‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 30 sur 40 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

-c^gro-

Pendant plusieurs jours le Corinthien ne revit pas la marquise, et coiiiine elle n'avait la conscience d'aucun tort envers lui, la coquetterie étant chez elle une seconde nature , sa surprise fut extrême ; mais son chaiçrin ne fut pas bien profond d'abord. Son enivrement se prolongea jusiju'à une j)arlie de chasse (pie les amis de Raoul lui avaient proposée et cpi'ils arrangèrent

LE COMPAGNON DU T(;Ull DE FRANCE. 339

pour elle. Yseult tâcha d'abord de l'eu détourner, n'êiimant pas à la voir entrer en relations avec des gens qu'elle croyait antipathiques à son grandpère, et vers lesquels elle ne se sentait portée par aucun lien d'idées ou de position. Mais le vieux comte n'était pas fâché de voir sa famille se rattacher par quelque bout à la noblesse du pays, et il autorisa sa nièce à se distraire en acceptant l'invitation qu'une élégante et fière comtesse des environs , sœur d'un des plus ardents adorateurs de Joséphine , vint lui faire en personne. Cette visite diplomatique avait pour but , dans la pensée de la noble dame , le mariage de ce frère , le vicomte Amédée , avec la riche Yseult de Villepreux. Yseult s'étonna un peu de ce retour vers elle après l'indignation que ses idées républicaines bien connues avaient excitée chez sa voisine. Elle y répondit assez froidement; et pourtant, comme Joséphine la conjurait de l'accompagner, elle ne refusa pas ouvertement. Joséphine ne montait pas â cheval: on devait venir la prendre en calèche. Yseult était une

3i0 LE COMPAGNON

très-bonne amazone ; elle dirigeait adroitement son cheval, et lui faisait franchir les fossés el les barrières avec ce calme dont on ne la voyait jamais se départir. Ce talent d'équitation était le seul qui lui attirât un peu de considération de la part de son frère et des nobles damoiseaux du voisinage. Elle aimait beaucoup cet exercice ; et comme il était bien difficile qu'elle n'eût pas , sous son grave extérieur, un peu des goûts et des entraînements de l'enfance, elle se laissa vaincre peu à peu. Il y «ivait quelque temps qu'elle n'était montée à cheval; elle voulut s'exercer seule dans le parc. Pierre, qui la guettait sans cesse , se trouva sur son passage , comme elle feudait l'air avec la rapidité d'une flèche. Elle s'arrêta court devant lui, et lui demanda en riant s'il n'était pas scandalisé de la voir se livrera un amusement aussi aristocrati- (pic. J^iei're s(un'it à son toiu', mais avec tant d'etïbrt, et son nîgai'd trahissait une tristesse si profonde, (pi'YseuU pressentit toutce cpii se passait en lui. ]l\h voulut s'en assui'cr : Vous savez

qu'il y a une grande partie de chasse demain? lui dit-elle.

— Je l'ai entendu dire , répondit Pierre.

— Et savez- vous qu'on veut m'y emmener?

— Je n'ai pas cru que vous iriez.

En faisant cette réponse, Pierre laissa lire apparemment jusqu'au fond de s(jn âme; car mademoiselle de Yillepreux, après un moment de silence, durant lequel elle le considéra attentivement, lui dit avec une douceur ineffable et une émotion profonde : — Je vous remercie , Pierre, de n'avoir pas douté ! Puis elle reprit sa course impétueuse, fit deux ou trois fois le tour du parc, et revint devant le château où son frère l'attendait avec le comte et Joséphine. Pierre réparait un petit banc rustique à trois pas de là. — Tiens, reprends ton cheval, dit Yseult à Raoul, en sautant légèrement sur le gazon. Il ne me plaît pas le moins du monde. — 11 n'y paraissait guère tout à l'heure, dit le comte ; j'ai cru que tu prenais ta course pour le grand désert. — Puisque vous rentrez , maître Pierre, dit Yseult au menuisier

qui se retirait , auriez-vous la bonté de dire à Julie en passant, qu'elle ne s'occupe plus de mon amazone ? Je ne sortirai pas demain , ajoutât-elle en se tournant vers Joséphine, mais d'un ton trop net pour que Pierre, ens'éloignant, ne l'entendît pas.

Elle tint parole, et les prières de sa cousine la trouvèrent inébranlable. Le comte eût désiré qu'elle se montrât moins farouche, et qu'elle ne contrariât pas ses projets de rapprochement avec le voisinage seigneurial. Mais il avait montré devant elle tant d'éloignement et de dédain philosophique pour ces gens-là , qu'il lui était bien impossible de se rétracter clairement.

Pierre nageait dans un océan de bonheur. 11 ne pouvait pas se dissimuler l'amour (lu'il inspirait; mais cet amour était fait de telle sorte ([u\\ ne pouvait exprimer sa reconnaissance. Rien ne l'autorisait à l'omniler ses pensées, et d'ailleurs il n'en sentait i)as le besoin. Jamais passion ne biL plus absolue!, plus dévouée, plus enthousiaste de pari cl (Tîmlre : (i |)(i;irtaiit , jamais il

DU TOUR DE FRANCE. 3i3

n'y eut amour plus contenu, plus muet, plus craintif. Il y avait comme un contrat tacite passé entre eux. Quelqu'un qui aurait entendu les trois ou quatre paroles que Pierre échangeait chaque jour à la dérobée avec Yseult, eût pensé qu'elles étaient le résultat d'une intimité consacrée par des nœuds indissolubles et des promesses formelles. Personne n'eût voulu croire que le mot d'amour n'avait jamais été prononcé entre eux, et que la virginité de leurs sens n'avait pas été effleurée par le plus léger souffle.

Joséphine courut la chasse dans la brillante calèche de la comtesse. Mais lorsque celle-ci vit que de son rêve d'ailiaiice et de fortune, il ne lui restait que Joséphine Clicot sur les bras, et son frère qui caracolait à la portière en dévorant des yeux la piquante provinciale , elle sentit qu'elle jouait un singulier rôle et prit de l'humeur contre tout le monde. La comtesse était sèche et nerveuse : forcée d'amener la manpiise (\si)ii cliàteai!, ilc hii eu i'aii'u les honneurs, et de kl pré^icnler à d'autres ilhislres daiiios qu'elle

•Si-l LE COMPAGNON

avait convoquées pour fêter et caresser l'héritière de Villepreax , elle dissimula si \)eu son ennui et son dédain , que la pauvre Joséphine se sentit mourir de honte et de crainte. Cependant les hommages dont elle fut l'objet de la part des hommes , car la jeunesse et la beauté trouvent toujours grâce et protection du côté de la barbe, lui rendirent quelque assurance; et, peu à peu , la rusée, amorçant par sa gentillesse riches et pauvres, blondins et grisons, se vengea à outrance des mépris de leurs femelles. On avait préparé un petit bal pour le soir, comptant qu'Yseult, tenant le piano, en serait la reine d'une certaine façon : la dame du lieu voulut renvoyer les violons, et abréger la soirée en se disant malade. Mais la faction des hommes l'em- [)orta. Le jeune frère se mit en révolte, etses compagnons firent serment de ne pas laisser partir les jolies femmes. On grisa tous les cochers, on ôta les roues des voitures ; il n'y (Mit (pie les é(piipages des douairières (|iii riiivni r(îs|)eclés; enc(jre Kjiu's vieux é[)()iix s(; lireiit-ils beaue(uq)

DU TOUR DE FRANCE. 3i5

gronder, avant de s'arracher à la contemplation des belles épaules de Joséphine.

Elle resta donc au salon avec cinq ou six jeunes femmes de moindres hobereaux, qui s'amusaient pour leur compte , et ne songeaient pas à l'humilier. Mais à mesure que la nuit s'avançait, les hommes, en passant de la contredanse au buffet, s'animèrent comme des gens qui ont couru la chasse toute la journée, et prirent des façons tout à fait anglaises, dont Joséphine commença à s'effrayer. Il y avait autour d'elle une lutte entre le désir brutal et un reste de convenance dont la limite était assez mal gardée. Joséphine n'était folle qu'à la superficie. Elle était de ces coquettes de province qui, avec l'amour de l'honnêteté et un fonds de sagesse, se permettent un système d'agaceries qu'elles croient sans conséquence et sans danger. Heureuse d'abord et hère d'exciter les désirs, elle sentit la rougeur monter à son front lorsqu'elle eut il se défendre d'un commencement de familiarité; c'est alors (pfelle songea à la retraite.

Mais la comtesse^ qui lui avait prorais de la reconduire , voyant le bal se prolonger et Joséphine s'y complaire, avait été' se coucher, ou avait fait semblant: du moins elle s'était enfermée dans ses appartements. Raoul s'était laissé griser, et, tout en répondant à sa cousine qu'il était à ses ordres, ne faisait que chanter et rire aux éclats, sans comprendre sa situation. Les autres dames partirent une à une, sans lui offrir de la reconduire. Le vicomte Aniédée leur fit croire que sa sœur comptait se relever au point du jour pour ramener madame des Frenays dans sa voiture. Cependant la comtesse ne se releva pas. Les domestiques, harassés, ronflaient dans les antichambres; Raoul, complètement ivre, s'élait laissé tomber sur un sofa. Joséphine restait comme seule avec cinq ou six jeunes gens plus ou moins avinés, qui eussent voulu se chasser l'un l'autre , et (pii s'obstinaient à la faire walser, [)resque malu;ré elle. Accablée de fatigue , profondément blessée du procédé do son hôtesse, eiTrayée des manières de ses adora-

DU TOUU DE FRANCE. 3i7

leurs, dégoûtée de leur platcaquetage, Joséphine s'assit d'un air consterné au milieu d'eux. Le froid du matin la faisait frissonner ; elle demandait son châle': on lui répondait par des fadeurs à demi obscènes sur la beauté de sa taille. La salle était poudreuse, triste, affreuse à voir dans son désordre, à la clarté bleuâtre de l'aube. La pauvre femme était cruellement punie, et chaque mot, chaque regard qui tombait sur elle, lui faisait expier son triomphe. C'est alors qu'un cri de détresse s'éleva du fond de son âme vers le Corinthien. Mais il n'était pas là, il pleurait au fond du parc de Yillepreux.

Enfin, Joséphine fit un effort, sentant bien qu'elle n'avait pas le droit de se courroucer, après avoir, en quelque sorte, provoqué tous ces hommes, mais résolue à leur sembler sotte et ridicule, pour se soustraire à leur convoitise. Elle se leva, et déclara qu'elle partirait à [lied, si on ne lui amenait pas une voitiu'e. Elle parla si sèchement, el repoussa si bien les prières inqiertinenles, qu'elle réussit à se mettre eu

3i8 LE COMPAGNON

route, dans une calèche, avec Raoul qui s'y traîna avec peine, et le vicomte Amédée qu'il fallut bien accepter pour cavalier, afin de se débarrasser des autres. A peine le roulement de la voiture se fut-il fait sentir, que Raoul, réveillé un instant, retomba dans un sommeil léthargique. Il fallut que, pendant deux mortelles heures, Joséphine se défendît, en paroles et en actions, contre le plus impertinent de tous les vicomtes. Ce voyage, qui lui rappelait une autre course en voiture, une aurore poétique, un ardent amour, et des délires partagés, lui fit tant de mal que, cachant, de confusion, sa figure dans son voile, elle fondit en larmes. Le vicomte n'en devint que plus entreprenant. Joséjjhine était faible et inconséquente. Malgré elle, une sorte de respect instinctif pour les gens titrés l'empêchait de se prononcer comme elle eût osé le faire à l'égard d'un bourgeois qui lui aurait déplu. Elle voulait se défendre, et s'y ])renait si gauchement, (jue chacune; de ses naïves réponses était iiilerprétée \)i\v le vicomte

DU TOUR DE FRANCE. 3i9

comme une agacerie. Heureusement le froid prit Raoul , qui se réveilla d'assez mauvaise humeur, et, ne pouvant se rendormir, trouva le vicomte insipide, et ne se gêna pas pour le lui dire. Peu à peu, le sentiment de la protection qu'il devait à sa cousine et qu'il avait si lâchement abjurée lui revint en mémoire; et, peu à peu aussi, le vicomte, voyant l'heure passée et l'occasion manquée, se contint et se refroidit. Ils étaient tous les trois fort maussades en arrivant au château, et Joséphine, brisée de chagrin et de fatigue , alla s'enfermer dans sa chambre el se jeter sur son lit, où elle s'endormit sans avoir eu la force de se déshal)iller.

Depuis bien des nuits le Corinthien ne dormait pas, et le jour il travaillait sans ardeur. 11 éprouvait plutôt le besoin de s'étourdir et de s'arracher à lui-môme , qu'un véritable repentir de son égarement, et attendait la réponse de la Saviiiienne avec plus de terreur que d'inqjatience; car il faisait d'inutiles efforts pour se

rattacher à cet amour austère, si différent de celui qu'il avait connu dans les bras de la marquise. Pierre voyait qu'il espérait un refus, et lui-même désirait qu'il en fût ainsi. En s'affermissant dans la pensée que son ami ne reviendrait jamais complètement à son premier amour, il se promettait, au cas où la Savinienne ajouterait foi à la lettre du Corinthien, de la désabuser, soit en lui écrivant, soit en allant la trouver pour l'éclairer et l'exhorter au courage.

Le Corinthien était bien coupable, mais il aimait passionnément Joséphine. Et comment ne i'eùt-il pas aimée? son plus grand crime était de ne pas savoir pardonner quelque chose à la coquetterie d'une jeune fille mal élevée, et de vouloir arracher de son i)ropre cœui", avant le temps, une passion dont les enivrements n'étaient pas encore épuisés. Nous portons tous dans l'amour iMi besoin de domination ipii nous rend inq)lacal)les pour les moindres fautes. Celles de la mar- (juise n'étaient (juc le résultat fatal de son carac-

tère et de ses habitudes. Il fallait qu'elle les expiât comme elle venait de le faire pour en sentir la gravité. Inquiète d'abord de voir les nuits s'écouler sans recevoir les visites de son amant, elle l'avait cru malade; et se glissant, dès le matin , dans le passage secret , elle avait été regarder par les fentes de la boiserie. Elle l'avait vu travailler, dans ce moment-là, avec une sorte d'ardeur fébrile et de araieté forcée qu'elle^avait prises pour une brutale indifférence. Faisant alors un retour sur elle-même, comparant les hommages dont elle avait été l'objet de la part des élégants du bal avec cet oubli grossier, elle avait rougi de son amour, et, ranimée par l'attente de nouveaux triomphes, elle s'était flattée d'abjurer vite et d'effacer jusqu'au souvenir de sa faute. Mais elle avait fait d'amèrcs réflexions dans la voiture qui l'avait ramenée du dernier bal, et le sommeil qui l'accablait maintenant était troublé par des songes pénibles.

Le Corinthien l'avait vue partir la veille, emportée dans le tourbillon des vanités mondaines.

Il s'était dit alors qu'elle était perdue pour lui, et la colère avait fait place au désespoir. Avant ce jour il s'était flatté qu'elle ne supporterait pas son abandon et qu'elle le rappellerait bientôt. Tout entier à la vengeance , il s'était fortifié par l'idée de ce qu'elle devait souffrir loin de lui. Mais quand il la vit passer, oublieuse et rayonnante de plaisir, il voulut se jeter sous les roues de sa voiture. Gare donc, imbécile! s'était écrié le vicomte Amédée, en se donnant tout au plus la peine de retenir son cheval prêt à l'écraser. Amaury aurait voulu s'élancer sur le fat, le renverser, le fouler aux pieds; mais son orgueilleux coursier l'avait emporté comme le vent, l'ouvrier avait été couvert de poussière, et Joséphine n'avait rien vu.

Le Corinthien rentra dans le parc, déchira sa poitrine avec ses ongles, arracha ses beaux cheveux que Joséphine avait peignés et parfumés tant de fois ; et, ipiand sa rage se fut exhalée, il se jtrit à pleurer amèrement. Levé avant le jour, il courut à l'atelier, arracha violemmenf les

clous dont il avait scellé le panneau de la boiserie en jurant de ne jamais rouvrir ce passage , et, s'y élançant avec fracas, au risque de se trahir, il courut à la chambre de Joséphine pour voir si elle était rentrée. Il trouva la chambre bien rangée, le lit fait depuis la veille, et orné d'une courtepointe de dentelles que, dans sa folie, il mit en pièces. Puis il retourna dans le parc pour attendre à la grille le retour de son infidèle. lUa vit enfin arriver avec le vicomte; et comme il ne vit pas Raoul qui était enfoncé dans un coin de la voiture et enveloppé de son manteau , il se souvint de la manière dont il avait possédé Joséphine pour la première fois, et ne douta point que le vicomte n'eût triomphé de sa faiblesse avec aussi peu de combats. Lorsqu'il rentra au château , une heure après , il rencontra Julie , l'ex-dindonnière, qui était au moins aussi coquette que sa maîtresse, et qui faisait toujours briller pour lui ses gros yeux noirs. Il n'eut pas de peine à la faire causer ; et quand il sut (jue la marquise s'était enfermée dans sa chambre en

refusant avec humeur le secours de la soubrette pour la déshabiller , il demanda si le vicomte n'était pas resté au château. Il avait attendu en vain dans le parc qu'il repassât, se flattant encore qu'il avait pris une autre route. — Oh! bah ! répliqua Julie, M. le vicomte ne partira pas de sitôt. Il a demandé une chambre pour se reposer, car il paraît qu'ils ont dansé toute la nuit; mais je suis bien sûre qu'ils danseront encore la nuit prochaine, et que tous ces beaux messieurs reviendront diner ici. Ils sont tous amoureux de ma maitresse , et je crois bien que le vicomte en est fou.

Amaury tourna le dos brusquement, et laissa Julie achever seule ses commentaires. 11 courut à l'atelier, et , ne pouvant rentrer dans le passage secret parce que le père Huguenin , Pierre et les autres ouvriers étaient là , il se mit à travailler à sa sculpture. Le père Huguenin était d'assez mauvaise humeur. Il trouvait (pie l'ouvrage n'avaiirait pas comme dans les commencements. Pierre était toujours aussi conscien-

cieiix ; mais il avait perdu plus d'un mois à la volière de mademoiselle de Villepreux , et maintenant il se dérangeait sans cesse. On venait dix fois par jour l'appeler pour toutes les petites réparations qui se trouvaient à faire dans l'intérieur du château ; comme si c'était le fait d'un maître ouvrier comme lui de raccommoder des bâtons de chaise et de raboter des portes déjetées, et comme si Guillaume et le Berrichon n'étaient pas bons à cette besogne! Le Corinthien, cpii cachait habilement ses relations avec la marquise, passait bien ses journées à l'atelier; mais il avait des distractions étranges, de profondes langueurs, et cédait souvent à un besoin impérieux de sommeil dont on avait bien de la peine à l'arracher. Ce jour-là, quand, au lieu du lourd rabot du menuisier, il prit le ciseau léger du sculpteur, le p«';re Hu^uenin lit la grimace, et lui demanda, à plusieurs reprises, s'il aurait bientôt fini dhabiller ses petits bonshommes. — Je ne vois pas, disait-il , ce que cela a de si utile et de si pressé , (lu'il faille laisser les murailles nues en attendant.

Et quant au plaisir qu'on trouve à fabriquer ces joujoux de Nuremberg, je ne le conçois pas davantage. Depuis huit jours surtout, mon pauvre Amaury , tu ne fais que des dragons et des couleuvres , sans parler de celles que tu me fais avaler ! Je crois que le diable s'est mis après toi , car tu fais son portrait de toutes les manières, et, si j'étais femme , je ne voudrais pas regarder ces messieurs-là : je craindrais d'en faire de pareils.

— Celui que je fais maintenant, répondit le Corinthien d'un ton acerbe, est un fort joli monstre. C'est la luxure, la présidente du conseil des péchés capitaux, la reine du monde; aussi lui vais-je mettre une couronne sur la tête : la patronne de toutes les femmes; aussi vais-je lui donner des pendants d'oreilles et un éventail.

Le père Huguenin ne put s'empêcher de rire; et i)uis, comme la toilette de Dame Luxure ne finissait pas, il rci)i'it de l'humeur, gronda le Corinthien (pii semblait ne pas l'entendre, et finit pai' lui parler (rnii Ion rude et avec des regards enflammés.

^Laissez-moi, mon maître, dit le Corinthien ; je ne suis pas en état de vous satisfaire aujourd'hui, et je ne me sens pas plus patient que vous.

Le père Huguenin, habitué à être obéi aveuglément, s'emporta davantage, et voulut lui arracher son ciseau des mains. Pierre, qui les observait avec anxiété, vit une fureur sauvage s'allumer dans les yeux du Corinthien, et sa main chercher un marteau qu'il eût levé peut-être sur la tête du vieillard , si Pierre ne se fut élancé devant lui.

— Amaury, Amaury ! s'écria-t-il, que veux-tu donc faire de ce marteau? Crois-tu que mon cœur ne soit pas assez brisé par ta souffrance ?

Amaury vit des larmes rouler sur les joues de son ami. Il se leva, et s'enfuit dans le parc. Quand les ouvriers furent sortis de l'atelier pour goûter, il se précipita dans le passage secret , avec son marteau qu'il n'avait pas ipiitté. Il s'attendait à trouver la porte de l'alcôve barri-

cadée, et se promettait de l'enfoncer. Peut-être roulait-il dans son esprit uue pensée plus sinistre. Il est certain qu'il s'attendait à trouver le vicomte auprès de la marquise. Mais, en poussant le ressort qu'il avait mis lui-même à la porte secrète, il ne rencontra aucune résistance. Il avait arrangé cette porte de manière à ce qu'elle s'ouvrît sans bruit; car, dans ses nuits de bonheur, il n'avait rien négligé pour en assurer le mystère. Il entra donc dans la chambre de Joséphine sans l'éveiller, et la vit couchée sur son lit, à demi nue , les cheveux en désordre , les bras encore chargés de pierreries, et les jambes entourées de sa robe de bal, flétrie et déchirée. Elle lui inspira d'abord une sorte do dégoût, dans cette toilette souillée que l'éclat du jour rendait plus accusatrice encore. Il se souvint d'avoir lu (|uel(puî chose des orgies de Cléopâtre et du honteux amour d'Antoine asservi. Il la contempla longlemps, et finit, après l'avoir mille lois maudite, |)ai' la trouver plus belle ipie jamais. Le désir chassa le ressentiment, qui

revint plus amer et plus profond après l'ivresse. Joséphine pleura, s'accusa humblement, confessa tous les outrages qu'elle avait subis, et ceux auxquels elle avait pu se soustraire. Elle jeta l'anathème sur ce monde insolent et corrompu on elle avait voulu briller, et qui l'en avait si cruellement pimie; elle jura de n'y jamais retourner, et de faire telle pénitence que son amant voudrait lui imposer; elle voulut raser ses beaux cheveux, et déchirer son sein d'albâtre, lorsqu'elle vit sur la poitrine et sur les tempes du Corinthien les traces de sa fureur et de son désespoir; elle se jeta à genoux; elle invoqua la colère de Dieu contre elle : elle fut si belle de douleur et d'exaltation, que le Corinthien, ivre d'amour, lui demanda pardon, baisa mille fois ses pieds nus, et ne s'arracha aux délires de la passion qu'à la voix d'Yseult, qui appelait sa cousine pour dîner, et s'inquiétait de son long sommeil.

Amaury, de retour à l'atelier, demanda loyalement pardon au père Huguenin , (pii

l'embrassa en grondant et en s'essuyant les yeux du revers de sa manche. Puis il se mit à ses ordres avec un zèle et une soumission qui effacèrent tous ses torts. Il chanta en chœur avec ses compagnons, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps ; il fit mille agaceries au Berrichon, qui le boudait, et qui finit par lui pardonner ; car il aimait mieux être tourmenté qu'oublié. Enfin , la tâche de ce jour fut close aussi gaiement qu'elle avait été mal commencée. Pierre fut le seul qui demeura triste et inquiet. Cette joie exubérante et soudaine de son ami lui donnait à penser.

Au coucher du soleil, Yseult, pour se débarrasser de la société du vicomte, qui, rudement repoussé par Joséphine, reportait sur elle des hommages moins ardents, mais tout aussi fades, s'éclipsa doucement, et alla se promener seule tout au bout du parc. Elle pensait peutétn; y rencontrer l'irnc; c.ir, en (pielque endroit (pj'elle se proiiicn.it . elle le r(Micontrait tciiijoiii's. (]('(i est lin inii'aclc (|ni s'opère tons les

jours pour les êtres qui s'aiment, et il n'est pas un couple d'amants qui puisse m'accuser ici d'invraisemblance. Pierre ne vint pourtant pas ce soir-là. Il ne voulait pas perdre de vue le Corinthien, qu'il voyait fort agité , malgré tout son enjouement. Il voulut sacrifier à la dignité de la Savinienne la seule joie qu'il eût au monde , celle de causer un quart-d'heure avec Yseidt.

En interrogeant des yeux le chemin de ronde par lequel Pierre arrivait quelquefois, mademoiselle de Villepreux vit venir une femme d'une assez grande taille, qui marchait avec beaucoup d'aisance et de noblesse dans son vêtement rustique. Elle avait une jupe de cotonnade brune, et un manteau de laine bleue qui lui enveloppait la tête, à peu près conmie les peintres florentins drapaient leurs figures de vierges. La beauté régulière et Texpression grave et })ure de cette femme lui donnaient une ressemblance frappante avec ces divines têtes de l'école de Raphaël. Elle conduisait un

àiie, sur lequel était assis un bel enfant aux cheveux d'or, enveloppé comme elle d'une draperie de bure, et les jambes pendantes dans un panier. Yseult fut frappée de ce groupe qui lui rappelait la fuite en Egypte, et elle s'arrêta pour contempler ce tableau vivant auquel il ne manquait qu'une auréole.

De son côté, la femme du peuple fut frappée de la figure calme et bienveillante de la jeune châtelaine. A son vêtement simple et presque austère, elle la prit pour une femuie de service, et lui adressa la parole.

— Ma bonne demoiselle, lui dit-elle en arrêtant son àne devant la grille du parc, voulezvous bien me dire si je suis encore loin du village de Villepreux?

— Vous y êtes, ma bonne dame, répondit Yseult. Vous n'avez (|u"à suivre le chemin (jui longe 1(.' mur de ce parc, et en moins" de dix m imites vous arriverez aux premières maisons du boin'g.

— Grand merci, à vous cl au lion Dieu ! rc-

prit la voyageuse; car mes pauvres enfants sont bien fatigués.

En même temps Yseult vit sortir de l'autre panier de l'àne une autre tête d'enfant non moins belle que la première.

— En ce cas, dit-elle, vous pouvez entrer ici. Vous traverserez le parc en droite ligne, et vous arriverez encore cinq minutes plus tôt.

— Est-ce qu'on ne le trouvera pas mauvais? demanda la voyageuse.

— On le trouvera fort bon, répondit mademoiselle de Villepreux en venant à sa rencontre, et en prenant la bride de l'âne pour le faire entrer.

— Vous paraissez une fille de bon cœur. Faut-il suivre cette allée tout droit ?

— Je vais vous conduire, car les chiens pourraient effrayer vos enfants.

— On m'avait bien dit, réplit^ua la voyageuse, que je trouverais ici de braves gens, et le proverbe a raison : Tel maître, tel serviteur ; car, soit dit sans vous offenser, vous devez être de la maison.

— J'en suis tout à fait, répondit Yseult .en riant.

— Et depuis longtemps, sans doute?

— Depuis que je suis au monde.

Les enfants n'eurent pas plus tôt aperçu les beaux arbres et le vert gazon du parc, qu'ils oublièrent leur fatigue, sautèrent à bas de leur âne, et se mirent à courir joyeusement, tandis que l'âne, profitant de l'occasion, attrapait de temps temps, à la dérobée, un rameau de verdure le long des charmilles.

— Vous avez là de bien beaux enfants, dit Yseult en embrassant la petite fille, et en prenant le petit garçon dans ses bras pour lui faire cueillir des pommes sur un pommier.

— De pauvres enfants sans père ! répondit la femme du peu[)l(,'. J'ai i)erdu mon bon mari le printemps dernier.

— Vous a-t-il au moins laissé un peu de bien?

— Rien du tout, et certes ce n'est pas sa faute : ce n'est pas le cœur ipii lui a mani^ué!

— Et venez- VOUS de bien loin, comme cela, à pied ?

— Je suis venue en patache jusqu'à la ville voisine. Là on m'a dit qu'il fallait prendre la traverse. On m'a indiqué assez bien le chemin, et on m'a loué ce pauvre âne pour porter mes petits.

— Et quel est le but de votre voyage ?

— Je m'arrête ici, ma chère demoiselle, j'y viens passer quelque temps.

— Avez-vous des parents dans noire bourg?

— J'y ai des amis,... c'est-à-dire, ajouta la voyageuse , comme si elle eût craint de ne pas s'exprimer avec assez de réserve, des amis de mon défunt mari , qui m'ont écrit que je pourrais m'occuper, et qui m'ont promis de me chercher de la cl ien telle.

— Que savez-vous faire?

— 1 Coudre, blanchir et repasser le linge fui.

— C'est à merveille. Il n'y u pas de ling«\re ici. Vous aiu'cz la pratique du chàleau , et ce sera de cpioi vous occuper toute l'année.

— Vous me la ferez avoir ?

— Je vous la promets !

— C'est le bon Dieu qui m'a fait vous rencontrer. Je ne suis pas intéressée ; mais , voyezvous, je n'ai que mon travail pour nourrir ces enfants-là.

— Tout ira bien, je vous en réponds. Est-ce qu'on vous attend chez vos amis?

— Mon Dieu , pas sitôt , je pense ! Ils m'ont écrit la semaine dernière, et, au lieu de leur répondre, je suis arrivée tout de suite. Voyez-vous , ma bonne fille, j'étais Mère de Compagnons; mais vous ne connaissez peut-être pas ces affaires-là ?

— Je vous demande pardon, je connais des compagnons , qui m'ont expliqué ce que c'est. Vous avez donc quitte vos enfants?

— Ce sont mes enfants qui m'ont quittée. Ils n'ont [)as pu tenir la ville; (îL connue je n'avais |)as de (jiioi monter un autre établissement, je n'ai pas |(U les snivi'e. (^est un chagrin , iillc/, , d'avoir une grande famille connne cela.

et d'être ensuite toute seule. Il me semble que je n'ai plus rien à faire, et cependant j'ai ces petitslà à élever. J'ai eu tant de peine à m'en aller, que je me suis dépêchée d'en finir. Nous pleurions tous; et quand j'y pense, j'en pleure encore.

— Allons, nous tâcherons de vous les faire oublier. Nous voici dans la cour du château. Chez qui allez-vous? Trouverez-vous à vous loger chez vos amis?

— Je ne pense pas; mais il y a bien une auberge dans ce bourg?

— Pas trop bonne; en voici une meilleure. Si vous voulez, on vous y logera jusqu'à ce que vous ayez trouvé à vous établir.

— Dans ce château? Mais on ne voudra pas me recevoir!

— On vous y recevra très-bien. Venez avec moi.

— Mais, mon enfant, vous n'y songez pas; on me prendra pour une mendiante.

— Non, et vous verrez ([ue les gens de la maison sont fort honnêtes.

— S'ils sont tous comme vous, je le crois bien. Sainte Vierge Marie ! c'est ici comme dans le paradis !

Yseult conduisit la Savinienne et sa famille à un antique pavillon qu'on appelait la Tour carrée, où un logement fort propre était destiné à l'hospitalité. Elle appela un petit garçon de ferme qui vint prendre Fane , et une servante qui alla chercher aux enfants et à leur mère de quoi souper. Yseult avait dressé tout son monde à cette sorte de charité qu'elle pratiquait et qui se dissimulait sous l'aspect de l'obligeance.

La voyageuse était fort surprise de cetle façon d'agir, qui lui ôtait tout souci et semblait vouloir la dispenser de toute reconnaissance. Le langage concis et les allures droites et franches d'Yseult repoussaient toute phrase louangeuse et toute reconnaissance emphatique. La femme du peuple le sentit , et n'en fut ([ue plus touchée. — Allons, allons, dit-elle, en embrassant mademoiselle de VilU'preux un peu fort, mais avec une expansion dont Vsciill se siMilil tout attendrie ,

malgré la résolution qu'elle avait prise de ne jamais faire à la misère l'outrage de la pitié , je vois bien que le bon Dieu ne m'a pas encore abandonnée.

— Maintenant , dit Yseult en surmontant son émotion , dites-moi le nom des amis que vous avez dans le village ; je vais leur faire annoncer votre arrivée , et ils viendront vous voir ici.

La voyageuse hésita un instant, puis elle répondit : — Il faudrait faire dire à mon fils Villepreux, l'Ami -du -Trait, autrement dit Pierre Huguenin , que la Savinienne vient d'arriver.

Yseult tressaillit, regarda cette femme encore jeune, et belle comme un ange, qui venait trouver Pierre et se fixer près de lui. Elle crut qu'elle s'était trompée , que ce qu'elle avait pris pour de l'amour n'était que de l'amitié , et que c'était là vraiment la compagne dont il avait iait choix depuis longtemps. Elle se sentit défaillir. Mais rei)rcnant le dessus au même instant : —Vous verrez Pierre, dit-elle à la Savinienne, et vous

lui direz que je vous ai reçue de grand cœur. Il m'en saura gré.

Elle s'éloigna rapidement, donna l'ordre d'aller avertir Pierre Huguenin, et courut s'enfermer dans sa chambre , où elle resta pendant deux heures , assise devant sa table , et la tête dans ses mains. A l'heure du thé, son grandpère la fit appeler. Elle rentra au salon aussi calme que s'il n'était rien survenu de grave dans ses pensées.

Page 1