‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 12 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

D'abord sa rêverie fui vague et mélancolique. La tieniière impression sous laquelle il était resté en quittant Achille Lefort , c'était cette découverte ou cette fable de la bâtardise illustre de mademoiselle de Villepreux. Pierre \w pouvait se défendre de rejwisser dans sa télé lous les l'onians (pi'il avait Ins. et il n'en trouvait au«'U!i aussi élran^^e cpic celui qu'il avait fait dans le se-

cret de son cœur, lui, épris et presque jaloux de la fille de César. Siugulière destinée pour elle, se disait-il, si elle est et si elle se sent quelque peu taillée dans le flanc du colosse , de se trouver placée entre un artisan qui ose l'admirer et un commis-voyageur qui se permet de la dédaigner! Combien son orgueil serait en souff'rance, si ce qui se passe autour d'elle pouvait lui être révélé !

Et pourtant les paroles qu'il avait entendues sortir de la bouche d'Achille, au moment où son entretien avec mademoiselle de Villepreux avait été^rompu , revenaient lui donner de l'inquiétude. Peut-être est-il plus fin qu'il ne semble, se disait-il; peut-être est-ce lui qu'elle aime en secret et contre le vœu de ses parents ; peutêtre feint-il de ne pas se soucier d'elle, pour cacher son bonheur. Et tout aussitôt Pierre trouvait mille bonnes raisons pour se persuader qu'il on était ainsi. Mais de quel droit cherchait- il à pénétrer un secret qui pouvait être sérieux et digne de respect? Si elle aimait, se disait-il, un II. „

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homme sans naissance et sans fortune comme il déclare l'être, ne serait-ce pas une chose bien délicate et bien romanesque que ce semblant de fierté , cette réserve avec tout le monde , cet air d'indifférence pour tout ce qui n'est pas lui? Enfin ce qui paraît étrange en elle ne deviendrait-il pas poétique et touchant? Ne lui pardonnerais-je pas le mal (pi'elle m'a fait, sans le vouloir, sans le savoir peut-être? Et, tout en s'efforçant de s'intéresser au bonheur présumé d'Achille Lefort , Pierre se sentait malade et désespéré. Ce fut durant cette nuit d'insonmie et de tourment qu'il s'avoua à la fin qu'il aimait passionnément, et quil eut pleinement conscience de sa folie.

Cependant l'effroi qu'il ressentit de cette découverte se dissipa bientôt. Comme il arrive dans les grandes crises où la vue lucide du danger ranime les forces et réveille la prudence , il sentit peu à peu revenir en lui la volonté et la puissance de lutler contre la chimère de son imagination. Il résnhil décarter ce vain failli une , et de tourner

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sa pensée vers les sujets plus sérieux dont l'avait entretenu Achille pendant toute la soirée.

Il réussit à s'absorber dans ces réflexions nouvelles; mais il ne fit en cela que changer de souffrance. Il y avait un tel vague dans la cervelle du Carbonaro, qu'il n'avait laissé dans celle de son néophyte qu'incohérence et confusion. La contention d'esprit avec laquelle Pierre essayait de débrouiller quelque chose dans le chaos des théories qu'Achille avait mêlées devant lui comme un jeu de cartes lui donna une sorte de fièvre. Ses idées s'obscurcirent; le malaise que semble éprouver la nature à l'approche du jour passa en lui ; et il se jeta tout de son long sur la mousse, oppressé, accablé, et recevant, comme un choc dans tout son être,. les douleurs exquises et profondes de René et de Childe-Harold , auxquelles la loi des âges venait l'initier, lui, simple manœuvre , sans plus de réserve que si la société l'eût formé pour les souffrances de l'esprit, au lieu de le destiner exclusivement à celles du corps.

Lorsque le jour parut et qu'une faible blancheur se répandit sur les objets, il se sentit, sinon soulagé, du moins plus doucement ému. L'orage était passé ; l'atmosphère sèche et lourde s'humectait de la fraîcheur du matin, et les brises de l'aube semblaient balayer les soucis de la nuit. Les natures formées dans le robuste milieu populaire vivent beaucoup }tar les sens, et cette puissance est un perfectionnement de l'être quand elle est jointe à celle de l'intelligence. L'absence de clarté depuis une assez longue suite d'heures avait beaucoup contribué à la tristesse de Pierre. Lorsque la lumière se répandit sur la nature , il se sentit renaître, et admira, dans une sorte de transport d'artiste, ce beau i)are, ces arbres immenses de feuillage et de fraîcheur, cette herbe unie et verte au milieu de l'été comme aux premiers jours du printemps, ces sentiers sans cailloux et sans éjjines, toute cette nature soignée, luxueuse et parée des jardins modernes.

Mais son achniratinn le ramena peu à peu

au problème qui l'avait obsédé toute la nuit. Il avait lu , dans les philosophes et dans les poëtes du siècle dernier, que la cabane du laboureur^ \a, i^ra.me éjfiaillée de fleurs, et le champ semé de glayeuses, étaient plus beaux que les parterres, les allées droites, les buissons taillés, les gazons peignés, et les bassins ornés de statues qui entourent le palais des gjxuids; et il s'était laissé aller à le croire, car cette idée lui plaisait alors. Mais, forcé de parcourir la France, à pied et en toute saison, il avait reconnu que cette nature tant vantée au dix -huitième siècle n'était réellement nulle part, sur un sol divisé à l'infini et indignement torturé par les besoins individuels. Si, du haut d'une colline, il avait contemplé avec ravissement une certaine étendue de pays, c'est que, dans l'éloignement, cette division s'efface et se confond à la vue ; les masses reprennent leur apparence de grandeur et d'harmonie; les belles formes primitives du terrain, la riche couleur de la végétalion que l'honmie ne peut détruire, dominent

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et dissimulent à distance la mutilation misérable qu'elles ont subie. Mais en approchant de ces détails, en pénétrant dans ces perspectives, notre voyageur avait toujours éprouvé un désenchantement complet. Ce qui, de loin, avait l'aspect d'une forêt vierge, n'était plus de près qu'une suite d'arbres alignés maladroitement sur les marges disgracieuses des enclos. Ces arbres eux-mêmes étaient privés de leurs plus belles branches, et n'avaient plus de forme. Les pittoresques chaumières étaient sales, entourées d'eau croupie , privées d'abris naturels contre le vent ou le soleil. Nulle chose n'était à sa place. La maison du riche détruisait la simplicité de la campagne ; la cabane du pauvre ôtait au clnlteau tout caractère d'isolement et de grandeur. La plus belle prairie , faute d'un filet d'eau qu'on n'avait pas le droit ou le moyen d'emprunter au ruisseau voisin , manquait souvent d'herbe et do fraîcheur. Point d'harmonie, point do goût, et surtout point de fci'lililé réelle. Parloul la terre, livrée

à l'ignorance et à la cupidité , s'épuisant sans donner l'abondance, ou bien, abandonnée à l'impuissance du pauYre, se flétrissant dans une aridité séculaire. Et pour le voyageur, pas un sentier qu'il ne fallût chercher et conquérir en quelque sorte, par la mémoire ou par l'agilité du corps; car tout est clos, tout est défendu, tout se hérisse d'épines , et s'entoure de fossés et de palissades. Le moindre coin de terre est une forteresse , et la loi constitue un délit à chaque pas hasardé par un homme sur la propriété jalouse et farouche d'un autre homme. Voilà donc la nature, comme nous l'avons faite, pensait Pierre Hugcenin lorsqu'il parcourait ces déserts créés par l'humanité. Dieu peut-il reconnaître là son ouvrage? Est-ce là le beau paradis terrestre qu'il nous avait confié pour l'embellir et l'étendre d'horizon en horizon, sur toute la face du globe?

Parfois , il avait traversé des montagnes , côtoyé des torrents , erré dans' des bois épais. Là seulement où la nature se conserve rebelle

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à reuvahissement de l'homme en résistant à la culture, elle a gardé sa force et sa beauté. D'où vient donc, se disait-il, que la main de l'homme est maudite, et que là seulement où elle ne règne pas, la terre retrouve son luxe et revêt sa grandeur? Le travail est-il donc contraire aux lois divines? ou bien la loi est-elle de travailler dans la tristesse , de ne savoir créer que la laideur et la pauvreté, de dessécher au lieu de produire, de détruire au lieu d'édifier? Est-ce donc ])ien vraiment ici la vallée des larmes dont parlent les Chrétiens, et n'y sommes-nous jetés que pour expier des crimes antérieurs à cette vie funeste?

Pierre Kuguenin s'était souvent perdu dans ces amères pensées, et il n'avait }>ii y trouver une soliilioii. Cav si la grande iJi'cpriété est meilleure conservatrice de la nature , si elle opère avec plus de largeur et de science l'œuvre du travail humain, elle n'en est })as moins une monstrueuse atteinte au ihoil impérissable de riunnanité. Elle dispose;, au prolit de (juelcjues-

uns, du domaine de tous; elle dévore insolemment la vie du faible et du déshérité (jui crie vainement vengeance vers le ciel.

Et cependant, se disait-il, plus on partage, plus la terre périt; plus on assure l'existence de chacun de ses membres, plus le corps de l'humanité languit et souffre. On a rasé des châteaux , on a semé le blé dans les parcs seigneuriaux ; chacun a tiré à soi un lambeau de la dépouille, et s'est cru sauvé. Mais de dessous chaque pierre e^t sorti un essaim de pauvres affamés, et la terre se trouve maintenant trop petite. Les riches se ruinent et disparaissent en vain. Plus on brise le pain, plus de mains s'étendent pour le recevoir, et le miracle de Jésus ne s'opère plus, personne n'est rassasié; la terre se dessèche , et l'homme avec la terre. L'industrie déploie en vain des forces miraculeuses; elle suscite des besoins qu'elle ne peut satisfaire , elle prodigue des jouissances auxquelles la famille humaine ne participe qu'en f^'iniposant, sur d'autres points, des privations

jusqu'alors inconnues. On crée partout le travail, et partout la misère augmente. Il semble qu'on soit en droit de regretter la féodalité, qui nourrissait l'esclave sans l'épuiser, et qui, le sauvant des tourments d'une vaine espérance, le mettait du moins à l'abri du désespoir et du suicide. Ces réflexions contradictoires, ces incertitudes douloureuses lui revinrent à mesure qu'il voyait les beautés du parc seigneurial de Villepreux se révéler à la clarté du matin. Malgré lui il comparait le soin et l'intelligence qui avaient réglé l'ordonnance de cette nature à l'effet de l'éducation sur le caractère et l'esprit de l'homme. En retranchant les branches inutiles de ces arbres, on leur avait donné la grâce, la santé et la taille majestueuse que le climat leur apporte sous des latitudes plus efficaces que la nôtre. En coupaut souvent et en arrosant sans cesse ces gazons, on leur avait donné radnnral)le fraîcheur (|u'ils reçoivent de la chute des eaux abondantes au versant des montagnes. On avait acclimaté là des tleiu's et des IVuils de diverses

régions, en leur ménageant à point l'air, Tombre ou la lumière. C'était une nature factice , mais étudiée avec art pour ressembler ta la nature libre , sans perdre les conditions de bienêtre, de protection, d'ordre et de charme qu'elle doit avoir pour servir de milieu et d'abri à l'humanité civilisée. On y retrouvait toute la beauté de l'œuvre de Dieu, et on y sentait la main de l'homme , dominatrice avec amour, conservatrice avec discernement. Pierre convint avec luimême que, dans nos climats, rien ne ressemble plus à la véritable création divine , à la Nature eu un mot, telle que l'ont définie les philosophes qui ont pris pour drapeau ce mot de Nature, qu'un jardin entendu de cette manière; tandis que rien ne s'en éloigne autant que la culture nécessitée par la division territoriale et le morcellement de la petite propriété. Dans des clairières assez vastes et sans cesse remuées, on avait semé des grains dont la vigueur et l'abondance était décuplée par la richesse de la culture. Le gibier, protégé par la

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sage prévoyance du maître, était assez abondant pour alimenter sa table sans compromettre les produits du sol. C'était donc bien là l'idéalisation et non pas la mutilation de la nature. C'était la production bien comprise, bien répartie, et suffisamment aidée. C'était Y utile dulci de la vie patricienne, qui devrait être la vie normale de tous les hommes policés.

Il fallait donc bien le reconnaître , c'était là la demeure et la propriété d'une famille qui y vivait simplement, noblement, et d'une manière tout à fait conforme aux lois providentielles. Et cependant aucun pauvre ne pouvait, no devait voir cela sans haine et sans envie ; et si la loi de la force n'eût protégé lé riche, il n'est aucun pauvre qui n'eût trouvé et qui n'eût senti que la violation de cet asile et le pillage de cette propriété étaient des actes légitimes. Comment donc accorder ces deux principes ; le droit de l'hnmme heureux à la consi.M'vation de son lionheur, le droit deThounni! misérable à la fin de sa misère?

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Tous deux semblent également les enfants de Dieu, ses représentants sur la ter*;e, les mandataires qu'il a investis de la propriété et de la culture universelles. Ce riche vieillard qui repose sa tête blanche et qui élève ses enfants à l'ombre des arbres qu'il a plantés , ne sera-ce point un crime que de l'arracher de son domaine pour le jeter nu et mendiant sur la voie publique? Et pourtant ce mendiant , vieux aussi , père de famille aussi, qui tend la main à la porte du seigneur, n'est-ce pas un crime aussi de le laisser périr de froid, de faim, et de douleur, sur la voie pubhque?

Dira-t-on que ce riche a joui bien assez longtemps de la fortune, et que c'est au tour du pauvre de le remplacer au banquet de la vie? Cette jouissance tardive effacera-t-elle chez le ])auvre la trace des longues privations qu'il a subies? pourra-t-elle acquitter envers lui la dette (lu passé, compenser les maux qu'il a soufferts, et réparer les désordres que le malheur a portés dans son intelligence?

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