‹ Le compagnon du Tour de France (volume 4)Chapitre 2 sur 12 · T.F. COMP•^G^OX · texte numérisé non relu

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de oc qu'on (ait. Si lu commets une faute en travaillant , ce n'est qu'une journée et un peu de bois perdus; tu corriges , personne ne s'en aperçoit et tout est dit. Au lieu que si tu fais là un trait de plume à faux, voilà tous les beaux savants auxquels lu veux t'en rapporter, qui vont crier que tu es un ignorant, un maladroit, et tu seras perdu de réputation avant d'avoir rien fait. Voilà tantôt quarantecinq ans que j'exerce mon métier avec honneur et profit ; une faute sur le papier eût pu me faire échouer au début de ma carrière. Aussi me suis-je bien gardé de me mettre en concurrence avec ceux qui prétendaient en savoir plus long que moi. J'ai fait mon petit chemin avec mon pelit proverbe : u A l'œuvre on connaît l'arlisan. i> Prends garde à loi , mon enfant ! méfie-toi de ton amour-propre. — Bîon amour-propre n'est pas ici enjeu, soyezen sur , mon bon père, répondit Pierre; je ne veux humilier personne, ni chercher à me faire valoir; mais il y a au-dessus de nous tous quelque chose qui est infaillible, et qu'aucune vanité, aucune jalousie ne peut plier à son profit : c'est la vérité démontrée par le calcul et l'expérience. Quiconque a entrevu clairement cette vérité une bonne fois, ne peut jamais s'égarer dans de fausses applications. Je vous l'ai déjà dit, vos procédés sont bons, puisqu'ils vous font réussir à tout ce que vous entreprenez , et j'ajouterai que, plus j'examine votre travail, plus j'admire ce qu'il vous a fallu de présence d'es-

prit, d'intelligence, de courage et de mémoire pour vous passer de géométrie. La théorie ne vous apprendrait rien , à vous qui avez un esprit supérieur; mais vous comprendrez le bienfait de celte théorie, lorsque je vous dirai qu'avec son secours, le plus borné de vos apprentis pourrait arriver, dans peu de temps , non à la même habileté , mais à la même certitude que quarante-cinq années de travail assidu vous ont fait acquérir. La science exacte n'est autre chose que le résultat de l'expérience de tous les hommes, raisonnée , constatée et démontrée dans des termes dont le technique vous effraye à tort, car leur précision est plus facile à retenir que toutes les vagues démonstrations de l'usage vulgaire. Avec le secours du dessin , vous eussiez pu savoir à vingt ans ce que vous saviez peut-être à peine à quarante, et vous eussiez pu exercer votre grande intelligence sur de nouveaux sujets. — Il y a du bon dans tout ce que tu dis l;'i, répondit le père Huguenin , mais si tu triomphes dans le défi que tu portes au fils de l'économe , crois-tu que son père ne nous on voudra pas mortellement, et ne confiera pas à quelque autre le travail qu'il nous a proposé ce matin?

— Il n'aura garde de mécontenter ses maîtres. Kappelez-vous, mon père, que M. de Villepreux < st un homme actif, vigilant, économe; M. Lcrebours sait bien qu'il faut que les choses soient bien faites et sans prodigalité; c'est pourquoi il vous a 1. 6

choisi , quoiqu'il n'aime pas les anciens patriotes. Il vous conservera la pratique du château, n'en douiez pas, et d'autant plus que l'architecte lui dira que vous êtes plus capable que bien d'autres.

Dominé parla sagesse de son tils , lo pore Iluguenin s'endormit tranquille , et trois jours après il fut mandé au château pour s'entendre avec l'architecte qui était venu en personne examiner les lieux et laire un devis des dépenses totales pour le compte du châtelain.

L'architecte était passablement enclin à donner gain de cause aux plus puissants, c'est-à dire à M. J.erebours et à sa progéniture. Aussi, dès qu'il eut jeté les yeux sur les deux plans, il s'écria :

— Sans aucun doute le pian de monsieur votre fds est excellent , mon petit père Lerebours ; et le vôtre , mon pauvre ami Pierre , est boiteux de trois jambes. En parlant ainsi, il jetait dédaigneusement sur la table le plan de l'employé aux ponts et chaussées, ne doutant pas que ce ne lût l'œuvre du menuisier.

— Permettez, monsieur, lui dit Pierre avec sa tranquillité accoutumée, le plan que vous rejetez n'est pas le mien. Veuillez regarder celui que vous venez d'approuver; mon nom est écrit en petit caractère sur la dernière marche de l'escalier.

— Ma foi, c'est vrai ! s'écria l'architecte avec un gros rire; j'en suis lâché pour vous, mon pauvre père Lerebours, votre Dis s'est blousé. Allons, n'en

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soyez pas désolé, cela peut arrivera tout le monde. Quant à toi, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers le fils Hugucriin et en lui frappant sur l'épaule, tu entends Ion affaire, et si tu es aussi bon sujet que tu es bon géomètre , tu pourras l'aire ton chemin. Voila une planche dessinée avec beaucoup de goût et d'intelligence, continua-t-il en retournant au dessin de Pierre Huguenin, cl cet escalier pourra être aussi commode qu'élégant. Employez-moi ce menuisier-là, père Lerebonrs, vous en pourrez faire venir de loin qui ne le vaudront pas.

— C'est aussi mon intention, répondit Lerebours avec le calme d'une profonde politique. Je sais rendre justice au talent, et reconnaître le n)érite où il se trouve. Mon fils est certainement un homme très-fort en géométrie, mais il a une tête si jeune , si ardente...

— Allons, allons! il aura pensé à quelque jolie femme en dessinant son plan , dit l'architecte. Le gaillard est assez bel homme pour avoir souvent do telles distractions !...

Le père Lerebours se mit à rire comme une crécelle, tandis que l'architecte lui répondait comme une grosse cloche. Quand ils curent épuisé toute leur gaieté légère , ils se mirent à faire le devis général des travaux , tandis que le maitrc menuisier et son fils faisaient celui qui concernait leurs attributions. Le prix fut débattu avec une horrible ténacité de la part de Lerebours et une grande fer-

ï>'2 LE co9iPAtt:\o[y uu roiR rtii fk.\?(ce.

mêlé de la part de Pierre Ilugueniii. Ses prétentions étaient si modérées, que son père, sachant bien que Lercbours voudrait les réduire sans pudeur, Taccusait secrètement de ne pas savoir Caire ses affaires. Mais Pierre fut inébranlable, et l'architecte, forcé de convenir que la demande était sensée, termina le différend en disant tout bas à l'oreille de l'économe :

— Concluez vile avant que le père ne défasse le marché.

Le contrat fui donc signé. L'architecte se chargea de toiser à la fin les travaux. Après tout, au point où en sont les institutions qui sacrifient toujours l'ouvrier à celui qui l'emploie, l'affaire était bonne pour le maître menuisier.

— Allons, dîsait-il à son fils en revenant au logis, lu l'entends à toutes choses; voici la première fois de ma vie que je termine un marché sur mon premier mol.

A huit jours de là, les Huguenin ayant achevé de remplir tous les engagements contraclcs envers leur clientèle villageoise , prirent possession de la chapelle et commencèrent leurs travaux. Ordinairement, à Paris, les ouvriers emportent les pièces d'ouvrage à leur domicile et ne reviennent au local dont ils ont l'entreprise que pour poser et rajuster les parties. Mais dans les châteaux il est assez d'u sage que le vaisseau en réparation devienne l'atelier des travaux communs.

Pierre était toujours levé avant le jour. Aux pre-

niiers rayons du soleil il promenait flcjà le compas sur les vieux ais de chêne de la boiserie séculaire, el déjà la tâche était taillée aux apprentis lorsqu'ils arrivaient, les yeux encore gonflés par le sommeil. Il avinl qu'un soir, Pierre absorbé par l'examen de hi boiserie, et ayant tracé plusieurs figures à la craie sur un panneau noirci par le temps, oublia dans ses calculs l'heure avancée et la solitude qui s'était faite autour de lui. Son père s'était retiré (iepuis longtemps avec tous ses ouvriers , les portes du château étaient fermées, et les chiens de garde étaient lâchés dans les cours. Le vigilant économe , surpris devoir une lampe briller encore derrière le haut vitrage de l'atelier, vint, son trousseau de clefs dans une main et sa lanterne sourde dans l'autre, regarder à la porte avec précaution.

— C'est vous, maitre Pierre! s'écria-t-il lorsqu'il eut reconnu le jeune menuisier à travers les fentes, n'avez-vous pas assez travaillé pour un jour?

Pierre lui ayant répondu qu'il avait encore de l'ouvrage pour une heure, M. Lerebours lui remit ia clef d'une des portes du parc, lui recommanda de bien éteindre sa lumière et de bien refermer les portes en s'en allant, puis lui souhaita bon courage (■i alla se livrer aux douceurs du repos.

Pierre travailla encore deux heures, el lorsqu'il eut résolu le problème qui l'embarrassait, il se décida à aller dormir; mais il enlendit sonner deux heures à l'horloge du château. Pierre craignit que

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sa sortie à une pareille heure ne fût remarquée flans le village et ne donnât lieu à des commentaires. Il fuyait la réputation de bizarrerie que son amour pour l'étude n'eût pas manqué de lui attirer. D'ailleurs ses apprentis devaient bientôt arriver, et s'il allait se coucher, il ne pourrait se réveiller avec assez d'exactitude pour les recevoir et les mettre à l'ouvrage. 11 se décida à s'étendre sur un monceau de ces menus copeaux et de ces rubans de bois que les menuisiers enlèvent de leurs planches en rabotant. Ce fut un lit assez doux pour ses membres robustes. Sa veste lui servit d'oreiller et sa blouse de couverture. Mais à mesure que le jour approchail, l'air devenait plus frais, l'humidité du matin pénétrait par les fenêtres dont la plupart des châssis étaient eidevés, et ce malaise du froid était augtnenté par un peu de courbature que Pierre avait prise à se tenir tout le jour sur les échelles. 11 chercha autour de lui s'il ne trouverait rien pour se réchauffer, et ses yeux se portèrent sur la vieille tapisserie qui couvrait la petite porte dont il a été parlé au précédent chapitre de cette histoire. La porte avait été enlevée pour être raccommodée, et la tapisserie seule restait. Pierre monta sur l'échelle, mais seulement alors il se souvint que le soigneux économe avait cloué cette tapisserie au mur de tous côtés, pour empêcher la poussière ou les regards profanes de pénétrer dans le cabinet d'étude de mademoiselle de Villepreux.

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Il se souvint aussi en cet instant du ton d'importance avec lequel l'intendant lui avait interdit d'en- Ir'ouvrir cette porte, le jour où il avait voulu l'examiner des deux côtés. Un sentiment de curiosité s'empara de lui , non cette curiosité vulgaire et intéressée qui est propre aux esprits étroits , mais ce besoin aventureux qu'éprouve une imagination vive, vouée à l'ignorance de la plupart des choses qu'elle pourrait comprendre. Le cabinet d'étude de la demoiselle du château doit être, pensa-t-il, rempli de ces objets d'art qu'on veut installer dans l'atelier. Il doit y avoir là des livres, des tableaux, et à coup sur quelque ancien meuble fort curieux et fort intéressant pour moi. Je n'ai que deux clous à enlever, je ne suis ni un espion, ni un voleur; pourquoi l'air que ma poitrine exhale , pourquoi mon regard respectueux pour tout ce qui est beau, profanerait-il ce sanctuaire?

Ce fut bientôt fait. Un coup de main dégagea un côté de la tapisserie et Pierre entra dans le cabinet. C'était une petite rotonde occupant tout le second étage d'une des tourelles élancées du château. On avait décoré avec recherche cette jolie pièce qu'éclairait une seule vaste croisée dominant les jardins , les bois et les prairies à perte de vue. Un beau tapis turc, des rideaux de damas, des plâtres, un chevalet, de vieilles gravures richement encadrées, un beau bahut de la renaissance, un dressoir du nicmc style, dos livres, un crucifix , un vieux luth

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peint et doré, une léte de mort, des vases de la (Ihine, mille détails de ce goût moderne sans ordre, sans plastique et sans but, mais élégant, excentrique, érudit, qui semble vénérer le passé en se jouant du présent : voilà le pandémonium artistique qui frappa les regards du jeune ouvrier. A cette époque le goût des curiosités n'était pas encore descendu dans la vie vulgaire. La boutique de bricà-brac n'était pas aussi essentielle dans chaque rue de Paris, et même dans les quartiers de la banlieue, que la boutique du boulanger et l'enseigne du marchand de vin. Il était du meilleur ton de rechercher sur les quais ces vestiges ternis du luxe de nos pères.

On ne trouvait pas aussi l'acilement qu'aujourd'hui des ouvriers habiles et savants pour les réparer. Tous les objets pillés dans les anciens châteaux ou proscrits par la mode grecque et romaine de l'empire, et jetés au rebut dans tous les coins du monde, n'étaient pas sortis des greniers et des chaumières , comme la baguette magique de la mode nouvelle les en a tirés depuis quelques années. On ne les imitait pas avec tant d'art qu'il fût impossible de constater leur antiquité; enfin on les croyait bien plus précieux parce qu'on les croyait plus rares. S'entourer de ces objets hétérogènes et vivre dans la poussière du passé était déjà une mode, mais une mode exquise et répandue seulenient dans les hautes classes ou chez les artistes en vogue. C'est de là

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que partit la litlciature clos baiiuts, des hariaps et des crédences, la peinture des dressoirs et des tropl)ées. la mise en scène lyrique des coites de mailles , des dagues et des rondaches, et tant d'autres tendances de l'art, puériles et bienfaisantes manies qui de tout temps ont eu le privilège d'amuser et de ruiner les riches , les oisifs et les swgeurs tous tant que nous sommes.

Pierre s'éprit naïvement de toutes ces babioles , s'imaginanl que mademoiselle de V illepreux était la seule demoiselle assez artiste pour s'asseoir sur une chaise du temps de Charles IX , et assez courageuse |)0ur avoir un crâne humain parmi ses rubans el ses dentelles. II en conçut une haute admiratioii pour lette jeune persorme qu'il se rappelait confusément avoir vue dans les jeux de son enfance, et il se sentit doublement heureux d'avoir à faire le noble travail de la chapelle sous les auspices d'une dame capable d'en apprécier le mérite. Puis, il contempla itvec délices la Vierge à la chaise gravée par 3Iorghen , et se représenta la jeune châtelaine sous ces traits à la fois angéliqucs et puissants. Ému , transporté, il se serait oublié là tout le jour s'il n'eût été rappelé à son devoir par le bruit de ses ouvriers qui arrivaient en sifflant le long dts allées du parc. 11 se hâta de sortir de la tourelle et de rentrer dans l'atelier, après avoir soigneusement recloué la tapisserie.

Depuis , M. Lerebours demanda bien des fois que

la porte du cabinet fût réparée et mise en place. Il s'impatientait; il disait que la poussière entrait par là, que la famille allait arriver , que mademoiselle serait fort mécontente de ne pouvoir s'enfermer tout de suite dans sa tourelle , car elle aimait particulièrement cette pièce ; enfin que c'était la première chose à faire. Tantôt il prenait un ton patelin et caressant, tantôt il grondait et roulait ses petits yeux d'un air indigné. Pierre promettait toujours et ne tenait point parole. Il avait si bien caché la porte derrière des tas de planches et de soliveaux qu'il était impossible de la retrouver. Toutes choses allaient si vite et si bien d'ailleurs, que M. Lerebours n'osait pas se fâcher trop fort.

Le fait est que Pierre passa plus d'une fois les premières heures de la nuit dans la tourelle, debout en extase devant les meubles, les gravures et les modèles. Ce qui le tentait plus que tout le reste, c'étaient les beaux livres reliés et dorés qui brillaient sur les rayons d'une petite bibliothèque d'ébènc, attachée à la muraille. Pierre n'avait qu'à étendre la main pour satisfaire sa curiosité, mais il craignait de commettre quelque chose comme un abus de conliance en portant sur ces riches reliures une main durcie et noircie par le travail. Un dimanche que tout le monde était sorti du château, même AI. Lerebours, Pierre succomba à la tentation. Il était d'une propreté recherchée le dimanche, car il avait le goût irnié de l'élégance, et la moindre ta-

f)0 i,E (■.oMPM;^o!^

che sur ses habits, la moindre poussière à ses niains ou à ses cheveux le tourmentait plus qu'il n'appartient peut-être à un ouvrier parfaitement sage. Quand il se fut assuré, en se regardant à la psyché du cabinet, que sa toilette, pour êlre moins riche que celle d'un bourgeois, n'était pas moins irréprochable, il se décida à ouvrir un livre... Ce livre fut V Emile de Jean-Jacques Rousseau, l^ierre le savait par cœur ; il se l'était procuré à Lyon, et il l'avait lu à la veillée avec plusieurs compagnons de ses amis durant son tour de France. Sur le même rayon, Pierre trouva les Âlartjrsde Chateaubriand, les tragédies de Racine, la Vie des Saints, les Lettres de Sévigné, le Contrat social, la République de Platon, l'Encyclopédie, divers ouvrages historiques, et beaucoup d'autres livres assez étonnés de se trouver ensemble. II dévora dans l'espace de trois mois, c'est-à-dire durant la somme d'environ soixante heures, réparties entre une douzaine de dimanches, non la lettre, mais la substance de la plupart de ces ouvrages ; et il a dit souvent depuis que ces heures avaient été les plus belles de sa vie. Il s'y mêlait je ne sais quel attrait de mystère romanesque qui rendait plus suave la poésie de certains livres et plus solennelle la gravité de certains autres. Mais ce qui le captiva le plus, ce fut tout ce qui avait un rapport philosophique avec l'hisloire des législations. 11 y cherchait avec avidité le grand secret de l'organisation de la société en castes di-

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verses, et il se confirmait dans les idées qu'il avait acquises précédenimenl en lisant des abrégés et en recevant, quoique d'un peu loin, le choc des impressions politiques. Quelle étendue de connaissances, quelle supériorité d'idées n'eùl-il pas acquises à cette époque s'il eut eu du temps et des livres à discrétion! Mais il ne fallait pas négliger le travail , et au bout de quelques séances nocturnes dans le cabinet de la tourelle, Pierre s'était aperçu qu'il avait la tête pesanle et les bras engourdis le lendemain. Il jugea donc nécessaire de s'interdire ces douceurs inlellecluelles durant la semaine, d'autant plus qu'il mettait un excessif amour-propre à ne laisser dans le cabinet aucune trace des pas poudreux de l'ouvrier. Je ne sais à quel chagrin il se fût livré s'il eut terni de ses doigts humides les marges satinées de ces beaux livres. Quelle était sa fantaisie secrète en nourrissant cette crainte frivole? Il eut été bien embarrassé de vous la dire alors. Des pensées vagues, étranges, irrésistibles, fermentaient dans son sein. Il sentait en lui une noblesse de nature plus pure et plus exquise que toutes les illustrations acquises et consacrées par les lois du monde. 11 était forcé à toute heure d'étouffer les élans d'une organisation quasi-princièredansl'envelopped'un manœuvre. Il s'y résignait avec une force et une égalité d'âme qui caractérisaient d'autant plus celte grandeur innée. Mais durant ces heures demyslérieuseélude, assis avec noblesse sur les coussins d'un sofa de ve- 1. 6

02 i.r, roMPAGrvoiN' lu; toi r. ok fraivce.

iours, il contemplait un paysage admirable dont il sentait la poésie se révéler à lui à mesure que les descriptions des poètes lui traduisaient l'art divin dont la création est l'expression visible. Dans ces mometils-là Pierre Huguenin se sentait le roi du monde ; mais lorsqu'il retrouvait sur son front pensif, sur ses mains séchées et meurtries , les éternels stigmates de sa chaîne d'esclave , des larmes brûlantes coulaient de ses yeux. Puis , il tombait à genoux, étendait ses bras vers le ciel, et lui demandait patience pour lui-même, justice pour tous ses frères abandonnés sur la terre à l'ignorance et à l'abrutissement de la misère.

Aux émotions violentes et profondes de l'histoire succédèrent un charme ineffable et des transports d'imagination, lorsque les premiers romans de Walter Scott lui tombèrent sous la main. Vous saurez bientôt combien ce plaisir si pur lui devint dangereux, et combien il subit l'influence de cette dernière lecture.

Un fâcheux incident interrompit les travaux de l'atelier au moment où ils allaient le mieux. Un des meilleurs apprentis du père Huguenin se démit l'épaule en tombant d'une éclielle, et, comme un malheur n'arrive jamais seul, le père Huguenin s'enfonça dans le pouce un éclat de bois qui le mit hors de travail. M. Lerobours lui prodigua de gracieuses condoléances pendant un jour ou deux, mais quand il vit que Tapprenti était retourné chez ses parents pour se (aire soigner, et quand le lUi-deciti du vili.ige eut visite

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la main du vieux menuisier, et décrété qu'il fallait quinze jours de repos à cette blessure, Tintrailable économe parlade rairccommencerrcscalicr par d'autres enlrepreticurs. Ce fut une crainte mortelle pour le père Hugueuin qui mettait encore plus d'amourpropre que d'intérêt personnel à rester seul chargé de tout le travai'l. Il voulut se remettre à l'ouvrage, mais le mal s'euvenima, et de nouveau il fallut s'interrompre. Le médecin menaçait de couper le doigt, la main, le bras peut-être, si on persistait.

—Coupez-moi donc la (ête tout de suite ! dit le père lîuguenin en jetant son ciseau avec désespoir sur le plancher; et il alla s'enfermer chez lui plein de colère et de douleur.

— Mon père, lui dit Pierre à l'heure de la veillée, il faut prendre un parti. Vous ne pouvez travailler d'ici à plusieurs semaines sans compromettre votre santé, votre vie peut-être. Guillaume était votre meilleur ouvrier, il lui faut deux mois, au moins, pour se rétablir. Ble voilà seul avec des jeunes gens zélés sans doule, mais inexpérimentés, et manquant des connaissances nécessaires pour un travail de celte importance. Moi-même, je ne vous cache pas que, forcé depuis plusieurs jours à travailler pour trois , je sens mes forces décroître : mon appétit s'en va , le sommeil m'abandonne. Je puis tomber malade; j'irai tant que je pourrai , sans plaindre ma peine , vous le savez bien; mais il arrive toujours un moment où la fatigue nous surmonte, et alors M. I.ere-

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bours, à supposer qu'il prenne patience jusque là , sera bien fondé à nous remplacer.

— Que veux-tu? le sort nous en veut ! répondit le père Huguenin avec un profond soupir, et quand le diable se met après les pauvres gens, il faut qu'ils succombent.

— Non, mon père, le sort n'en veut à personne, et quant au diable , s'il est vrai qu'il soit méchant, il est certain qu'il est lâche. Vous ne succomberez pas si vous vouiez m'écouter. Il nous faut deux bons ouvriers, et tout ira bien.

— Et où les prendras-tu ? Les mailres menuisiers des environs voudront-ils nous céder les leurs? Quand ils sont bons, on n'en a jamais de reste; et s'ils sont mauvais, on en a toujours de trop. Proposerai-je à un de ces maîtres de se mettre de moitié avec moi ? Dans ce cas-là, j'aime autant me retirer tout à fait. A quoi bon prendre la peine, s'il faut partager l'honneur?

— Aussi faut-il que l'honneur vous reste en entier, répondit le jeune menuisier, qui connaissait bien le faible de son père; il ne faut vous associer avec personne; seulement je vais vous chercher deux ouvriers, et des meilleurs, je vous en réponds ; laissezmoi faire.

— Mais, encore un coup, où les pêcheras-tu ? s'écria le père Huguenin.

— .rirai les embaucher à Blois , répondit Pierre. Ici le vieillard fronça le sourcil d'une clrange ma-

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iiière et son visage prit une expression de icproohe si sévère, que Pierre en fut interdit.

— C'est bien! reprit Je père Huguenin après un silence énergique, voilà où lu voulais en venir. Il le faut des compagnons du lour de France, ùcs enfants du Temple, des sorciers, des libertins, de la canaille de grands chemins ? D;ms quel Devoir les choisiraslu? car tu ne m'as pas fait l'honneur de me dire à quelle société diabolique tu es afïiiié , et je ne sais pas encore si je suis le père d'un loup, d'un renard, d'un bouc ou d'un chien '■ !

— Votre fils est un homme, dit Pierre en reprenant courage, el soyez sur, mon père, que personne ne lui adressa jamais un terme méprisant ; je savais bien que j'allais encourir voire colère en vous parlant d'embaucher des compagnons, mais je me flatte que vous y réfléchirez, et qu'un injuste préjugé ne vous empêchera pas de recourir au seul moyen qui vous reste de garder l'entreprise du château.

— En vérité, voilà qui est étrange ! et je vois bien que loule cette feinte douceur cachait de mauvais de^seins contre moi. Les dévorants vont donc entrer chez moi par la fenêlre, car certainement je leur fermerai la porte au nez ; Dieu sait s'ils ne m'égorgeront pas dans mon lit, comme ils s'égorgent les uns les autresaucoindesboisetdans les cabarets.

■ Appelialiuns diverses que les »oc.i;.< ■. , i . iini|:u;;iioiis '.livcis niélifis su d'>iiiici)l i<s tiiios aii\ laïUc.s.

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Eli parlant ainsi, le père Iluguenin élevait la voix , el, sans songer à sa main malade, il frappait sur la table de toutes ses forces.

— A qui donc en avez-vous ? dit en entrant le maître serrurier sou voisin, attiré par le bruit; voulezvous renverser la maison, et n'avez-vous pas de honte à votre âge de faire un pareil vacarme? V^oyoiis, jeune homme, est-ce vous qui ofts^mes votre père? Ce n'est pas bien, cela! La jeunesse est une gàcht-tte qui doil obéir au grand ressort de l'âge mur.

Quand Pierre eut exposé le fait au père Lacrète , celui-ci se prit à rire.

— Ah! ah ! dit-il en se retournant vers sou compère, je le rccoîiiiais bien là, vieux fou de voisin , avec la rancune contre les compagnons! Que diable t'ont-ils fait, ces bons compagnons? Est-ce qu'ils l'ont battu parce que tu ne voulais pas toper? Est-ce qu'ils ont mis ta boutique en interdit parce que tu ne sais pas hurler? ïu as pourtant la voix assez forte et le poing assez lourd pour avoir les talents requis. iMa loi , je te trouve bien sot d'aller ainsi contre les usages ; et quant à moi , je regrette bien de n'avoir pas une trentaine d'années de moins sur les épaules , j'irais me faire recevoir dans quelque société , car il parait que les plus forts y font de bons repas aux dépens des plus poltrons , et qu'ensuite on évoque ie diable dans un cimetière ou la nuit entre quatre ehenii/is. Le diable vient avec des lé;;ion,s de dix inille diablotins, et cela doit

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être curieux à voir. Quand je pense qu'il y a soixante ans passés que j'entends parler du diable et je n'ai jamais pu réussir à le rencontrer ! Voyons, Pierre, tu le connais, toi qui es reçu compagnon , dis-moi un peu comment il est fait?

— Est-il possible, dit Pierre en riant, que vous croyiez à de telles folies , voisin ?

— Je n'y crois pas tout à fait , répondit le serrurier avec une bonhomie maligne , mais enfin , j'y crois un peu. Je ne peux pas oublier la peur que j'avais quand j'étais tout jeune et que j'entendais sur la montagne de Valmont, où je travaillais alors comme forgeron avec mon père, les cris singuliers et les hurlements effroyables , qu'on appelait la chasse de nuit ou le sabbat. Je me cachais tout tremblant dans la paille de mon lit, et mon père me disait : Allons , allons , dormez petit ! ce sont les loups qui hurlent dans la forêt. Mais il y en avait d'autres qui disaient : Ce sont les compagnons charpentiers qui reçoivent un nouveau frère dans leur corps, et ils lui font signer un pacte avec le diable; celui qui restera éveillé jusqu'à une heure du matin verra Satan passer dans le ciel sous la forme d'une grande équerre de feu. Vraiment, je le croyais si bien , que tout en me mourant de peur , je grillais d'envie de le voir; mais je ne pouvais jamais m'empêcher de m'endormir avant l'heure, car la fatigue était plus forte que la curiosité. Mais , voyez un peu ! depuis qu'on m'a dit que les serru-

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riers avaient un Devoir, je commence à penser que tout cela n'est pas si sorcier, et peut cire bon à quelque chose.

— Et à quoi bon? s'écria le pèrcHugueniti de plus en plus courroucé. Vraiment, vous me faites sortir de moi ! Dirait-on pas qu'il va étudier la franche maçonnerie des compagnons, à son âge !

— Oui, à mon âge, je voudrais m'y instruire, répondit le père Lacrète, qui était taquin et têtu comme un vrai serrurier; et si vous voulez savoir à quoi cela est bon , je vous dirai que cela sert à s'entendre, à se connaître, à se soutenir les uns les autres, à s'entr'aider, ce qui n'est pas si lou ni si mauvais.

— Et moi je vais vous dire à quoi cela leur sert, reprit le père Uuguenin avec indignation : à s'entendre contre vous, à se î'aire connaître les uns aux autres les moyens de vous soutirer votre argent, à se soutenir pour faire tomber votre crédit, enlin à s'entr'aider pour vous ruiner.

— Ils sont donc bien fins, poursuivit le voisin, car je ne m'aperçois pas de tout cela, et pourtant je ne passe pas d'année sans en embaucher deux ou trois. Je n'ai jamais une commande un peu conséqtienie dans le château, sans aller chercher à la ville quelque bon girç.on bien inlelligcnl, bien adroit, bien gai surtout, car moi, j'aime la gaieté ! Ces gail lards-là ont loujoiirs de belles chansons pour nous réjouie les oreilles et nous donner courage quand

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nous lapons en cadence sur nos enclumes. Ils sont braves comme des lions, travaillent mieux que nous, savent toutes sortes d'histoires, racontent leurs voyages, et vous parlent de tous les pays. Cela me rajeunit, cela me fait vivre. Eh! eh ! père lluguenin, vos cheveux ont blanchi plus vite que les miens, parce que vous avez gardé votre morgue de vieux maître et que vous n'avez jamais voulu frayer avec la jeunesse.

— La jeunesse doit vivre avec la jeunesse, et quand les vieux veulent partager ses divertissements, elle les raille et les méprise. Vous avez fait de belles affaires, à fréquenter les compagnons, n'est-il pas vrai? Au lieu de former de ces bons apprentis qui travaillent pour vous tout en vous payant , vous trouvez votre profil ( un singulier profit! ) à payer et .1 nourrir de grands coquins qui vous font passer |K)urun ignorant et qui vous ruinent.

— S'ils me font passer pour un ignorant, c'est que je le suis apparemment, et s'ils me ruinent, c'est que je veux bien me laisser faire. Et si cela m'amuse, moi, de manger au jour le jour ce que je gagne? Je n'ai pas d'enfants. N'ai-je pas le droit de mener joyeuse vie avec ces enfants d'adoption que j'aime et qui m'aident à enterrer l'ennui de la solitude et le souci des atuiées?

—Vous me faites pitié! répondit le père Huguenia en haussant les épaules.

(^)uand les deux compères se furent bien querellés.

ils s'aperçurent que Pierre, au lieu de prendre plaisir à se voir soutenu par le voisin, avait été se coucher tranquillement. Celte conduite prudente d'une part, de l'autre les contradictions hardies du voisin qui épuisèrent toute la colère du père Iluguenin en une séance, enfin la nécessité de prendre un parti, firent réfléchir le vieux menuisier, et le lendemain il dit à son fils: Allons, va-l'en cà la ville et amène-moi des ouvriers. Prends ceux que lu voudras, pourvu que ce ne soient pas des compagnons.

Cette autorisation contradictoire fut comprise de Pierre. 11 savait que son père cédait souvent en fait, sans jamais céder en paroles. 11 prit sa canne, partit pour Blois, décidé à embaucher les premiers bons compagnons qu'il trouverait et à les faire passer pour des apprentis non agrégés s'il retrouvait sou père aussi mal disposé que de coutume contre les sociétés secrètes.

Tandis que Pierre Huguenin cheminait pédestre ment par les coursières fleuries si bien connues des ouvriers nomades qui coupent la France dans toutes ses directions à vol d'oiseau, une lourde berline de voyage roulait en soulevant des flots de poussière sur la grande route de Blois à Valençay. Ce n'était rien moins que la i'amiile de Villopreux qui approchait de son château avec une imposante rapidité.

I! n'est pas besoin de dire que le bouillant économe, en proie depuis huit jours à de fortes émotions, était parti ce jour-là sur son bidet gris de i'er

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pour aller au-devant delà famille. Il élait vivement contrarié de ce relour annoncé d'abord pour le courant de l'automne, et puis décrété plus récemment pour le commencement de l'été. Il ne comprenait pas que le comte son vieux maître pût lui jouer (c'était son expression) un tour semblable. Rien n'était suffisamment préparé pour le recevoir. Le temps avait manqué, car il n'eût pas fallu moins de six mois à M. Lerebours pour faire les choses comme il l'entendait, et il n'en avait eu que trois. Aussi était-il en proie à une noire mélancolie, tout i*n marchant au petit trot à la rencontre de ses maîtres. Sa main laissait flotter les rênes sur le cou de son bidet qui baissait la tète d'un air non moins accablé que lui. — Hélas! se disait M. Lerebours, la chapeUe n'est pas réparée. 11 y a plus de la moitié de l'ouvrage à faire, la maison sera pleine de poussière, M. le comte aura sa toux le matin et son humeur s'en ressentira, le bruit des ouvriers importunera mademoiselle. Pourra-t-elle seulement travailler dans son cabinet favori? Et si, du moins, celte maudite porte était réparée! Mais non, rien! pas un ouvrier pour la replacer. Il faut que le père Jiacrête soit ivre dès le matin, et que le fils Hnguenin se soit mis en route pour aller Dieu sait où ! un jour cotnme aujourd'iiui ! ah ! les insouciants manœuvres! Peuvent-ils se douter seulement des chagrins et des anxiétés qui rongent jour et nuit la cervelle d'un intendant tel que moi'i'

DU loin UE FK.V^CE. 75

11 élait en proie à ces réllexions déchirantes lorsque le galop d'un autre bic'et, plus rapide et plus vigoureux que le sien, le tira de sa rêverie. Le bidet gris de fer dressa l'oreille et hennit d'aise en reconnaissant les émanations d'un certain bidelnoir qui appartenait au fils de son maître. Le front de l'économe s'éclaircit un peu à l'approche de son cher Isidore, l'employé aux ponts et chaussées.

— Je comniençais à craindre que tu n'eusses pas reçu ma lettre, dit le père.

— Je l'ai reçue ce matin même, répondit le liis ; votre messager m'a trouvé à deux lieues d'ici sur la route nouvelle, et fort occupé avec l'ingénieur qui est un ignorant fieffé et qui ne peut faire un pas sans moi. Je lui ai demandé deux jours de congé qu'il a eu bien de la peine à m'accorder, car en vérité je ne sais comment il va se tirer d'affaire sans mes conseils. J'ai insisté ; je n'avais garde de manquer à mon devoir envers la famille , et surtout je suis impatient comme tous les diables de revoir Joséphine et Yseult; elles doivent être bien changées ! Joséphine sera toujours jolie, j'imagine! Quanta Yseult, elle va être bien contente de me voir !

— Mon fils , dit l'intendant en faisant allonger le trot à sa monture, j'ai deux objections à vous faire : d'abord, quand vous parlez de ces deux dames, vous ne devez pas nommer la cousine la première; et ensuite, quand vous parlez de la fille de 31. le comte, vous ne devez pas dire madenioiselle Yseult; vous

devez dire toul au plus mademoiselle de Villepreux; vous devez dire en général mademoiselle.

— Et pourquoi donc cela? reprit l'employé aux ponts et chaussées. Est-ce que je ne l'ai pas toujours appelée ainsi sans que personne ait songé à le trouver mauvais? Est-ce que , il y a quatre ans encore, nous n'avons pas joué à colin - maillard et à la cligne-musette ensemble? Je voudrais bien qu'elle fît la bégueule avec moi ! Vous allez voir qu'elle va m'appeler Isidore tout court : par conséquent...

— Par conséquent, mon fils, vous devez vous tenir à votre place, vous rappeler que mademoiselle n'est plus une enfant, et que depuis quatre ans que vous ne l'avez vue, elle vous a sans doule parl'aitement oublié. Vous devez surtout ne jamais oublier, vous, qui elle est, et qui vous êtes.

Ennuyé des représentations de son père , M. Isidore haussa les épaules, se mit à siffler, et pour couper court, donna de l'éperon à son cheval qui prit le galop, couvrit de poussière les habits neufs de l'économe, et l'eut bientôt laissé loin derrière lui.

Nous n'avons rapporté cet entretien que pour montrer au lecteur perspicace la suffisance et la grossièreté qui étaient les laces les plus saillantes du caractère de M. Isidore Lerebours. Ignorant, envieux, borné, bruyant, emporté et intempérant, il couronnait toutes ces qualités heureuses par une vanité insupportable et une habitude de hâblerie

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sans pudeur. Son père souffrait de ses incoiiveiiatices sans savoir les réprimer; et, vain lui-même jusqu'à l'excès, n'en persistait pas moins à croire Isidore un homme plein de mérite et destiné à faire son chemin par la seule raison qu'il était son fils. Il attribuait son étourderie à la fougue d'un tempérament trop généreux , et il ne pouvait se lasser d'admirer en lui-même les gros muscles et la pesante carrure de cet Hercule aux cheveux crépus, aux joues cramoisies, à la voix tonnante, au rire éclatant et brutal.

Isidore arriva à la poste la plus voisine du château vingt minutes avatit son père. C'était là que la famille devait relayer pour la dernière fois. Son premier soin fut de demander une chambre dans l'auberge et de défaire sa valise pour mettre ordre à sa toilette. Il endossa la veste de chasse la plus ridicule du monde, quoiqu'il l'eût fait copier sur celle d'un jeune élégant de bonne maison avec lequel il avait couru le renard dans les bois de Valençay. Mais ce vêtement court et dégagé devenait grotesque sur une taille carrée et déjà chargée d'embonpoint. Sa chemise de percale rose, sa chaîne d'or garnie de breloques , le nœud arrogant de sa cravate, ses gants de daim blanc crevassés par l'exubérance d'une peau rouge et gonflée, tout en lui était déplaisant, impertinent et vulgaire.

Il n'en était pas moins content de sa personne, et pour se mettre en verve, il commença par embras-

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séria servante de l'auberge; puis il battit son cheval à l'écurie, jura à casser loules les vilres du village et avala plusieurs bouteilles de bière entrecoupées de verres de rhum, tout en débitant ses gasconnades accoutumées aux oisifs de l'endroit qui l'écoutaient, les uns avec admiration, les autres avec mépris.

Enfin, vers le coucher du soleil, on entendit claquer les fouets des postillons sur la hauteur; M. liCrebours courut à l'écurie faire harnacher les chevaux qui devaient au plus vite conduire avant la nuit l'illustre famille à son gîte seigneurial. Luimême fil brider son biilel afin d'être prêt à escorter ses maîtres, et le front tout en sueur, le cœur palpitant d'émotion, il se trouva sur le seuil de l'hôtellerie au moment où la berline s'arrêta.

— Allons vite, les chevaux! cria d'une voix encore ferme le vieux comte en s'avançant à la porlière. Ah! vous voilà, monsieur Lerebours ! j'ai bien l'honneur de vous saluer. — Vous me faites honneur; pas trop bien, et vous-même? — Voilà ma fille! Charmé de vous revoir! Ayez la bonté de nous faire vite amener les chevaux !

Tel fut l'accueil bref et poliment ennuyé du comte où les réponses attendaient à |>eine les demandes, bes chevaux attelés, on allait repartir sans faire la moindre ailention à M. Isidore, qui se tenait debout auprès de son père, lançant des regards effrontés dans la voilure, si le postillon no se iûi

fait attendre , suivant l'usage ; alors une petite tète brune et pâle , d'une expression assez fine, sortit à demi de la voiture, et reçut d'un air froidement étonné le salut familier de l'employé aux ponts et chaussées.

— Qu'est-ce que ce garçon-là? dit le comte en toisant Isidore.

— C'est mon fils, répondit l'intendant d'un air humble et triomphant eu dessous.

— Ah ! ah! c'est Isidore! Je ne te reconnaissais pas, mon garçon. Tu as bien grandi, bien grossi ! Je ne t'en fais pas mon compliment. A ton âge il faut être plus élancé que cela. As-tu fini par apprendre à lire?

— Oh oui ! monsieur le comte, répondit Isidore, attribuant l'appréciation rapide que le comte faisaii de son physique et de son n»oral à la bienveillance railleuse qu'il lui connaissait : je suis emplofé , j'ai tini mes études depuis longtemps.

— En ce cas , dit le comte , lu es plus avancé que Raoul qui n'a pas terminé les siennes.

En parlant ainsi , le vieux comte désignait son petit-fils, jeune homme d'une vingtaine d'années, assez étiolé et d'une physionomie insignifiante qui, pour mieux voir le pays, était grimpé sur le siège à cùté du valet de chambre. Isidore jeta un regard vers son ancien compagnon d'enfance, ils échangèrent un salut en soulevant leurs casquettes respectives. Isidore fut mortifié de voir que la sienn<^

(Hait de coutil , tandis que celle du jeune vicomte était de velours, et il se promit d'en faire faire une semblable dès le lendemain, se réservant d'y ajouter un gland d'or.

— Eh bien! où est donc le postillon? demanda le comte avec impatience.

— Appelez donc le postillon ! cria le valet de chambre.

— Il est incroyable que le postillon se fasse attendre ! vociféra M. Lerebours, en se démenant à froid pour faire preuve de zèle.

Pendant ce temps, Isidore passait à l'autre portière afin de regarder la jolie marquise Joséphine Desfrenays , nièce du comte de Villepreux. ïille seule fut affable pour lui , et cet accueil lui donna plus de hardiesse encore.

— Mademoiselle Yseult ne se souvient pas de moi? dit-il en s'adressant à mademoiselle de Villepreux , après avoir échangé quelques mots avec Joséphine.

La pâle Yseult le regarda fixement d'un air indéfinissable, lui fit une légère inclination de tète , et reporta les yeux sur le livre de poste qu'elle consultait.

— Nous avons fait autrefois de belles parties de barres dans le jardin , reprit Isidore avec la confiance de la sottise.

— Et vous n'en ferez plus, répondit le vieux comte d'un ton glacial , ma petite-fille ne joue plus

DU TOl'K DE FRANCE. 81

aux barres. Allons ! postillon , cent sous do guides, ventre à terre !

— Pour un homme qui a tant d'esprit, se dit Isidore stupéfait en regardant courir la berline, voilà une parole bien oiseuse. Je sais bien que sa petite-fille ne doit plus jouer aux barres. Est-ce qu'il croit que j'y joue encore , moi ?

Remonter sur son bidet et suivre la voiture, fut pour l.erebours père l'affaire d'un instant. S'il était parfois troublé , irrésolu à la veille de l'événement, on le retrouvait toujours à la hauteur de sa position dans les grandes choses. Il prit donc résolument le galop, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps , non plus qu'à son bidet.

— l.e Solognot de votre papa court bien , dit le garçon d'écurie en amenant à Isidore , d'un air demi-niais , demi-narquois , son bidet noir.

— Mon Beauceron court mieux , répondit Isidore en lui jetant une pièce de monnaie d'une manière méprisable qu'il croyait méprisante, et il fit mine d'enfourcher le bidet; mais le Beauceron , qui avait ses raisons pour n'être pas de bonne humeur , commença à reculer et à détacher des ruadc'S de mauvais augure. Isidore l'ayant brutalisé sur nouveaux frais, il fallut bien se soumettre; mais Beauceron, en sentant les éperons lui déchirer le flanc , partit comme un trait, l'oreille couchée en arrière, et le cœur plein de vengeance.

— Prenez garde de tomber , pas moins ! cria le

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garçon d'écurie , en faisant sauter dans le creux de sa main la mince monnaie qu'il venait de recevoir.

Isidore, emporté par Beauceron, passa auprès de la berline avec le fracas de la foudre. Les chevaux de poste en furent effrayés et se jetèrent un peu de côté, ce qui tira le vieux comte de sa rêverie, et mademoiselle Yseult de sa lecture.

— Ce butor va se casser la mâchoire, dit M. de Villepreux avec indifférence.

— Il nous fera verser , répondit Yseult avec le même sang-froid.

— Il n'a pas changé à son avantage, ce jeune homme, dit la marquise avec un ton de bonté compatissante qui fit sourire sa compagne.

Isidore, arrivé à une côte assez rude, ralentit son cheval , afin d'attendre la voiture. Il n'était pas fâché de se montrer aux dames sur cette vigoureuse béte qui le secouait impétueusement et qu'il se flattait de faire caracoler à la portière du côté d'Yseult.

— Cette petite pimbêche a été fort sotte avec moi tout à l'heure, se disait-il ; elle croit pouvoir me traiter comme un enfant ; il est bon de lui montrer que je suis un homme, et tout à l'heure, en me voyant passer bride abattue, elle a du faire quelques réflexions sur ma bonne mine.

La voiture gagnait aussi la côte, et montait au pas. Le comte, penché à la portière, adressait quel-

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t]ues qucsiioris à son intendant: c'était le moment pour Isidore de briller (lu côté des demoiselles qui précisément le regardaient. Beauceron, toujours fort contrarié, secondait, sans le vouloir, les intentions de son maître en roulant de gros yeux et s'encapuchonnanl d'un air terrible. ^lais un incident inattendu changea bien fatalement l'orgueil du cavalier en colère et en confusion. Le Beauceron, battu dans l'écurie par son maître, et ne sachant à qui s'en prendre , avait mordu la Grise, une pauvre vieille jument fort paisible qui se trouvait maintenant attelée en troisième à la berline. La Grise ne sentit pas plutôt le Beauceron passer et repasser auprès d'elle, que son ressentiment s'éveilla. Elle lui lança un coup de pied auquel le bidet voulut riposter; Isidore trancha le différend en appliquant à sa monture de vigoureux coups de cravache à tort et à travers; le Beauceron hors de lui se cabra si furieusement que force fut au cavalier de se prendre aux crins; le postillon, impatienté des distractions de la Grise, allongea un coup de fouet qui atteignit le Beauceron ; celui-ci perdit patience: et de sauts en écarts ,desoubresautsen ruades réitérées, le vaillant Isidore fut désarçonné et disparut dans la poussière.

— Voilà ce que j'attendais! dit le comte avec son calme imperturbable.

M. Lerebours courut ramasser son fils, la bonne Joséphine devint pâle, la voiture allait toujours.

— S'cst-il tué? demanda le cotnte à soii petit-fils

qui, (lu haut du siège, en se retournant , voyait la piteuse figure d'Isidore.

— Il ne s'en porte que mieux ! répondit le jeune homme en riant.

Le valet de chambre et le postillon en firent aulatit, surtout quandils virent Beauceron, débarrassé de son fardeau et bondissant comme un cabri, passer auprès d'eux et gagner le large au grand galop.

— Arrêtez! dit le comte; cet imbécile est peutêtre éclopé de l'aventure.

— Ce n'est rien, ce n'est rien ! s'empressa de crier M. Lcreboursen voyant la voiture arrêtée, il ne faut pas que M. le comte se retarde.

— Mais si fait! dit le comte, il doit être moulu, et d'aÈlleurs le voilà à pied ; car, au train dont va le cheval, il aura gagné l'écurie avant son maître. Allons, mon fils va rentrer dans la voiture, et le vôtre montera sur le siège.

Isidore tout rouge, tout sali, tout ému, mais s'efforçant de rire et de prendre l'air dégagé, s'excusa ; le comte insista avec ce mélange de brusquerie et de bonté qui était le fond de son caractère.

— Allons, allons, montez ! dit-il d'un ton absolu, vous nous faites perdre du temps.

11 fallait obéir. Raoul de Viilepreux entra dans la berline, et Isidore monta sur le siège d'où il eut le loisir de voir courir son cheval dans le lointain. Tout en répondant, comme il pouvait, aux condoléances

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malignes du valet de chambre, il jetait à la dérobée lin regard inquiet dans la voiture. Il s'aperçut alors que mademoiselle de Villepreux se cachait le visage dans son mouchoir. Avait-elle été épouvantée de sa chute, au point d'avoir des attaques de nerfs? On l'eût dit à l'agitation de toute sa personne, jusqu'alors si roide et si calme. Le fuit est, qu'elle avait était prise d'un fou rire en le voyant reparaître, et comme il arrive aux personnes habituellement sérieuses, sa gaieté était convulsive, inextinguible. Le jeune llaoul qui , malgré sa nonchalance et le peu de ressort de son esprit, était persifleur de sangfroid comme toute sa famille, entretenait l'hilarité de sa sœur par une suite de remarques plaisantes sur la manière ridicule dont Isidore avait fait le plongeon. Le parler lent et monotone de Raoul rendait ces réflexions plus coiniques encore. La sensible marquise n'y put tenir , malgré l'effroi qu'elle avait eu d'abord, et le rire s'empara d'elle comme de sa cousine. Le comte, voyant ces trois enfants en joie, renchérit sur les plaisanteries de son petit flis avec un flegme diabolique. Isidore n'entendait rien, mais il voyait rire Yseult qui, renversée au fond de la voiture, n'avait plus la force de s'en cacher. Il en fut si amèrement blessé, que dès cet instant il jura de ren punir, et une haine implacable contre cette jeune personne s'alluma dans son à.ne vindicative et basse.

Cependant Pierre Huguenin marchait toujours vers Blois par la fravei'se, tantôt sur la lisière des bois inclines au flanc des collines, tantôt dans les sillons bordés de hauts épis. Quelquefois il s'asseyait au bord d'un ruisseau, pour laver et rafraîchir ses pieds brûlants, ou à l'ombre d'un grand chêne, au coin d'une prairie, pour prendre son repas modeste et solitaire. Il était excellent piéton et ne redoutait ni la chaleur , ni la fatigue ; et pourtant il abrégeait avec peine ces haltes délicieuses au sein d'une solitude agreste et poétique. Un monde nouveau s'était révélé à lui depuis ses dernières lectures. Il corn-

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prenait la mélodie d'un oiseau, la grâce d'une bran che, la richesse de la couleur et la beauté des lignes d'un paysage. 11 pouvait se rendre compte de ce qu'il avait senti jusqu'alors confusément, et la nouvelle puissance dont il était investi lui créait des joies et des souffrances inconnues. — A quoi me sert, se disait-il souvent, de n'être plus le même dans mon esprit, si ma position ne doit pas changer? Cette belle nature où je ne possède rien, mo sourit et m'enivre aussi bien que si j'étais un des princes qui l'oppriment. Je n'envie pas la gloire d'étendre et de marquer mes domaines sur sa face mutilée ; mais si je me contente d'une tranquille contemplation, si je demande seulement à repaître mes sens des parfums et des harmonies qui émanent d'elle, cela même ne m'est point permis. Travailleur infatigable , il faut que, de l'aube à la nuit, j'arrose de mes sueurs un sol qui verdira et fleurira pour d'autres yeux que les miens. Si je perds une heure par jour à sentir vivre mon cœur et ma pensée, le pain manquera à ma vieillesse, et le souci de l'avenir m'interdit la jouissance du présent. Si je m'arrête ici un instant de plus sous l'ombrage, je compromets mon honneur lié par un marché à la dépense incessante de mes forces, à l'entier sacrifice de ma vie intellectuelle. Allons, il faut partir; ces réflexions mêmes sont des fautes.

En rêvant ainsi, Pierre s'arrachait douloureusen)enl à ces joies de la liberté; car pour l'artisan.

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la liberté, c'est le repos. Il n'eu souhaite pas d'autre, et le plus laborieux est souvent celui qui éprouve ce besoin au plus haut degré. En raison de la distinction de sa nature, il doit maudire souvent la continuité d'une tâche forcée où son intelligence n'a même pas le temps de contempler et de mûrir ses œuvres.

Il ne fallait pas plus de deux journées de marche au jeune menuisier pour se rendre à Blois. Il passa la nuit à Celles, dans une auberge de roulicrs, et le lendemain, dès la pointe du jour, il se remit en route. La clarté du malin était encore incertaine et pâle, lorsqu'il vit venir à lui un homme de haute taille, ayant comme lui une blouse et un sac de voyage ; mais à sa longue canne, il reconnut qu'il n'était pas de la même société que lui, qui n'en portait qu'une courte et légère. Il se confirma dans cette pensée , en voyant cet homme s'arrêter à une vingtaine de pas devant lui, et se mettre dans l'attitude menaçante du ^oprt</e. — Tope, coterie ! quelle vocation? s'écria l'étranger d'une voix de stentor. A cette interpellation, Pierre à qui les lois de la société défendaient le topage, s'abstint de répondre, et continua de marcher droit à son adversaire, car, sans nul doute, la rencontre allait être fâcheuse pour l'un des deux. Telles sont les terribles coutumes du compagnonnage.

L'étranger, voyanlque Pierre n'acceptait pas son défi . en conclut également qu'il avait affaire à un

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