‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 22 sur 40 · LB COMPAGNON · texte numérisé non relu

LB COMPAGNON

— Que faites-vous donc ? — J'ôte ma veste pour envelopper vos pieds. Je n'ai pas autre chose. — Mais vous allez vous enrhumer. Je ne souffrirai jamais cela. Avec ce brouillard ! Non, non, je ne veux pas !

— Ne me refusez pas cette grâce-là , c'est la seule probablement que je vous demanderai dans toute ma vie , madame la marquise.

— Ah! si vous m'appelez encore ainsi, je n'écoute rien.

— Et comment puis-je vous appeler?

Joséphine ne répondit pas. Le Corinthien avait

ôté sa veste, et, pour lui envelopper les pieds , il était descendu du siège , et il était venu à la portière. — Si vous vous mettiez au fond, lui ditil, vous seriez au moins abritée par la capote de la calèche; vous n'auriez pas ce brouillard sur la tôte.

— Et vous, dit JoséphiiK», vous allez rester comme cela, les épaules ex[)osées au froid, et les pieds dans l'herbe mouillée?

— Je viu's remonter sur le siège.

— Je ne pourrai plus causer avec vous, vous serez trop loin.

— Eh bien, je m'asseoirai sur ce marchepied.

— Non, asseyez-vous dans la voiture.

— Et si le cheval nous emmène dans les viviers ?

— Accrochez les rênes sur le siège, vous les aurez bientôt dans la main en cas de besoin.

— Au fait, il est occupé J dit Amaury en voyant que l'excellente bête broutait sans songer à mal.

— 11 broute la fougère comme je mange le pain de seigle, dit Joséphine en riant ; certainement, à lui aussi, cette lande rappelle la jeunesse et la liberté.

Amaury s'assit dans la calèche, vis-à-vis la manpiise. C'était le dernier acte de respect qui lui restait à faire. Mais la nuit était si fraîche, et il s'était dépouillé pour lui couvrir les pieds ! Elle le Ht asseoir aupi'ès d'elle, pour qu'il eut au moins un peu d'abri contre le brouillard.

Quelque chose lui disait bien, au fond du cœur, que c'était frapper le dernier coup sur un homme déjà vaincu. Il s'était défendu courageusement pendant deux heures, et certes elle n'avait pas l'idée de le provoquer. Elle comptait que la timidité d'un homme de vingt ans la préserverait jusqu'au bout, et qu'un amour pur et fraternel suffirait à leur mutuelle joie. Mais il y avait de l'efTroi dans son âme à cause du monde où elle vivait , et dans l'âme du Corinthien il y avait du remords à cause de la Savinienne. Or l'amour pur a besoin du calme parfait de la conscience, et ni l'un ni l'autre n'était calme. Un frémissement étrange s'était emparé d'elle comme de lui. Ils essayèrent encore de l'attribuer au froid. Ils tâchaient de l'ire et de causer; ils ne trouvaient plus rien à se (lire, et le Corinthien était d'une tristesse (jui tournait à ramcrtume. Ce silence devenait ])lus génaid et [dus effiayaut â mesure qu'il se pi'(»l(»Mt;(!ait, et Joséphine sentait l)i('ii (ju'il fallait fuir ou succoniljer.

— Croyez-vous, lui dit-elle avec effroi, que nous ne pourrions pas reprendre notre route ?

— Et où est-elle, notre route? dit le Corinthien avec une rage secrète.

La marquise vit qu'il souffrait; elle fut vaincue.

— Au fait, dit-elle, nous ne ferions que nous égarer encore davantage. II vaut mieux patienter ici jusqu'au jour. Les nuits sont si courtes dans cette saison !

Elle fit sonner sa montre. Il était minuit. Et elle ajouta, pour lui arracher une réponse :

— Il fera jour dans deux heures, n'est-ce pas?

— Le jour viendra bientôt, soyez tranquille, répondit Amaury d'une voix désespérée.

Ce son de voix fit tressaillir Joséphine. Un nouveau silence succéda à ce muet emportement d' Amaury. Le cheval hennissait en signe d'ennui et de détresse. Les grenouilles croassaient dans le marécage.

Tout à coup Amaury vit ([ue Joséphine pieu-

rait. Il se jeta à ses pieds; et deux autres heures s'écoulèrent dans une ivresse si complète, qu'ils oublièrent tout, et le monde, et les anciennes amours, et l'avenir, et la peur, et le jour qui se levait, et le cheval qui s'était remis en route.

Un cri de terreur échappa à la marquise, lorsqu'elle vit, à la clarté de l'aube, la tête d'un homme s'avancer à la portière. Cette frayeur était bien naturelle, mais elle arracha le Corinthien comme d'un rêve. Et lorsqu'il y pensa depuis, il s'imagina que la marquise aurait eu moitié moins d'effroi et de honte si elle eût été surprise dans les bras d'un gentilhomme.

Quant à lui, il eut aussi im sentiment de confusion devant le témoin de son bonheur. C'était Pieire Huguenin.

— Rassurez-vous, madame la marquise, dit celui-ci en voyant la pâleur effrayante et l'air égaré de Joséphine, .le suis seul, et vous n'avez rien i\ craindn;. Mais il faut vite retournci' au château. On vous a attendue fort avant dans la

nuit. Votre cousine a été si inquiète de vous, qu'elle a envoyé à la ville. On vous cherche peut-être aussi d'un autre côté.

— Écoute, Pierre, dit le Corinthien. Voici ce que tu diras. J'ai passé la nuit à la ville , tu ne m'as pas vu ; tu as trouvé madame la marquise seule, égarée, emportée par son cheval, vers minuit...

— Ce serait impossible, on vient de me voir au château, il n'y a pas une demi-heure.

— Mais où sommes-nous donc?

— A un quart de lieue tout au plus du château. Que dirai-je?

— Que Wolf s'est enivré hier soir , c'est la vérité ; qu'il a failli verser dix fois en dix mi- «utes; qu'il est descendu dans un cabaret à la sortie de la ville....

— C'est bien, dit Pierre ; alors le cheval s'est emporté, et a couru la lande toute la nuit. Maintenant sauve-toi, Amaury; cache-toi dans les genêts, et ne rentre que vers midi. Tu as couché à la ville.

Le Corinthien se hâta de descendre et de s'enfoncer dans les buissons. La marquise n'eut pas la force de dire une parole. A demi évanouie au fond de la voiture, elle était dans un état nerveux qui rendit très-vraisemblable l'histoire que Pierre se chargea de raconter.

Il prit le cheval par la bride, et l'aida à sortir des marécages, marchant devant lui, et s' assurant avec le pied de la solidité du terrain qu'il lui faisait traverser. Lorsqu'ils arrivèrent au château, la première personne qu'ils virent accourir fut Yseult, qui ne s'était pas couchée, et qui , de sa fenêtre , explorait tous les chemins depuis le jour.

Pierre lui raconta qu'il avait trouvé la marquise seule dans la voiture, entraînée par It cheval, qui, après avoir couru toute la nuit, revenait au hasard ; que dans le j)remier moment elle avait eu la force de lui dire comment cet accident était arrivé; et il fit â cet éi>anl le conte arrangé iivec le (^irinthicn. Puis il aida mailemoiselle ik- Viilepreux à transporter sa

cousine dans son appartement, tandis que les domestiques examinaient le harnois du cheval , que Pierre avait eu soin de déranger et de rompre en plusieurs endroits , pour faire croire à une révolte sérieuse de sa part. Ce pauvre animal fut le seul calomnié de l'aventure. Personne ne soupçonna la vérité. Wolf, qui n'avait rien vu, et qui ne se rappelait pas seulement comment les choses s'étaient passées, ne put se disculper. On l'eût chassé, si la marquise, après avoir eu une attaque de nerfs, n'eût demandé vivement sa grâce. Pierre fut remercié dans les plus beaux termes par le comte de Yillepreux. Mais rien ne valait pour lui un mot d'Yseult; et comme il l'attendait toujours, il allait retourner tristement à l'atelier, lorsqu'elle s'approcha de lui, lui tendit la main, et la lui serra, devant tout le monde, avec une franchise d'amitié dont ses traits" confirmaient la rayonnante effusion. C'était un autre bonheur que celui du Corinthien; mais il n'était peut-être pas moindre.

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