II
gnais ; vous n'avez pas de confiance : vous croyez que je fais un rêve, que je vous propose une chose impossible. Vous me remerciez à genoux , comme si c'était une grande action que je fais-là, de vous aimer. Eli ! mon Dieu, rien n'est plus siniple; et si vous me voyiez choisir un grand seigneur, c'est alors qu'il faudrait vous étonner et penser que j'ai perdu la raison. Songez donc que j'ai été nourrie de l'esprit qui m'anime aujourd'hui , depuis que j'ai commencé à respirer et à vivre; songez que mes premières lectures, mes premières impressions, mes premières pensées m'ont portée à ce que je fais mainlenant. Dès le jour où j'ai pu raisonner sur mon avenir, j'ai résolu d'épouser un homme du peuple, afin d'être peuple, comme les esprits disposés au Christianisme se faisaient baptiser jadis, afin de pouvoir se dire Chrétiens. J'ai rencontré en vous le seul homme juste (pie j'aie jamais rencontré, aprèAS mon grand-père; j"ai déconveil en vous non seulement une sympathie complète avec mes idées et
mes sentiments , mais encore une supériorité d'intelligence et de vertu, qui a porté la lumière dans mes bons instincts, et l'enthousiasme dans mes convictions. Vous m'avez débarrassée de quelques erreurs; vous m'avez guérie de plusieurs incertitudes : en un mot, vous m'avez enseigné la justice, et vous m'avez donné la foi. Vous ne pouvez donc pas être étonné, à moins que vous ne méjugiez trop frivole et trop faible pour exécuter ce que j'ai conçu.
Pierre était en proie à un véritable délire. Il la regardait, et n'osait pas seulement poser ses lèvres sur le bout de sa ceinture, tant elle lui apparaissait grandie et sanctifiée par la foi.
— Je vois que vous ne pouvez parler, lui dit-elle. Je vais trouver mon père. Si vous n'y consentez pas, faites seulement un signe, un geste, et j'attendrai que vous ayez changé d'avis.
Pierre prit, avec une sorte d'égarement, le poignard qu'Yseult avait voulu lui donner le jour du départ d'Achille Lefort, et ({ui se trouvait là, sur la table.
— Que voulez-vous donc faire? lui dit-elle en le lui arrachant des mains.
— Me tuer, répondit-il d'une voix élouftee ; car c'est un rêve, et je voudrais me réveiller dans une autre vie.
— Je vois que vous m'aimez, dit Yseult en souriant; car vous ne craignez plus de toucher à cette arme qui coupe V amitié?
— Elle pourrait bien couper mon cœur par morceaux, répondit Pierre ; elle n'en ôterait pas l'amour que j'ai pour vous.
— S'il en est ainsi , dit Yseult animée d'une joie sainte, et les joues couvertes d'une pudicjue rougeur, comme je ne connais qu'une manière de vouloir les choses, qui est de les mettre tout de suite à exécution , je vais trouver mon père et lui parler de vous. A demain, Pierre, car ceci est une affaire sérieuse, et peut-èlre mon père voudra- t-il prendre la nuit pour y réfléchir.
— Demain, demain? s'écria Pierre tout effrayé. Est-ce (juc demain viendra jamais? Comment i)orlcrai-ie jusqu'à demain celle joie
et cette épouvante? Non, non, ne parlez pas encore à votre père; laissez-moi vivre jusqu'à demain avec la seule pensée de votre bonté pour moi ( Pierre n'osait dire : de votre amour). Je ne comprends pas encore l'avenir dont vous me parlez : il me semble que là il y a un mystère, et j'y songe avec une sorte de peur... Oui, j'ai le cœur serré , et mon bonheur est si grand qu'il ressemble à la tristesse. C'est une idée solennelle , douloureuse , enivrante. C'est comme si vous alliez vous donner la mort pour moi... Laissez-moi y songer, vous voyez bien que je n'ai pas ma tête. Je ne puis fixer mon esprit , au milieu de ce tourbillon que vous soulevez en moi , que sur une seule idée : c'est que vous m'aimez... Vous, vous! ah mon Dieu , vous ! Je suis aimé de vous !... Est-ce que c'est possible? Est-ce que j'ai la fièvre? Est-ce que je ne suis pas dans le délire ?
— Je crains vos réflexions , Pierre , et je ne veux pas vous donner le temps d'en faire. Je les ai faites à votre place , et le parti cpic j'ai pris a
été assez mûri pour que j'en puisse prévoir toutes les conséquences ; elles sont telles que je n'en redoute aucune. Il ne faut pas beaucoup de courage, croyez-le, pour braver les préjugés du monde, lorsqu'on fait , non pas un coup de tête , mais un acte de foi ; le monde est bien faible et bien petit devant de telles résolutions. Et quant à vous, je sais bien quels scrupules vous allez avoir dès que vous vous souviendrez que je suis riche et que vous ne l'êtes pas. Je sais ce que j'aurai à vous répondre; j'ai prévu toutes vos objections , et je suis sûre de les vaincre : car votre fierté m'est plus chère qu'à vous-même, et si je croyais vous pousser à une résolution contraire aux principes de votre conscience, j'aimerais mieux mourir.
Ils s'entretinrent longtemps ainsi. Pierre l'écoutait avidement, et lui répondait à peine. Dans ce premier trouble d'une joie inattendue et immense, il ne pouvait a|)précier nettement l'idée d'un mariage aussi contraire aux idées et aux coutumes de la hiérarchie sociale. Il se ré-
servait d'éprouver ce projet au creuset de sa conscience. Mais le courage et l'enthousiasme avec lesquels la croyante Yseult s'y jetait tout entière le pénétraient d'amour, de reconnaissance, et d'admiration. Ils avaient tant de choses à se dire, à se rappeler, à repasser ensemble dans leur mémoire, qu'ils ne pouvaient s'arracher à cet entrelien. Ce retour sur leur amour com primé , cette explication nouvelle des moindres mystères , des moindres émotions du passé , étaient pleins de délices; et ils se sentaient revivre une seconde fois les jours qu'ils avaient déjà vécu. Seulement cette première vie avait été la réalité , la seconde était l'idéal ; et ce souvenir repris à deux, et embelli de toutes les révélations qui avaient m.anqué au passé, était quelque chose comme le sentiment qu'éprouverait dans une vie heureuse une âme qui se souviendrait d'avoir déjà vécu dans des conditions moins douces, et avec tous les désirs qui se trouveraient actuellement satisfaits.
Pendant qu'ils causaient ainsi, et (|u'ils ou-
bliaient l'heure, transportés qu'ils étaient dans une autre sphère , le comte de Villepreux conférait avec le Corinthien. Jusqu'à ce moment, la marquise, agitée, en proie à mille combats , était retenue par la honte d'avouer à son oncle que celte passion sérieuse qu'il lui attribuait malicieusement, n'était qu'une surprise des sens au milieu d'une fantaisie d'esprit, un roman commencé avec l'étourderie d'une pensionnaire, soutenu au milieu des délires d'un amour sans frein et sans but , prêt à se dénouer devant la crainte du blâme et les besoins de la vanité. Le Corinthien, se présentant avec un nom célèbre et des titres acquis à la considération , l'eut emporté peut-être sur un gentilhomme sans réputation et sans talent. Mais le Corinthien, compagnon menuisier ; enfant de génie il est vrai , et sur le point d'être élève à Rome , mais inconnu , mais incertain de son avenir , incapable peut-ôti'e de faire de tardives études et de réaliser les cs- |iérances(pieronavaitc(>iinicspourlui,... c'était un dé dans le corncl tic ce jeu de hasard tiu'on
appelle la société , et Joséphine ne se sentait pas assez de foi et de courage pour en faire l'épreuve. Elle était donc très-effrayée du parti que lui suggérait hypocritement son oncle; et au moment où il voulut faire appeler Amaury , elle le suivit dans son cabinet et le supplia de l'écouter auparavant. Elle prétendit avoir découvert une intrigue entre la Savinienne et le Corinthien, et se déclara si bien guérie de son amour, qu'elle y renonçait et priait son oncle de l'aider à le rompre. Elle ne mentait qu'à demi. La découverte qu'elle avait faite de cet amour passé, était ce qui dépoétisait le plus Amaury à ses yeux. Elle était humiliée d'avoir succédé à une caharetiere ; et l'humble origine de son amant lui apparaissait plus intolérable, depuis qu'elle l'y voyait lié par un amour dont il ne consentait pas à rougir et dont il n'était pas assez lâche pour répudier le souvenir.
Le comte reçut Joséphine à merci. Il cessa de jouer la comédie, et lui dit les choses les |)lus sévères, afin (pTelle n'y revîiK })lus, et (jue désor^
mais elle prît ses amants un peu moins bas. — Ceci doit vous éclairer un peu, j'imagine, lui dit-il; et vous prouver que, si l'on doit aimer et honorer le peuple en principe, on ne doit pas trop se hâter de mettre cette sympathie en une application aussi expérimentale que vous venez de le faire à vos dépens. Le peuple est grand et beau comme masse , il est chétif et misérable comme individu ; il a besoin de passer successivement par toutes les phases de la hiérarchie sociale, pour s'épurer, se débarrasser du hmon d'où il est sorti, et acquérir à grand'peine, et avec grand mérite, cette illustration qui peut lutter avantageusement dès aujourd'hui avec celle de la naissance, et qui doit peut-être en triompher radicalement un jour. Vous avez cru faire, avec vos beaux yeux, la transformation que vingt ans de travail et de combat opéreront ou n'opéreront pas dans ce jeune garçon. Il ne vous comprend pas, et retourne avec plaisir à sa commère Savinienne. Ceci vkus prouve encoiu; (pi'il y a plus loin du pavé [)()piilaire aux sommités du
vrai mérite et de la véritable considération, que de l'établi du menuisier au lit d'une marquise.
Joséphine subit cette réprimande cynique et mordante avec une aveiii^le soumission. Sa pensée ne s'éleva pas plus haut que le libéralisme étroit du vieux comte. Elle n'aperçut aucune inconséquence dans sa conduite et dans ses paroles; tout lui parut article de foi. Elle dévora son humiliation avec douleur, mais sans révolte, et reçut son pardon à genoux et avec reconnaissance. Elle était de cette race sur laquelle la caste noble, quoique haïe et tournée en ridicule, exerce encore une influence souveraine.
Le comte essaya d'abord de traiter le Corinthien comme un petit garçon et de lui faire peur. A le voir si gejitil, il ne s'était jamais douté de l'orgueil et de l'emportement de son caractère. Lorsqu'il le vit entrer en révolte, déclarer qu'il était libre, qu'il n'obéissait à personne, qui'on pouvait bien le renvoyer de l'atelier et du château , mais non du pays et du village, qu'il ne reconnaissait au comte aucune autorité sur la marquise et
sur lui, force fut àThabilevieillard de reconnaître qu'il venait de faire une école, et que ni la peur du bâton , ni la crainte de perdre la protection et les bienfaits , ne vaincraient la fierté du Corinthien. Il changea donc de tactique, le prit par la douceur, le raisonna paternellement, le plaignit de son amour, lui dévoila toute la faiblesse et toute la vanité de Joséphine, et lui conseilla d'épouser la Savinionne ou d'aller étudier la statuaire en Italie. Le Corinthien avait sur le cœur les menaces qu'on venait de lui faire ; il s'en vengea en sortant du cabinet de M. de Villepreux sans lui avoir rien promis. Mais la nuit porte conseil, et l'idée de voir l'Italie l'agita d'un si vif désir, qu'il résolut d'entrer en composition le lendemain. Le comte était fort tranquille là-dessus; au seul nom de Piome, il avait vu jaillir des yeux du jeune artiste la flamme de l'ambition , et il élait bien sûr ({u'aucun amour n'entraverait sa carrière.
Le vieux comte, un pni fatigué de sa journée, allait se coucher, loi'scpi'.' son iMHil-fils Raoul
vint à son tour lui demander un moment d'audience. 11 s'agissait des révélations qu'Isidore lui avait faites à propos d'Yseult, et des propos qiie soulevait son intimité avec la Savinienne et avec Pierre Huguenin. Cet avertissement, donné la veille à M. de Villepreux, ne lui eût peut-être pas semblé valoir la peine d'y réfléchir, d'autant plus que Raoul mettait un peu de malice à montrer à son grand-père les dangers et les inconvénients de son républicanisme. Mais l'histoire de la marquise disposait le comte à faire grande attention à ce que lui disait Raoul. Il l'interrogea beaucoup, et ne lui imposa pas silence lorsque le jeune dandy royaliste lui dit j en grasseyant et en biaisant comme la plupart de ses pareils, (avortons d'une force déchue qui n'ontmômeplus celle de parler intelligiblement) : — Voyez-vous, mon père, tout cela finira par quelque scandale, si vous n'y mettez bon ordre. Yseult a une folle tétc ; vous l'avez gâtée ; il n'est plus temps de reprendre votre autorité sur elle. Mais elle est en âge de se marier; il faut que vous la placiez
SOUS la protection d'un homme jeune, qui sera en môme temps l'appui dévoué de votre vieillesse. Ce sera bientôt fait si vous voulez. Amédée est un excellent parti pour elle. Il est jeune , élégant, bien élevé, joli garçon, riche, bien né; sa famille est bien en cour. Il est amoureux d'elle, ou prêt à le devenir. La comtesse , sa sœur, est disposée à faire encore les premiers pas, quoique Yseult ait été assez maussade avec elle. Si vous le voulez bien , Yseult changera d'idée ; car si elle est opiniâtre dans les petites choses, elle est, je crois, raisonnable dans les grandes. D'ailleurs, elle vous aime , et le désir de vous plaire...
— Nous reparlerons de cela, dit le comte. Laisse-moi : je veux d'abord lui parler de cette Savinienne.
Raoul se relira, et le comte descendit au ca-^ binet de la tourelle. Il était une heure du matin. Il y surprit sa fille léte à télé avec Pierre Hugueiiiu. Là toute sa prudence l'abandonna; et la colère, à hupiellc il était fort sujet, lui montant au cerveau, il s'exprima en termes fort peu
mesurés sur rinconvenance de cette intimité. Pierre était si ému, qu'il ne songeait point à obéir aux ordres violents que lui donnait le vieillaci^ de se retirer ; il craignait pour Yseult l'effet de la colère paternelle , mais il n'avait rien à dire pour se disculper. Yseult , effrayée un instant, domina bientôt le. malaise affreux de cette situation par la force^de son caractère. Au lieu de s'irriter secrètemeiît des dures paroles de son grandpèr^,<1!fl?^(gpta les bras autour du cou, et lui /^, en caressant ses cbeveux blancs, qu'elle '^tait heureuse d'être surprise dans ce tête à tète, et que cela lui abrégeait de longs préambules. Puis, prenant Pierre par la main, elle l'amena auprès de son aïeul et se mettant à genoux : — Mon père, dit-elle, d'une voix pénétrée mais ferme, vous m'avez dit mille fois que vous aviez assez de confiance en ma raison et en ma dignité pour m.e permettre de faire moi-même le choix d'un époux. Lorsqu'on m'a proposé divers mariages d'intérêt et d'ambition, vous avez approuvé mes refus, et vous m'avez dit que vous préféreriez me
ici LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.
voir unie à un honnête ouvrier qu'à un de ces nobles insolents et bas, qui calomniaient votre «ijaractère politique et qui s'humiliaient devant votre argent. Enfin , vous avez dit aujourd'hui à ma cousine des choses que je me suis fait répéter plusieurs fois, afin d'être bien sûre que je ne vous déplairais pas en vous parlant comme je vais le faire. Voici l'homme que je prendrai pour mari, si vous voulez bien bénir et ratifier mon choix. Yseult fut forcée de s'interrom^WCa surprise, l'indignation, le chagrin, et surtout peut-être la confusion de n'avoir rien à répondre, avaient fait une telle révolution chez le vieux comte, qu'il sentit tout d'un coup la force l'abandonner, et le sang lui bourdonner dans les oreilles. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et devint alternativement écarlate et pâle comme la mort. Yseult, le voyant défaillir, fil lui cri, et «îinbrassa ses genoux. — Malheureuse fille! dit le vieillai'd avec etîbrt , vous tuez votre [«ère ! lù il pcidit loimaissance.