Le compagnon du tour de France
Lorsque Pierre, qui chez lui, comme en voyage, partageait son lit avec Amaury, à la manière des anciens frères d'armes , raconta à son ami la proposition que le comte lui avait faite, un vif sentiment d'espérance et (le joie s'empara du jeune artiste. Il avait II. 1
toujours senti l'adresse délicate de ses mains et le goût exquis de ses pensées le porter vers la sculpture ; mais ayant commencé l'état de menuisier , et s'étant affdié à un compagnonnage de cette profession, il avait craint de se retarder dans sa carrière, en embrassant une voie nouvelle. Les encouragements lui avaient manqué. Pierre était le seul qui lui eût conseillé d'aller prendre à Paris les notions de son art de prédilection. Mais à cette époque-là, le Corinthien était retenu à Blois par son amour pour la Savinienne. Il avait donc renoncé à son rêve, et avait rabattu ses prétentions sur les ornements que comporte la menuiserie en bâtiments. De l'aveu de tous les compagnons, il excellait à la partie difficile des calottes ornées dans les niches, et personne ne découpait comme lui les feuilles légères d'un chapiteau grec. C'est à cause de cette spéciahté qu'on lui avait donné l'élégant surnom qu'il portait.
— Ah ! mon ami , s'écria-t-il, que la destinée est bonne d'envoyer cette diversion à ma tristesse ! Je n'ai pas eu la force de te dire mon admiration pour cette belle boiserie , et l'effet qu'elle a produit sur moi la première fois que je l'ai regardée. D'abord, j'ai bien admiré cette belle distribution et cette sagesse de plans dont tu m'avais parlé à Blois. J'ai bien remarqué le caractère de largeur qui se faisait sentir jusque dans les détails de la plus petite dimension. Oui, j'ai compris ce que tu m'expliquais jadis, que la grandeur n'est pas dans l'étendue, mais dans la proportion, et que l'on peut faire mesquinement un colosse d'architecture , tandis qu'on peut donner l'apparence de la hauteur et de la force à un modèle de quelques pouces. Mais je t'avoue qu'en regardant ces arabesques semées avec tant de richesse et de sobriété à la fois (car ceci est encore la même question : peu de moyens, beaucoup d'effet), quand j'ai vu
ces médaillons incrustés dans les panneaux et laissant sortir, comme d'une fenêtre, ces jolies petites têtes de saints avec leurs expressions et leurs coiffures diverses : les unes graves comme de vieux philosophes, les autres riantes et moqueuses comme de mahns moines ; ici un fier soldat avec son casque enfoncé sur les yeux, là une jolie sainte couronnée de fleurs et de perles; là bas un beau séraphin aux cheveux bouclés et flottants , ailleurs encore une vieille sibylle demi- voilée avançant son cou maigre et anguleux: et autour de tout cela, des oiseaux jouant parmi les guirlandes de fleurs, des monstres infernaux poursuivant des âmes éperdues à travers un réseau de feuilles de herre; et ces grosses têtes de lions qui semblent gronder à tous les angles, et tous ces bas-reliefs, toutes ces figurines, tous ces festons; et tout ce mouvement d'êtres divers (jiii semblent vivre, courir, fuir, danscn-, ihaiitor ou méditer sur le bois inanimé..., ol> ! à la vue de toutes
ces merveilles d'un temps où Tart ennoblissait le métier, je me suis senti transporté dans un autre monde, et de grosses larmes étaient prêtes à s'échapper de mes yeux. Heureux , trois fois heureux, pensais-je, l'ouvrier qui a pu à sa fantaisie animer ces lambris de sa propre vie, et faire sortir des flancs bruts du chêne le peuple chéri de ses rêves! Et comme les ombres du soir commençaient à descendre , il me sembla que je voyais s'agiter autour de moi des légions de petits fantômes qui s'en allaient rampant sur les panneaux, s'accrochant aux corniches, et se débattant avec les antiques créations de l'artiste. Les archanges embouchaient la trompette , les péchés capitaux , monstres fantastiques , fourrageaient dans l'acanthe épineuse , et les belles vierges chrétiennes se jouaient parmi les lys tranquilles ; tandis que les moines prévaricateurs, satyres avinés, tiraient la barbe des graves théologiens. J'étais ivre moi-même, j'étais fou. Plus j'essayais de reprendre mes
sens, plus ma vision grandissait et s'animait autour de mes tempes ardentes. Il me semblait que tous ces gnomes, tous ces follets, sortaient de ma tête, et de mes mains, et de mes poches. J'allais courir après eux, essayant de les rattraper, de les remettre en ordre, de les incruster dans le bois, respectueux et muets dans les places vides et dans les niches abandonnées que le temps leur avait creusées à côté de leurs ancôtres , quand la voix du Berrichon m'arracha à cette hallucination. Il m'entraîna, en me mettant sur l'épaule ma scie et mon rabot , grossiers instruments d'un travail plus grossier encore. Je me suis résigné ; j'ai travaillé selon mon devoir , mais non selon ma vocation. Et tu le vois aujourd'hui , Pierre , ce rêve était comme un avertissement prophéticpie de mon heureuse destinée. Voilà qu'enfin je vais pouvoir dire à mon tour : Et moi aussi je suis artiste ! Je vais faire d(; la sculpture , je vais créer des êtres, je vais donner la vie! et mon
imagination, qui faisait mon supplice, va faire ma joie et ma puissance!
Le délire du Corinthien causa quelque surprise à son ami. Pierre ne connaissait pas encore toute l'exaltation de cette jeune tête, qui avait dévoré bien des livres et caressé bien des songes dorés dans ses voyages. Il l'embrassa avec une admiration mêlée d'attendrissement, et l'engagea à se calmer pour prendre un peu de repos. Mais le Corinthien ne put dormir , et il était levé avant le jour. Il ne songea point à déjeuner; et, quand son ami arriva à l'atelier, il le trouva occupé à sculpter une figure.
— J'ai commencé par le plus difficile, lui dit-il , parce que je ne suis point inquiet pour le reste. Mais cette tête réussira-t-elle ? Je sais bien qu'elle ne ressemblera pas exactement au modèle. Mais pourvu qu'elle ait de la vérité , de l'expression, et de la grâce , elle sera digne de subsister. Ce que j'admire dans cette boiserie , c'est qu'il
n'y a pas deux ornements ni deux figures semblables. C'est la variété et le caprice infinis dans l'harmonie et la régularité. Oh ! mon ami, puissé-je trouver la beauté , moi aussi ! puissé-je mettre au jour ce que j'ai dans l'àme, et produire ce que je sens!
— Mais où as-tu appris l'art du dessin? lui demanda Pierre étonné de voir venir une tête humaine sous le ciseau du Corinthien.
— Nulle part et partout, répondit le jeune homme. J'ai toujours été poussé par un instinct irrésistible vers les statues et les bas-reliefs. Je n'ai jamais passé devant un monument sans m'arrêter pour en considérer longtemps tous les ornements et toutes les sculptures. Mais c'est dans les musées des grandes villes que j'ai caché de longues contemplations , et savouré des jouissances que je n'aurais osé dire à personne. Nous allons tous voii- ces collections , comme on va chercher le spectacle d'objets nouveaux , étranges. Nous y prenons toujours quelques
notions d'histoire, de mythologie, et d'allégorie ; mais la plupart d'entre nous y vont satisfaire une curiosité sans but, et moi je puis dire que j'y allais assouvir une passion. J'ai même fait quelques dessins d'après les modèles. A Arles , j'ai essayé de copier la Yénus antique, et j'ai pris le contour de quelques vases et de quelques sarcophages que je rêvais d'exécuter en bois, et de placer comme ornement dans quelque partie de décor. Mais savais-je ce que je faisais? Et sais-je à présent ce que j'ai fait? De grossières caricatures peut-être. J'ai calculé géométriquement les proportions ; mais la grâce, la finesse , le mouvement, la beauté en un mot!... Qui me dira que ma main obéit à ma pensée? qui me prouvera que mes yeux ne m'ont pas trompé , quand ils ont cru retrouver sur le papier ce qu'ils avaient découvert et observé dans la pierre et dans le marbre?... Je m'agite dans le chaos, dans le néant peut-être! J'ai vu des enfants dessiner sur les murs des
faces grotesques, impossibles, qu'ils croyaient conformes aux lois de la nature ; ils se trompaient, et ils étaient contents de leur ouvrage. Mais j'ai vu d'autres enfants tracer naturellement, et comme obéissant à une faculté mystérieuse, des figures animées, des attitudes vraies, des corps bien posés, bien proportionnés. Ils ne savaient pas s'ils avaient mieux fait que les autres ! Et moi , dans quelle classe dois-je me ranger ? je l'ignore. Ne saurais - tu me le dire , oh ! mon pauvre Pierre !
En parlant ainsi , le Corinthien travaillait avec ardeur; ses yeux étaient brillants et humides , son front était baigné de sueur. Il y avait au fond de son âme une angoisse délicieuse et terrible. Pierre la partageait. Quand la figure fut achevée , Amaury, voyant arriver le père Huguenin et les apprentis, essuya son front, et cacha dans un coin son œuvre et les outils dont il s'était servi pour la faire. 11 craignait le jugement de l'igno-
DU TOUR DE FRANCE. Il
rauce , et d'être découragé par quelque raillerie. Il ne voulait même pas examiner à la dérobée ce qu'il avait fait, crainte d'apercevoir son impuissance et de perdre trop vite l'espoir plein de délices. Quand les ouvriers sortirent à midi pour goûter, il ne les suivit pas, et pria Pierre Huguenin de lui aller chercher un morceau de pain. Mais quand celuici le lui rapporta, il ne songea point à y toucher.
— Pierre! s'écria- 1- il , je crois que j'ai réussi ; mais je tremble de te montrer ce que j'ai fait. Si tu le condamnes , ne me le dis pas encore, je t'en prie. Laisse-moi me tlatter jusqu'à ce soir encore.
L'heure du souper étant venue , il enveloppa la figurine dans son mouchoir, et la donnant à Pierre : — Prends- la, dit-il , et attends que tu sois seul pour la regarder. Si tu la trouves mauvaise, brise-la et ne m'en parle plus.
— Je m'en garderai bien, dit Pierre, je ne
puis juger le mérite d'une pareille chose; mais je sais quelqu'un qui doit s'y connaître, et je te dirai dans une heure si tu dois poursuivre ou cesser. Va m'attendre à la maison, et soupe, car tu n'as rien pris delà journée.
Pierre ne songea pas à prendre ses beaux habits. Il ne se souvint même pas de l'embarras qu'il avait éprouvé la veille, en paraissant devant le comte et devant sa fille ; il ne pensa qu'à l'anxiété de son ami , et il demanda à parler à M. de Villepreux. On l'introduisit, comme la veille , dans le cabinet. .Yseult n'y était pas. Pierre entra sans crainte.
— Voilà, dit-il, ce que mon ami a essayé. Cola me semble bien, mais je ne m'y connais pas assez pom- en décider.
— Comment! une figure? s'écria le comte. Mais je n'avais pas demandé cela ; ou , pour mieux dire, je n'avais pas compté là-dessus, ajouta-t-il en regardant la ligure avec étonnement.
— Cela ne fait-il pas partie des ornements que monsieur le comte voulait nous confier ?
— Ma foi! je n'ai pas même songé à vous dire que j'enverrais à Paris quelques uns des modèles pour les faire copier par des gens de l'art. Je n'aurais jamais cru que votre ami osât entreprendre une chose de cette importance. Son audace m'étonne un peu, je l'avoue... mais ce qui m'étonne beaucoup, c'est le succès; car cela me paraît remarquable. Pourtant, comme je ne suis guère meilleur juge que vous, je vais montrer cela à ma fille, qui dessine fort bien et qui a beaucoup de goût.
Le comte sonna.
— Ma fille est-elle au salon? demanda-t-il à son valet de chambre.
— Mademoiselle est dans son cabinet de la tourelle, répondit le valet.
— Priez-la de venir me trouver, reprit le comte.