‹ Le compagnon du tour de France (volume 5)Chapitre 37 sur 40 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

-og)go-

Le soir de ce jour déjà si rempli d'émotions, Pierre et le Coriiilhieii travaillaient î\ la lumière , agiles eux-mêmes d'une sorte de fièvre. Amaury, ennuyé de son entreprise, se hâtait d'achever ses dernières figures 'sculptées , et aspirait ;\ entamer les ornements i)lus faciles auxquels Pierre devait l'aider. La partie de pun; menuiserie n'avait pas été A beau-

coup près aussi vite. Il y avait encore bien des panneaux disjoints, bien des moulures inachevées. Mais le père Huguenin avait été forcé de prendre patience; car son fils voulait achever avant tout l'escalier de la tribune, qu'il s'était réservé comme le morceau le plus important et le plus difficile. Pierre ne disait pas que, dans le secret de son âme , il chérissait cette partie de l'atelier qui le rapprochait du cabinet de la tourelle, et de la tribune, où quelquefois il n'était séparé d'Yseultque par la porte, souvent entr'ouverte, du cabinet d'études.

Retranché dans le fond de l'atelier, Pierre avait depuis quelque temps travaillé sans relâche. Non seulement il voulait que son escalier fût une pièce conforme à toutes les lois de la science, mais il voulait encore en faire une œuvre d'art. Il songeait à lui donner le style, le caractère, le mouvement non seulement facile et sûr, mais encore hardi et pittoresque. Il ne fallait pas que ce fût l'escalier coquet d'un restaurant ou d'un magasin, mais hi(Mi l'escalier austère et riche

d'un vieux manoir, tel que ceux qu'on voit au fond des intérieurs de Rembrant , sur lesquels la lumière douteuse et rampante monte et décroît avec tant d'art et de profondeur. La rampe en bois, découpée à jour, et les ornements des pendentifs, devaient aussi être d'un choix particulier. Pierre eut le bon sens et le bon goût d'emprunter le dessin de ces parties aux ornements de l'ancienne boiserie. Il les adapta aux formes et aux dimensions de son escalier, et là ses connaissances en géométrie lui devinrent de la plus grande utilité. C'était un travail d'architecte, de décorateur, et de sculpteur, en môme temps. Pierre était sévère envers luimême. Il se disait que ce serait peut-être la seule occasion ([u'il aurait dans sa vie d'unir sérieusement les conditions de l'utile à celles du beau , et il voulait laisser dans ce monument, où des générations d'ouvriers habiles avaient exécuté de si belles choses, une trace de sa vie, A lui, ouvrier consciencieux, artiste délicat et noble.

Il était dix heures du soir, et il donnait enfin la dernière main à son œuvre. Il avait ajusté ses marches bien balancées sur un palmier élégant, fragile à la vue , solide en réalité. La rampe était posée; et, à la lueur de la lampe, elle reflétait sur la muraille ses légers enroulements et ses fortes nervures. Pierre , à genoux sur la dernière marche , rabotait avec soin les moindres aspérités ; son front était inondé de sueur, et ses yeux brillaient d'une joie modeste et légitime. Le Corinthien était monté sur une échelle, à quelque distance , et plaçait encore quelques chérubins dans leurs niches. Il travaillait avec la même activité , mais non avec le même plaisir que son ami. Il y avait dans son ardeur comme une sorte de rage, età chaque instant il s'écriait en jetant son ciseau sur les dalles : — Maudites marionnettes ! quand donc en aurai-je fini avec vous! Puis il reportait de temps en temps ses regards sur cette marque de craie qui était restée au panneau du passage secret, etqu'il ne pouvait pas s'expliquer. — Moi, j'ai fini! s'écria Pierre tout d'un coup

en s'asseyant sur la marche qui joignait l'escalier à la tribune; et j'en suis presque fâché, ajoutat-il en s'essuyant le front : je n'ai jamais rien fait avec tant d'amour et de zèle.

— Je le crois bien, répondit le Corinthien avec amertume; tu travailles pour quelqu'un qui en vaut la peine.

— Je travaille pour l'art, répondit Pierre.

— Non , répondit brusquement le Corinthien, tu travailles pour celle que tu aimes.

— Tais-toi, tais-toi , s'écria Pierre effrayé, en lui montrant la porte du cabinet.

— Bah ! je sais bien qu'à cette heure , elles prennent le thé! répondit le Corinthien. Je sais de point en point leurs habitudes. Dans ce moment-ci , mademoiselle de Yillepreux arrange ses tasses de porcelaine, en parlant politique ou philosophie avec son père, et la marquise baille en regardant au miroir si elle est bien coiffée. C'est comme si je la voyais.

— C'cstégal, parle moins haut, je t'en supplie.

— Je parlerai aussi bas que tu voudras, Pierre,

dit le Corinthien en venant s'asseoir à côté de son ami. Mais j'ai besoin de parler , vois-tu , j'ai la tête brisée. Sais-tu que ton escalier est superbe? Tu as du talent, Pierre. Tu es né architecte comme je suis né sculpteur, et il me semble qu'il y a autant de gloire dans un art que dans l'autre. Est-ce que tu n'as jamais eu d'ambition, toi?

— Tu vois bien que j'en ai , puisque je me suis donné tant de mal pour faire cet escalier.

— Et voilà ton ambition satisfaite?

— Pour aujourd'hui; demain j'aurai à faire le corps de bibliothèque.

— Et tu comptes faire toute ta vie des escaliers et des armoires ?

— Que pourrais-je faire de mieux ? je ne sais pas faire autre chose.

— Mais tu peux tout ce que tu veux, Pierre ; et tu ne veux pas rester menuisier , j'espère?

— Mon cher Corinthien, je compte rester menuisier. Que tu deviennes sculpteur , que tu étudies Michel-Ange et Donatello, c'est juste.

ïu es entraîné aux œuvres brillantes par une organisation particulière, qui t'impose le devoir de chercher le beau dans son expression la plus élevée et la plus poétique. Le dégoût que t'inspirent les travaux de pure utilité est peut-être un avertissement de la Providence, qui te réserve de plus hautes de'stinées. Mais moi, j'aime le travail des mains , et pourvu que ma peine serve à quelque chose , je ne la regrette pas ; mon intelligence ne me porte pas vers les œuvres d'art , comme tu les entends ; je suis peuple , je me sens ouvrier par tous les pores. Une voix secrète , loin de m'appeler dans le tumulte du monde, murmure sans cesse à mon oreille que je suis attaché à la glèbe du travail , et que je dois peut-être y mourir.

— Mais ceci est une absurdité! Pierre, tu te ravales et tu te calomnies; tu n'es pas fait pour rester machiuc et pour suer comme \m esclave. Est-ce que la manière dont le riche exploite le travail du jieuple n'est pas uue iiii(piilé? Toimême , tu Tas dit cent fois !

— Oui , en principe, je bais cette exploitation ; mais en fait, je m'y soumets.

• — C'est une inconséquence , Pierre , c'est une lâcheté ! Que chacun en dise autant, et jamais les choses ne changeront.

— Cher Corinthien , les choses changeront ! Dieu est trop juste pour abandonner l'humanité , et l'humanité est trop grande pour s'abandonner elle-même. Il m'est impossible de sentir dans mon âme ce que c'est que la justice sans que la justice soit possible. Je ne chérirais pas l'égalité si l'égalité n'était pas réalisable. Car je ne suis pas fou, Aniaury ; je me sens trèS'Calme , je suis certain d'être très-sage dans ce moment-ci , et pourtant je crois que le riche n'exploitera pas toujours le pauvre.

— Et pourtant tu te fais un devoir de rester pauvre?

— Oui, ne voulant pas devenir riche atout prix.

— Et tu ne hais pas les riches ?

— Non , parce qu'il est dans l'instinct de l'homme de fuir la misère.

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— Explique-moi donc cela !

— C'est bien facile. Il est certain , n'est-ce pas , que , dès aujourd'hui , un pauvre peut devenir riche à force d'intelligence?

— Oui.

— Est-il certain que tous les pauvres intelligents puissent devenir riches?

— Je ne sais pas. Il y a tant de ces pauvreslà, qu'il n'y aurait peut-être pas de quoi les enrichir tous.

— Gela est bien certain, Amaury ; ne voyonsnous pas tous les jours des hommes d'esprit et de talent qui meurent de faim ?

— 11 y en a beaucoup. Ce n'est pas tout d'avoir du génie, il faut encore avoir du bonheur.

— C'est-à-dire de l'adresse, du savoir-faire, de l'ambition, de l'audace. Et le plus sur encore est de n'avoir pas de conscience.

— C'est possible, dit le Corinthien avec un soupir ; Dieu sait si je pourrai conserver la mienne, et s'il ne fauiba pas l'abjurer ou échouer.

— J'espère que Dieu veillera sur toi, mon enfant. Mais moi, vois-tu, je ne dois pas me risquer. Je n'ai pas un assez grand génie pour que la voix du destin me commande d'engager cette lutte dangereuse avec les hommes. Je vois que la plupart de ceux qui abandonnent la dure obscurité du mercenaire pour devenir heureux et libres perdent leurs modestes vertus, et ne se font jour à travers les obstacles qu'en laissant, à chaque effort, un peu de foi, à chaque triomphe, un peu de charité. C'est une guerre effroyable que cette rivalité des intelligences; l'un ne peut parvenir qu'à la condition d'écraser l'autre. La société est comme un régiment où le lieutenant, un jour de bataille, se réjouit de voir tomber le capitaine qu'il va remplacer. Eh bien ! puisque le monde est arrangé ainsi, puisque les esprits les plus libéraux et les plus avancés n'ont encore trouvé que cette maxime : « Détruisez-vous les uns les autres pour vous faire place , » moi , je ne veux détruire personne. Nos ambitions personnelles

sanctionnent trop souvent ce principe abominable qu'ils appellent la concurrence, l'émulation, et que j'appelle, moi, le vol et le meurtre. J'aime trop le peuple pour accepter cette heureuse destinée qu'on offre à un d'entre nous sur mille , en laissant souffrir les autres. Le peuple , aveugle et résigné se laisse faire ; il admire ceux qui parviennent; et celui qui ne parvient pas s'exaspère dans la haine, ou s'abrutit dans le découragement. En un mot ce principe de rivalité ne fait que des tyrans et des exploiteurs, ou des esclaves et des iiandits. Je ne veux être ni l'un ni l'autre. Je resterai pauvre en fait, libre en principe , et je mourrai peut-être sur la paille, mais en protestant contre la science sociale (lui ne met pas tous les hommes à même d'avoir un lit.

— Je te comprends, mon noble Pierre, tu fais comme le marin (pii aime mieux périr avec l'éjpiipage que de se sauver dans une petite bar- (pie avec quehpies privilégiés. Mais tu oublies (pie ces privilégiés se tr(»uvcront toujours h\

pour sauter dans la barque , et que le ciel ue viendra pas au secours du navire qui périt. J'admire ta vertu , Pierre ; mais si tu veux que je te le dise , elle me semble si peu naturelle , si exagérée , que je crains bien que ce ne soit un

accès d'enthousiasme dont tu te repentiras plus tard.

— D'où le vient cette idée ?

— C'est qu'il me semble que tu n'étais pas ainsi il y a six mois.

— Il est vrai ; j'étais alors comme tu es aujourd'hui : je souffrais, je muiniiirais; j'avais le dégoût de notre condition , et lu ne l'avais pas. Aujourd'hui je n'ai plus d'ambition, et c'est toi qui en as. Nous avons changé de rôle.

— Et lequel de nous est dans le vrai ?

— Nous y sommes peut-être tous deux. Tu es l'homme de la société présente, je suis peutêtre celui de la société future !

— Et, en attendant, tu ne veux pas vivre; ! car c'est ne pas vivre cpjc de vivre dans le désir et dans l'attente.

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— Dis clans la foi et dans l'espérance !

— Pierre , c'est mademoiselle de Villepreux qui t'a soufflé ces folles théories. Elles sont bien faciles à ces gens-là. Ils sont riches et puissants; ils jouissent de tout, et ils nous conseillent de vivre de rien.

— Laisse là mademoiselle de Villepreux , répondit Pierre. Je ne vois pas ce qu'elle a de commun avec ce que nous disions.

— Pierre, dit Amaury vivement, je t'ai dit tous mes secrets , et tu ne m'as jamais dit les tiens. Est-ce que tu crois que je ne les lis pas dans ton cœur?

— Laisse-moi , Amaury, ne me fais pas souf- IVir inutilement. Je respecte , je révère madesclle de Villepreux, cela est certain. Il n'y a point de secret là-dedans.

— Tu la respectes, lu la révères... et tu l'aimes !

— Oui, je l'aime, répondit Pierre en frissonnant, .le l'aime comme la Saviniemie l'aime !

— Tu l'aimes comme j'aime la mar([uise !

— Oh non ! non ! Àmaury, cela n'est pas. Je ne l'aime pas ainsi.

— Tu l'aimes mille fois davantage.

— Je n'en suis pas amoureux, non! le ciel m'est témoin...

— Tu n'oses achever. Eh bien , il est possible que tu n'en sois pas amourenx ; je ne te souhaite pas un pareil malheur : mais tu l'adores , et tu te trouves heureux d'être l'esclave conquis et enchaîné de cette dame romaine...

Cette conversation fut interrompue par un domestique qui vint, du côté du parc , dire au Corinthien que le comte désirait lui parler. Le Corinthien se rendit cà cet ordre , bien éloigné de pressentir l'importance de l'entrevue (ju'on lui demandait.

Pierre resta quelques instants absorbé et troublé des insinuations hardies que son ami venait de faire. Puis, en songeant que l'heure de la retraite était sonnée dans le château, et que peut-être mademoiselle do Villepreux allait descendre dans son cabinet d'étu-

des, comme cela lui arrivait souvent de onze heures à minuit, il se mit à ramasser et à rassembler ses outils pour s'en aller, fidèle au respect qu'il lui avait juré dans son âme. Mais au moment où il se baissait pour prendre le sac de cuir où étaient ses instruments de travail, il sentit une main se poser doucement sur son épaule, et, en relevant la tête, il vit mademoiselle de Yillepreux rayonnante d'une beauté qu'elle n'avait jamais eue avant ce jour-là. Toute son âme était dans ses yeux , et cette force qu'elle comprimait toujours au fond d'elle-même éclatait en elle à cette heure, sans qu'elle cherchât à la reprendre. C'était comme une transfiguration divine (|ui s'était opérée dans tout son être. Pierre l'avait vue souvent exaltée, mais toujours un peu mystérieuse, et , dans tout ce qui avait rapport à leur amitié, s'exprimant par énigmes ou par réticences. Il la vit en cet instant comme luie pythie prête à répandre ses oracles , et, transporté lui-même d'une coïiliance et d'uiK^ l'ont; inconime, |)our la première fois do

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sa vie il prit la main d'Yseult dans la sienne.

— Mou escalier est fini, lui dit-il; c'est vous qui,

la première, poserez votre main sur cette rampe.

— Ne parlez pas si haut, Pierre, lui dit-elle. Pour la première et la dernière fois de ma vie, j'ai un secret à vous dire; un secret qui, demain, n'en sera plus un. Venez !

Elle l'attira dans son cabinet, dont elle referma la porte avec soin ; puis elle parla ainsi :

— Pierre, je ne vous demande pas, comme le Corinthien faisait tout à l'heure, si vous êtes amoureux de moi. Entre nous deux ce mot me paraît insuffisant et puéril. Je ne suis pas belle, tout le monde le sait ; je ne sais pas si vous êtes beau, quoique tout le monde le dise. Je n'ai jamais cherché dans vos yeux que votre âme, et la beauté morale est la seule qui puisse me fasciner. Mais je viens vous demander, devant Dieu, qui nous voit et nous entend, si vous m'aimez comme je vous aime.

Pierre devint pâle, ses dents se serrèrent ; il ne put répondre.

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— Ne me laissez pas dans rincertitude, reprit Yseult. Il est bien important pour moi de ne pas me tromper sur le sentiment que je vous inspire ; car je touche à cette crise décisive de ma vie, que je vous avais fait pressentir ici, un soir que je jouais au Carbonarisme avec vous, croyant avoir quelque chose à vous apprendre, et n'ayant pas encore reçu de vous l'initiation à la véritable égalité, que vous m'avez donnée depuis. Écoutez, Pierre; il s'est passé aujourd'hui, dans ma famille, bien des choses que vous ignorez. Ma cousine m'a confié un secret que vous possédiez depuis longtemps. Mon père, par je ne sais quelle aventure , a découvert ce secret, et a prononcé un jugement que je vous laisse k deviner.

Pierre ne pouvait parler. Yseult vit son angoisse, et continua:

— Le jugement de mon père a été conforme aux athnirables principes dans lescpiels il m'a élevée, el (jue je lui ai loujours vu professer. Il a ciiiist'illé à iiiadanic <les Fresnays, dont le

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mari est mourant, de se remarier avec le Corinthien aussitôt qu'elle serait libre ; et, à l'heure qu'il est, il engage le Corinthien à s'éloigner, pour revenir ici dans deux ans. Dans deux ans, Pierre, votre ami sera mon cousin, et le neveu de mon père. Vous voyez que si vous m'aimez, si vous m'estimez, si vous me jugez digne d'être votre femme, comme moi je vous aime, vous respecte et vous vénère, je vais trouver mon aïeul , et lui demander de consentir à notre mariage. Si je n'avais pas la certitude de réussir, jamais je ne vous aurais dit ce que je vous dis maintenant dans tout le calme de mon esprit et dans toute la liberté de ma conscience.

Pierre tomba à genoux, et voulut répondre ; mais cet amour, si long-temps comprimé, eût éclaté avec trop de violence. Il n'avait pas d'expressions; des torrents de larmes coulaient en silence sur ses joues.

— Pierre, lui dit-elle, vous n'avez donc pas la force de me d'mi un mot? Voilà ce que je crni-

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