CHAPITRE X
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Achilk', 110 Scachant comment compléter sa vente, avait bien jeté les yeux sur le Corinthien; mais celui-ci n'éprouvait pour lui (|ue de l'aversion, et Pi(,M-r(^ conseilla au propagandiste de songer à tout autre adepte.
Le Corinthien, ne (•()ni|)i'ciianl pas({u'im lirn polili({ue pilt rapjirocher le conilc de Vilh'pnMix d'Acliille iMÏ'nvl . cl n'iniagin.u:! pas ipic ce
dernier fit de la Charbomierie au château, s'était mis en tête qu'il y était retenu par les beaux yeux de la marquise. Il est certain qu"au travers de ses préoccupations révolutionnaires, Achille n'était pas absorbé au point qu'un rayon de cette beauté ne fût venu frapper et agiter un peu sa cervelle. Il faisait pour elle des toilettes presque aussi ridicules que celles d'Isidore, dans un autre genre. Il tirait parti de son épaisse chevelure, et de ses favoris noirs à la Bergamh pour se faire une tête à caractère; et comme il était assez bien fait de sa personne, et pouvait passer en province pour un beau garçon, comme il avait de la facilité à s'exprimer et une sorte d'éloquence de table d'hôte qui pouvait bien faire de l'effet sur une personne aussi peu éclairée que Joséphine, nous ne saurions affirmer que sa peine eût été absolument perdue, s'il fût arrivé au château huit jours plus tôt. Mais Joséphine était dans une disposition d'esprit àn'oserleverlesyeuxsur persoime. Consternée de sa chute, effrayée de tout,
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elle se tenait presque toujours dans sa chambre depuis l'aventure des brouillards ; et Amaury, en proie à mille inquiétudes , passant de la reconnaissance au dépit et de l'espoir à la jalousie , ignorait s'il lui serait jamais permis de la revoir. Il ne l'apercevait plus que de loin , à travers les arbres. Après le dîner , la famille prenait le café sur une terrasse couverte d'orangers , qu'Amaury pouvait voir de l'atelier. A cette heure, il avait toujours quelque travail à faire aux fenêtres, et, monté sur une échelle , il plongeait sur la terrasse, suivait tous les mouvements de la languissante marquise, et remarquait fort bien les attentions empressées dont elle était l'objet de la part d'Achille Lefort. Il aurait eu bien besoin d'ouvrir son cœur à son ami Pierre, et de lui demander consiîil ; d'autant plus qu'il n'avait rien à lui révélei', })uis([uc le hasard l'avait initié au secret de son amour: mais Pierre semblait éviter ses coiilidcMices. Va\ pioir hii-mùme à un rêve dont il crai^Miail délre l'itivé de s'é-
veiller, il s'eiifouçait dans la solitude atfssitôt que sa journée de travail était finie. Il errait dans le parc, aux mêmes endroits, où il avait rencontré Yseult, n'osant espére^y rencontrer encore, et l'y rencontrant p<?sque toujours, soit avec Achille Lefort, et venant à lui sans détour, soit seule, ayant l'àir de ne pas le chercher, et pourtant ne l'évitant pas. Leurs conversations roulaient toujours sur les idées générales. Aucune familiarité extérieure ne s'était établie entre eux; mais l'intimité du cœur grandissait et prenait de la force. îl y avait une estime et une admiration mutuelle qui trouvaient chaque jour de nouveaux aliments et de nouvelles causes.
Dans cet endroit du parc la végétation était fort épaisse , et il n'y avait guère de dan!i;er d'être troublé par les malignes interprétations des curieux. C'était un quartier fermé (Vune petite barrière, et consacré à la culture des belles fleurs qu'Yseult chérissait. Ilotes , parents et domeslicpics, avaient l'habitude de respecter
ce parc réservé, et de n'y entrer jamais, que la barrière fût ouverte ou fermée. Il y avait une volière et un jet d'eau au milieu d'un boulingrin parsemé de plates-bandes en corbeilles. Autour de cette pièce de gazon une double rangée d'arbres et d'arbustes formait une allée circulaire. Un treillage en bois fermait le tout. Pierre rencontrait ordinairement mademoiselle de A^illepreux à peu de distance de cet enclos. Loksqu'elle était avec Achille, elle les y introduisait tous deux. Lorsqu'elle était seule, elle faisait quelques tours de promenade devant la porte d'entrée avec Pierre; et quand elle jugeait que l'entrevue avait été assez longue, elle entrait dans son parterre, après lui avoir souhaité le bonsoir avec une grâce simple et chaste que Pierre comprenait et respectait jusipi'A l'atloration. 11 s'èloiguait alors rapidement, et allait attendre sa sortit? an Ixuit de l'allée, caché dans un massif. Il était heureux de lii voir passer; et (juand la miit élait trop soiulii'c i»()iu' ((u'il distinguât sa l'oriiK? Irjcèrc. il clait heureux eu-
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core d'entendre le frôlement de sa robe dans les herbes. Ponr rien au monde Pierre n'eût voulu, dans ce moment, s'approcher d'elle. 11 sentait le prix de la confiance qu'elle lui accordait en l'abordant toujours avec bienveillance, et il comprenait ce qui est convenable et ce qui ne l'est pas, beaucoup mieux que certaines gens à qui l'usage du monde ne donne jamais ni tact ni mesure. Ainsi, il faisait, au sujet de ces promenades et de ces rencontres, des observations aussi délicates qu'eût pu les faire l'homme de mœurs les plus exquises. Il remarqua, entre autres choses, que de même que mademoiselle de Villepreux n'entrait jamais seule avec lui dans le parc réservé, elle n'y entrait jamais seule non plus avec Achille. Les jours où il arrivait le dernier à ces tacites rendez-vous (ce cpii était bien rare), il h trouvait avec le jeune carbonaro, descendant et remontant l'allée extérieure ; et lorstpi'ils avaient fait (pielques tours à eux trois, elle disait gaiement: Allons voir les oiseaux! On
entrait dans le parterre; et si Pierre montrait quelque hésitation, elle insistait pour qu'il y entrât.
Un soir, Pierre , qui conservait malgré lui un peu de soupçon jaloux , se blottit dans sa retraite accoutumée; c'était un gros érable touffu, qui sortait d'un massif et se penchait sur l'allée. En montant dans cet arbre on était parfaitement caché, et on pouvait tout voir et tout entendre. Il vit arriver Yseult avec Achille ; il les vit passer et repasser au-dessous de lui ; il les entendit parler , comme les autres jours , conspiration, révolution, et constitution. Il y eut un moment où Achille s'arrêta sous l'érable, en disant:
— Il paraît que nous ne verrons pas notre ami Pieri'c, ce soir.
— C'est singulier, répondit Yseult, car nous le voyons ])res(pie tous les soirs. Il est avide de vos enseignements.
— Ou plutiM des vôtres, mademoiselle.
— Moi! que iiuis-je enseigner' Il me send)k'
bien plutôt que j'apprends beaucoup eu parlant avec cet homme du peuple, qui me paraît vraiment sage et porté aux grandes choses. Ne ^ous semble- 1- il pas ainsi, monsieur Lefort?
Achille avait deviné le secret d'Yseult. Il favorisait cette inclination mystérieuse en feignant de ne s'apercevoir de rien. Il n'était point porté à ce rôle seulement en vue de son Carbonarisme, mais aussi par affection véritable pour Pierre ; et puis par l'attrait qu'une aventure de ce genre a toujours pour les jeunes esprits ; et puis peut-être enfin par le plaisir de se venger ainsi, d'une certaine façon, des secrets mépris du vieux comte. Il était là comme une sorte d'entremetteur sentimental dans le roman le plus chaste et le plus sérieux, en même temps que le moins sensé et le moins réalisable. A voir ce roman du large point de vue de la justice naturelle et de la raison philosophique, il n'y avait rien de plus moral et de plus élcvé^; à le voir de la lucarne étroite de
l'usage et des convenances sociales, c'était quelque chose d'absurde et de révoltant. Achille voyait les deux faces, admirant l'une, et se divertissant de l'autre, avec cette rancune profonde que la race bourgeoise nourrit contre la race patricienne.
Il ne manquait donc aucune occasion de mettre en rapport la châtelaine et l'artisan. C'était lui qui, à l'heure de la sieste quotidienne du grand-père, entraînait la jeune fille, d'arguments en arguments politiques, jusqu'à l'allée du parc réservé. Ce fut donc grâce à lui que Pierre entendit avec quelle sympathie Yseult s'exprimait sur son compte. Il s'étonna de l'ardeur que Lefort mit à renchérir sur ses éloges, et il remarqua (ju'il ne fut |)(»iiit question d'aller voir les oiseaux. Quand la luiiL fut tout à l'ail venue, et qu'on eut perdu l'espérance de le voir, on retourna au château; et Pierre, délivré de sa jalousie, ivre de joie, alla soiqier chez son péi'e avec le Berrichon à (jui il li'ouva de l'esprit, et le itci'e
Lacrête qui lui sembla avoir du génie, tant il était porté à la bienveillance ce soir -là. — A la bonne heure, lui dit le père Huguenin, te voilà joyeux et bon enfant! Sais-tu, Pierre, que tu as souvent de trop grands airs avec ta famille ? Tu fréquentes trop les nobles , mon enfant ; ça gâte le cœur et l'esprit.
Il n'y avait alors d'étranger au château que Lefort. M. Lerebours était occupé au pressoir à voir fermenter la vendange nouvelle. Raoul passait sa vie dans les châteaux voisins où il s'amusait davantage , et où il n'était pas obligé de se tenir à quatre pour s'empêcher de souffleter ce philosophe crotté, ce philanthrope de carrefour, ce législateur d'estaminet, en un mot ce cuistre de M. Lefort.
Il y a dans la vie de château des heures d'impunité qui passent toute vraisemblance. Les deux jeunes dames traversaient une de ces phases où tout semble favoriser l'oubli du monde et l'essor de l'imagination. Un soir, Joséphine pleurait, le coude appuyé sur le bord de sa fe-
iiêtre. Elle désirait revoir le Corinthien, mais elle ne l'osait pas; elle n'était pas sûre que tout le monde n'eût pas deviné son secret, et se demandait lequel il fallait choisir, ou du mépris de tout le monde, ou de celui de l'homme qu'elle abandonnait après s'être abandonnée à lui. Tout à coup elle entendit un bruit sourd derrière une petite porte pratiquée dans la boiserie de son alcôve , et qui avait peut-être protégé les amours de quelque châtelaine du temps de la ligue avec quelque heureux page, en l'absence de l'époux guerroyant. Cette porte ouvrait im passage qui, dans l'épaisseur des murs, faisait lilusieurs détours dans le château et finissait à un impasse. On avait muré cette issue mystérieuse, désormais regardée comme inutile. Mais une trappe située dans les boiseries de la chapelle avait conduit l'ardent Corinthien , de découverte en découverte, et de décombres en décombres, jus- (ju'à col iiiqiasse. A force de calculer et des'orientci-, il avait deviné ([u'iuic cci'laine porte secrète, situr<,' dans l'apparlcincnl de la niaripiise, etdont
mademoiselle Julie, sa femme de chambre, parlait quelquefois à l'office comme d'un repaire à revenants , devait aboutir précisément à l'endroit où il s'était arrêté. Il avait pris une lampe, une pince et un marteau , et s'était plongé dans le labyrinthe. Depuis trois jours il travaillait à percer le mur. Le bruit de son marteau était amorti par l'épaisseur de la maçonnerie. C'était une entreprise pénible et palpitante , comme celle d'un prisonnier qui travaille à son évasion. Quand le mur fut percé , le bruit se fit entendre , et la marquise , qui n'était guère moins superstitieuse que sa femme de chambre, fut prise d'une telle frayeur qu'elle s'enfuit jusqu'au bas de l'escalier pour appeler du secours; mais je ne sais quel instinct de ])rudence l'empôcha ih céder à cette peur et de la raconter au salon, où l'on se réunissait de dix heures à minuit, après la sieste du comte.
Pendant ce temps, Amaury avait ouvert la l)rèche et s'était glissé jusqu'à la porte secrète.