‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 9 sur 40 · LIL COMPAGNON · texte numérisé non relu

LIL COMPAGNON

regarde avec trouble, et à laquelle je pense avec plus de trouble encore quand je ne la vois pas. Souviens-toi de ce que tu me disais dans l'atelier, il y a cinq ou six jours, à propos d'une' petite figure que j'ai découpée dans un de mes médaillons.

— C'était la tête, la coiffure, sinon les traits d'une dame...

— Il est bien inutile de la nommer. Elles ne sont que deux : l'une est l'image de l'indifférence , l'autre est l'image de la vie. ïu as prétendu que j'avais voulu faire le portrait de cette dernière, je m'en suis défendu. Je ne le voulais pas en effet ; mais, malgré moi, quel- (juc chose de sa forme gracieuse était venu sous mon ciseau. Tu insistas ; tu pris Guillaume à témoin. Nous parlions un peu haut pciil-étre , et je ne sais si du cabinet de la tourelle, on n'entend pas ce qui se dit dans l'atelier. Nous sommes sortis, et j)in"s , à la nuit, je suis rentré [lour prendre le livre (jue nous avions laissé là. Tu m'attendais à la

maison pour l'achover. Tu m'as attendu assez longtemps. Je t'ai dit que j'avais marché un peu dans le parc pour dissiper un mal de tête. Je ne t'ai pas menti ; j'avais la tête en feu , et j'ai marché beaucoup en sortant de l'atelier.

— Que s'est-il donc passé là? Je ne saurais l'imaginer. Une dame! une marquise!... Toi un ouvrier! un compagnon!... Corinthien, n'as-tu pas rêvé, mou enfant?

— Je n'ai pas rêvé, et il ne s'est rien passé de bien romanesque. Cependant , écoute.

J'entre dans l'atelier sans lumière ; je n'en avais pas besoin pour trouver mon livre, je savais juste la place où je l'avais laissé. Je vois le fond de l'atelier éclairé , et une dame qui examinait ma sculpture , précisément la petite tête qui lui ressemble. En me voyant, elle jette un cri, et laisse tomber son bougeoir. Nous voilà dans l'obscurité tous les deux ; je ne l'avais pas bien reconnue. Je ne sais pourquoi , je m'approche à tâtons en demandant qui est là. J'étendais les

mains , et tout à coup je me trouve plus près d'elle que je ne croyais. Elle ne répond pas, quoique je la tienne dans mes bras. Ma tête, s'égare , les ténèbres m'enhardissent , je feins de me tromper ; j'approche mes lèvres tremblantes en nommant mademoiselle Julie; j'effleure des cheveux dont le parfum m'enivre... On me repousse, mais faiblement, en disant : — Ce n'est pas Julie , c'est moi , monsieur Amaury ; ne vous y trompez pas. — Elle ne cherchait pas sérieusement à se dégager , et moi je ne pouvais me résoudre à la laisser fuir. — Qui donc vous? disais-je, je ne connais pas votre voix. — Alors elle s'échappe, car je n'osais plus la retenir , et elle se met à courir dans l'obscurité. Je ne la suivais pas ; elle se heurte contre un établi, et tombe en faisant un cri. Je m'élance, je la relève, je la croyais blessée.

— Non, ce n'est rien, me dit-elle. Mais vous m'avez fait une peur affreuse , et j'ai failli me tiici'.

— Comment pouviez-vous avoir peur de moi, madame!

— Mais comment ne me reconnaissiez-vons pas, monsieur?

— Si madame la marquise s'était nommée, je ne me serais pas permis d'approcher.

— Vous comptiez trouver Julie à ma place? Elle devait venir ici ?

— Nullement, madame, mais je croyais que votre femme de chambre me faisait quelque espièglerie, et j'étais si loin de croire

— Je cherchais un livre que je croyais avoir laissé dans la tribune , et que j'ai aperçu là près de votre sculpture.

— Ce livre est à madame la marquise? Si je l'avais su...

— Oh ! vous avez très-bien fait de le lire, si cela vous a tenté. Voulez-vous que je vous le laisse encore?

— C'est Pierre qui le lit.

— Et vous, vous ne lisez pas?

— Je lis beaucoup, au contraire.

Alors elle me demande quels sont les livres que j'ai lus , et la voilà qui cause avec moi comme si nous étions à la contredanse. Il venait un peu de clarté par la fenêtre ouverte ; je la voyais près de moi comme une ombre blanche, et le vent jouait dans ses cheveux qui m'ont paru dénoués. J'étais redevenu si timide que je lui répondais à peine. Je m'étais senti plus hardi quand elle me fuyait ; mais quand elle s'est mise à m'interroger, j'ai senti mon néant, j'ai rougi de mon ignorance , j'ai craint de m'exprimer d'une manière triviale ; j'ai été si lâche, que j'en avais honte. Il me semblait qu'elle devait me mépriser. Cependant elle ne s'en allait pas; sa voix était toute changée , et, en n)e faisant des questions comme ù un enfant (ju'on protège, elle paraissait si émue, que je lui ai dit pour changer la conversation : Je suis sur (|ue vous vous êtes fait du mal en tombant. Je sais bien (pie je devais dire : Madame la marquise s'est l'ail du mal. Je n'ai pas voulu 1(! dire; non, pour licii au munde

je ne l'aurais dit. —Je ne me suis pas fait de mal, a-t-elle répondu, mais j'ai eu une telle peur que le cœur me bat encore. J'ai cru que c'était un des ouvriers qui courait après moi. *'

Cette parole m'a bien surpris, Pierre. Que voulait -elle dire? Est-ce que je ne suis pas un ouvrier , moi? A-t-elle cru me flatter en me disant qu'elle me mettait à part, ou bien est-ce une idée de mépris qui s'est échappée malo-ré elle? D'ailleurs, elle m'avait fort bien reconnu, puisqu'elle m'avait nommé tout d'abord. Elle s'est levée pour partir, et sa robe s'est accrochée à une scie qui se trouvait là. Il m'a fallu l'aider à se dégager, et cette robe de soie qui était si douce m'a fait tressailhr jusqu'au bout des doigts. J'étais comme un enfant qui tient un papillon et qui crauit de lui gâter les ailes. Elle a cherché ensuite à se diriger vers l'échelle-à-marches pour regagner la tribune, et je n'osais ni la suivre ni m'éloigner. Quand elle a été sur les [)re-

mières marches , elle a fait encore un petit cri, et j'ai entendu craquer les }Dlanches. J'ai cru qu'elle tombait encore, et en deux sauts j'ai été auprès d'elle. Elle riait, tout en disant qu'elle s'était fait mal au pied ; et elle disait aussi qu'elle n'osait pas remonter, de peur de rouler en bas. Je lui ai proposé d'aller chercher de la lumière.

— Oh non, non ! s'est-elle écriée. Il ne faut pas qu'on me sache ici ! Et elle s'est risquée à grimper. J'aurais été bien grossier, n'est-ce pas, si je ne l'avais pas aidée? Elle était vraiment en danger en montant dans l'obscurité cette échelle qui ne serait pas commode pour une femme, même eii^plein jour. J'ai donc monté avec elle , et elle s'est appuyée sur moi. Et voilà qu'au dernier échelon , elle a encore failli tomber, et que j'ai été forcé de la retenir encore dans mes bras. Le danger passé, elle m'a remercié d'un ton si doux et avec une voix si llalteuse, (jue je me suis senti attendri ; et (piand elle a refermé sur elle

la porte de la tourelle, j'ai eu comme un accès de folie. J'ai appuyé mes deux bras sur cette porte, comme si j'allais l'enfoncer... xMais je me suis enfui aussitôt à travers le parc, et je crois bien que je n'ai pas retrouvé encore toute ma raison depuis ce jour-i \à. Pourtant il y a des moments où tout cela me paraît autrement. Il me semble qu'il faudrait être bien coquette pour vouloir tourner la tête à un homme qu'on n'oserait pas aimer. Cela serait bien lâche; et si la marquise a eu cette pensée, ce n'est pas le fait

d'une femme qui se respecte Rép(mds-

moi donc, Pierre; qu'en penses-tu?

. —C'est une question bien d^îicale, répondit Pierre, que ce récit avait fort troublé. Une femme ainsi placée qiii aimerait sérieusement "" nn homme du peuple, ne serait-elle pas bien grande et bien courageuse? De combien de persécutions ne serait-elle pas l'objet! Et, dans cette affection, ne serait-elle pas forcée de fan-e en quelque sorte les avances? Car quel

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serait l'homme du peuple qui oserait l'aimer le premier , et qui, comme toi , ne se méfierait pas un peu? Ainsi tu vois que je ne puis blâmer cette dame, si elle a de l'amour pour toi. Mais je ne sais pourquoi je n'ai pas grande confiance à la vérité de cet amour. Cette marquise, étant la fille d'un bourgeois, et pouvant choisir parmi ses pareils, s'est laissé marier à un bien mauvais sujet, parce qu'il avait un titre. Elle s'est avilie par ce mariage, croyant s'éloigner de plus en plus du peuple dont elle est sortie.

— Ne pourrait-on pas répondre à cela, dit Amaury , qu'elle était alors un enfant , qu'elle ne savait ce qu'elle faisait, que ses parents l'ont mal conseillée? Et, à présent, n'est- il pas possible qu'elle ait fait des réflexions sérieuses, qu'elle se soit repentie de son erreur, et qu'ayant reçu du sort une cruelle leçon , elle soit revenue à des sentiments plus nobles?

— Oui, cela est possible, répondit Pierre;

tout ce qui peut excuser et justifier une femme aussi malheureuse, j'aime à l'entendre, et je m'efforce d'y croire. Mais que nous importe de savoir si elle est sincère, ou coquette? Pourrais-tu t'arrêter un instant à la pensée de répondre à de telles avances ? 0 mon ami, si un amour disproportionné, irréalisable, venait à s'emparer de toi, sois en certain, ton avenir serait compromis et ton âme en quelque sorte flétrie. Garde-toi donc des rêves dangereux et des écarts de l'imagination. Tu ne sais pas ce qu'on souffre, quand une seule fois on a laissé jjasser devant le pur miroir de la raison certains fantômes trompeurs qui ne peuvent se fixer dans notre vie de misère et do privation.

— Tu parles de ces chimères comme si ton esprit ferme et sage pouvait les connaître, répondit Amaury frappé du ton d'amertume qui accompagnait les i)arolcs de son ami. As-tu donc vu déjà quelque

exemple de ces amours disproportionnés que tu réprouves?

— Oui, j'en ai vu un, répondit Pierre avec amertume , et quelque jour peut-être je te le raconterai ; mais cela me coûterait trop en ce moment : c'est une blessure toute fraîche qui a été faite au cœur d'un honnête homme. Il ne la méritait pas, sans doute; mais elle lui sera salutaire, et il en remercie Dieu.

Amaury comprit à demi que Pierre parlait de lui-même , et n'osa l'interroger davantage. Mais, après quelques instants de silence, il ne put s'empêcher de lui demander si la marquise était pour quelque chose dans l'exemple qu'il citait.

— Non, mon ami, répondit Pierre; je crois la marquise meilleure que la personne à laquelle lu me fais songer. Mais, quelle qu'elle soit, Amaury, ne pense pas (juc cette marquise , sans mari , sans lien conjugal , sans prudence et sans force sur ellemême , soit un être aussi beau, aussi pur.

et aussi précieux devant Dieu , que la noble Savinienne, avec sa résignation, sa fermeté, son courage , sa réputation sans tache , et son amour maternel. Une robe de satin, des petits pieds, des mains douces, des cheveux arrangés comme ceux d'une statue grecque, voilà, je l'avoue, de grands attraits, pour nous autres surtout, qui ne voyons ces beautés si bien ornées qu'à une certaine élévation au-dessus de nous, comme nous voyons les vierges richement parées dans les églises. De belles paroles , un air de bonté souveraine , un esprit plus fin, plus orné que le nôtre, voilà aussi de quoi nous éblouir, et nous faire douter si ces femmes sont de la même espèce que nos mères et nos sœurs ; car celles-ci sont placées sous notre protection , tandis que nous sommes comme des enfants devant les autres. Mais , sois-en certain , Amaury , nos femmes ont plus de cœur et de vrai mérite que ces grandes dames, ((ui nous méprisent en nous

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