II. IR
27i LE COMPAGNON
Il l'avait trouvée fermée en dedans ; mais l'ayant secouée et s'étant assuré que ce bruit n'attirait personne, il l'avait ouverte avec un crochet. Maintenant, certain de sa victoire , il avait refermé la porte à double tour et emporté la clef.
De retour à l'atelier, il s'empressa de réparer le panneau dont il avait seul découvert l'usage mystérieux. Il le replaça lui-même, afin que personne n'y mît la main et ne fût associé à son secret; mais il l'arrangea de manière à pouvoir l'enlever sans peine et sans bruit chaque fois qu'il le voudrait; et cette entreprise terminée, triomphant dans sa pensée des terreurs de la marquise, et défiant Achille Lefort de le supplanter ou tout au moins de le tromper, il alla rejoindre Piene au moment où celui-ci recevait de son père, pour la centième fois , le conseil de se méfier des bontés de la noblesse.
Dès lors, le Corinthien goûta un bonheur ttTribk' , et (pii décida du reste de sa vie. Protégé |);u' rimpunité (jnc lui assurait la con- (juète (\u passage secret . il connut l'amour
dans toute sa puissance sauvage et dans tous ses raffinements voluptueux. C'était la première fois que Joséphine était aimée, et ce fut la seule fois qu'elle aima. Certes , leur passion n'eut point l'idéal et la chasteté vraiment angélique de celle qu'éprouvaient Yseult et Pierre Huguenin. Tandis que ceux-ci dominaient l'attrait et jusqu'à l'idée de la volupté par l'enthousiasme de l'esprit et l'austérité de la foi, le Corinthien et la marquise, subjugués par l'énergie du désir et par la fougue des sens , s'enivraient de leur mutuelle jeunesse et de leur égale beauté. Mais du moins c'était un amour sincère, et pur d'une certaine façon ; car ils croyaient l'un à l'autre, et ils croyaient en eux - mômes. Ils se juraient une fidélité dont le sentiment était en eux, et il y avait des moments d'exaltation où la marquise se rêvait un sublime courage pour proclamer Amaury son amant et son époux à la face du monde , le jour où le marquis des Frenays , succombant aux infirmités prématurées qui le menaçaient, la laisserait libre de former un nouveau
lien. Amaury ne regardait point l'avenir sous cette face; il lui importait peu que le marquis des Frenays prît son parti de vivre ou de mourir, et que Joséphine pût se réconcilier avec la société et avec l'église. Il ne se souvenait pas qu'elle fût riche ; il avait un profond mépris pour une richesse qu'il n'aurait pas acquise par son talent. Il ne voyait en elle que la femme jeune , belle , et passionnée; il l'adorait ainsi ^ et la suppliait de l'aimer toujours, lui jurant de se rendre bientôt digne du bonheur qu'elle lui avait donné, et de la confiance qu'elle avait eue en son étoile. L'idée de la gloire se trouvait liée dans son âme à celle de son amour. Il y avait en lui un orgueil plein d'audace et de reconnaissance. A coup sûr, ce sentiment n'avait en soi rien de coupable ni d'insensé. Mais il eut bientôt le sort de toutes les ivresses où l'iiounne se plonge sans un idéal de vertu ou de religion. Nous avons bien tous le droit d'être heureux, d'aspirer aux œuvres du génie cl au sidlVage des hommes. Il nous est permis d'être iiers de
l'objet de notre amour, et de compter sur les victoires de noire Yolonté intelligente. Mais ce n'est pas là toute la vie de l'homme; et si l'amour de soi n'est pas étroitement lié à l'amour des semblables, cette ambition, qui eût pu triompher de tout à l'état de dévouement, souffre, s'aigrit, et menace de succomber à chaque pas, lorsqu'elle reste à l'état d'égoïsme. L'amour, qui étend cet égoïsme à deux êtres fondus en un seul, ne suffit point pour le légitimer. Il est beau et divin comme moyen, comme secours, et comme égide; il est petit et malheureux comme but et comme uni(iuc
fin.
Le Corinthien n'était point égoïste, dans l'acception mesquine et laide qu'on donne à ce vice. Gomme ami, il était tendre et dévoué; comme compagnon, il s'était toujours montré serviablc et généreux ; comme amant, il n'était ni ingrat ni superbe ; il restait respectueux et repentant dans son cœur à l'égard de la Savinienne. Mais s..n àme était plus impétueuse
que forte, son souffle plus avide que puissant. Il portait clans son sein toutes les dangereuses curiosités , tous les insatiables désirs de la jeunesse. Ce fut donc un malheur pour lui de rencontrer l'amour de Joséphine au milieu du développement de son être, et à cette heure de la vie où nous recevons des circonstances une impulsion décisive, sans la force nécessaire pour l'apprécier , la diriger ou la combattre. Peut-être le vertueux et solide Pierre Huguenin n'eût-il pas été mieux trempé pour une pareille épreuve. Peut-être n'eût-il pas aimé d'une manière plus exquise, si, au lieu de rencontrer une âme apostolique comme celle d'Yseult, il eût été livré aux mêmes séductions que son ami. Quoi ((u'il en soit, le Corinthien se corromjjit rapidement dans son bonheur, et la pauvre Joséphine , tout en y portant l'abandon et l'ingénuité de sa douce nature, fut pour lui la ponmie fatale (pii . du jardin céleste de l'adolescence, devait Tcnvoycr en exil sur le désert aride de la vie positive.
Achille avait quitté inomentanément le château. 11 avait trouvé une vente pUis facile à organiser du côté du Poitou, et il s'était rendu à l'appel de quelque confrère aussi acharné que lui au maintien de la Charbonnerie prèle à périr. Il devait revenir néanmoins compléter ei consacrer celle de Yillepreux, à laquelle il ne renonçait pas le moins du monde, et qu'il voulait baptiser, pour plaire à mademoiselle de Yillepreux , La J ean-J acqucs Rousseau.
Son départ remplit de douleur et d'effroi le cœur de Pierre Huguenin. Il s'imagina qu'il n'aurait plus d'occasion et de motifs pour revoir Yseult dans le parc. Mais tout à coup la Providence, ou plutôt la pudique complicité de l'amour , suggéra d'heureux prétextes à de nouvelles entrevues.
Un orage avait renversé la volière du parc réservé. Yseult parut tenirextraordinairementàses oiseaux, et demanda à Pierre Huguenin de leur construire une nouvelle demeure. Il fit sur-lechamp le dessin d'un joli petit temple en bois ei
en fil d'archal, qui devait enfermer le bassin et le jet d'eau , avec ses grandes marges de gazon , de roseaux, et de mousses pour les oiseaux aquatiques. Des arbustes d'une assez belle taille devaient tenir tout entiers dans cette cage spacieuse; des plantes grimpantes devaient l'envelopper d'un réseau extérieur de verdure ; enfin un grand parasol de zinc devait préserver de la pluie et du soleil trop ardent les oiseaux délicats des régions étrangères.
L'impatience qu'Yseult témoignait de voir élever ce monument ornithologique engagea le père Huguenin à consentir à ce que son fils et le Berrichon s'y consacrassent pendant quelques jours. Une quinzaine devait suffire à ce travail. Mais il dura \mu davantage.
D'abord le Berrichon n'y entendait rien du tout. Il eut beau affirmer que Pierre était plus difiîcile que de coutume , et déclarer (pi'il y avait de l'injustice à lui faire recommencer mimitieusement des pièces ([ii'il avait établies avec tdul le soin |t(issiltl('. Pierre, lui pnuivaut aACC
douceur, mais avec persévérance, que cet ouvrage était trop délicat pour lui, l'employa seulement à lui préparer les pièces dans l'atelier, et à courir de tous côtés pour lui faire cent commissions par jour. Il l'envoya trois fois à la ville voisine pour lui chercher du fil de fer. Le premier était trop fin, le second trop gros, le troisième n'était ni assez fin ni assez gros. Du moins, c'était ainsi que le Berrichon, dans son naïf mécontentement , racontait la chose au Corinthien, au arrand divertissement de celui-ci. C'est que , lorsque la Clef-des-Cœurs assistait Pierre tout le jour, mademoiselle de Yillepreux ne venait examiner l'ouvrage qu'une ou deux fois; et quand Pierre était seul, elle y venait trois ou quatre fois, et restait plus longtemps. Elle n'était pas seule dans les commencements. La. marquise ou son père l'accompagnait, et presque toujours le jardinier était dans le [)arlerre. Mais peu à peu elle s'hahitua à venir seule, et à rester, même après le coucher du soleil et le dé^)art du jardiniei'. Piei're voyail
bien qu'elle commençait à s'affranchir, sans y prendre garde, de ce joug des convenances auquel jusque-là elle s'était aveuglément soumise. Il lui en avait su gré alors ; car il avait compris qu'elle ne le traitait pas comme une chose , mais comme un homme , et que cette chaste réserve témoignait, non de la méfiance, mais une sorte de respect poiu' sa position : c'était comme une longue et délicate réparation qu'elle lui avait donnée du mot mémorable de la tourelle. Mais lorsqu'elle oublia ce parti pris, et ne craignit plus de rester seule avec lui dans le parc réservé, il lui en sut encore plus de gré; car c'était la marijue d'une sainte confiance et d'une tranquillité d'àme presque fraternelle. Pierre, loin de souffrir de ces relations calmes et pures, les bénissait et les chérissait, n'en rêvant pas d'autres, etn'asi)irant pas au bonheui* dangereux (pii enliévrail h; Corinthien. Il aimait trop pour désirer. Yseult lui apjjaraissait comme un être céleste (pTil aniait ( laiiil de pntlancr eu cffleuranl seulement It.'s plis de sa rnlic. Il IrcmJjlait bien
de tout son corps en la voyant venir du fond de l'allée, et sa main pouvait à peine alors soutenir le poids du maillet ou du ciseau. Lorsqu'il l'entendait nommer, une rougeur brûlante montait à son visage ; et si parfois les songes de la nuit lui apportaient son fantôme à travers un délire involontaire, une sorte de honte douloureuse penchait son front le lendemain , et tenait ses yeux baissés devant elle. Mais lorsqu'elle lui adressait la parole, elle remuait toute son âme , et la faisait remonter à ces hautes régions de l'enthousiasme , où il n'y a plus ni trouble ni terreurs, parce qu'il y a le sentiment d'un hymen intellectuel légitime autant qu'indissoluble.
Personne ne songeait à incriminer ces relations, ou plutôt personne ne les avait remarquées. On savait que le comte avait élevé sa fille dans des idées et des habitudes d'une certaine égalité avec tout le monde. D'ailleurs les allures d'indépendance (pi'il lui avait données, cette éducation phil<tsophi([ue (pie les uns appelaient ci F anglaise , et les autres // t Emile , et qui avait fait
d'elle une personne si naturelle et si calme, écartaient toute supposition fâcheuse. Les serviteurs, aussi bien que les voisins, avaient un respect ou une indifférence d'instinct pour cette humeur grave et solitaire qu'ils ne comprenaient pas , et qu'ils attribuaient à une langueur organique. Sa pâleur faisait dire d'elle, depuis qu'elle était au monde : «Cet enfant ne vivra pas. » Et pourtant elle n'avait jamais été malade;- mais comme elle n'avait point eu la gaieté impé- -■ tueuse de l'enfance , on ne supposait pas que ses passions dussent jamais prendre l'essor, et qu'ayant oublié d'être petite fille, elle pût s'aviser d'être femme. Telle était l'opinion de ceux qui l'avaient vue naître et se développer. Quant à ceux qui , ne la connaissant point, ne voyaient en elle que la prétendue fille de l'Empereur, ils auraient voloiUiers bâti sur son compte de j)lus beaux romans, selon eux . (pTune intrigue avec un garçon menuisier.
Il arriva (pi'à la lêtc du vilhige, Pierre entendit (|uel(|U(!s paroles indiscrêtenuMit eu-
rieuses à ce sujet , et ne put se défendre de les relever. Le lendemain , tandis qu'il travaillait à la volière, Yseult vint, comme de coutume, jouer avec son chevreuil apprivoisé qui vivait dans le parc réservé , et donner la becquée à ses jeunes oiseaux qu'elle élevait dans des cages provisoires. Puis elle prit son livre, et fit quelques tours le long de ses platebandes; et enfin elle revint auprès de Pierre, à qui elle avait souhaité seulement le bonjour, et se décida à entamer la conversation . Pierre voyait bien qu'il y avait quelque chose d'insolite dans sa manière d'être : car elle avait l'habitude de l'aborder plus ouvertement, de lui demander des nouvelles de son père , et de lui raconter les nouvelles des journaux, tandisqu'iU'aidait à détacher le chevreuil ou à refermerlescages.— Maître
Pierre, lui dit-elle, en souriant avec finesse, j'ai aujourd'hui unefantaisie : c'est desavoir ce qu'on dit de moi dans le pays.— Comment pourrais-je vous l'apprendre, mademoiselle? répondit Pierre surpris et intimidé de cette demande. — Oh!
VOUS le pouvez très-bien, reprit-elle avec enjouement, car vous le savez; et il paraît même que vous avez la bonté d'être mon champion quelquefois. Julie a raconté à ma cousine que vous aviez réduit au silence, hier, sous la ramée, deux jeunes gens qui parlaient de moi assez singulièrement. Mais son récit était si bien tourné, que madame des Frenays n'y a presque rien compris. Ne pourriez-vous pas me dire tout simplement ce que Ton disait de moi, et à quel propos vous vous êtes déclaré mon défenseur? — Je dois peut-être vous demander pardon de l'avoir fait, répondit Pierre avec embarras; car il est des personnes tellement au-dessus des atteintes de la sottise, que c'est presque les outrager que de les défendre. — C'est égal, reprit mademoiselle de Villepreux, je sais que vous avez plaidé ma cause avec zèle, et j'en suis reconnaissante; mais je veux savoir de ({uoi j'étais accusée. Vraiment, lie refusez pas de contenter ma curiosité.
Pierre étaitde plus en plus troublé, et ne savait comninil i-iK-oiilcr l"alfaire. Yseult insistait avec
une gaieté de sang-froid qui lui était propre, et, pour mieux écouter, venait de s'asseoir posément sur une chaise rustique avec un certain air moitié sœur, moitié reine, qu'elle seule au monde savait conserver dans les moindres actes de sa vie. Forcé dans ses derniers retranchements , et sentant bien qu'il lui devait rendre compte de sa conduite dans une circonstance où il avait publiquement parlé d'elle, il s'arma de résolution; et tâchant d'être gai, quoiqu'il tremblât et souffrît mille tourlures, il lui raconta ainsi l'anecdote de la veille. «J'étais assis sous la ramée avec le Corinthien et quelques autres de mes amis, lorsque plusieurs jeunes gens, clercs de notaire, ou fils de fermiers des environs, sont venus boire de la bierre à côté de nous. Ils nous ont atkcssé la parole les premiers, et après beaucoup de questions oiseuses, ils nous ont demandé si les jeunes dames du château dansaient dans les fôtes de village et si l'on pouvait les.inviter. Vous veniez de passer près de la ramée avec M. le comte et madame la marcjuise des Frenays.
Le Corinthien a pris sur lui de répondre que vous ne dansiez ni l'une ni l'autre. Je ne sais s'il a bien fait, et s'il n'eût pas été mieux de dire qu'il n'en savait rien. C'est du moins là ce que j'aurais répondu à sa place. Un de ces messieurs a dit alors que madame des Frenays dansait tous les dimanches dans la garenne avec les paysans, qu'il en était bien sûr, et même qu'on lui avait dit qu'elle dansait à ravir. Le Corinthien n'aimait pas la figure de ce monsieur; il est certain qu'il avait le ton assez impertinent , et que chaque fois qu'il mettait son coude sur la table, il dérangeait notre nappe et faisait tomber quelque chose. Le Berrichon avait ramassé son couteau trois fois , et il perdait patience encore plus que le Corinthien. Et comme ce monsieur, qui est je crois un maquignon , insistait toujours sur le même point , et disait qu'Amaury lui avait mal répondu, le Berrichon s'est mêlé de la conversation, et a prétendu ([ui si lamar([uisc dansait avec les gens du village, ce n'était pas une rai- S(»n \u)uv danser avec des étrangers... Mais vi'ai-
ment, je ne vois pas, mademoiselle, en quoi cette histoire peut vous intéresser.
— Elle m'intéresse beaucoup au contraire, et je vous supplie de continuer, dit Yseult. Et comme Pierre hésitait , elle ajouta pour l'aider : Ces beaux messieurs ont dit alors que si nous ne dansions pas avec les étrangers , -c'est que nous étions des bégueules impertinentes... Allons, dites tout; vous voyez bien que cela m'amuse et ne peut me fâcher.
— Eh bien, soit ! Ils ont dit cela, puisque vous voulez absolument le savoir.
— Et ils ont dit encore autre chose?
— Je ne m'en souviens pas.
— Ah ! vous me trompez, maître Pierre ! Ils ont dit de moi en particulier que j'avais tort de faire la princesse, car on savait bien mon histoire.
— Cela est vrai , dit Pierre en rougissant.
— Mais je voudrais la savoir, moi , mon histoire ! Voilà ce qui m'intéresse , et ce que jamais cette sotte de Julie n'a voulu dire à ma cousine !
Pierre était au supplice. L'histoire l'intéressait