CHAPITRE XXI
Pierre fit de vains efforts pour arracher le Corinthien de la danse. — Laisse-moi épuiser cette folie, lui répondait le jeune homme. Je t'assure que je suis encore maître de moi-même. D'«ileurs t'est la dernière fois que je
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braTertâ te danger. Mais regsarde ; ia voilà seule au màUen de tous <ye& vîUogieois» dont qoelques-uas sont a^teés. Cette petite Iulie n'est pas «n porlenre^ct p^mr elle ; et si c'était p<»ar moi» oomiue ta le penses, qu'elle est wenvm se risquer dans cette foule un peu brutale, ne serait^^ee pas nwNi devoir de veiller sur ^ie et de la protéger? Ta, Pierre, une fenune est toujours une femme, «t Tappol d'un b«Miiiiie, quel qu'il soit, lui est toujours nécessaire.
L'Ai&i-du-4:rait fut foreé d'abandonner le Oerïnthi^i à lui-même; il se sentait devenir de plus en plus triste c» assistant au spectacle de ce bonbewr pleia de périls et d'ivresse «qui réveillait douloareusement en lui sa isouffrance cachée. Use demandait alors «'il avait bie» le droit de Édâmer «me foibiesse à lamelle, dans le secret de ses pensées, il s'était vu près de succomber, et dont i\ n'eût -p» sans tfieotir se dire radicalement guéri. Il s'enfonça dans le parc, dévoré d'une étrange inquiétude.
11 marehait depuis quelque temps au liasard, lorsqu'il se trouva, au détour d'une allée, non loiii de deux personnes qui marchaient devatit lui. Il reconnut la robe sombre et la voix: assez particulière de inademolselle de Viliepreux, C'était un timbre élégant et pur, maâs ordinairement dénué d'inflexions et peu vibrant. Cet organe était en harmonie avec toute l'apparenoe de sa personne. Maisqod était donc l'homme qui lui donnait le bras? il portait un de ces manteaux qu'on appelait alors quirofa^ et un ehape«u dit à la Moriilo. Ska démarche assurée montrait, aussi bien que son costume, que œ n'était pas ke tcomte de Villepreux. Ce n'était pas non plus le jeune Rao«kl •: PiM*re venait de le voir passer, eu v^este et en «as- (ptette, avec un fusil pour tuer des lapins à l'Mùt. Ce pouvait être un parent nouvellement arrivé au chÀteau. lierre continua de marcher derrière eux à distance. L''ObsDràrité désolées l'empéebaÀit de (es 'bien voir; mais
lorsqu'ils traversaient une clairière^ on pouvait distinguer les gestes animés de l'homme au quiroga. Il parlait avec feu, et quelques notes d'une voix retentissante, qui ne semblait pas inconnue à Pierre Huguenin, arrivaient de temps en temps jusqu'à lui.
Intrigué, tourmenté, Pierre ne put résister au désir de doubler le pas pour les entendre de plus près. Mais,' comme il traversait un endroit sombre, il s'aperçut, à la voix, que les promeneurs revenaient sur leurs pas et se rapprochaient de lui de plus en plus. Il ne crut pas devoir les éviter, et bientôt, en recueillant ses souvenirs, il reconnut la voix, l'allure et le ton bref et saccadé de M» Achille Lefort, Tenrôleur patriotique.
Gomme Achille passait tout auprès de Pierre, il prononça ces paroles avec un accent fort animé :
— Non, certes, je ne renoncerai pas à l'espérance, et Je suis certain que M. le comte...
Il s'interrompît en apercevant Pierre Huguenin qui marchait dans la contre-allée.
Mademoiselle de Yillepreux pencha le corps en avant, en baissant un peu la tète, dans l'attitude qu'on prend quand on cherche à reconnaître quelqu'un dans l'obscurité :
— Tenez, dit-elle en s arrêtant, voici précisément la personne que vous désiriez de rencontrer. Je vous laisse ensemble.
Elle dégagea son bras, rendit à Pierre son salut silencieux, et voulut s'éloigner.
— Malgré tout le plaisir que j'éprouve à rencontrer maître Pierre, dit le commis voyageur en se disposant à la suivre, je ne puis me résoudre à vous laisser retourner seule au château.
— Vous oubliez que je suis une campagnarde, répondit-elle, et que je cuis habituée à me passer de çhev^liei**
Je vais rejoindre mon père, qui doit avoir fini sa sieâte. Au revoir.
Puis elle passa comme à dessein du côté opposé à Pierre, et fît quelques pas en courant ; mais bientôt, réprimant cet accès d'une vivacité qui ne lui était pas naturelie, elle s'éloigna d'un pas léger, mais égal et mesuré.
Pierre , tout bouleversé de cette double rencontre , suivait de l'ouïe le petit bruit du sable qu'elle faisait crier sous son piedy et n'entendait pas le préambule par lequel Achille Lefort venait d'entrer en matière. Quand il sortit de cette préoccupation, il reconnut que le bon jeune homme lui disait les choses les plus obligeantes du monde, et il se reprocha d'y répondre avec tant de froideur. Mais, malgré lui, en le voyant tomber encore une fois du ciel, et se présenter à ses regards au milieu d'un tète-à-téte animé avec Yseult, il se sentait pour lui moins de sympathie que jamais.
— Eh bien ! mon brave, lui disait Achille, est-ce que vous avez déjà oublié notre joyeuse rencontre au Berceau de la Sagesse? C'est un bien digne homme que le père Vaudois 1 plein d'intelligence, de patriotisme et de courage ! Donnez-moi donc des nouvelles du vieux jacobin de serrurier qui a tant scandalisé votre ancien élève le capitaine 1 et de votre Dignitaire, pour lequel j'ai autant d'estime et de respect que si j'étais son filsl Parlez-moi de tous nos amis ! Je ne vous demande rien sur le Corinthien : on vient de m'en parler au château avec tant d'éloges, que je ne serais pas étonné de lui voir faire incessamment une brillante fortune. Toute la famille de Yillepreux en a la tète tournée. On m'a déjà montré ses sculptures, et j'en suis plus charmé que surpris. J'avais bien pressenti, en le voyant, le grand artiste, l'homme de génie.
— Vous avez, répondit Pierre, un excès de bienveillance qu'on prendrait pour de l'ironie, si on ne se disait
Lfi GOMf^AGNON
pas t^'oti n'en vaut pas la peine. Faites nn peu trêve à tous ces compliments, et dites-moi tout de «uîte si je puis vous être bon, dans ce pays-ci, à quelque chose qui vous concerne personnellement. Je ne pense pas que vous ayez interrompu la ]|;omenade que vous faisiez tout à rheure pour parler avec moi de choses oiseuses; et quanta la politique, vous savezque je n'y comprends rien.
^^ Vous maniez la plaisanterie à mehreille, maître Pierre, et si J'étais un enfant, je me laisserais déconcerter. Mais je suis habitué à lire dans les consciences ; je suis une espèce de confesseur, et je puis dire que j'en ai coulissé de plus méfiants que vous. Vous prétendcE ne rien comprendre à la politique? Certes, si vous jugez celle qui se fait aujourd'hui par les étranges divaga^ons que nous avons entendues dernièrement à notre souper che t le Vaudois, vous devez avoir pitié de nous tous. Mais j'espère pourtant que vous ne me conibndr«z pas tout à fait avec les autres.
<** Les autres sont vos amis, vos associés, je dirais vos ttmiplicBÈ^ si j^étais royaliste. Gomment pouvet-vous en foire aussi bon marché avec moi que vous ne connaisses past
— Je vous connais beaucoup au contraire. Je n'ai pas ehercbé ô me lier â vous sans avoir étudié votre caractère, vos sentiments, ^ sans m' être fait raconter avec le plus grand détail la conduite que vous avez tenue à Blois avec vos f^res les gavots. Je sais que, dans vos «xssemblées vous avez été grand orateur, grand philosophe, grand politique même ; «t je pourrais vous redire, en partie, les discours que vous leur avez tenus pour les détourner du concours. £h bien 1 maître Pierre, il vous est arrivé là ce qui pourrait bien m'arriver à mm-même, si j'étais^ comme vous le supposez, associé à quelque Deuorr* politique. Vous vous êtes trouvé seul 4e votre «vfs^
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seul av^ votre ban sens et vos bonnes intentions, au milieu de gens estimables d'ailleurs et dignes de toute votre amitié, mais pleins d'erreurs, de préjugés et de passions contraires. Voilà ma réponse à oe que vous me di^ siez tout à l'heure à propos de mes prétendus complioes.
— Écoutez, monsieur, dit Pierre après avoir gardé le silence un instant; ce que vous dites là peut être vrai. Mais si vous voulez que je cause avee vous, vous me parlerez sans réserve. Vous ne me supposez pas assez simple pour avoir regardé vos avances comme une affaire de pure sympathie de vous à moi. Les éloges ne m'ont jamais tourné la tète. Je ne vous demande pas le nom de vos associés ; je pense que, comme nous dans nos socié* tés, vous devez être lié aux vôtres par de certaines pro* messes. Je veux croire que les personnes avee lesquelles vous m'avez mis en rapport sont étrangères à tout complot. Mais je veux que vous me disiez à quoi vous travaiUeZy vous, personnellement... Car, ou vous me prenez pour un niais qui se laissera eonduire les yeux bandés (et, en ce cas, je dois vous dire que vous vous trompez), ou vous me savez incapable de faire le métier infâme de dé-^ Jateur, et dans ce cas vous ne devez pas me parler par énigmes. Je n'aurais pas le temps d'en chercher le mot,
-p^ Soit, mon brave ! le parlerai aussi clairement que vous voudrez. Je ne vous demande pas si vous êtes à l'a^ bri d'un moment d'oubli et de légèreté qui pourrait compromettre ma liberté et ma vie; j'en suis persuadé d'avance, vous sachant l'homme le plus sérieux et le plus délicat peut*être qui existe. D'ailleurs, là où je ne risque que ma tête, je ne suis pas habitué à négliger mon de^ voir par prudence. Que voulez-vous savoir?
— Votre opiuion véritable, monsieur» vos principes, votre foi politique. Je ne vous demande pas compte des actes par lesquels vous servez votre cause^ je sais que vous
ne pouvez pas les révéler ; mais je veux savoir votre bul : sans cela vous ne me remuerez pas plusqu'une montagne.
— La foi transporte les montagnes, mon digne camarade. Je suis donc sûr de vous remuer, car ma foi est la vôtre : je suis républicain.
— Qu'entendez- vous par là?
— Étrange question ! ce que vous entendez vousHnème.
— Mais qu'est-ce que j'entends, moi? le savez- vous?
— Je le présume, et d'ailleurs vous allez me le dire.
— Non pas ; j'attendrai que vous me disiez votre plan de république, car il est certain pour moi que vous en avez un. Sans cela vous ne vous seriez pas mis à Tœuvre; tandis que moi, qui ne suis occupé du matin au soir qu'à scier des planches et à les raboter, il est possible que je n'aie jamais songé à refaire la société.
— Vous m'interrogez d'une manière un peu insidieuse, mon bon ami, faites-y attention. Si nous sommes d'accord au fond, nous pouvons nous entendre en nous révélant l'un à l'autre. Si nous ne le sommes pas, vous conservez le droit de ine contre-carrer dans mes projets, tandis que je n'ai aucune prise sur les vôtres.
— Il est vrai, puisque, moi, je n'ai pas de projets. Que faire donc ? Si je vous dis mes idées et que vous vouliez vous servir de moi, vous serez libre de me répondre que ce sont justement les vôtres.
— Je vous dirai ce que vous me disiez d'abord : ou vous avez confiance en moi, ou...
— Mais pourquoi donc aurais-je confiance en vous? Vous ai-je cherché? Ëst>ce que je songeais à vous quand vous m'avez accosté sur le bord de la Loire? Est-ce que je cherchais la république tout à l'heure, quand vous m'avez arrêté dans cette allée? Est-ce que j'insiste, dans ce moment-ci, pour être initié à vos secrets? Voulez-vous de moi, ou n'en voulez-vous pas? Parlez ou taisez-vous.
— Vous avez une logique impitoyable, €t je vois que j'ai affaire à forte partie. Eh bien I je parlerai ; car, sans cela le débat deviendrait comique, et, pour le terminer selon nos prétentions mutuelles, il faudrait nous mettre à parler tous les deux à la fois, ce qui ne serait pas le moyen de s'entendre. Je commence : Nous avons prononcé le mot de république ; et d'abord nous voici arrêtés. Qu'est-ce que la république ? est-ce celle de Platon? estce celle de Jésus-Christ? est-ce celle de Fancienne Rome ou deTancienne Sparte? est-ce celle des Treize-Cantons? est-ce celle des États-Unis? enfin est-ce celle de la Révolution française, dans laquelle on peut compter quinze à vingt formes de république tour à tour essayées, dépassées et culbutées?...
Ici Achille Lefort s'arrêta pour respirer. Le bon jeune homme était un peu embarrassé de la définition qu'il fallait donner, et il espérait étourdir son adversaire à force d'érudition. Hais Pierre le suivait fort bien, et rien de ce qu'il entendait ne lui était étranger.
— Ce n'est, à coup sûr, aucune de ces formes que vous avez adoptée, répliqua-t-il. Vous avez trop de jugement pour ne pas savoir que la république de Platon, tout aussi bien que celle de Rome et de Sparte, est impossible sans les ilotes ; que celle des Treize-Cantons est impossible sans les montagnes ; celle des États-Unis sans l'esclavage des noirs, et que toutes celles de notre Révolution sont impossibles sans les geôliers et les bourreaux. Reste donc celle de Jésus-Christ, sur laquelle je ne serais pas fâché d'avoir votre opinion.
— Ce serait peut-être la plus populaire si on comprenait bien l'Évangile, répondit Lefort; mais celle-là aussi est impossible sans les prêtres. Ainsi toutes ont pour nous unempêchementmajeur,etilfautentrouverunenouvelle.
— Nous y voilà, dit Pierre en s'asseyant sur le revers
m ÎM COWPAONON
d*QD foisé et ea se erwimt tes brai. Et il se iimi en Inimânie ; C'est ici que je vais savoir û c«t homme est m sage ou ua sot,
Achille Lefort n'était ni Tun ni Tautre, Il était rbocame de sou temps, un des mille jeunes gens braves, entrepre^ fiants» dévoués, mais ignorants et témérairea» <iue U France voyait pulluler alors dans ses flancs en travail. Dominée par une seule grande idée patriotique, celle de chasser les Bourbons et de ramener les institutions h un libéralisme plus sincère, cette courageuse jeunesse allait à Taventure, ne se souciant pas de formuler des théories immédiatement applicables, ne voyant partout que le fait, qu'elle décorait dans ce temps^là du nom de principe (ne sachant vraiment pas ce que c*est qu'un principe), et obéissant néanmoins ii là loi du progrès qui entratoait tous ses membres péle-méle, chacun avec son petit bagage de philosophie scolaire et de passion politique : Vd* taire, Adam Smith, Bentham, la Constituante, la Gon* vention, la Charte, Brissot, La Fayette, le duc d'Orléans, et tutti quanti. Ces jeunes gens avaient été amenés, pour faire nombre, à Fidée d'initier à leurs sociétés secrètes les mécontents du parti impérial, phalange héroïque de cœur et bornée d'esprit, qui fit un peu le rôle de Bertrand dans la fable des marrons, et qui s'en venge a^jour-r d'h'ui en dirigeant les canons et les fusils de TOrdre ré^ pressif contre la république émeutière. Il y avait doiuc en ce temps-là un échange inévitable de petites ruses, de promesses fallacieuses et de transactions tant soit peu jésuitiques entre les conspirateurs des diverses opinic^is çt des diverses nuances. Le tout se faisait à bonne intention ; et s*il est permis de plaisanter aujourd*bui ^ur ces épisodes, il ne faut pas oublier d'en tenir compte à la fi^ nesse railleuse etft la témérité enjouée de Fesprit français t«
^ Toute période historique a deux facei i Vme sasec pauvre^
Achille Ldbrt, min au pied du tmt par T^spfit (ënm, par la conscience vierge et par Taf dente smf de vérité qui poussaient rhomme du peuple à savoir le mot de l'avenir, se tira d'affaire le plus adroitement qu*il put \ et malgré le bon sens implacable de Pierre Hugueniu, qui ne manquait pas non plus de finesse, il réussit à se dégager de sa fêrule sans trop de dommage ni de honte. Tout en feignant de s'interroger lui-même consciencieux
ridicule, ou assez malheureuse, qui est tournée vers le calendrier du temps ; l'autre grande, efficace et sérieuse, qui regarde celui de Tè* temlté» Nous ne tiaurions mieux développer cette pensée appliquée 4IUX évëmments dont il est ici question^ qu'en citant un paâsage de M» Jean Reynaud sur le Carbonarisme* Si quelqu'un nous accusait de ne pas traiter avec assez de respect des tentatives qui eurent leurs périodes tragiques et leurs martyrs couronnés, nous invoquerions ce beau texte (comme l'expression de nos sympathies et de notre jugement définitif : « Hélas! ces complots bous ont coûté du sang, et du « plus pur I II a fallu que des cœurs généreux fussent condamnés tt prématurément à l'exil du tombeau^ et que de nobles tôles, livrées « CD holocauste, s'inclinassent douloureusement sous la main pesante « du bourreau... Leur sacrifice n^a pas été inutile pour le monde; « et la postérité, dans sa cotbméi&oration des morts, eonsertera leurs «1 BOB». Non, votre sang, à infortunés patriotes, n'a point été versé m. en vain ; car il a inspiré à tous les amis des hommes le désir de « mourir avec la même grandeur et pour la même cause que vous ; tt il a élevé témoignage contre les monarchies, au jour où les monara diieft étaient puissantes, et où ceux qui étaient censés représenter tt la FranoÉ sUoclinaieàt devant elles ; ti a matqué, datnnea annales, M d'un signe ineffaçable la révolution reparaissant au sein du peuple « au même instant que le sceptre aux mains des monarques ; il est « allé, comme un tribut de notre âge, se mêler à ces rivières sacrées <r railes du sang de nos pères, et qui, sOUs la première république, « ofit tbonillê notre firomiére nationale d'une teinture infhinehvssa^ « ble; et s'il y a eu dans le Carbonarisme quelque gloire, ô Bories^ « Raoïrix, Goubifi, Pommier, Vallée» Caron, Bertou, Caffé, Sa«gé, «I Jaglin, cette gloire se concentre tout entière sur vous, qui seuls « avez paru à là lumière du ciel, et pour tomber sous le couperet « des T0l8« «
sèment (et, Toccasion étant bonne, Achille Lefort joua ce jeu au sérîeux), il amena insensiblement Pierre à lui dire ées répugnances, ses sympathies, ses vœux, et à mettre au Jour tout un monde de questions que l'ouvrier s'était fleiites à lui-même, et qui étaient restées sans réponse, înais qui n'en étaient pas moins de grandes questions, Sieules dignes d'un grand cœur qui désire et d'un grand é$prit qui cherche. Ces éclairs qui jaillissaiept de son âme jetèrent leur lumière sur celle du jeune carbonaro. Ce
I bmve enfant, pleio de défauts, de suffisance, de mauvais goût et de présomption, n'en était pas moins une des consciences les plus pures qu'il iïït possible de rencontrer. Son cerveau, plein d'enthousiasme et avide d'émotions, s'embrasa au contact de cet homme obscur qui lui soulevait plus de problèmes fondamentaux en une heure qu'il n'en avait rencontré sur son chemin depuis qu'il était au monde. Il comprit qu'il y avait là quelque chose de grand; et son charlatanisme d'amitié pour l'adepte qu'il voulait conquérir se changea en une affection véritable, en une confiance sans bornes.
De son côté, Pierre vit bien que, si ce n'était pas là le philosophe qui pouvait résoudre ses questions, c'était du moins une bonne et généreuse nature. Il vit aussi ses travers, et osa les lui dire. Achille n'osa s'en fâcher. D plia sous la supériorité de l'artisan, sans toutefois y consentir intérieurement : son amour-propre le lui défendait; et tout en lui déclarant qu'il le regardait comme son maître, tout en le reconnaissant pour tel dans sa conscience sur certains points, il cherchait encore les moyens de réblouir par ses démonstrations de force morale et son
' étalage de vertu civique.
Leur entretien se prolongea si tard, que les violons étaient partis, que le village était couché, que les lumières du château avaient successivement disparu^ et
qua deux heures du matin sonnaient à la grande iiorloge lorsqu'ils songèrent à se séparer. Ils se promirent de se revoir le lendemain. Achille prit le chemin du château, et Pierre le conduisit jusqu'à la porte d'une tour dans laquelle son appartement était préparé. C'est alors seulement qu'il osa lui demander sous quel titre et sur quel pied il était dans la famille de Villepreux.
— II y a longtemps que je connais les Villepreux, répondit Achille avec ce ton de familiarité qui lui était propre; je suis lié avec le vieux bonhomme.
— Et votre connaissance s'est faite comme entre un homme qui achète des vins et un homme qui en vend? Vous vendez donc réellement des vins?
— Sans doute! quels seraient donc mon passe-port pour entrer partout, . et ma garantie pour voyager sans mettre la police à mes trousses? Je vends des vins, et de toutes qualités. Avec le Xérès et le Malvoisie, je pénètre dans les châteaux ; avec l'eau-de-vie et le rhum, dans les cafés, et jusque dans les cabarets du village. Gomment ai-je fait la connaissance du Vaudois?
— Je ne vous demande pas cela. Y a-t-il longtemps que vous venez dans ce château?
— Cinq ou six ans ; c'est moi qui ai monté la cave.
— Et à Paris, vous avez conservé des relations avec la famille de Villepreux?
— Certainement. Est-ce que cela ne vous parait pas naturel?
— Ohl mon Dieu, si, répondit Pierre avec un peu d*ironie; il n'est pas nécessaire d'inventer autre chose.
— Comment, inventer? que voulez-vous dire? Supposeriez- vous que je fusse en rapports politiques avec le vieux seigneur? Ce serait une chose bien invraisemblable, et d'ailleurs vous ne voudriez pas m'interroger sur un point où il ne s'agirait pas de moi seul.
yra ut oov1'A«non
«^ it n'y BongeaiÉ 8eiile!B»ent )[M, Tolus ^WfdâA ttè^ k Faise aT«c la demoisielle du chètiBtsiu...
"««^Eh bien, «h bieû, achevez! que stipipid!^eiB<-t«ytt8f Elle a de l'esprit, la petite Ysealt, n'eslH» pas? Elte m^a dit qu'elle avait causé avec vous^.et Je ne Bais pbs tdut le bien qu'elle ne m*a pas dit de yous en trois mots br éf^ H nets, selonsa coutume. Drôle de fille ! la trouvez-vous jolie?
Cette manière de déAnir et d'analyser la |)ersonne à laquelle Pierre n'ufiait songer sans trembler^ lui fit uiiti telle révolution, qu'il fût quelques instants sans ^uvoir répondre. Enfin, comme Achille insistait singulièrement, il répondit qu'il ne l'avait pas regardée.
— Eh bien, regârdez-4a, reprit Achille, et je vous dirai ensuite quelque chose. -^Eh bien, dite6-le*nioi t^ut de suite, afiaque je me souvienne de la regarder, répondit Pierre, dont la euriosité était vivement et pénâ)letn^t excitée, mais qui n'en voulait rien laisser parait».
Aciiille lui prît ie bras, et, s'éloignant du château, tl l'emmena à quelque distance d'un air de my^ère enjoué qui fit souffrir mille tortures à Pierre Huguenin. Qaaud ils se furent convenablement éloignés :— Vous n'avezrien entendu dire à propos d'elle ? dit Achille à voix basse* — Riten du tout> répondit Pierre; H comme il cmignit que l'autre ne voulût pas continuer son bavardage, il ajouta aussitôt pour le remettre en trains Ahi si Ml; j'ai oui dire qu'elle avait une grande passion dsms le eeeur pour un jeune homme qu'on ne veut pas lui donner «m maria^.^-^Ah bah! vraiment? s'écria AchiUe« Je n'a¥ais jamais enteftdu parier de cela ; il serait post^ible... ^^ouN quoi non? Mais je n'en savais rien. «^ Que vouliejiHv^us done m'apprendre?^^Une chose très-particulière; saves-* vous de qui on prétend qu'elle est fille? -^ le »e sais* "^ De l'empereur Napoléon, ni plus ni moins. *-^ Gom^ ment cela se pourrait-il? ^-*- Très^nal^ifeUfemenU Sua.
DU mm us raÀHGE. m
fkî^ li^fiKldU tf<éUX c^Msitê^ aVfiitt épxivM u&« ^m^ dame âttSMlyée âQx utoura d^ tUmpémittoe Josépbi^^ êi biêïi q^t^ te premier «tifant ût oë mariage, «'il ftiul en leroire la chronique, serait né un peu plus tôt que de raison, «t. aurait âanis les lignes dig son pt^ùi nm rêssemMance adoueie avèô Taigle corise. Que vous «n semble?.
"^ Rien, Je n^ai jamais reniatx|ué eda. Cependant la liffitttcw de son ear»etère me ferait eroire qu'elle pea< bien avoir du isang de quelque despote dans les veines.
**- Ëst-eHe dédaigneuse, ou moqueuse?
«^ Je vous le demande : vous la oonnaissi» boaueoup, et moi pas le moins du monde. Bans ma position vis»à«' VIS d'elle, Je ne poisv..
**- Mais pas»e-t-elle ici pour dédaigneuse?
•*- Assez*
— Et vous, que v^us semble-l*eWc?
— Étrange.
— Oui, étrange, n'est-ce pas? d'un sérieux fantasque» d'un bon sens énlgmatique; froide, orgueilleuse; une vraie nature de princesse?
— Vous Tavez beim«!i9up éftudiée ?.**
— Moi I je ne me suis pas donné cette peine. Voyezvi»us, mon cber^ |e n'ai pas le temps de me morfondre auprès d'«me femme* La vie i|iie |e mène me force à ne jamiiis accorde^ grande attention à celles qui ne fotït.paS ^elque ehose poiur m'atttrer. La iile de Napoléon ne Taut f^s pour moi une pipe de tabac, si» an lien de me plaite, elleeherctie à m'éblouir^ Il y a ici nne petite per>ipnne qni me tournerait la tète si je me laissais «lier. C*est la déMdense marquise* Mais, du dîaMe ! Je seraâs foreé de la planter là an bout de huit Jours^ Il vaut mieux la laisser tranquille, n'est-ce pas? Vous, «qui èlesvertuent.«.
— ^ Veius, vens ^es ftit, dit Pierre d'nn ton ferme, dont la franchise fit éclater de rére le oomttiis voyageur»
Ce genre de conversation frivole n* était pas du goût de l'artisan grave et passionné. Il souhaita définitivement le bonsoir à son nouvel ami, et reprit à travers le parc le chemin du village.
Mais il lui fut impossible d'effectuer sa sortie. Le parc était clos de tous les côtés. 11 n'était pas absolument difficile de passer par-dessus le mur ; mais Pierre se sentait pris d'une telle nonchalance d'esprit, qu'il lui était à peu pcès indifférent de passer la nuit dans le parc ou dans son lit. Il avait là, en cas d'orage (le temps menaçait), la ressource d'aller se mettre à l'abri daos l'atelier, dont il avait toujours une clef sur lui. Se sentant porté, par cette langueur inaccoutumée, à la rêverie plus qu^au sommeil, il s'enfonça dans le plus épais du bois, et continua d'errer lentement, tantôt s' asseyant sur la mousse pour céder a la lassitude de ses jambes, tantôt reprenant sa marche pour obéir à l'inquiétude de son esprit.