‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 20 sur 40 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ce jour-là la nian|uise n'avait pas diiié au château. Ello avait «Hé rendre visite à une de ses parentes , établie dans une petite ville des environs. Elle était partie le matin dans une légère calèche découverte traînée par un seul cheval, et accompagnée d'un seul domestique (jui menait la vditure. Elle avait pris, k dessein, ou plutôt d'après le conseil d'Yseult, le plus mo-

deste équipage du château, afin de ne pas écraser l'amour-propre de sa parente qui n'était pas richç. Cette précaution n'avait pas empêché tous les petits bourgeois de la ville de se mettre aux portes et aux fenêtres pour la voir passer, tout en se disant les uns aux autres avec aigreur : Voyez donc cette marquise avec son caresse et son cocher ! C'est pourtant la fille au père Clicot le teinturier !

Joséphine fut retenue à dîner par sa cousine , et ne put reprendre le chemin de Villepreux que vers la chute du jour. Elle remarqua avec une certaine inquiétude, en montant en voiture, que Wolf , le cocher, avait la voix haute et le teint fort animé. Cette inquiétude augmenta lorsqu'elle le vit descendre rapidement la rue mal pavée de la ville , frisant les bornes avec cette audace et ce rare bonheur qui accompagnent souvent les gens ivres. Le fait est ({ue Wolf avait rencontre des amis : expression consacrée chez les ivrognes pour expliquer et justifier leurs fréquentes mésaventures. Ces

braves gens-là ont tant d'amis qu'ils n'en savent pas le compte, et qu'on ne saurait aller nulle part avec eux qu'ils n'en rencontrent quelques-uns.

Au bout de deux cents pas, Wolf, et par suite la calèche et la marquise , avaient déjà échappé par miracle à tant de désastres, qu'il était à craindre que la Providence ne vînt à se lasser. En vain Joséphine lui commandait et le conjurait d'aller plus doucement; il n'en tenait compte , et semblait donner des ailes au tranquille cheval qu'il conduisait. Heureusement peut-être le ciel lui inspira l'idée de remettre une mèche à son fouet , et de s'arrêter, à cet effet, devant la porte d'une petite maison située à la sortie du faubourg et décorée de cette inscription : Im pcre Lahruiue , mavcchalfervaiit ^ l()s;e a pied et à cheval, Dcnd son ^Joiii, avoine, etc.

La nuit tombait toujours, et la peur de Joséphine allait en augmentant. Dès (pi'elle vit l'Automédon à bas de son siège, occupé à discourir avec les gens de la maison (|iii lui apportaienten même

temps une mèche de fouet et un petit verre d'eau - de -Yie, elle résolut de descendre de la voiture et de retourner à la ville demander à sa cousine un homme pour la conduire, ou l'hospitalité jusqu'au lendemain. Il n'y avait pas à espérer que Wolf, qui avait, comme de juste, la prétention d'être absolument à jeun , consentît à écouter ses plaintes. Elle appela donc quelqu'un pour lui ouvrir la portière. Monsieur, cria-t-elle à tout hasard à un homme qu'elle vit arrêté au milieu du chemin , ayez l'obligeance de m'aider à sortir de ma voiture. Avant qu'elle eût achevé sa phrase, la portière était ouverte, et un cavalier respectueux et empressé lui offrait la main. C'était le Corinthien.

— ^ Vous ici ? s'écria la marquise avec plus de joie que de prudence.

— Je vous attendais au passage, répondit Amaury en baissant la voix.

La marquise, troublée, s'arrêta, un pied hors de la voilin'o, une main dans celle d'Amaurv.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, repritelle d'une voix tremblante. Comment et pourquoi m'attendiez-vous?

— J'étais venu ici dans la journée pour faire quelques empiètes qui concernent mon état. Je me suis trouvé à dîner dans ce cabaret eu même temps que M. Wolf, votre cocher. Je l'ai vu si bien boire que je me suis inquiété de la manière dont il conduirait votre voiture, et j'attendais ici pour voir s'il irait droit, et si vous ne seriez pas en danger de verser.

— Il est dans un état d'ivresse intolérable, répondit la marquise, et si vous aviez la bonté de me reconduire à la ville

— ¥A pourquoi pas au château? répondit le Corinthien. Je n'ai jamais conduit une calèche; mais j'ai su c(Miduire une carriole dans l'occasion, et il lie me semble pas ([ue cela soit bien (lifféreut.

— Vous n'auriez pas de répugnance à monter sur le siège?

— .l'eu aiuMis «m beaui'()n[) dans une autre

occasion , répondit le Corinthien en souriant ; mais je ne m'en sens aucune dans ce moment-ci. Joséphine comprit , et se sentit partagée entre l'épouvante de ce qui se passait] en elle et l'irrésistible désir d'accepter l'oiîre d'Amaury ; et ce n'était pas la peur seule qui Fy poussait.

— Mais comment faire? dit-elle. Il n'y a qu'une place possible sur le siège, et jamais Wolf ne voudra monter derrière la voiture. Il est plein d'amour-propre, et ne se croit pas gris le moins du monde ; il va faire une esclandre. Cet homme me fait une peur affreuse. J'aimerais mieux m'en retourner à pied au château que de me laisser conduire par lui.

— J'aimerais mieux traîner la voiture que de vous laisser faire cinq lieues à pied, répondit le Corinthien.

— Eh bien ! nous le laisserons ici, dit Joséphine, dont les joues étaient brûlantes. Sauvonsnous !

— Sauvons-nous ! dit le Corinthien. Le voilà

qui entre dans le cabaret; nous serons loin avant qu'il ait songé à en sortir.

Il referma précipitamment la portière, s'élança sur le siège, s'empara du fouet et des rênes, et partit comme un trait, sans donner à la marquise le temps de la réflexion.

Où avait -il pris tant d'audace? Eh! que sais-je ! Lecteur, il vous est plus aisé de le comprendre qu'à moi de vous l'expliquer. Il y a des natures timides comme Pierre Huguenin, réservées comme Yseult. Il y a aussi des natures spontanées comme la marquise, impétueuses comme le Corinthien. Ensuite, il y a la jeunesse, la beauté qui cherche et attire la beauté, le désir (jui nivelle les rangs et se rit de l'usage; il y a aussi l'occasion qui enhardit, et la nuit qui protège.

Le Corinthi<în descendit la côte certainement avec plus de témérité que Wolf ne l'eût descendue; et pourtant Joséphine n'avait pas peur; et pourtant ce pauvre Wolf n'était pas le plus ivre des trois.

Quand on fut au bas de la côte, il fallut la remonter, et là il était impossible au cbeval d'aller au trot. D'ailleurs n'avait-on pas assez d'avance pour laisser respirer cette pauvre bête? Mais la marquise n'était pas encore tran- (Juille. Cet homme ivre pouvait courir après la voiture, réclamer son fouet et son siège dont il était aussi jaloux qu'un roi peut l'être de son trône et de son sceptre, enfin le disputer de vive force à l'usurpateur. La marquise frémissait à l'idée d'une pareille scène , et , dans son inquiétude, il était assez naturel qu'elle s'agitât dans la voiture, qu'elle changeât de place, qu'elle s'assît même sur la banquette de devant pour regarder si quelqu'un n'accourait pas par derrière. 11 était naturel aussi que le Corinthien se retournât de temps en temps, et appuyât son coude sur le dossier de devant de la calèche, pour rassurer la marquise et pour répondre à ses fréquentes interrogations. Enfin cette rencontre inattendue , cette brusque détermination , et celte fuite précipitée, étaient bien assez étranges

pour qu'on se récriât un peu, et pour qu'on échangeât quelques éclaircissements.

Joséphine, qui n'avait jamais pu se défaire de cette naïveté bourgeoise qu'on appelle inconvenance dans le grand monde, laissa échapper une réflexion qui faisait faire, d'un saut, bieil du chemin à la conversation.

— Mais, mon Dieu ! s'écria-t-elle, que va-t-on dire de moi dans la ville, quand ce domestique aura crié dans tout le cabaret et dans tout le faubourg que je me suis enfuie sans lui? Et que va-t-on penser au château quand on va me voir arriver seule avec vous?

Pierre Huguenin, en pareille circonstance, eût répondu, avec un peu d'amertume, qu'on ne songerait pas seulement à s'en étonner. Moins fier et en même temps moins modeste , Amaury ne pensa cpi'â éloigner les inquiétudes de la marcjuise.

— Je vous conduirai jusqu'à la porte du château, répondit-il, et là je me sauverai sans (pi'on me voie. Vous monterez sur le siège,

VOUS prendrez les rênes, et vous direz aux domestiques qui viendront ouvrir que Wolf s'est oublié au cabaret, que vous aviez de bonnes raisons pour ne pas vous fier à lui, et que vous avez conduit la voiture vous-même.

— Personne ne le croira. On me sait si peureuse !

— La peur peut donner du courage. Entre deux dangers on choisit le moindre. Voyez, madame, je vous dis des proverbes comme Sancho, pour vous faire rire ; mais vous ne riez pas, vous avez toujours peur.

— Vous ne comprenez pas cela, vous, monsieur Amaury ! Les femmes sont si malheureuses, si esclaves, si aisément sacrifiées dans le monde où je vis !

-Malheureuse, esclave, vous? Je croyais que vous étiez toutes des reines.

— Et qui vous le faisait croire ?

— Vous êtes toutes si belles , si bien parées ! vous avez l'air toujours si animé , si heureux !

— Vraiment, vous me trouvez cet air-h\?

— Je VOUS ai toujours vu le sourire sur les lèvres, et votre teint est toujours si pur, vos manières si gracieuses... Je vous dis cela , madame la marquise, sans savoir si je m'exprime convenablement, et m'attendant toujours à vous faire rire, comme Sancho parlant à la duchesse.

— Ne me parlez pas ainsi, Amaury; c'est vous qui avez l'air de vous moquer de moi. Vous n'êtes pas Sancho , et je ne suis ni une duchesse, ni une vraie marquise; je suis la fille d'un ouvrier, et je n'ai pas la prétention d'être autre chose.

— Et cependant... Mais vous me défendez d'être Sancho , je ne dois pas dire tout ce qui me passe par la tête.

— Oh ! je sais bien ce que vous vouliez dire; j'ai épousé un noble , n'est-ce pas ? On me l'a assez reproché , et dans ma classe et dans la sienne. Et je l'ai assez cruellement expié pour que Dieu me le pardonne!

Amaury, qui s'était fait violence pour causer gaiement, se sentit trop ému pour continuer sur

ce ton, mais pas assez hardi pour parler sérieusement. Ils tombèrent tous deux dans un profond silence, et ils ne se comprirent que mieux. Qu'avaient-ils à s'apprendre l'un à l'autre ? Ils ne s'étaient encore rien dit, et ils savaient pourtant bien qu'ils s'aimaient. Amaury sentait qu'il n'y avait plus entre eux qu'un mot à échanger; mais, là, le courage manquait de part et d'autre.

— Mon Dieu ! monsieur Amaury, dit la marquise qui s'était remise au fond de la voiture . il me semble que nous avons passé le chemin de traverse. Nous devions prendre à gauche. Connaissez-vous le chemin ? Et elle se remit sur le devant de la voiture.

— Je l'ai fait ce matin pour la première fois , répondit le Corinthien ; mais il me semble que le cheval nous conduira de lui-même , à moins qu'il ne soit dans le même cas que moi.

— Précisément, c'est un cheval qui arrive de Paris; il ne saurait nous tirer d'affaire.

— Je crois qu'il faut aller encore tout droit.

— Non, non, il faut quitter la grande route

et entrer dans la lande. Nous avons perdu le chemin ; mais nous le retrouverons par là.

Rien n'était plus difficile que de se diriger dans cette lande sur des voies de charrette tracées dans tous les sens , toutes semblables et n'offrant pour indication au voyageur que quelques accidents dont les gens du pays avaient seuls l'habitude. Quoique Joséphine eût parcouru souvent ces vagues sentiers , elle ne pouvait être assez sûre de son fait pour ne pas prendre certain buisson ou certain poteau pour celui qu'elle croyait reconnaître. En outre , la nuit était tout à fait close ; des nuages légers voilaient la faible clarté des étoiles, et insensiblement la brume blanche qui dormait sur les flaques d'eau se répandit sur tous les objets , et no permit bientôt plus d'en discerner aucun.

Cette marche incertaine' dans le brouillard n'était pas sans dangers. La Sologne , cette vaste lande qui s'étend au travers des i)lus fertiles et des plus riantes contrées de la France centrale , est un désert capricieusement tra-

versé de zones desséchées où tleiirisseut de magnifiques bruyères, et de zones humides où languissent; parmi les joncs, des eaux sans mouvement et sans couleur. Une végétation grisâtre couvre ses lacs vaseux , plus dangereux que des torrents et des précipices. Nos voyageurs avaient erré longtemps dans ce labyrinthe sans trouver une issue. Le cheval, trompé par des apparences de chemin tracé, s'engageait dans des impasses, au bout desquelles, arrêté par les fondrières, il lui fallait revenir sur ses pas. De temps en temps, une roue s'enfonçait dans un sable délayé qu'il était impossible de prévoir et d'éviter; la voiture penchait alors d'une manière menaçante, et la marquise effrayée pressait de toute sa force le bras du Corinthien en jetant des cris , bientôt suivis de rires qui servaient à cacher la honte. Amaury eut cherché ces accidents, s'il eût pu les apercevoir; mais ils devinrent si fréquents et le danger si réel , qu'il fallut renoncer à aller plus loin. La marquise l'exigeait, car elle conmicnçait à s'é-

pouvante!' tout de bon, et son conducteur n'osait plus répondre de ne pas verser dans quelrpie marécage. Le cheval, harassé de marcher depuis deux heures, tantôt dans les genêts épineux, tantôt dans la glaise jusqu'aux genoux, s'arrêta de lui-même et se mit à brouter.

La marquise disait en riant qu'elle avait faim, ne sachant, je crois, trop que dire.

— J'ai dans mon sac un pain de seigle, dit Amaury ; que ne puis-je le métamorphoser en pur froment pour vous l'offrir !

— Du pain de seigle ! s'écria Joséphine , oh ! quel bonheur! c'est tout ce que j'aime, et j'en suis privée depuis si longtemps! Donnez-m'en, cela me rappellera le beau temps de ma vie où je n'étais pas marquise.

Amaury ouvrit son sac, et en tira le paiu de seigle. .Toséphine le cassa, ot lui (Mi doiniaut la moitié : J'espère que vous allez manger avec moi, lui dit-elle.

— Je lie nr.illciidais pas à souper jamais avec vous, madame la Mi;u'((uise, ré|)ondit Amaury

en recevaut avec joie ce pain qu'elle venait de toucher.

— Ne m'appelez donc plus marquise, dit-elle avec une charmante mélancolie. Nous voici dans le désert : ne saurais-je oublier mon esclavage , seulement pendant une heure? Ah! si vous saviez tout ce que cette bruyère me rappelle! mon enfance , mes premiers jeux , ma chère hberté perdue, sacrifiée à seize ans, et pour toujours ! J'étais une vraie paysanne dans ce temps-là : je courais pieds nus après les papillons, après les oiseaux. J'étais plus simple que les petites gardeuses de troupeaux dont je faisais ma société ; car elles savaient filer et tricoter , et moi je ne savais rien ; et quand je me mêlais de surveiller les brebis , je m'oubliais si bien que toujours j'en perdais quelqu'une. Croiriez- vous qu'à douze ans je ne savais pas lire?

— Je crois bien que je ne le savais pas à quinze , répondit Amaury.

— Mais combien de choses vous avez apprises

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