II
flattant et nous foulent aux pieds en nous tendant la main. Elles vivent dans l'or et la soie. Il faut qu'un homme se présente à elles attifé et parfumé comme elles ; autrement ce n'est pas un homme. Nous, avec nos gros habits, nos mains rudes, et nos cheveux en désordre, nous sommes des machines , des animaux , des bêtes de somme; et celle qui pourrait l'oublier un instant, rougirait de nous et d'elle-même l'instant d'après.
Pierre parlait avec amertume, et peu à peu il avait élevé la voix. Il s'interrompit tout à coup; car il lui sembla que le feuillage avait remué derrière lui. Le Corinthien fut frappé aussi de ce frôlement mystérieux. Il tremblait que la marquise ou quel({u'une des soubrettes du château n'eût entendu ses confidences. Une autre pensée était venue à Pierre; mais il la repoussa et ne l'tîxprima point. Il retint son ami, (|ui voidait s'élancer daus l(^ foui'ré ;\ la poursuite de la biche curieuse, et se mo-
DU TOUR DE FRANCE. ft9
qua de sa folie. Mais leurs soupçons s'aggravèrent lorsque, ayant fait quelques pas, ils virent une figure svelte et légère glisser comme uu fantôme sous le berceau d'une petite allée, et se perdre dans le crépuscule.
Ils se rendirent sous le chêne, afin de voir quelles personnes du château les y avaient devancés. La marquise venait d'ari'iver avec sa femme de chambre Julie, jeune dindonnière décrassée, comme l'appelait ironiquement le père Lacrête, assez coquette et passablement jolie. Le comte de Yillepreux n'y était pas. Sa fille n'y était pas non plus. Cependant ce pouvait bien être elle qui avait traversé les buissons au moment où Pierre prononçait sur elle, sans la nommer, une sorte d'imprécation. Il savait qu'elle s'occupait de botanique , et quelquefois il l'avait vue entrer dans les taillis pour y recueillir des mousses et des jungermanns. Mais ce pouvait être aussi la mar(iuise
qui s'était , glissée là pour les écouter. Ils en ressentaient quelque perplexité secrète , lorsque le Corinthien, soit pour chercher l'occasion d'éclaircir ce mystère, soit entraîné par un penchant irrésistihle , quitta brusquement le bras de son ami, et alla inviter Joséphine. Pierre ne put se défendre d'un sentiment pénible, en voyant la puissance de cet attrait réciproque*. 11 se mit à l'écart pour les observer, et reconnut bientôt qu'un grand danger menaçait la raison et le repos du Corinthien. La marquise ne lui parut guère moins à plaindre. Elle semblait à la fois enivrée et consternée. Lorsque le jeune sculpteur était à ses côtés, elle ne voyait plus que lui; mais dès qu'il s'éloiguait , elle hasardait autour d'elle des regards effrayés et pleins de confusion. Il \';\u[ qu'elle l'aime beaucoup . se disait Pierre , pour venir ici, à })eu près seule, danser avec ces biaves paysans, (jui certes ne sont à ses yeux que des rustres. Pierre se troni-
pait sur ce dernier poinL Ces rustres avaient des yeux ; ils admiraient la brillante fraîcheur de Joséphine Clicot , et la grâce légère de ses mouvements. Ils se le disaient les uns aux autres. Le Gorinlhicn entendait ces éloges naïfs, et Joséphine voyait bien qu'il ne les entendait pas sans émotion. Elle désirait donc de plaire à tous ses danseurs , afin de plaire davantage à celui qu'elle préférait.