, et sa robe s'est accrochée à une scie qui se trouvait là. Il m'a fallu l'aider à se dégager, et cette robe de soie qui était si douce m'a fait tressaillir jusqu'au bout des doigts. J'étais comme un enfant qui tient un papillon

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