U LE COMPAGNON
pas les nobles plaintes de la Savinienne. Qu'il te suffise de savoir l'effet de ton silence et du mien ; car je ne lui ai point écrit non plus : je ne pouvais pas la tromper, et je ne voulais pas l'éclairer. Il me semblait toujours que tout n'était pas perdu, et je différais de jour en jour, espérant que tu reviendrais à elle.
— Enfin, quel effet a produit ton silence? Parle !
— Elle a deviné la vérité ; et, se disant qu'elle n'était plus aimée, qu'elle ne l'avait peut-être jamais été, se voyant délaissée, abandonnée à la misère, elle a voulu, du moins, mettre sa conscience en paix , et ne rien accepter davantage du Dignitaire. Je te citerai un seul passage de sa lettre :
« J'ai bien souffert assez longtemps avec Savinien d'avoir un désir dans le cœur. Je ne veux ])as souffrir d'ini regret toute ma vit? aviic Romanct; ce serait tout aussi coupable. Je ne suis pas sans remords pour le ])assé : je n'eu veux plus dans l'avenir. J'aime micîux toute anti'e »'S|tr(.(! de mallieni' qnc cclni-là. »
— Pauvre sainte femme! dit le Corinthien d'une voix sombre, et en se levant. Achève; que voulait-elle faire après avoir rompu avec le Bon-Soutien ?
— • Reprendre son ancien état de lingère, et, si tu n'étais pas ici, venir y tenter un établissement. Elle s'est imaginé , d'une part , qu'elle trouverait de l'ouvrage dans ce pays; et, de l'autre, que tu ne pouvais pas être resté près de moi, puisque tu l'oubliais sans que personne songeât à l'en avertir.
— Son idée est bonne, répondit le Corinthien d'un air préoccupé ; il n'y a point de lingère ici; elle aura la pratique du château... Elle repassera les fichus transparents de la marquise, ajouta-t-il avec une amertume sanglante. Pierre, donne-moi une plume et du papier. Vite!
— Que veux-tu faire ?
— Tu me le demandes? Écrire ;\ la Savinienne, lui dire que nous l'attendons, que l'un de nous ira la chercher à moitié chemin , tandis
que l'autre retiendra et préparera son logement dans le village. Est-ce que ce n'est pas là mon devoir ?
— Sans aucun doute, Amaury ; mais le dépit est un mauvais garant du devoir. J'aimerais mieux que tu écrivisses cette lettre demain, à tète reposée.
— Je veux l'écrire tout de suite.
— Parce que tu sens que demain tu n'en auras plus la force.
— Je l'aurai; j'écrirai encore demain, et encore après-demain, si tu veux;- j'ai plus de force que tu ne crois.
— Amaury, si tu écris, la Savinienne viendra. Elle croira en toi, et, moi, je ne sais si j'aurai le c.ourage d'en douter assez poiu" la désabuser. Si elle vient, et qu'elle te trouve aux pieds de la marcpiise, comment faudra-t-il considérer ta conduite?
— (^onime celle d'im laclie on d'iin l'on,
- Prends nardc (Tèti'c l'on. N'éci'is pas eii-
Le Corinthien écrivit pourtant ; il écrivit clans la nuit, sous l'empire d'une indignation et d'un dégoût profond pour la marquise. Aussitôt que le jour parut, il courut porter sa lettre à la poste, et elle partit avant que Pierre, vaincu par la fatigue, se fût réveillé.