‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 2 sur 40 · U LE COMPAGNON · texte numérisé non relu

U LE COMPAGNON

— Dans la tourelle ! pensa Pierre Huguenin. Elle était là tout à l'heure pendant que j'étais dans l'atelier, et je ne le soupçonnais pas! Et pourtant la porte n'est pas encore replacée !...

Son cœur battit avec force lorsqu'Yseult entra.

— Regarde cela, mon enfant, dit le comte en lui montrant la tête sculptée ; qu'en penses-tu ?

— C'est une fort jolie chose, répondit mademoiselle de Villepreux ; c'est une des figures de la vieille boiserie qu'ils ont grattée?

— Ce n'est pas une des anciennes , répondit Pierre avec une joyeuse assurance ; c'est l'ouvrage de mon compagnon.

— Ou le vôtre, dit-elle en le regardant.

— Je n'ai pas tant d'adresse, répondit-il; je ne me ris([uerais j)as à le tenter. Je pouirais faire des feuillages et des bordures , (juclipies animaux tout au plus; mais les personnages ne |)euvent sortir que du ci-

seau de mon ami. Veuillez dire votre avis , monsieur.

Dans son trouble, Pierre ne sut pas dire mademoiselle en s' adressant à Yseult, et sa confusion augmenta quand il la vit sourire de sa méprise; mais reprenant aussitôt son sérieux :

— Savez-vous , mon père , dit-elle , que ceci est bien curieux et bien remarquable? Il y a là -dedans une naïveté de sentiment qui vaut mieux que l'art ; et un artiste de profession n'aurait jamais compris le style comme cet ouvrier l'a fait. Il aurait voulu corriger, embellir. Ce qui est une qualité principale , l'absence de savoir, lui aurait paru un défaut. Il aurait tourmenté et maniéré ce bois sans en tirer cette forme simple, vraie, et pleine de grâce dans sa gaucherie. Il semble que cela soit sorti, comme le modèle, de la main d un ouvrier du quinzième siècle : même caractère, même ingénuité, même ignorance des règles, même

franchise d'intention. Je vous assure que c'est beau dans son genre, et qu'il ne faut pas chercher ailleurs le sculpteur qui réparera toute la boiserie. Et il faudra le bien récompenser, cela en vaut la peine; car c'est un travail qui prouve beaucoup d'intelligence. Le hasard vous a toujours bien servi, mon père ; en voici une nouvelle preuve.

Pierre écoutait les paroles d'Yseult résonner à ses oreilles comme de la musique. Les éloges qu'elle donnait à son ami, et les expressions dont elle se servait, lui semblaient sortir d'un rêve. Il ne songeait plus à voir (?n elle que la femme de goût et d'intelligence, dont la retraite studieuse l'avait remph d'enthousiasme avant qu'il vît sa personne. Pendant qu'elle parlait à son père, il avait osé la regarder; et il la trouvait, dans ce moment, aussi belle ([u'il l'avait imaginée. C'est qu'elle parlait avec animation des choses (|ui remplissaient le cœur et la piMisée de l'Aini-du-trait et de l'ami du Corinthien. Il

la sentait son égale , tant qu'il la voyait sous cette face d'artiste.

— Nous pouvons donc être quelque chose à ses yeux , pensait-il ; et si elle a la misérable pensée de mépriser nos manières et nos habits grossiers, du moins elle est forcée de comprendre qu'il faut un certain génie pour ennoblir le travail des mains.

Plus fier et plus heureux des éloges qu'on donnait au Corinthien que s'il les eût mérités lui-même , il sentit sa timidité se dissiper tout à coup.

— Je voudrais que le Corinthien fût ici , dit-il, et qu'il entendit comme on parle de son ouvrage. Je voudrais pouvoir retenir les mots qui viennent d'être prononcés pour les lui transmettre ; mais je crains de ne les avoir pas assez compris pour les lui répéter.

— Ma foi ! c'est tout au plus si je les entends moi-même , dit le vieux comte en riant. La langue s'enrichit tous les joins de

subtilités charmantes. Voulez -vous m'expliquer, à moi, tout ce que vous venez de dire , ma fille ?

— Mon père , répondit Yseult , n'est - ce pas qu'il y a des choses qui sont d'autant mieux qu'elles ne sont pas tout à fait bien? Est-ce que le sourire naïf d'un enfant n'est pas mille fois plus charmant que l'affabilité étudiée d'un prince? Dans tous les arts, ce qu'il y a de plus difficile à conserver c'est la grâce naturelle , et c'est là ce que nous chérissons dans les ouvrages du temps passé. Certainement ils ne sont pas tous bons ; et , dans la scul[)ture en bois de notre chapelle , il y a une complète ignorance des principes et des règles. Pourtant il est impossible de les regarder sans plaisir et sans intérêt. C'est que les ouvriers de cette époque, et particulièrement l'artisan inconnu (|ui a fait ce travail , avaient le sentiment du })eau et du vrai. Il y a bien h\ des têtes trop grosses , des bras et des jandjcs dans un

mouvement forcé et d'une proportion défectueuse; mais ces têtes ont toutes une expression bien sentie, ces bras ont de la grâce, ces jambes marchent. Tout cela est plein de force et d'action. Les ornements sont simples et larges. En un mot, on voit là le produit des facultés naturelles les plus heureuses, et cette sainte confiance qui fait le charme de l'enfance et la puissance de l'artiste.

Le vieux comte regarda sa fille, et malgré lui il regarda Pierre, poussé par l'invincible besoin de faire partager à quelqu'un le plaisir qu'il éprouvait à l'entendre bien parler. Un sourire de bonheur et de sympathie embellissait le visage déjà si beau du jeune artisan. Mademoiselle de.Yillepreux s'en aperçut-elle? Le comte vit ipie ce qu'elle venait de dire avait été parfaitement compris, et il n'en put douter lorsque Pierre s'écria :

— Je pourrai redire tout cela mot à mot au Corinthien.

— Le Corinthien justifie son surnom , dit le comte. Je m'intéresse à ce garçon-là. Où a-t-il été élevé?

— Comme nous tous, sur les chemins, répondit Pierre. Nous travaillons et nous étudions en nous arrêtant de ville en ville. Nous avons nos ateliers et nos écoles, où nous sommes élèves les uns des autres. Mais quant aux dispositions particulières dont cet ouvrage est la preuve, personne ne les a cultivées dans le Corinthien. Cela lui est venu un beau matin , et il s'est formé tout seul.

— Est-ce qu'il ne serait pas fils de quelque artiste tombé dans la misère? dit le

comte.

— Son père était compagnon menuisier

comme lui , répondit Pierre.

— Et il est pauvre , ce bon Corinthien ?

— Non pas précisément ; il est jeune , fort, laborieux, et plein d'espérance.

— Mais il n'a rien?

— Rien que ses bras et ses outils.

— Et son génie , dit Yseult en regardant la tête sculptée ; car il en a , je vous en réponds.

— Eh bien ! il faudrait cultiver cela , reprit le comte , l'envoyer à Paris , dans un atelier de dessin, et puis le placer chez quelque bon sculpteur. Qui sait? il pourrait peut-être faire de la statuaire un jour, et devenir un grand artiste. Nous penserons à cela , n'est-ce pas , ma fille ?

— De tout mon cœur, répondit Yseult.

— Engagez-le à contmuer, dit le comte à Pierre Huguenin. J'irai le voir travailler; cela m'amusera, et l'encouragera peut-être.

Pierre rapporta mot pour mot à son ami tout cet entretien, et Amaury rêva statuaire toute la nuit. Quant à Pierre, il rêva de mademoiselle de Yillepreux. Il la vit sous toutes les formes, tantôt froide et méprisante, tantôt bienveillante et familière; et je ne sais comment l'image de la porte de la tourelle se

trouvait toujours mêlée à cette vision. Une fois il lui sembla que la jeune châtelaine, debout au seuil de son cabinet, l'appelait, et qu'il montait jusqu'à cette porte sans escalier, par la seule puissance de sa volonté. Elle lui montrait un grand livre sur lequel étaient tracés des figures et des caractères mystérieux. Mais au moment où il essayait de les déchiffrer, encouragé par le sourire inspiré de la jeune sibylle, la porte se refermait sur lui avec violence , et sur le panneau de cette porte il voyait la figure d'Yseult ; mais ce n'était qu'une figure de bois sculpté , et il se disait : N'ai-je pas été bien fou de prendre cette sculpture pour un être vivant?

Lorsqu'il s'éveilla de ce sommeil pénible, mécontent du trouble involontaire qui avait envahi ses pensées naguère si sereines, il résolut d'en tiuir avec son rêve en replaçant la porte. Sou ))reiiîier soin l'ut de la lii'ci' du c(Mii où il l'avait cachée. Les ferrures étaient

encore bonnes, et, comme on lui avait prescrit de la remettre en quelque état qu'elle se trouvât, il approcha l'escalier roulant de la muraille et commença son travail.

Tandis qu'il frappait avec force , la face tournée vers l'atelier, mademoiselle de Yillepreux entra dans son cabinet pour y chercher une note que lui demandait son grandpère ; et , lorsque Pierre se retourna , il la vit debout près d'une table, et feuilletant ses papiers sans faire attention à lui. Il était impossible pourtant qu'elle n'eût pas remarqué sa présence ; ear il faisait grand bruit avec son marteau.

Il y eut un instant de répit dans le tapage (|u'il faisait. Il s'agissait de mesurer un morceau (|ui manquait en haut , dans la plinthe. En ce moment Pierre faisait face au cabinet. Il était sur le palier , et il se sentait moins timide. Il eut la curiosité de regarder mademoiselle de Villepreux , comptant bien qu'elle ne s'en apercevrait pas. Elle lui tour-

liait le dos; mais il voyait sa taille frêle et gracieuse, et ses magnifiques cheveux noirs dont elle était si peu .^vaine qu'elle les portait en torsade serrée , quoiqu'à cette époque les femmes eussent adopté la mode des coques crêpées, orgueilleuses et menaçantes . Il y a dans l'absence de coquetterie quelque chos e de touchant, que Pierre avait trop de délicatesse d'esprit pour ne pas remarquer ; et il le remarqua assez longtemps pour que mademoiselle de Villepreux fût tirée de sa préoccupation par ce silence , ainsi qu'il arrive lorsqu'on s'endort dans le bruit et qu'on s'éveille si le bruit cesse.

— Vous regardez cette crédence? lui ditelle avec le plus ])arfait naturel, et sans que l'idée lui vînt de se croire l'objet d'une telle attention.

Pierre se trouljla , rougit, balbutia, et voulant répondre oui, répondit non.

— Eh bien! regardez-la de phis prés, dit Yseult ^ (|ui n'avait pas écouté sa réponse, et

qui s'était remise à ranger ses papiers.

Pierre fit quelques pas dans le cabinet avec un courage désespéré. — Je ne reverrai plus ce lieu où j'ai passé des heures si précieuses , pensait-il ; il faut que je lui fasse mes adieux en le regardant pour la dernière fois.

Yseult, qui s'était assise devant sa table, lui dit sans relever la tête : — N'est- ce pas qu'elle est belle?

— Cette vierge de Raphaël? dit Pierre tout hors de lui et sans songer à ce qu'il disait : oh oui! elle est bien belle!

Yseult, surprise de ce que la gravure occupait le menuisier plus que la crédence , leva les yeux sur lui , et vit son émotion , mais sans la comprendre. Elle l'attribua à cette timidité qu'elle avait déjà remarquée en lui ; et , par une habitude de bonté alfable que son grand-pére lui avait inculquée , elle désira de le rassurer. — Vous aimez les gravures? lui dit-elle.

— J'aime beaucoup celle-ci, dit Pierre. Si mon compagnon la voyait , il serait bien heureux.

— Voulez-vous que je vous la prête pour la lui montrer? dit Yseult. Emportez-la.

— Je n'oserais pas me permettre..., balbutia Pierre tout interdit de cette bonté familière à laquelle il ne s'attendait pas.

— Si! si! décrochez-la, dit Yseult en se levant. Elle décrocha elle-même la gravure pour la lui» remettre. Vous sauriez bien copier ce cadre? ajouta- 1- elle en lui faisant remarquer le cadre de bois sculpté de la madone.

— C'est de l'ébénisterie , répondit- il, et pourtant je crois que je pourrais en faire un semblable.

— En ce cas, je vous en demanderai plusieurs. J'ai ici (pielques vieilles gravures très-belles. Eu parlant, elle ouvrit le carton (tù cHps étaient, et mit Piernî à même de les regarder.

— Voici celle que j'aime le mieux , ditil en s'arrêtant sur un Marc-Antoine.

— Vous avez bien raison, c'est la meilleure, répondit Yseult qui prenait un plaisir candide à remarquer le bon sens et le jugement élevé de l'artisan.

— Mon Dieu ! que cela est beau ! reprit-il ; je ne m'y connais pas, mais je sens que cela est grand! On est heureux de pouvoir regarder souvent de belles choses.

— Elles sont rares partout, dit Yseult avec le désir de détourner Tamertume secrète que lui révélait cette exclamation.

Pierre regardait toujours la gravure. Il l'avait admirée , sans doute , mais il pensait à autre chose. Chaque seconde qui s'écoulait dans cette apparence d'intimité avec l'être qui commençait à bouleverser son esprit passait sur lui comme un siècle de bonheur qu'il savourait en tremblant. Le temps n'avait plus de valeur réelle en cet instant; ou pour mieux dire, cet instant se

détachait pour lui de la vie réelle, comme il nous semble que cela arrive dans les songes.

— Puisqu'elle vous plaît tant , dit Yseult attendrie dans son âme d'artiste , prenez-la , je vous la donne.

Pierre aurait mieux aimé qu'elle lui dît : Je vous en prie. Il la força de le dire en refusant avec une certaine fierté.

— Vous me ferez beaucoup de plaisir en l'acceptant , reprit Yseult 5 j'en retrouverai une autre pour moi. Ne craignez pas de m'en priver.

— Eh bien ! dit Pierre , je vous ferai un cadre en échange.

— En échange? dit mademoiselle de Yillepreux ({ui tnniva le mot un peu familier.

— Pourquoi non? dit Pierre qui, dans les choses délicates, retrouvait spontanément le tact et l'aplomb (ruuo nature élevée, .le ne suis pas forcé d'accepter un cadeau.

— Vous avez raison, répondit Yseult avec un inouvciinMil de noble franchise. J'accepte

le cadre , et avec bien du plaisir. Et elle ajouta , en voyant le doux orgueil qui brillait sur le front de l'artisan : Si mon grand-père était là , il serait enchanté de voir cette gravure entre vos mains.

Peut-être que cet innocent et dangereux entretien se fût prolongé ; mais la petite marquise des Frenays vint l'interrompre. Elle débuta par un cri de surprise fort bizarre.

— Qu'avez-vous donc, ma chère? lui dit Yseult avec un sang-froid qui la déconcerta tout à coup.

— Je m'attendais à vous trouver seule , répondit la marquise.

— Eh bien! ne siiis-je j)ns seule? dit Yseult en baissant la voix pour que l'ouvrier n'entendît pas ce mot terrible; mais il l'entendit : le cœur saisit parfois mieux que l'oreille. L'affreuse réponse tomba comme la mort dans cette àme embrasée d'amour et de bonheur. 11 jeta la gravure au foud du carton, et le carton sur une chaise, avec

un mouvement d'horreur qui ne put échapper à mademoiselle de Villepreux; et, reprenant son marteau , il acheva de replacer la porte avec une rapidité extrême. Puis s'éloignant sans saluer, sans tourner les yeux vers les deux dames, il quitta l'atelier plein de haine pour son idole , et plein de mépris pour lui - même aussi , qui s'était laissé bercer par de folles imaginations.

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