‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 17 sur 40 · G LE COMPAGNON · texte numérisé non relu

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litique. Il faut bien vite dire que le bon vieux seigneur, homme d'esprit, et charmant orateur de salon, ne méritait

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Il faisait une opposition de bon goût et sans éclats. Il avait tant de sel et d'enjouement, que c'était plaisir de l'entendre se moquer du pouvoir, de la famille royale , des favorites ou des prélats en faveur. Quand il se lançait ainsi dans la satire , Voltaire tout entier ressuscitait dans ses traits et dans sa personne , et il n'était pas un électeur libéral qui eût pu refuser son vote à un candidat ([ui l'avait fait si bien dîner et si bien rire.

L'acte qui releva le plus son caractère politi- (|ue fut celui qui venait de le ramener à son manoir de Villepreux , à l'épocjue où nous le retrouvons s'occupaut de littérature et de menuiseiie. Il était le soixante-troisième député (jui, le i mars de la môme aimée, s'était levé de son banc , en costume , pour quitter la

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chambre au nionîent où Mamiel avait été empoigné selon l'expression et d'après l'ordre de M. le Yicomfe de Foucault. Il avait sip^né la protestation déposée le 5 mars sur le bureau de la chambre. C'est dire assez quelle était la marche politique qu'il suivait ostensiblement ; mais ce n'est pas dire quelles étaient au fond ses doctrines , ni même quel était le parti occulte dont il plaidait la cause sous la forme vague et trèsélastique du constitutionalisme. Parmi les hommes parlementaires qui prirent part à l'acte honorable que nous rappelions tout-à-l'heure , on compte les noms les plus éminents et les plus loués de la France au temps des Bourbons; que ne pouvons -nous les louer également au temps où nous sommes ! iMais il y avait, datis le mouvement spontané qui les fit protester contre la marche illégale et violente du gouvernement de cette époque , cette diversité de causes que toute opposition politi({ue rassemble sous sa batinière. Le côté gauche de la Chandîre avait son langage avoué et officiel; mais, au fond, celr.iî-

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gage cachait bien quelques mystères , et l'extrèuie gauche avait, dit-ou, certains rapports avec la société du Carbonarisme , dont le procureur-général Bellart, disait : «D'accord sur ce « premier point, détruire ce qui est, lesenne- « mis du trône sont divisés entre eux sur tous les « autres points, et sur ce qui sera. Napoléon II , « un prince étranger , la république , et jnille « autres idées tout aussi absurdes et tout « aussi contradictoires , en divisant nos régula- « teurs sur les destinées qu'ils nous réservent , « sulfisent po.ur apprendre , non pas seulement «aux hommes fidèles, mais aux hommes de « bon sens, le rare bonheur qui sortirait pour « la France de ce premier déchirement, fatal «prélude de bien d'autres déchirements (i). » Le lecteur découvrira peut-èli-o [)liis tai'd si c'était à Napol'''on II , au prince étranger dont [tarie M. Bellart, à la répul)li(|ue , on ;\ certain personnage cache si singulièrement par

(1) Rcquisiloiro (l;nis l'iitïnirc do hi U"(.ln'll('.

M. Bellart sous cette périphrase de mille autres idées absurdes, que se rattachait, dans le mystère de sa pensée et dans le secret de ses actes, le comte de Yillepreux; nous ne nous occupons ici que de son caractère et de ses idées.

Homme d'esprit avant tout, plutôt iîn et perspicace en matière de faits politiques, que profond en fait de théorie sociale, et se piquant néanmoins de tout connaître et de tout comprendre, le comte de Yillepreux était peut-être l'expression la plus avancée de la noblesse de son temps. Il aimait Lafayette; il estimait d'Argenson; il avait rendu en dessous main des services à plus d'un noble proscrit; il s'était même enthousiasmé du système de Babeuf , sans lui accorder foi ni confiance. 11 était en même temps grand admirateur de i\I. de Chateaubriand et de Déranger. Son intelligence saisissait avec ardeur tout ce qui était beau et grand , sans que son âme, frivole comme celle d'un prince, se prit sérieusement à aucune conclusion. Il croyait à tous les systèmes , se les assimilant avec une

facilité merveilleuse un quart d'heure durant, et passant de l'un à l'autre sans hypocrisie et sans inconséquence ; car cette nature d'amateur était sa vraie, sa dominante nature. Il avait toutes les qualités et tous les défauts d'un artiste et d'un grand seigneur : avare et prodigue suivant la fantaisie du moment, absolu et débonnaire , enthousiaste et sceptique selon l'occurrence, il s'emportait souvent et ne tenait jamais rigueur. Personne n'entendait mieux la vie sous le rapport du bien-être, de l'indépendance, et de ce bon sens pratique qui protège l'individu sans trop blesser la société. Au fond de tout cela il y avait une véritable bonté , une gracieuse obligeance, une générosité bien entendue; mais il y avait aussi, A travers ces vertus domestiques, une légèreté sans j^areille , un égoïsme railleur, et une profonde insouciance, ressortant de ce môme engouement facile pour tous les principes généraux et pour toutes les idées sociales sans application et sans conséquences.

Il avait traversé les é\énements , les bras

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croisés, l'épigramme à la bouche , et quelquefois les larmes aux yeux. Toute grande action avait ses sympathies : mais aucune doctrine ne le captivait au-delà du temps qu'il lui avait fallu pour l'écouter et la connaître. Il lisait dans les hommes et dans les choses de son temps comme dans des livres d'agrément; et quand sa cariosité était rassasiée , il s'endormait en souriant sur la dernière page, consentant à ce que chacun eût sa façon de penser, pourvu que l'ordre social n'en fût point trop ébranlé et que les théories n'eussent pas la prétention de passer dans la pratique.

Avec ces habitudes et ces dispositions, quoiqu'il eût beaucoup de tendresse de cœur et de vertus de famille dans un certain sens, il avait laissé croître ses enfants un peu au hasard, et ses petits-enfants tout à fait à l'aventure. S'occupant beaucoup d'eux et leur prodiguant tous les moyens de s'instruire , il n'avait mis ni suite, ni ensemble, ni discernement dans les notions contradictoires dont il avaitencombré leurs jeunes

esprits; et comme on lui avait quelijuefois remontré les dangers d'une telle éducation , il s'était persuadé qu'il agissait ainsi en vertu d'un système. Ce système , un peu renouvelé de l'Emile , était de n'en point avoir ; c'était l'excuse qu'il se présentait à lui-même pour se dissinmler son incapacité de mieux faire. Au fait, il lui eût été difficile de mettre dans l'esprit de ses élèves l'unité et la certitude qui n'étaient pas dans le sien. S'il le sentait parfois . il s'en consolait avec l'idée que du moins il n'apportait pas d'obstacles aux enseignements de l'avenir.

Cette méthode avait produit des effets contraires dans deux natures aussi opposées que celles d'Yseult et de son frère Raoul. L'une, rétléchie, sensée, ferme, profondément juste et seusible, avide d'instruction solide et de culture poétique, avait beaucoup anpiis, et attendait effectivement ses conclusions du lenq)s et des circonstances. Elle avait contracté peu de préjugés dans le commerce du monde, et le nioinflre souille de vérité jiouvail les lui enlever.

Avec elle, rédiication à la Jean-Jacques avait fait merveille; et peut-être aucune éducation , eûtelle été mauvaise , n'eût pu corrompre cette nature droite et grandement sage.

L'autre ayant montré un esprit très-récalcitrant à l'étude, on s'était contenté de lui donner des maîtres pour obéir à l'usage ; mais on n'avait jamais poussé les choses au point de le faire pleurer. Le grand -père avait cette égoïste douceur d'âme qui ne saurait lutter contre les rébellions et les larmes de l'enfance. Le jeune Raoul n'avait donc appris que l'art de se divertir. Il savait monter à cheval ; il excellait au tir, à la nage, à la valse, au billard. Quoiqu'il fût d'une complexion fort délicate en apparence, il était infa- • tigable dans tous les exercices du corps , et en tirait la plus grande vanité qu'il eût, après celle de son nom qu'il avait acquise dans la fréquentation des jeunes élégants du grand monde. Sur ce chef-là , le vieux comte était bien un ])(Mi effrayé des résultats de son plan d'éducation libre. Le jeune homme ne montrait aucun

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goût pour les idées libérales. Tout au contraire, il avait embrassé le genre ultra, qu'il voyait affecter à ses compagnons de plaisir. On lui faisait bon accueil dans le grand monde, et on l'y félicitait de bien penser. Il s'ennuyait mortellement dans la société de son aïeul,' qu'il accusait tout bas de voir mauvaise compagnie. Toute son ambition était d'entrer comme officier dans la garde royale. Mais là il avait rencontré de l'opposition de la part du grand-père, et leurs explications avaient été assez vives. Quand son intérêt personnel était compromis ouvertement, le comte ne manquait pas de volonté colérique. Il craignait qu'en vouant son fils au service des princes régnants, sa popularité ne le quittât. De son côté, le jeune homme trouvait fort mauvais que , pour plaire à la canaille, son grand-père se permît de manifester une opinion qui pouvait lui fermer toutaccèsaux faveurs de la cour. Il attendait donc avec impaliencequesa majoritéluipermît de scdessiner un rulc tout opposé; et h; comte se creusait la lèle

pour le retenir, sans voir comment cela deviendrait possible. Au fond, ils s'aimaient l'un l'autre; car le vieillard avait le cœur tendre et miséricordieux, et Raoul n'était pas sans bonnes qualités. 11 était victime de l'absence de doctrine qui rompait dans sa famille le lien moral et politique ; mais il eût été susceptible de recevoir une meilleure direction, et il y avait en lui certaines délicatesses secrètes de la conscience qui le retenaient encore.

Yseult avait pour le comte uue tendresse plus profonde et mieux sentie. Son âme ne pouvait loger que de grandes affections ; et, comme elle n'avait pas assez d'expérience pour apprécier la frivolité de son aïeul, elle croyait aveuglément en lui. Elle prenait au sérieux toutes ses paroles, toutes ses opinions, et se tenait, pour se diriger à travers des contradictions qu'elle ne comprenait pas bien, entre un libéralisme ardent et un respect instinctif pour les lois du monde. Quel([ucfois cependant elle présentait , à ce dernier égard, des objections que le comte écoutait avec corn-

plaisance, et qu'il était bien empêché de repousser. Alors il se tirait d'affaire en disant qu'Yseult avait toute la rigidité de conséquences que comporte un esprit neuf, et qu'il ne voulait pas émousser avant le temps ces facultés généreuses. 11 fallait bien se payer de cette réponse ; et la bonne Yseult, abandonnée à elle-même, se livrait à bien des rêves , sans savoir s'il lui serait jamais permis de les réaliser.

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