CHAPITRE VI
II est des circonstances fort simples qui se trouvent liées, dans le souvenir de chacun de nous, à des crises de la vie intellectuelle, à des transformations de l'être moral; et, queliiue assujettie ({ue soit notre existence à la réalité la plus froide , il n'est aucun de nous qui n'ait eu son heure d'extase et de révélation , où son âme s'est retrempée , où son avenir s'est dévoilé
158 LF. COMPAGNON
comme par miracle. Ce mc^nde intérieur que nous portons en nous est plein de mystères et d'oracles profonds. Nous y lisons plus ou moins vaguement; mais il est toujours une époque, une heure, un instant peut-être, où, soit dans la foi en Dieu , soit dans la méditation des choses sociales, soit dans l'amour, une clarté divine traverse comme l'éclair les ténèbres de l'entendement! Chez les natures élevées et contemplatives , cette crise est solennelle , et revient , à toutes les grandes phases de la destinée, poser une limite décisive entre les détresses de la veille et les conquêtes du lendemain. Le métaphysicien et le géomètre , perdus dans la recherche des abstractions, ont eu leurs révélations soudaines et merveilleuses, aussi bien que le fanatique l'cligieux , aussi bien que l'amant et le poi'te. Comment l'homme de charité et de dévouement, dont le cœur et le cerveau travaillent A découvrir la vérité , ne serait-il pas aidé dans su liiciic par cri vspiil du Scit^ncfir (jui, ImMi récllcnicnl , [danc siu' loidcs lésâmes, Iravcr-
DU TOUR DE FRANC i:. 159
sant de son feu divin la voûte des cachots et des cellules , le toit des ateliers et des mansardes , aussi bien que le dôme des palais et des temples ? Pierre Huguenin s'est souvenu toute sa vie avec une émotion profonde de cette heure de sommeil sur les copeaux de l'atelier. Il ne se passa pourtant rien que de très-ordinaire autour de lui. Le rabot et les ciseaux se promenèrent victorieusement comme de coutume sur le bois rebelle et plaintif. Les ouvriers mirent en sueur leurs bras nerveux , et la consolante chanson circula , réglant par le rhythme l'action du travail , évoquant la poésie au milieu de la fatigue et de la contention d'esprit. Mais , pendant que ces choses suivaient leur cours naturel , les cieux s'entr'ouvraient sur la tète de l'apôtre prolétaire, et son âme prenait son vol à travers les régions du monde idéal. Il fit un rêve étrange. Il lui sembla qu'il était couché, non sur des copeaux , mais sur des tleurs. Et ces fleurs croissaient, s'en- (l'ouvraient, devenaient de plus en plus suaves et magnifi(iues, et montaient en s'épanouissant vers
IGO LE COMPAGNON
le ciel. Bientôt ce furent des arbres gigantesques qui embaumaient les airs et , s'échelonnant en abîme de verdure , atteignaient les splendeurs de l'empirée. L'esprit du dormeur, porté par les fleurs, montait comme elles vers le ciel, et s'élevait, heureux et puissant, avec cette végétation sans repos et sans limite. Enfin, il parvint à une hauteur d'où il découvrit toute la face d'une terre nouvelle ; et cette terre était , comme le chemin qui l'y avait conduit , un océan de verdure, de fruits et de fleurs. Tout ce que Pierre, voyageur sur la terre des hommes, avait rencontré de plus poétique dans les montagnes sublimes et dans les riantes vallées , était rassemblé là , mais avec plus de variété , de richesse et de grandeur. Des eaux abondantes et pures comme le cristal s'épanchaient de toutes les cimes , couraient et s'entrecroisaient en riant sur toutes les pentes et dans toutes les profondeurs. Des constructions d'une architecture élégante , des moiiMincuts adiiiirables décorés des chefs-d'œuvre de tous les arts , s'élevaient de tous les points de
ce jardin universel; et des êtres qui semblaient plus beaux et plus purs que la race humaine, tous occupés et tous joyeux, l'animaient de leurs travaux et de leurs concerts. Pierre parcourut tout ce monde inconnu avec autant de rapidité qu'un oiseau peut le faire; et partout où son esprit se posait, il voyait la fécondité, le bonheur et la paix fleurir sous des formes nouvelles. Alors un être qui voltigeait près de lui depuis longtemps sans qu'il le reconnût, lui dit : Vous voici enfin dans le ciel que vous avez tant désiré de posséder, et vous êtes parmi les anges; car les temps sont accomplis. Une éternité succède à une éternité ; et quand vous reviendrez à la fin de celle-ci , vous verrez encore d'autres merveilles , un autre ciel , et d'autres anges. Alors Pierre, ouvrant les yeux, reconnut le lieu où il était et l'être qui lui parlait. C'était le parc de Villepreux, et c'était Yseult; mais ce parc touchait aux confins du ciel et de la terre , et Yseult était un ange rayonnant de sagesse et de beauté. Et en regardant bien les anges qui passaieirt , ir. »
il reconnut son père et le père d'Yseult, qui marchaient enlacés au bras l'un de l'autre; il reconnut Amaury et Romanet, qui s'entretenaient amicalement; il reconnut la Savinienne et la marquise, qui cueillaient dans la même corbeille des fleurs et des épis ; il reconnut enfin tous ceux qu'il aimait et tous ceux qu'il connaissait, mais transformés et idéalisés. Et il se demandait quel miracle s'était opéré en eux, pour qu'ils fussent ainsi tous revêtus de beauté, de force, et d'amour. Alors Yseult lui dit : Ne vois-tu pas que nous sommes tous frères, tous riches, et tous égaux? La terre est redevenue Ciel, parce que nous avons arraché toutes les épines des fossés et toutes les bornes des enclos ; nous sommes redevenus auges, parce que nous avons elTacé toutes les distinctions et abjuré tous les ressentiments. Aime , crois, travaille, et tu seras ange dans ce monde des anges.
— Qu'a-t-il (loue à doi-mir ainsi les yeux ouverts? Il a l'air de lèvasseï- dans la fièvre. Réveille-toi tout à l'ail, nioii ]*ierre , cela le
DU TOUR DE FRANCt:. ir,3
vaudra mieux que de trembler et de soupirer comme tu fais.
Ainsi parlait le père Huguenin , et il secouait son fils pour l'éveiller. Pierre obéit machinalement, et se souleva; mais les cieux n'étaient pas encore refermés pour lui. Il ne dormait plus ; mais il voyait encore passer autour de lui des formes idéales , et les accords des lyres sacrées résonnaient à ses oreilles. Il était debout et sa vision était à peine dissipée. Il était surtout frappé du parfum des fleurs qui le suivait jusque dans laréalité. — Est-ce que vous ne sentez pas l'odeur des roses et des lys ? dit-il à son père qui le regardait d'un air inquiet.
— Je le crois bien , dit le père Huguenin, tu as des fleurs plein ta chemise ; on dirait que tu as voulu faire de ta poitrine un reposoir de la fête- Dieu.
Pierre vit en effet les fleurs d'Yseult s'échapper de son sein et tomber à ses pieds.
— Ah! dit-il en les ramassant, voilà ce qui m'a procuré ce beau rôve ! Et , sans se plaindre
IC't- LE COMPAGNON
d'avoir été interrompu , il se remit à l'oiiyrage plein de force et d'ardeur.
Mais il fut bientôt mandé auprès du comte de Villepreux sous un prétexte relatif à son travail, et il s'y rendit sans soupçonner le vif désir qu'éprouvait le vieux patricien de s'entretenir à l'aise , et sans se compromettre, avec l'homme du peuple. Mais pour expliquer cette fantaisie du comte , il est bon de faire connaître au lecteur les antécédents de cet étrana:e vieillard.
Fils d'un des nobles attachés à la fortune et au complot de Philippe-Éîralité , il avait suivi indirectement toutes les phases de ce complot durant la révolution. 11 s'était caché pour ne pas partager le sort de son prre, lorsque celui-ci expia sur l'échafaud sa complicité avec le prince. Il lira ensuite peu à peu son épingle du jeu avec un rare bonheur, et se remit insensiblement siu' ses pieds avec le 9 thermidor. Sous l'empire il avait été préfet, mais non pas des meilleurs ; c'està-dire (pic, sans faii'(; d'objeclion aux décrels violents du gouvcrufînient, il avait été entraîné
par son caractère facile et débonnaire à plus de douceur et d'humanité que ses fonctions n'en comportaient. Destitué dans le midi, il avait dû à la. protection de M. de Talleyrand, qui aimait son esprit, et qui avait fait valoir la mort d'Eugène de Yillepreux (fils de notre vieux comte et père d'Yseult , tué au service durant la guerre d'Espagne), la compensation d'une préfecture plus importante. Sa fortune avait grossi dans ces emplois et dans d'heureuses spéculations dont il avait le goût et l'intelligence. Destitué au retour des Bourbons, mal vu par un parti qui lui reprochait sa conduite durant la révolution et son rôle sous l'empire, il se donna une attitude d'opposition libérale. Il avait manqué la pairie, il la méprisa ou parut la mépriser, et se fit nommer député.
Les nobles de sa famille et de son voisinage l'accusaient de petitesse d'esprit, de perfidie, et d'ambition, tandis que les libéraux lui attribuaient une grande force d'àme , une énergie toute républicaine, et des vues profondes en po-