I.F. COBirVONON
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Les sociétés secrètes ont été jusqu'ici une nécessité des empires. L'inégalité régnanldans ces empires, l'égalité a dû nécessairement chercher l'ombre et le mystère pour travailler à son œuvre divine. Quand la sainte philosophie du christianisme était proscrite sur le sol romain, il fallait bien qu'elle se cachât dans les catacombes.
On peut dire qu'il ne se commet pas, dans les sociétés humaines, une seule injustice, une seule violation du principe de l'égalité, qu'à l'instant même il n'y ait un germe de société secrète implanté aussi dans le monde , pour réparer cette injustice et punir cette violation de l'égalité. Quand les patriciens de Rome immolèrent ïibérius Gracchus, il prit une poignée de poussière, et la jeta vers le ciel ; cette poussière jetée vers le ciel dut enfanter une société secrète, une société de vengeurs qui travailleraient dans l'ombre à l'œuvre que l'on proscrivait et que l'on martyrisait à la lumière du jour.
Comment tomba la république romaine, et comment tombent les empires, sinon parce qu'à la cité patente se substituent obscurément toutes sortes de cités secrètes, qui travaillent sourdement en son sein et ruinent peu à peu SCS fondements ? L'édifice social est encore de-
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bout , et élève son dùiue dans les airs ; un observateur superficiel le croirait durable et solide: mais, palais ou temple, cet édifice, miné et lézardé, s'écroulera au premier souffle.
Les historiens ont trop été jusqu'ici cet observateur superficiel dont l'œil s'arrête à la surface des choses. Que de peines ils se donnent souvent pour parer des cadavres ! Que ne s'occupent-ils plutôt à percer le mystère de ce qui s'agite et vit dans ces cadavres , à étudier soigneusement ce qui, principe de mort aujourd'hui pour la société générale , sera demain principe de vie pour cette même société ! il y a des instants , dans l'histoire des empires, où la société générale n'existe plus que nominalement , et où il n'y a réellement de vivant que les sectes cachées en son sein.
Un grand nombre d'associations secrètes n'ont qu'un but éphémère, et s'anéantissent presque aussitôt qu'elles sont formées, ({uand ce but est atteint ou qu'il paraît définitivement manqué. D'autres ont une persistance qui les fait durer pendant des siècles. Cette persistance, de même que cette durée passagère , dépend du but que les adeptes se proposent. Mais, quel que soit ce but , et lors môme que le principe de l'association serait le plus large possible , la société se-
crête , précisément parce qu'elle est secrète et proscrite, doit nécessairement altérer elle-même la vérité de son principe. Il arrive nécessairement qu'elle répond à l'intolérance par l'intolérance, à l'égoïsme de la grande société par un égoïsmeen sens contraire, à l'aveugle fanatisme qui repousse ses idées par un fanatisme également aveugle. De là, dans certaines sociétés secrètes, que l'histoire a consacrées sans qu'elles soient encore véritablement jugées , l'ordre du Temple par exemple , un double caractère qui les a fait attribuer à l'esprit du mal ou au génie du bien, suivant l'aspect qu'il a plu aux écrivains de considérer.
Tel est le mal inhérent aux sociétés secrètes. Mais que les sociétés patentes et officielles cessent pourtant d'accuser amèrement leurs rivales de tous les malheurs qui leur arrivent. Les sociétés secrètes sont le résultat nécessaire de l'imperfection de la société générale.
Depuis l'antique régime des castes jusqu'à notre siècle, où tout tend à l'abolition définitive de ce régime, les hommes ont constamment essayé de constituer la vraie cité. Mais la cité est toujours devenue caste , sous quelque forme qu'elle se manifestât dans le monde. Qui dit cité dit association . et qui dit association dit
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égalité ; car il n'y a pas d'autre principe qui puisse réunir deux hommes que le principe de réciprocité ou d'égalité. Mais la cité , toujours créée en vue et au moyen du principe d'égalité, est toujours devenue oppressive et destructive de l'égalité. Ce fut une loi de nature , une condition d'existence pour toutes les associations du passé , que cet esprit de caste. Qu'importent les noms , qu'importe que la cité se soit appelée république , aristocratie , monarchie , Église , monachisme, bourgeoisie, corporation, suivant les lieux et les temps ! Tant que la société officielle ne sera pas construite en vue de l'égalité humaine, la société officielle sera caste ; et tant que la société officielle sera caste, la société officielle engendrera des sociétés secrètes. C'est à l'avenir de réaliser l'œuvre qui a germé si longtemps dans l'humanité, et qui fermente si énergiquement aujourd'hui dans son sein ; car c'est à l'avenir de résumer dans une seule foi , dans une seule unité , diversifiée seulement dans sa forme multiple, toutes les notions éparses, toutes les manifestations incomplètes de l'éternelle vérité.
A côté du grand courant suivi par les principales idées religieuses et sociales, d'obscurs et minces ruisseaux se sont donc formés ji l'infini
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sur chaque rive. De grandes vérités se sont agitées dans ce concours d'affluents tantôt repoussés, tantôt absorbés par la source mère. L'idée devait prendre toutes les formes, toutes les directions , avant de se réunir à l'Océan autour duquel viendront s'asseoir les familles de la cité future.
Telle me paraît être la légitimation , dans le plan providentiel , des sociétés secrètes , si violemment anathématisées par les historiographes brevetés des diverses tyrannies qui ont pesé jusqu'ici sur la terre. On peut de cette façon les justifier en principe, sans attaquer pour cela la société générale. Les idées régnantes ayant toujours engendré de nombreuses sectes , et la doctrine officielle ayant toujours tenté d'étouffer les doctrines particulières , il est évident que toute dissidence d'opinions, soit dans la foi, soit dans la politique, a dû se manifester en société secrète, en attendant le grand jour ou l'anéantissement de l'oubli. De là , je le répète , cette multitude de ténébreux conciles , de conspirations avortées, de sciences occultes, de schismes et de mystèi'es, dont les monuments sont encore enfouis pour la plupart dans un monde souterrain, s'ils n'y sont ensevelis à jamais. Leur découverte serait pourtant bien précieuse, sinon
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à cause de ces choses en elles-mêmes, du moins à cause du jour qu'en recevraient celles qui ont surnagé. La filiation qui s'établirait entre toutes les sociétés secrètes serait une clef nouvelle pour pénétrer dans les arcanes de l'histoire, et les grands principes de vérité y puiseraient un autorité immense. Mais il est bien difficile , j'en conviens, de rassembler les fils de ce vaste réseau. Nous avons de la peine même à établir la véritable parenté des sociétés secrètes contemporaines, telles que l'illuminisme, la maçonnerie, et le carbonarisme. Il en est d'autres qui régnent aujourd'hui même dans toute leur vigueur sur une portion considérable de la société, et dont la généalogie sera plus incertaine encore. Je veux parler des associations d'ouvriers connues sous le nom générique de compagnonnage.
Tout le monde sait qu'une grande partie de la classe ouvrière est constituée en diverses sociétés secrètes, non avouées par les lois , mais tolérées par la police, et qui prennent le titre de Devoirs. Devoir , en ce sens , est synonyme de' Doctrine. La grande sinon l'unique doctrine de ces associations est celle du principe même d'association. Peut-être que dans l'origine, ce principe , isolé aujourd'hui , était appuyé sur un
corps d'axiomes religieux, de dogmes et de symboles inspirés par l'esprit des temps. Les différents rites de ces Devoirs remontent , en effet , selon les uns au moyen âge. selon d'autres à la plus haute antiquité. Le symbole du Temple de Salomon les domine pour la plupart, ainsi qu'on le voit aussi dans la maçonnerie. Au reste , le besoin de se constituer en corps d'état et de maintenir les privilèges de l'industrie a pu , dans les temps les plus reculés, faire éclore ces associations fraternelles entre les ouvriers. Elles ont pu, par le même motif, se perpétuer à travers les âges, et se transmettre les unes aux autres un certain plan d'organisation. Mais la division des intérêts a amené des scissions , par conséquent des différences de forme. En outre, les institutions de ces sociétés ont subi l'influence des institutions contemporaines. Chez quelques-unes, néanmoins , certains textes de l'ancienne loi se sont conservés jusqu'à nous , et se retrouvent dans les nouveaux règlements. Ainsi le Devoir de Salomon prescrit, de par Salomon , à ses adeptes d'aller à la messe le dimanche. Plusieurs antiques Devoirs se sont perdus, au dire des compagnons ; celui des tailleurs , par exemple. D'autres se sont formés depuis la révolution française. Différents corps
d'état, qui jusque-là ne s'étaient point constitués en société, ont adopté les titres, les coutumes et les signes des Devoirs anciens. Ceux-ci les ont repoussés et ne les acceptent pas tous encore, s'attribuant un droit exclusif à porter les glorieux insignes et les titres sacrés de leurs prédécesseurs. Le compagnonnage confère à l'initié une noblesse dont il est aussitôt fier et jaloux jusqu'à l'excès. De là des guerres acharnées entre les Devoirs, toute une épopée de combats et de conquêtes, une sorte d'Église militante, un fanatisme plein de drames héroïques et de barbare poésie, des chants de guerre et d'amour , des souvenirs de gloire et des amitiés chevaleresques. Chaque Devoir a son Iliade et son Martyrologe.
M. Lautier a publié, en 1838, un poème épique très-bien conduit sur les persécutions au sein desquelles le Devoir des cordonniers s'est maintenu triomphant. Il y a de fort beaux vers dans ce poëme ; ce qui n'empêche pas le barde prolétaire de faire des bottes excellentes, et de chausser ses lecteurs à leur grande satisfaction.
Il y aurait toute une littérature nouvelle à créer avec les véritables moeurs populaires , si peu connues des autres classes. Cette littérature connnence au sein même du peuple ; elle
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en sortira brillante avant qu'il soit peu de temps. C'est là que se retrempera la muse romantique, muse éminemment révolutionnaire, et qui, depuis son apparition dans les lettres, cherche sa voie et sa famille. C'est dans la race forte qu'elle trouvera la jeunesse intellectuelle dont elle a besoin pour prendre sa volée.
L'auteur du conte qu'on va lire n'a pas la prétention d'avoir fait cette découverte. S'il est du nombre de ceux qui l'ont pressentie, il n'en est guère plus avancé pour cela ; car il ne se sent ni assez jeune ni assez fort pour donner l'élan à la littérature populaire sérieuse, telle qu'il la conçoit. Il a essayé de colorer son tableau d'un reflet qui se laisse voir , mais qui ne se laisse guère saisir par les mains débiles. En traçant cette esquisse , il s'est convaincu d'une vérité dont il avait depuis longtemps le sentiment : c'est que, dans les arts, le simple est ce qu'il y a de plus grand à tenter,' de plus difficile à atteindre.
Quelque peu de mérite et d'importance qu'il attribue à ce roman, l'auteur croit devoir déclarer qu'il en a puisé l'idée dans un des livres les plus intéressants qu'il ait rencontrés depuis longtemps. C'est un petit in-18, intitulé le Livre du Compagnonnage, et publié récemment par
AVANT-PROPOS. lî
Jvigmnnais-la-Vertu , compagnon menuisier.
Cet ouvrage, que le National a extrait presque textuellement , sans le nommer, dans un feuilleton rempli de détails neufs et curieux, renferme tout ce que l'initie au compagnonnage pouvait révéler sans trahir les secrets de la doctrine. Il a été composé naïvement et sans art, sous l'empire des idées les plus saines et les plus droites. Le but de celui qui l'a écrit n'était pas d'amuser les oisifs ; il en a un bien autrement sérieux. Depuis dix ans, son âme s'est vouée à une seule idée, celle de réconcilier tous les Devoirs entre eux , de faire cesser les coutumes barbares , les jalousies , les vanités , les batailles. Peu sensible à la poésie des combats, doué d'un zèle apostolique, persévérant, actif, infatigable, dominé et comme assailli à toute heure par le sentiment de la fraternité humaine, il a essayé de faire comprendre à ses frères les compagnons du Tour de France la beauté de l'idéal éclos dans son cœur. Après avoir écrit son livre, il est parti pour faire un pèlerinage de cinq cents lieues, durant lequel il a répandu son idée et son sentiment parmi tous les ouvriers qu'il a pu toucher et convaincre. Sa mission évangélique n'a pas été sans succès. Sur tous les points de la France il a éveillé dessym-
pathies et noué des relations amicales avec les plus intelligents adeptes des diverses sociétés industrielles. Étranger à la politique, et poursuivant sans mystère la plus haute des entreprises, il a pris pour tâche de réaliser la devise de saint Jean : ^aimons-nous les uns les autres. C'est sous l'empire du même sentiment que le Comjjognon du tour de France ix été écrit, ou pour mieux dire essayé. Quelques journaux Irop hienveillants pour l'auteur, et mal informés sans doute , ont annoncé, à la place de ce roman, un ouvrage complet, un travail étendu et important. L'auteur d'André et de Mauprat se récuse. La tâche d'écrire l'histoire moderne du prolétaire est trop forte pour lui, et il renvoie l'honneur de l'entreprise aux hommes graves qui voulaient l'en investir.
TOTJR, DE rB.ii.ITCE.
Le village de Villepreux était, au dire de M. Lerebours, le plus bel endroit du département de la Loire-Inférieure, et Thomme le plus capable dudit village était, au sentiment secret de M. Lerebours, M. Lerebours lui-même, quand la noble famille do Villepreux dont il était le représentant n'occupait pas son majestueux et antique manoir de Villepreux. Dans Tabsence des illustres personnages qui composaient celte famille, M. Lerebours était le seul dans tout le village qui sût écrire l'orthographe
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irréprochablement. Il avait un fils qui était aussi un homme capable. Il n'y avait qu'une voix là-dessus, ou plutôt il y en avait deux, celle du père et celle du fds, quoique les malins de l'endroit prétendissent qu'ils étaient trop honnêtes gens pour avoir entre eux deux volé le Saint-Esprit.
Il est peu de commis voyageurs fréquentant les roules de la Sologne pour aller offrir leur marchandise de château en château, il est peu de marchands forains promenant leur bétail et leurs denrées de foire en foire, qui n'aient, à pied, à cheval ou en patache, rencontré, ne fùl-ce qu'une fois en leur vie, M. Lerebours, économe, régisseur, intendant, homme de confiance des Villepreux. J'invoque le souvenir de ceux qui ont eu le bonheur de le connaître. N'esl-il pas vrai que c'était un petit homme très-sec, très-jaune, très-actif, au premier abord sombre et taciturne, mais qui devenait peu à peu communicatif jusqu'à l'excès? C'est qu'avec les gens étrangers au pays, il était obsédé d'une seule pensée qui était celle-ci : Voilà pourtant des gens qui ne savent pas qui je suis! Puis venait cette seconde réflexion, non moins pénible que la première : Il y a donc des gens capables d'ignorer qui je suis! Et quand ces gens-là ne lui paraissaient pas tout à fait indignes de l'apiJrécier, il ajoutait pour se résumer : 11 faut pourtant que ces braves gens apprennent de moi qui je suis.
Alors il les làlait sur le chapitre de l'agriculture,
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ne se faisant pas faute, au besoin, (Je capliver leur allention par quelque énorme paradoxe, car il était membre correspondant de la société d'agriculture de son chef-lieu, et il n'en était pas plus fier pour cela. S'il réussissait à se faire questionner, il ne manquait pas de dire : J'ai fait cet essai dans nos terres. Et si on l'interrogeait sur la qualité de ces terres, il répondait : Elles ont toutes les qualités. Il y a quatre lieues carrées d'étendue ; nous avons donc du sec, du mouillé, de l'humide, du gras, du maigre, etc.
En Sologne on n'est pas bien riche avec quatre lieues de terrain, et la terre de Villepreux ne rapportait guère que trente mille livres de rente; mais la famille de Villepreux en possédait deux autres d'un moindre revenu, qui étaient affermées, et que M. Lerebours allait visiter une fois par an. II avait donc une triple occupation, une triple importance, une triple capacité, et d'éternels sujets de discours et dedémonslrations agricoles.
Quand il avait fait son premier effet, comme il ne demandait pas mieux que d'être modeste, et que l'aveu d'une haute position coûte toujours un peu, il hésitait quelques instants, puis il hasardait le nom de Villepreux ; et si l'auditeur était pénétré d'avance de l'importance de ce nom, M. Lerebours disait en baissant les yeux : C'est moi qui fais les affaires de la famille. Si cet auditeur était assez ennemi de lui-même pour demander ce que c'était
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que la famillo, oh ! alors, malheur à lui ! car M. Lerebours se chargeait de le lui apprendre; et c'étaient d'interminables généalogies, des énuméra- (ions d'alliances et de mésalliances, une liste de cousins et d'arrière-cousins; et puis la statistique des propriétés, et puis l'exposé des améliorations par lui opérées, etc., etc., etc. Quand une diligence avait le bonheur de posséder M. Lerebours, il n'était cahots ni chutes qui pussent troubler le sommeil délicieux où il plongeait les voyageurs. Il les entretenait de la famille de Viiieprcux depuis le premier relais jusqu'au dernier. Il eût fait le tour du monde en parlant de la famille.
Quand M. Lerebours allaita Paris, il y passait son temps fort désagréablement; car, dans celte fourmilière d'écervclés , personne ne paraissait se soucier de la famille de Viiieprcux. Il ne concevait pas qu'on ne le saluât point dans les rues, et qu'à la sortie des spectacles, la foule risquât d'étouffer, sans plus de façon, un homme aussi nécessaire que lui à la prospérité des Villepreux.
De données morales sur la famille, de distinctions entre ses membres, d'aperçus des divers caractères, il ne fallait pas lui en demander. Soit discrétion, soit inaptitude à ce genre d'observations , il ne pouvait rien dire de ces illustres personnages, sinon que celui-ci était plus ou moins économe, ou entendu aux affaires que celui-là. Mais la qualité et l'importance de l'homme ne se
mesurait, pour lui, qu'à la somme des écus dont il devait hériter, cl quand on lui demandait si mademoiselle de Villepreux était aimable et jolie, il répondait par la supputation des valeurs qu'elle apporterait en dot. 11 ne comprenait pas qu'on fût curieux d'en savoir davantage.
Un matin, M. Lerebours se leva encore plus tôt que de coutume, ce qui n'était guère possible à moins de se lever , comme on dit , la veille ; et descendant la rue principale et unique du village, dite rue Royale , il tourna à droite, prit une ruelle assez propre , et s'arrêta devant une maisonnette de modeste apparence.
Le soleil commençait à peine à dorer les toits, les coqs mal éveillés chantaient en fausset, et les enfants, en chemise sur le pas des portes, achevaient de s'habiller dans la rue. Déjà cependant le bruit plaintif du rabot et l'âpre gémissement de la scie résonnaient dans l'atelier du père Iluguenin , les apprentis étaient tous à leur poste, et déjà le maître les gourmandait avec une rudesse paternelle.
— Déjà en course , monsieur le régisseur? dit le vieux menuisier en soulevant son bonnet de coton bleu.
M. Lerebours lui flt un signe mystérieux et imposant. Le menuisier s'étant approché :
— Passons dans votre jardin , lui dit l'économe, j'ai à vous parler d'affaires sérieuses. Ici , j'ai la tôle
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brisée; vos apprentis ont l'air de le faire ex[très , ils tapent comme des sourds.
Ils traversèrent rarrière-boutique , puis une petite cour, cl pénétrèrent dans un carré d'arbres à (ruit , dont la greffe n'avait pas corrigé la saveur , et dont le ciseau n'avait pas altéré les lormes vigoureuses ; le thym et la sauge, mêlés à quelques pieds d'oeillet et de giroflée, parfumaient l'air matinal; une haie bien touffue mettait les promeneurs à l'abri du voisinage curieux.
C'est là que M. Lerebours , redoublant de solennité, annonça à maître Huguenin le menuisier la prochaine arrivée de la famille.
Maître Huguenin n'en parut pas aussi étourdi qu'il aurait du l'èlre pour complaire à l'intendant.
— Eh bien, dit-il, c'est votre affaire à vous, monsieur Lerebours , cela ne me regarde pas , à moins qu'il n'y ait quelque parquet à relever ou quelque armoire à ralisloler.
— 11 s'agit d'une chose autrement importante, mon ami, reprit l'intendant. La famille a eu l'idée (je dirais , si je l'osais, la singulière idée) de faire réparer la chapelle, et je viens voir si vous pouvez ou si vous voulez y être employé.
— La chapelle? dit le père Huguenin tout étonné; ils veulent remettre la chapelle en état? Tiens, c'est drôle tout de même ! Je croyais qu'ils n'étaient pas dévots ; mais c'est obligé, à ce qu'il paraît, dans ce temps-ci. On dit que le roi Louis XVllL..
— Je ne viens pas vous parler politique , répondit Lerebours en fronçant le sourcil : je viens savoir seulement si vous n'êtes pas trop jacobin pour travailler à la chapelle du château, et pour être bien récompensé par la l'amiUe.
— Oui-da, j'ai déjà travaillé pour le bon Dieu; mais expliquez-vous , dit le père Huguenin en se grattant la têle.
— Je m'expliquerai quand il sera temps, repartit l'économe ; tout ce que je puis vous dire , c'est que je suis chargé d'aller chercher, soit à Tours, soit à Blois, d'habiles ouvriers. Mais si vous êtes capable défaire celte réparation, je vous donnerai la préférence.
Cette ouverture fit grand plaisir au père Huguenin; mais en homme prudent et sachant bien à quel économe il avait affaire, il se garda d'en laisser rien paraître.
— Je vous remercie de tout mon cœur d'avoir pensé à moi, monsieur Lerebours, répondit-il; mais j'ai bien de l'ouvrage dans ce moment-ci , voyez-vous ! La besogne va bien , c'est moi qui fais tout dans le pays parce que je suis seul de ma partie. Si je m'embarquais dans l'ouvrage du château, je mécontenterais le bourg et la campagne, et on appellerait un second menuisier qui m'enlèverait toutes mes pratiques.
— Il est pourtant joli de mettre en poche en moins d'un an, en six mois peut-être, une belle
somme ronde el payée comptant. Je veux bien croire que vous avez une clientèle nombreuse, maître Huguenin , mais tous vos clients ne payent pas.
— Pardon , dit le menuisier blessé dans son orgueil démocratique , ce sont tous d'honnêtes gens et qui ne commandent que ce qu'ils peuvent payer.
— Mais qui ne payent pas vite, reprit l'économe avec un sourire malicieux.
— Ceux qui tardent, répondit Huguenin, sont ceux à qui je veux bien faire crédit , on s'entend toujours avec ses pareils; et moi aussi je fais bien quelquefois attendre l'ouvrage plus que je ne voudrais.
— Je vois, dit l'économe d'un air calme, que mon offre ne vous séduit pas. Je suis fâché de vous avoir dérangé, père Huguenin. Et soulevant sa casquette , il fit mine de s'en aller , mais lentement, car il savait bien que l'artisan ne le laisserait pas partir ainsi.
En effet , l'entretien fut renoué au bout de l'allée.
— Si je savais de quoi il s'agit, dit Huguenin, affectant une incertitude qu'il n'éprouvait pas : mais peut-être que cela est au-dessus de mes forces... c'est de la vieille boiserie; dans l'ancien temps on travaillait plus finement qu'aujourd'hui... et les salaires étaient sans doute en proportion de la peine. A présent il nous faut plus de temps et on nous récompense moins. Nons n'avons pas toujours les outils nécessaires... et puis les seigneurs sont moins riches et partant moins magnifiques...
— Ce n'est toujours pas le cas de la famille de Villepreux, dit Lerebours en se redressant; l'ouvrage sera payé selon son mérite. Je me fais fort de cela , et il me semble que je n'ai jamais manqué d'ouvriers quand j'ai voulu faire faire des travaux. Allons ! il faudra que j'aille à Valcnçay. Il y a là de bons menuisiers . à ce que j'ai oui dire.
— Si l'ouvrage était seulement dans le genre de la chaire que j'ai confectionnée dans l'église de la paroisse... dit le menuisier rappelant avec adresse l'excellent travail dont il s'était acquitté l'année précédente.
— Ce sera peut-être plus difficile, reprit l'intendant qui , la veille, avait examiné attentivement la chaire de la paroisse et qui savait fort bien qu'elle était sans défauts.
Et comme il s'en allait toujours, le pèrelluguenin se décida à lui dire :
— Eh bien, monsieur Lerebours, j'irai voir cette boiserie ; car, à vous dire vrai, il y a longtemps que je ne suis entré là , et je ne me rappelle pas ce que ce peut être.
— Venez y, répondit l'économe qui devenait plus froid à mesure que l'ouvrier se laissait gagner; la vue n'en coûte rien.
— Et cela n'engage à rien, reprit le menuisier. Eh bien ! j'irai, monsieur Lerebours.
— Comme il vous plaira, mon maître, dit l'autre, mais songez que je n'ai pas un jour à perdre. Pour
obéir aux ordres de la famille, il faut que ce soir j'aie pris une décision, et si vous n'èles pas décidé, je partirai pour Valençay.
— Diable! vous êtes bien pressé, dit Huguenin tout ému. Eli bien ! j'irai aujourd'hui.
— Vous feriez mieux de venir tout de suite, pendant que j'ai le temps de vous accompagner , reprit l'impassible économe.
— Allons donc, soit! dit le menuisier. Mais il faut que j'emmène mon fils, car il s'entend assez bien à faire un devis à vue d'oeil; et comme nous travaillons ensemble...
— Mais votre fils est-il un bon ouvrier? demanda M. f^erebours.
• — Quand même il ne vaudrait pas son père, répondit le menuisier, ne travaille-l-il pas sous mes yeux et sous mes ordres?
M. Lerebours savait fort bien que le fils Huguenin était un homme très-précieux à employer. Il attendit que les deux menuisiers eussent passé leurs vestes et qu'ils se fussent munis de la règle, du pieddroit et du crayon. Après quoi, ils se mirent tous trois en route, parlant peu et chacun se tenant sur la défensive.
Pierre Hugueniri, le fils du maître menuisier, était le plus beau garçon qu'il y eût à vingt lieues à la ronde. Ses traits avaient la noblesse et la régularité de la statuaire; il était grand et bien fait de sa personne ; ses pieds , ses mains et sa tête étaient fort petits , ce qui est remarquable chez un homme <iu peuple, et ce qui est très-compatible avec une grande force musculaire dans les belles races; enfin ses grands yeux bleus ombragés de cils noirs , et le coloris délicat de ses joues, donnaient une exprès-
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sioii douce el pensive à celte tôle qui n'eût pas été indigne du ciseau de Michel-Ange.
Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est positif, c'est que Pierre Huguenin ne se doutait pas de sa beauté, et que ni les hommes, ni les femmes de son village ne s'en doutaient guère plus que lui. Ce n'est pas que dans aucune classe l'homme naisse dépourvu du sens du beau , mais ce sens a besoin d'être développé par l'étude de l'art et par l'habitude de comparer. La vie libre et cultivée des gens aisés les met sans cesse en présence des chefsd'œuvre de l'art ou en rapport avec des types qu'autour d'eux ils voient apprécier par l'esprit de critique répandu dans la société. Leur jugement se forme ainsi; et ne iùt-ce qu'au frottement de l'art contemporain qui, pauvre ou florissant, conserve toujours un reflet de l'éternelle beauté, ils ouvrent les yeux sans effort à un monde idéal , au seuil duquel le génie comprimé du pauvre se heurte longtemps, et trop souvent se brise sans pouvoir pénétrer.
Ainsi le premier laboureur venu, avec un teint coloré, de larges épaules et l'œil vif, avait plus de succès dans les fêles de village , et faisait rire et danser plus de fdies que le noble et calme Huguenin. Mais les bourgeoises le suivaient de l'œil en disant : « Mon Dieu! quel est ce beau garçon? » Et deux jeunes peintres qui passaient par le village de Villepreux pour se rendrcàValençay avaient élé
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tellement frappés de la beauté du garçon menuisier, qu'ils lui avaient (iemaiulé la permission de faire son portrait; mais il s'y était refusé assez sèchement, prenant cette demande pour une mauvaise plaisanterie de leur part.
Le père Huguenin qui, lui-même, était un superbe vieillard, el qui ne manquait pas de bon sens, ne s'était pas toujours douté de la haute intelligence et de la beauté idéale de son fils. Il voyait en lui un garçon bien bâti , laborieux , rangé , un bon aide en un mot; mais quoiqu'il eût été un réformateur dans son temps, il n'était nullement épris des jeunes idées libérales, et il trouvait que Pierre donnait beaucoup trop dans l'amour des nouveautés. Il avait entendu parler de Rome et de Sparte par les orateurs du village au temps de la république, et il avait adopté dans ce temps-là le surnom de Cassins, qu'il avait prudemment abdiqué depuis le retour des Bourbons. Il croyait donc à un antique âge d'or de la liberté et de l'égalité, et depuis la chute de la convention, il pensait fermement que le monde tournait pour toujours le dos à la vérité. — La justice est morte en 95 , disait-il , et tout ce que vous inventerez désormais pour la ressusciter ne fera que l'enterrer plus avant.
Il avait donc le travers des vieillards de tous les
temps, il ne croyait pas à un meilleur avenir. Sa
vieillesse était un continuel gémissement, et parfois
une acrimonie, dont le sauvait à grand'peine sa
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bonté naturelle cl la sérénité de sa conscience. Il avait élevé son fils dans les plus purs sentiments démocratiques; mais il lui avait donné celte foi comme un mystère , pensant qu'elle n'avait plus rien à produire, et qu'il fallait la garder en soi comme on garde le sentiment de sa propre dignité en subissant une injuste dégradation. Ce rôle passif ne pouvait suffire longtemps à l'intelligence active de Pierre. Bientôt il voulut en savoir davantage sur son temps et sur son pays, que ce qu'il pouvait apprendre dans sa famille et dans son village. Il fut saisi à dix-sept ans de l'ardeur voyageuse qui , chaque année, enlève à leurs pénates de nombreuses phalanges de jeunes ouvriers pour les jeter dans la vie aventureuse , dans l'apprentissage ambulant qu'on appelle le tour de France. Au désir vague de connaUrc et de comprendre le mouvement de la vie sociale se mêlait l'ambition noble d'acquérir du (aient dans sa profession. II voyait bien qu'il y avait des théories plus sûres et plus promptes que la routine patiente suivie par son père et par les anciens du pays. Un conipagnon tailleur de pierres, qui avait passé dans le village, lui avait fait entrevoir les avantages de la science en exécutant devant lui, sur un mur, des dessins qui simplifiaient extraordinairement la pratique lente et monotone de son travail. Dès ce moment, il avait résolu d'étudier l'architecture, c'est-à-dire le dessin linéaire applicable à l'architecture, à la charpenterie et à la me-
nuiserie. Il avait donc demandé à son père la permission el les moyens de faire son tour de France. Mais il avait rencontre un grand obstacle dans le mépris que le père Huguenin professait pour la théorie. Il lui avait fallu presque une année de persévérance pour vaincre l'obstination du vieux praticien. Le père Huguenin avait aussi la plus mauvaise opinion des initiations mystérieuses du compagnonnage. Il prétendait que toutes ces sociétés secrètes d'ouvriers réunis sous différents noms en Devoirs, n'étaient que des associations de bandits ou de charlatans qui, sous prétexte d'ea apprendre plus long que les autres, allaient consumer les plus belles années de la jeunesse à battre le pavé des villes , à remplir les cabarets de leurs cris fanatiques , et à couvrir de leur sang versé pour de sottes questions de préséance , la poussière des chemins.
Il y avait un côté vrai dans ces accusations; mais elles donnaient un tel démenti à l'estime dont jouit le compagnonnage dans les campagnes , que selon toute apparence, le père Huguenin avait quelque grief personnel. Quelques anciens du village racontaient qu'on l'avait vu rentrer un soir chez lui couvert de sang, la tête fendue et les vêlements en lambeaux. Il avait fait une maladie à la suite de ctt événement, mais il n'avait jatuais voulu en expliquer le mystère à personne. Son orgueil se refusait à avouer qu'il eùl cédé sous le nombre : mais nous
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soupçonnons forl qu'il était tombé dans une embûche dressée par quelques compagnons du devoir à certains rivaux, et qu'il avait été victime d'une méprise. Le fait est que depuis ce temps il avait nourri un vif ressentiment et professé une aversion persévérante contre le compagnonnage.
Quoi qu'il en soit, la vocation du jeune Pierre était plus forte que la pensée de tous les périls et de toutes les souffrances prédites par son père. Sa résolution l'emporta , et maître Cassius Huguenin fut forcé de lui donner un beau matin la clef des champs. S'il n'eût écouté que son cœur, il l'eût muni d'une bonne somme pour lui rendre l'entreprise agréable et facile, mais se flaltant que la misère le ramènerail au bercail plus vite que tontes les exhortations, il ne lui donna que 30 francs , et lui défendit de lui écrire pour en demander davantage. Il se promettait bien dans son âme de faire droit à sa première requête, mais il croyait l'effrayer par cette apparence de rigueur. Le moyen ne réussit pas; Pierre partit, et ne revint qu'au bout de quatre ans. Durant ce long pèlerinage il n'avait pas demandé une seule obole à son père, et dans ses lettres, il s'était borné à s'informer de sa santé et à lui souhaiter mille prospérités , sans jamais l'entretenir ni de ses travaux, ni d'aucune des vicissitudes de son existence nomade. Le père Huguenin en était à la fois inquiet et mortifié ; il avait bien envie de le lui exprimer avec cet élan de tendresse qui eût désarmé l'orgueil
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du jeune homme, mais te dépit l'emportait toujours lorsqu'il tenait la plume, et il ne pouvait s'empêcher de lui écrire d"un Ion de remontrance sévère qu'il se reprochait aussitôt que la lettre était partie. Pierre n'en témoignait ni dépit, ni découragement. Il répondait d'un lofi respectueux et plein d'affection, mais il était inébranlable; et le veux menuisier, qui se faisait aider du curé pour lire ses lettres , remarquait , non sans plaisir, que l'écriture de son fils devenait de plus en plus belle et coulante, qu'il s'exprimait en termes choisis, et qu'il y avait dans son style une mesure , une noblesse et même une élégance qui le plaçaient déjà bien au-dessus de lui et de tous les vieux ouvriers du pays qu'il appelait ses compères.
Enfin, Pierre revint par une belle journée de printemps. C'était trois semaines avant la visite et la communication de 31. Lerebours. Le père Huguenin, un peu vieilli, un peu cassé , bien las de travailler sans relâche, et surtout attristé d'être toujours en lutte dans son atelier avec des apprentis grossiers ou indociles, mais trop Oer pour se plaindre, et affectant un enjouement qui était souvent loin de son âme, vit entrer chez lui un beau jeune homme qu'il ne connaissait pas. Pierre avait grandi de toute la tète; son port était noble et assuré, son teint clair et pur que le soleil n'avait pu ternir, était rehaussé par une légère barbe noire. Il était vêtu en ouvrier, mais avec une propreté scrupuleuse,
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et portait sur ses larges épaules un sac de peau de sanglier bien rebondi qui annonçait un beau trousseau de hardes. Il salua en souriant, dès le seuil de la porte, et prenant plaisir à l'incertitude et à l'étonnement de son père, il lui demanda la demeure de M. Huguenin, le maitre menuisier. Le père Huguenin tressaillit au son de cette voix mâle qui lui rappelait confusément celle de son petit Pierre, mais qui avait changé comme le reste. Il resta quelque temps interdit, et comme Pierre semblait prêt à se retirer, voilà, pensa-t-il, un gars de bonne mine et qui, certainement, ressemble ù mon lils ingrat ; et un soupir s'échappa de sa poitrine ; mais aussitôt Pierre s'élança dans ses bras, et tous deux se tinrent longtemps embrassés, n'osant se dire une parole dans la crainte de laisser voir à l'autre des yeux pleins des larmes.
Depuis trois semaines que l'enfant prodigue était rentré dans les habitudes paisibles du toit paternel, le vieux menuisier sentait une douce joie mêlée de quelques bouffées de chagrin et d'inquiétude. II voyait bien que Pierre était sage dans sa conduite, sensé dans ses paroles, assidu au travail. Mais avait-il acquis cette supériorité de talent dont il avait nourri le désir ambitieux avant son départ? Le père Huguenin souhaitait ardemment qu'il en fût ainsi; et pourtant, par suite d'une contradiction qui est naturelle à l'homme et surtout à l'artiste, il craignait de trouver son fils plus savant que lui. D'abord, il s'é-
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tait attendu à le voir étaler sa science, trancher du maître avec ses élèves, bmdevcrser son atelier et l'engager d'un ton doctoral à troquer tous ses antiques et fidèles outils contre des outils de fabrique nouvelle et d'un usage inconnu à ses vieilles tnains. Mais les choses se passèrent tout autrement; Pierre ne dit pas un mot relatif à ses études, et lorsque son père fît mine de l'interroger, il éluda toute question en disant qu'il avait faitde son mieux pour apprendre, et qu'il ferait de son mieux pour pratiquer; puis, il se mita la besogne le jour même de son arrivée et prit les ordres de son père comme un simple compagnon. 11 se garda bien de critiquer le ravail des apprentis et laissa la direction suprême de l'atelier à qui de droit. Le père Huguenin, qui s'était préparé à une lutte désespérée, se sentit fort à l'aise; et triomphant dans son esprit, il se contenta de murmurer entre ses dents à plusieurs reprises, que le monde n'était pas si changé qu'on voulait bien le dire, que les anciennes coutumes seraient toujours les meilleures, et qu'il fallait bien le reconnaître , même après s'être flatté de tout réformer. Pierre feignit de ne pas entendre; il poursuivit sa tache, et le père fut forcé de déclarer qu'elle était faite avec une exactitude sans reproche el une rapidité extraordinaire.
— Ce que j'aime, lui disait-il de temps en temps, c'est que tu as appris à travailler vile et que l'ouvrage n'en tsL pas moins soigiié.
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— Si vous êtes content, tout va bien, répondait Pierre.
Quanfl celte inquiétude du vieux menuisier fut tout à fait dissipée, il se sentit tourmenté d'une autre façon. Il avait besoin de triompher ouvertement, et il était blessé que Pierre ne répondit pas à ses insinuations lorsqu'il lui donnait à entendre que son tour de France, sans lui^être nuisible, n'avait pas eu tous les avantages qu'il s'était vanté d'en retirer, qu'il n'avait rien découvert de merveilleux ; qu'en un mot, il eut pu apprendre à la maison tout ce qu'il avait été chercher bien loin. Une sorte de dépit s'empara de lui insensiblement et fil assez de progrès pour le rendre soucieux et méfiant.
— Il faut, disait-il tout bas à son compère le serrurier Lacréle, que mon garçon me cache quelque secret. Je parierais qu'il en sait plus qu'il n'en veut faire paraître. On dirait qu'en travaillant pour moi, il s'acquitte d'une dette, mais qu'il réserve ses talents pour le temps où il travaillera à son compte, afin de tn'écraser tout d'un coup.
— Eh bien, répondait le compère Lacréte, tant mieux pour vous ; vous vous reposerez alors , car vous n'avez que ce fils , et vous n'aurez pas besoin de l'aider à s'établir; il se fera tout seul une bonne position, et vous jouirez enfin de la vie en mangeant vos rentes. N'étes-vous pas assez riche pour quitter la profession, et voulez-vous donc disputer la clientèle du village à votre enfant unique ?
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— Dieu m'en garde ! reprenait le menuisier, je no suis pas ambitieux et j'aime mon fils comme moi-même; mais voyez-vous , il y a l'amour-propre ! Croyez-vous qu'on se résigne, à soixante ans, à voir sa réputation éclipsée par un jeune homme qui n'a même pas voulu prendre vos leçons, les jugeant indignes de son génie? Croyez-vous que ce serait une belle conduite de la part d'un fils, de venir dire à tout le monde : Voyez ! je travaille mieux que mon père, donc mon père ne savait rien !
En raisonnant ainsi, le maître menuisier rongeait son frein. Il essayait de trouver quelque chose à reprendre dans le travail de son fils, et s'il surprenait la moindre trace d'enjolivement à ses pièces de menuiserie , il la critiquait amèrement. Pierre n'en montrait aucun dépit. D'un coup de rabot il enlevait icslement l'ornement qui semblait s'èlre échappé malgré lui de sa main : il était résolu à tout souffrir, à se laisser humilier mille fois plutôt que de faire mauvais ménage avec son père. 11 le connaissait trop bien pour ne pas avoir prévu qu'il ne fallait pas essayer de le primer. Content d'avoir acquis les talents qu'il avaitambitionnés, il attendait que l'occasion de les faire apprécier vînt d'elle-même, et il savait bien qu'elle ne larderait pas. En effet, elle se présenta le jour où l'économe conduisit les deux menuisiers au château pour examiner les travaux en question.
Ils furent introduits dans un antique vaisseau qui avait servi successivement de chapelle, de bibliollièque, de salle de spectacle et d'écurie, suivant les vicissitudes de la noblesse ou les goûts des divers possesseurs du château. Cette salle était située dans un corps de bâtiment antérieur aux autres constructions qui composaient le vaste et imposant manoir de Villepreux. Elle était d'un beau style gothique flamboyant , et les arceaux de la charpente annonçaient qu'elle avait été consacrée
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au culle religieux. Mais en changeant son usage à diverses époques, on avait changé ses ornements, et les dernières traces de réparation qui subsistaient, c'élaient les boiseries du quinzième siècle, qu'au dix-huitième on avait couvertes de planches et de toiles peintes pour jouer des pastorales , l'opéra du Huron, et la Mêlante de M. de la Harpe. Un reste de ce décor, barbouillé de guirlandes fanées et d'Amours éraillés , avait été enlevé et une certaine pièce située dans une tourelle adjacente avait pu ouvrir une porte , longtemps murée, sur la grande salle déblayée de ses oripeaux. Or, la tourelle était un lieu (avori pour une certaine personne de la famille. Dès qu'on eut découvert une nouvelle issue <à celte pièce et un usage à cette porte, on voulut qu'elle put communiquer avec la chapelle ; mais il n'y manquait qu'une chose, c'était un escalier. Dans le principe, la porte donnait sur une tribune dans laquelle le châtelain et sa famille venaient écouter les offices, et la tourelle servait d'oratoire. Sous la régence, la tribune servit à appuyer la toile de fond du théâtre , et la tourelle fut lantùt le foyer des comédiens amateurs, tantôt le cabinetde toilette de quelque prima donna de haute volée. Ou avait pratiqué pour la communication avec les coulisses, un de ces escaliers à roulettes, qu'on appelle échelles à marches , en termes de menuiserie, et dont on se sert dans les bibliothèques ou dans les ateliers de peinture pour atleiii-
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dre aux rayons supérieurs ou aux parties élevées des grandes toiles. C'était un ouvrage grossier , provisoire, et pouvant se déplacer suivant l'exigence du décor. La famille de Villepreux ayant su apprécier la beauté des boiseries méprisées et mutilées par la génération précédente , résolut d'utiliser cette vaste pièce abandonnée, depuis la révolution, aux rats et aux chouettes.
On avait donc décrété ce qui suit :
L'ex-chapeile du moyen âge , ex-bibliolhèque sous Louis XIV, ex -salle de spectacle sous la régence, ex-écurie durant l'émigration, servirait désormais d'atelier de peinture, ou pour mieux dire de musée. On y rassemblerait tous les vieux vases et meubles rares, tous les portraits de famille et anciens tableaux , tous les livres de prix , toutes les gravures , en un mot toutes les curiosités éparses dans le château. Il y avait place pour tout cela et pour toutes les tables , modèles et chevalets qu'on voudrait y ajouter.
La partie qui avait été tour à tour le chœur de ia chapelle et remplacement du théâtre, reprendrait, comme monument, sa forme demi-circulaire et son apparence de chœur recouvert de boiseries sculptées. C'étaient ces belles sculptures en plein chêne noir qu'il s'agissait de restaurer. L'ancienne porte de la tourelle que les maçons venaient de démarquer dotmerail comme autrefois sur une tribune; mais cette tribune servirait de palier, garni d'une
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balustrade, à un escalier toiiniaril dont plusieurs dessins avaient été essayés et parmi lesquels on devait choisir le plus convenable.
Cette chapelle, cet escalier et celte tourelle auront trop d'importance dans le cours de notre récit , pour que nous n'ayons pas cherché à en présenter l'image à l'esprit du lecteur. iSous devons ajouter que ce corps de bâtiment était situé entre une partie du parc où la végétation avait envahi les allées , et une petite cour ou préau qui avait été lour à tour cimetière , parterre et faisanderie, et qui n'était plus qu'une impasse obstruée de décombres.
C'étaitdonc l'endroit le plus silencieux et le moins fréquenté du château, une retraite philosophique, ou un laboratoire artistique, que l'on \oulait déblayer et restaurer, mais conserver mystérieux et sombre, soit pour y travailler sans distraction, soit pour s'y retrancher contre les visiteurs importuns.
C'est vers ce lieu solitaire que M. Lerebours conduisit les deux menuisiers, l'un calme, et l'autre s'efforçanl de le paraître.
Mais (l'abord, Pierre ne songea ni à son père, ni à lui-même. L'amour de sa proléssion , qu'il comprenait en artiste, fut le seul sentiment qui s'empara de lui lorsqu'il pénétra dans cette antique salle, véritable monument de l'art de la menuiserie. Il s'arrêta au seuil, saisi d'un grand respect, car il n'est [loint d'âme plus porlée à la vénération que celle
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d'un Iravailleur consciencieux. Puis i! s'avança lentement sous la voùle et parcourut toute l'enceinte (l'un pas inégal, tantôt se pressant pour examiner les détails, tantôt s'arrêtanl pour admirer l'ensemble. Une joie sainte r.iyonnait sur son visage , sa bouche entr'ouverle ne laissait pas échapper un seul mot, et son père le regardait avecétonnement, comprenantàdemison transport, etsedemandantquelle pensée l'agitait pour le faire ainsi paraître fier, assuré, et plus grand de toute la tête qu'à l'ordinaire. Quant à l'économe, il était incapable de rien concevoir à ce ravissement, et comme les deux menuisiers gardaient le silence, il se décida à entamer la conversation.
— Vous voyez, mes amis, leur dit-il de ce ton bénin qui était chez lui le signe précurseur d'un accès d(! ladrerie, qu'il n'y a pas tant d'ouvrage qu'on pourrait le croire. Je vous ferai observer que les frises et les figurines étant un travail hors de votre compétence, nous ferons venir de Paris des artistes tourneurs et sculpteurs en bois pour racconmioder celles qui sont brisées et pour rétablir celles qui ont disparu. Ainsi vous n'avez à vous occuper que des grosses pièces ; vous aurez à mettre des morceaux dans les panneaux endommagés, à resserrer les parlies disjointes, à confectionner çà et là quelques moulures, à rapporter des morceaux dans les corniches, etc. Je pense que vous pouvez faire proprcnienl cls ov.s?... Vous, maître Pierre, qui avez
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voyagé, vous ne serez pas embarrassé pour le.^ torsades incrustées en baluslres, n'est-ce pas? Et réconome accompagnait d'un sourire, moitié paternel, moitié dédaigneux, ces impertinentes dubitations.
Le père Huguenin , qui était assez bon ouvrier pour comprendre la difficulté du travail, à mesure qu'il l'examinait, fronça le sourcil à cette interpellation directe aux talents de son lîis. Dansée moment, il était encore partagé entre la secrète jalousie de l'artiste et l'espoir orgueilleux du père. Son Iront s'éclaircil lorsque Pierre, qui n'avait pas semblé écouter M. l.erebours, répondit d'une voix assurée :
— Monsieur l'économe , j'ai appris dans mes voyages tout ce que j'ai pu apprendre; mais il n'y a rien dans ces oves, dans ces torsades , et dans le rapport de toutes ces pièces, que mon père ne soit capable d'entreprendre et de mener à bien. Quant aux figures et aux ornements délicats, ajouta-t-il en baissant un peu la voix par un sentiment de secrète modestie, ce serait une tàcbe l'aile pour nous tenter l'un et l'autre, car c'est un beau travail et il y aurait de la gloire à l'accomplir, filais cela nous demanderait beaucoup de temps, nous n'aurions peut-être pas tous les outils nécessaires et, à coup sur, nous ne trouverions pas dans le pays de compagnons pour nous seconder. Ainsi nous nous tiendrons à notre partie. Mainlenaiit vous plait-il do nous
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montrer la place et le plan de l'escalier dont vous avez parlé?
Au fond de la chapelle, la petite porte dont j'ai parlé, mystérieusement enfoncée dans l'épaisseur du mur , et recouverte d'une vieille tapisserie , n'avait plus pour palier extérieur que quelques planches vermoulues , dernier vestige de la tribune.
— C'est ici, dit M. Lerebours. ('omme il n'y a pas de cage d'escalier dans la muraille, il faut l'aire un escalier extérieur, tout en bois, et tournant en spirale. Voyez, prenez vos mesures , si vous voulez. Voici une échelle qu'on peut approcher.
Pierre approcha l'échelle à marches et monta jusqu'à la tribune qui n'était élevée que d'une vingtaine de pieds au-dessus du sol. Il souleva la portière et admira le travail exquis de la porte sculptée, ainsi que les ornements darchitecture à hiets délicatement enroulés qui encadraient les chambranles et le tympan.
— Cette porte est aussi à réparer, dit-il, car les armoiries qui forment le centre des médaillons ont été brisées.
— - Oui, dans la révolution, répondit l'économe en détournant les yeux d'un air hypocrite; et ce fut une grande barbarie , car c'était l'œuvre d'un ouvrier bien habile, on n'en saurait douter.
les joues du père Huguenin se colorèrent d'un rouge vif. il connaissait bien le Vandale qui avait
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donné jadis le meilleur coup de hache à cette dévastation.
— Les temps sont changés, dit-il avec un sourire oîi la malignité surmontait la confusion , et les écussons aussi. Dans ce temps-là ou brisait tout, et '.m ne se doutait guère qu'on se taillait de la besogne pour l'avenir.
— Ce n'est pas si mauvais pour vous, dit finten- (lanl avec un rire froid et saccadé dont il accompagnait toujours ce qu'il lui plaisait d'appeler ses Iraits de gaieté.
— Ni pour vous non plus, monsieur i^erebours, répondit le vieux menuisier. Si on n'avait pas enfoncé ces portes, vous n'en auriez pas aujourd'hui les clefs; si on n'eut pas vendu ce château, la branche cadette des Villepreux n'aurait pas fait un si bon marché que de l'acheter en assignats à la branche aînée, et ne serait pas si riche cà l'heure qu'il est.
— La famille de Villepreux a toujours été riche, dit M. Lerebours d'un ton alticr ; et avant d'acheter cette terre, elle n'était pas, je pense, sur le pavé.
— Bah ! reprit le père Huguenin d'un ton goguenard; à pied, à cheval ou en carrosse, nous y sommes tous, sur ce pauvre pavé du bon Dieu !
Pendant cette digression, Pierre, examinant toujours la porte, essayait de l'ouvrir afin d'en voir les deux faces. M. Lerebours l'arrêta.
— On n'entre pas ici, dit-il d'un ton doctoral, la
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porte est fermés en dedans ; c'est le cabinet d'étude de mademoiselle de Villepreux , et moi seul ai le droit d'y pénétrer en son absence.
— Il faudra toujours bien enlever la porte pour la réparer, dit le père lluguenin, à moins que vous ne vouliez y laisser des chatières.
— Ceci viendra en son temps, répondit M. Lerebours; vous n'avez affaire maintenant qu'avec l'escalier. Voici la place ; et si vous voulez descendre, je vais vous montrer le plan.
Pierre descendit de l'échelle , et l'économe déroula d'abord devant lui plusieurs planches; c'étaient diverses gravures à l'eau-lorte d'après des tableaux de vieux intérieurs flamands.
— Mademoiselle, dit M. Lerebours, a désiré que l'on se conformât au style de ces escaliers , et que l'on choisît parmi les échantillons que voici celui qui s'adapterait le mieux aux exigences du local. J'ai fait en conséquence tracer un plan suivant les loisde lagéométrie; je présume qu'en vousie faisant expliquer vous pourrez vous y conformer.
— Ce plan est défectueux , dit Pierre aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur la planche de trait que l'intendant déroulait devant lui d'un air important.
— Songez à ce que vous dites, mon ami, répondit l'économe; ce plan a été exécuté par mon fils... |)ar mon propre fils.
— Monsieur votre fils s'est trompé, reprit Pierre froidement.
A'i LE COilPAG!VO\
— Mon tils est employé aux pouls et chaussées , apprenez cela, maitrePierre! s'écria l'intendant tout rouge de dépit.
— Je ne dis pas le contraire . dit Pierre en souriant: mais si monsieur votre fils était ici, il reconnaîtrait son erreur et l'erait un autre plan.
— Sous votre direction, sans doute, monsieur l'entendu?
— Sous celle du bon sens, monsieur l'économe^ et il m'en donnerait un que je pourrais suivre.
Le père Huguenin riait de plaisir dans sa barbe grise; il était enchanté que son fils le vengeât des allusions de M. Lerebours.
— Voyons donc ce plan, dit-i! d'un air capable; et tirant de la poche de son gilet, qui lui descendait sur le genou, une paire de lunettes de corne, il s'en pinça le nez et fit mine de commenter la planche, quoiqu'il n'y comprit rien du tout. Le dessin linéaire était un grimoire qu'il avait toujours affecté de mépriser, mais une loi instinctive luidisait en cet instant que son fils était dans le vrai. li ne manqua pas d'affirmer que le pian était faux, que cela sautait aux yeux, et il le soutint avec tant d'aplomb, que Pierre l'eût cru converti à l'étude du trait, s'il ne se fût aperçu qu'il tenait la planche à l'envers. Il se hâta delaluiôter des mains, de peur que l'économe, qui n'était du reste guère plus versé que lui dans cette partie, ne le remarquât.
— Monsieur votre fils peut être très-habile dans
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les pouls etchaussées, poursuivait lo père Hugueriiii en ricanant; mais ii ne fait pas beaucoup d'escaliers sur les grandes routes, que je sache. Chacun son métier, monsieur Lerebours, soit dit sans vous offenser.
— Ainsi vous refusez de faire cet escaber ? dit Lerebours en s'adressant à Pierre.
— Je me charge de le rectifier, répondit Pierre avec douceur. Ce ne sera pas difficile, et le mouvement sera le même. J'ai ajouterai une rampe de chêne découpée à jour, dans le style de la boiserie, et des pendentifs assorlis à ceux de la voûte de charpente.
— Vous êtes donc sculpteur aussi? dit M. Lerebours avec aigreur ; vous avez tous les talents !
— Oh! non pas tous, répondit Pierre avec un soupir plein de bonhomie, non pas même tous ceux que je devrais avoir. Mais essayez-moi dans ma parlie , et si vous êtes content, vous me pardonnerez de vous avoir contredit; c'était sans intention de vous blesser, je vous jure. Si j'avais à m'occuper de la construction d'un pont ou d'un projet de route, je me mettrais avec plaisir sous les ordres de -\[. Isidore, parce que je sais que j'aurais beaucoup de choses utiles à apprendre de lui.
M. Lerebours, un peu radouci, consentit à écouter la critique pleine de douceur que Pierre lui fit du plan d'escalier. La démonslratioî» fut faite avec clarté, et le père Iluguenin la comprit d'emblée, car
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ii élait arrivé par la pratique et la logique naturelle à une connaissance assez élevée de son art; mais M. Lerebonrs, qui n'avait ni la théorie ni la pratique, suait à j,'rosses gouttes tout en feignant de comprendre ; et pour clore le difîérend , il fui décidé que Pierre ferait un autre plan, et qu'on le soumettrait à l'architecte que la famille honorait de sa clientèle. M. Lerebours était bien aise de faire celte épreuve avant d'employer le jeune menuisier, et on arrêta que le devis du travail et les conditions du salaire seraient ajournées jusqu'au jugement de l'architecte.
Lorsque les Huguenin furent rentrés chez eux, le père garda un profond silence. En attendant le soir, on reprit les travaux, et Pierre, sans plus d'orgueil que les autres jours, se mit à raboter les planches que lui présentait son père ; mais il était facile de voir que celui-ci ne lui taillait plus la besogne asec autant d'assurance et qu'il lui parlait avec plus d'égards que de coutume. 11 alla même jusqu'à le consulter sur un procédé fort simple que Pierre employait en débitant certaines pièces.
— Votre manière est bonne aussi , lui répondit Pierre.
— Mais enfin, dit le vieillard, la tienne vaut mieux , sans doute?
— Elle m'est plus facile, répondit Pierre.
— Tu désapprouves donc la mienne? dit encore le père Huguenin.
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— Nullement, répondit le jeune homme, puisqu'avec un peu plus de temps et de peine vous arrivez au même résultat.
Le vieux menuisier comprit cette critique délicate et se mordit les lèvres, puis un sourire d'approbation effaça cette grimace involontaire.
Après le souper , Pierre se mit à l'œuvre. Il tira de son carton une grande feuille de papier, prit son crayon, son compas et sa règle, tira des lignes et les coupa par d'autres lignes, arrondit des courbes, des demi-courbes, fit des projections , des développements , et à minuit son plan fut terminé. Le père Huguenin , qui feignait de sommeiller auprès de la cheminée, le suivait des yeux par-dessus son épaule, (lu and il vit qu'il refermait son portefeuille et s'apprêtait à se coucher sans dire un mot : Pierre, dit-il enfin d'une voix oppressée , lu joues gros jeu ! Es-tu bien sur d'en savoir plus long que le lils de M. Le rebours, qu'un jeune homme qui a été élevé dans les écoles, et qui est employé par le gouvernement? Ce matin, pendant que tu expliquais les fautes de sou plan , quoique lu te servisses de mois qui ne me sont pas irès-faniiliers , j'ai compris que tu pouvais avoir raison; mais il est facile de blâmer, et malaisé de faire mieux. Comment peux-tu te flatter de ne pas le tromper toi-mènic dans loules ces lignes que lu viens de croiser sur un chifïon de papier? 11 n'y a qu'en essayant les pièces les unes avec les autres, et en rrlouchanl à mesure , ([u'on peut être bien sûr