FIN
*i Ils troublent et confondent tons les droits 1 humains, en disant qa'il ne faut point obéir aux c rois, que tous les Mens doivent être communs, € et que tous les hommes sont égaux, »
{Lettre du pape Martin Vau roi de Pologne.)
Nous avons promis à nos lecteurs, en terminant l'abrégé de rhistoire de Jean Ziska , un récit succinct de la vie de Procope, son élève dans l'art de la guerre, et son successeur dans le commandement de Tarmée Taborite. On lit peu aujourd'hui l'histoire des sectes qui ont précédé la Réforme de Luther. Nous croyons pourtant cette étude fort curieuse , fort utile et intimement liée à la solution des problèmes qui agitent les peuples d'aujourd'hui. Nous nous promettons de l'approfondir et de la développer ailleurs. L'esquisse rapide que nous allons tracer ne doit être considérée que comme un fragment d'une œuvre plus complète.
Ziska, Procope, sont deux soldats glorieux d'une cause glorieuse. Il faudrait expliquer Ziska et Procope par les doctrines qu'ils ont soutenues de leur épée, et pour lesquelles ils moururent. Comprendrait-on nos guerres de la Révolution, si on n'avait aucune lumière sur les principes de cette Révolution? Ne faut-il pas Voltaire et Rousseau pour expliquer la Convention, Danton et Robespierre ?
Les figures de Jean Huss, de Jérôme de Prague, de Wicklef , devraient donc précéder celles de Ziska et de Procope. Mais les réformateurs du quinzième siècle avaiient eu leurs devanciers au treizième et au quatorzième. D'ailleurs toute cette cause se rattachait à l'Évangile, au Christ. Voilà donc en première ligne le Christ et l'Évangile; là est la lumière qui devrait éclairer le sujet tout entier. On le voit, nous sentons bien, du moins, l'immense difficulté d'une pareille tâche; et on nous pardonnera si, dans cette biographie comme dans la précédente, il s'agit plus des événements que de leur cause, plus d'histoire proprement dite quu de théologie. Nous resserrons notre point de vue, pour pouvoir le remplir et pour être utile.
Avant de commencer, pourtant, nous prierons le lecteur de remarquer notre épigraphe ; car, à défaut de mieux, elle explique, quant à présent, ce que nous avons tenté déjà de faire reconnaître et toucher au doigt dans l'histoire de Ziska. Voici, dans son entier, le fragment authentique où nous avons puisé cette épigraphe. C'est un passage d'une lettre écrite par le pape Martin V au roi de Pologne, en 4430, pour l'engager à se joindre à la croisade contre les hérétiques de Bohème. Ce prince lithuanien (Wladislas IV), très-récemment converti à la ioi chrétienne , n'était probablement pas très-rompu aux subtilités théologiques. Aussi, le pape, jugeant à propos de lui parler clair et de ne pas équivoquer sur les mots, afin qu'il comprît l'importance de son alliance avec le saintsiége et l'Empire , s'exprimait en ces termes : « Ce n'est « pas seulement l'altération de la rehgion qui doit animer « contre eux un roi catholique : la prudence le veut « aussi. Par ie5 dogmes de ces gens-là, toute police est « renversée ; l'autorité des rois est foulée aux pieds ; ils «troublent et confondent tous les droits humains, en « disant qu'il ne faut obéir à aucune puissance, ^?a5 même
« anx rois, que tous les biens doivent être communs, « et que tous les hommes sont égaux ! »
Voilà donc la dispute théologique qui a paru si embrouillée, si ridicule et si méprisable aux écoles philosophiques du siècle dernier, résumée , jugée et condamnée par le pape, en deux mots. Qu'on ne dise donc plus que les hommes du passé se sont émus et ont lutté pour de vaines subtilités. Jean Huss et Jérôme de Prague ne son* pas les victimes volontaires d'un fol orgueil de rhéteurs, comme les écrivains orthodoxes ont osé le dire : ils sont les martyrs de la Liberté, de la Fraternité et de l'Égalité.
Oui, nos pères, qui eux aussi avaient cette devise, portaient la sainte doctrine éternelle dans leur sein ; et la guerre des Hussites est, non-seulement dans ses détails, mais dans son essence, très-semblable à la Révolution française. Oui, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, ce cri de révolte : la coupe au peuple ! était un grand et impérissable symbole. Oui, les saintes hérésies du moyen âge malgré tout le sang qu'elles ont fait couler, comme notre glorieuse Révolution malgré tout le sang qu'elle a versé , sont les hautes révélations de l'Esprit de Dieu, répandues sur tout un peuple. Il faut avoir le courage de le dire et de le proclamer. Ce sang fatalement sacrifié, ces excès, ces délires, ces vertiges, ces crimes d'une nécessité mal comprise, tout ce mal qui vient ternir la gloire de ces révolutions et en souiller les triomphes, ce mal n'est point dans leur principe : c'est un effet déplorable d'une cause à jamais sacrée.
Mais d'où vient-il ce mal dont on accuse sans distinction et ceux qui le provoquent et ceux qui le rendent? Il vient de la lutte obstinée, des hostilités, des provocations iniques des ennemis de la lumière et de la Vérité divine* Plus profondément, sans doute, il vient de l'épouyantable antagonisme des deux principes, le bien, et le mal. C'est
peut-être ainsi que l'entendaient, dans leur origine, ces religions qui admettaient une lutte formidable entre le bon et le mauvais Esprit. Moins diaboliques que le Christianisme perverti , elles annonçaient /a conversion et la réhabilitatioD de l'Esprit du mal ; elles le réconciliaient, à la fin des siècles, avec le Dieu bon ; elles prophétisaient peut-être ainsi sans le savoir la réconciliation de THumanité universelle, le triomphe miséricordieux de l'Égalité, la conversion et la réhabilitation des individus aujourd'hui rois, princes, pontifes, riches et nobles, esclaves de Satan, avec les peuples émancipés. Et si nous ne croyons pas un peu nous-mêmes à ce miracle de l'étemelle sagesse, de quel côté se tourneront nos espérances? Retourneronsnous aux fureurs du Taborisme, à la Jacquerie, aux persécutions, à l'holocauste effroyable de toute une caste, à la guillotine, qu'au lendemain de la Révolution nous aurions dû briser pour ne la relever jamais, même pour les plus grands criminels? Non. Ces fureurs, quelque légitimes qu'elles aient pu sembler, dans les siècles d'ignorance et dans les jours de désespoir, n'ont point profilé à nos pères. L'Église de Rome a longtemps expié les supplices des hérétiques. Les hérétiques, à leur tour, ont expié de farouches représailles. Et nous, qui avons frappé par le glaive, nous sommes gouvernés par le glaive 1
Nous n'étions pas mûrs pour faire régner une vérité sans tache : on ne nous juge pas dignes d'être gouvernés par la vérité. On nous enferme dans des murailles, on nous entoure de canons et de forteresses. Nous n'avons donc pas vaincu ! Et dire que tous les hommes sont égaux, que tous les biens doivent être communs à tous , en ce sens qu'ils doivent profiter à la communion universelle, et par cette communion, à chacun individuellement^ est encore une hérésie condamnable et punissable , au nom du pape et du roi. La doctrine de l'Église, conune la doc-
trine du trône , est encore ce qu'elle était au temps de Martin V et de Sigismond; et il y a encore des croisades toutes prêtes à se former contre nous, quand nous voudrons donner la coupe à tout le monde. Hâtons donc le triomphe de la Vérité, et faisons avancer la loi de Dieu par les moyens conformes à la lumière de notre siècle et au respect de THumanité, telle qu'il nous est enfin accordé de la comprendre et de la connaître, après tant de siècles d'erreur et de misère. Admirons, dans le passé, la foi de nos pères les hérétiques, jointe à tant d'audace et de force; mais enseignons à nos fils, avec la foi , le courage et la force, la douceur et la mansuétude.
La mission pacifique du Christ a porté de plus beaux fruits et transformé le monde plus profondément que les missions sanguinaires entreprises depuis en son nom. Les grands guerriers, les nobles champions de l'hérésie ont laissé des œuvres incomplètes, parce qu'ils ont versé le sang. L'Église est tombée au dernier rang dans l'esprit des peuples, parce qu'elle a versé le sang. L'Eglise n'est plus représentée que par des processions et des cathédrales, comme la royauté n'est plus représentée que par des citadelles et par des soldats. Mais l'Évangile , la doctrine de l'Égalité et de la Fraternité , est toujours et plus que jamais vivant dans l'âme du peuple. Et voyez le crucifié, il est toujours debout au sommet de nos édifices, il est toujours le drapeau de l'Église 1
Il est là sur son gibet , ce Galiléen , cet esclave, ce lépreux, ce paria, cette misère, cette pauvreté, cette faiblesse, cette protestation incarnées ! li est là-haut , non pas, comme ils le disent, dans les deux inaccessibles, mais sur la terre, et comme planant au-dessus d'elle , au sommet des temples , et sur la coupole des hauts lieux réservés à la prière et à la méditation. Sa prophétie s'est accomplie : il est remonté dans le Ciel , parce qu'il est
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rentré dans Fldéal. Et de Tldéal il redescendra pour se manifester sur la terre, pour apparaître dans le réel. Et voilà pourquoi, depuis dix-huit siècles, il plane adoré sur nos têtes.
Étrange vicissitude de ta longue royauté, ô Christ ! ô le plus petit, le plus pauvre, le plus humble, le plus méprisé et le plus méconnu des enfants du peuple ! La tyrannie des papes, la tyrannie des empereurs et des rois, celle de la noblesse, celle de l'hypocrisie, toutes les tyrannies ont conservé ton symbole, comme une protestation invincible des petits et des pauvres contre l'orgueil et la dureté des puissants et des riches. On traîne à Téchafaud un misérable que la brutalité de l'ignorance et le désespoir furieux de la misère ont poussé au crime ; les lois religieuses et civiles le condamnent , la foule le contemple sans émotion, les gendarmes le lient, et le bourreau s'en empare. Un prêtre raccompagne à Féchafaud , et lui présente un emblème. C'est une croix, c'est la figure d'un gibet 1 La société tue ce misérable, qu'elle a abandonné au mal et qu'elle ne sait ni ne veut convertir. Et si une voix puissante comme celle du Christ s'élevait dans la foule pour crier que cet homme est moins coupable que la société, et que, par conséquent, la société n'a pas le droit de l'immoler; si le peuple, ému de cette parole, se soulevait; s'il renversait l'échafaud, s'il repoussait la soldatesque, s'il courait; vers la demeure du souverain pour lui demander la grâce des criminels et les moyens d'empêcher de nouveaux crimes , du pain et de l'instruction^pour tous , au nom de l'Égalité , au nom de l'Évangile, au nom du Christ... la soldatesque reviendrait plub nombreuse et mieux armée, elle disperserait l'émeute, elle saisirait ceux qui ne voudraient pas fuir, elle les remettrait à des geôliers; et ils comparaîtraient devant des juges, et ils seraient accusés comme révolutionnaires , comme crimi-
PROGOPE LE GRANB. 207 nek de lèse-société. Et s'ils voulaient plaider leur cause, l'Évangile à la main, ils seraient condamnés à la prison, à l'exil, à la mort peut-être. Et là, sur l'échafaud, un prêtre viendrait encore leur montrer lo i^ibet , l'instrument du supplice de cet homme divin qui crut à l'Égalité, et qui fut condamné et immolé pour n'avoir pas ménagé les puissances de son temps, pour n'avoir pas redouté Caïphe et Pilate. 0 société inique et absurde ! oii est donc ta force, puisque toi-même tu courbes le front et plies le genou devant l'image du représentant et du révélateur de cette Doctrine que tu condamnes! 0 Révélation de l'Égalité ! quelle n'est donc pas ta puissance, puisque tu triomphes encore dans ton symbole, puisque tu protestes toujours contre le mensonge qui se pare de ton nom , puisque tu es toujours parmi nous sous la figure d'une croix rayonnante, pour proclamer au monde que ton règne, après deux mille ans, ne fait encore que de commencer !
Procope était, comme Ziska, un gentilhomme bohème de médiocre fortune. Élevé et adopté par un oncle qui le destinait à l'état ecclésiastique, il voyagea en France, en Italie, en Espagne, et jusque dans la Terre-Sainte. A son retour, rasé et ordonné prêtre malgré lui, il quitta bientôt la soutane pour l'épée , et s'élança sous les étendarts de Ziska. On l'a déjà vu se distinguer en Moravie contre les Autrichiens et Jean, Vévêque de fer. A la moiît du redoutable aveugle, il fut élu chef des Taborites. Ziska, comme nous l'avons vu dans le précédent récit, mourut en 1424, désignant lui-même pour son successeur Procope, surnommé Rase, ou le Rasé^ à cause de la circonstance que nous venons de mentionner. Quant au surnom de Grand, peut-être ne fut-il donné d'abord à Procope qu'à cause de sa taille et pour le distinguer d'un autre Procope sur-
^03 PROGOPE LE GRANI>.
nommé le PetU^ un des chefs des Orphelins. Toutefois rhistorien Jacques Lenfant, qui a étudié et résumé les chroniques relatives à cette époque, affirme positivement que ce furent ses exploits militaires qui lui firent donner le nom de Grand.
Procope commença sa nouvelle carrière par une course en Autriche et par la prise de plusieurs places , entre autres celle de Hraditz , qui était extrêmement forte, et où le combat fut acharné. La ville fut brûlée, et les habitants massacrés. Dans le même temps les Hussites firent une course dans la Misnie, avec quatre mille lances, c'est-à-dire seize à vingt mille hommes , et prirent une autre place forte avec la même fureur et les mêmes scènes de carnage. Harcelés de tous côtés, anathématisés par le concile de Sienne et menacés d'une nouvelle croisade, les Bohémiens obéissaient à la nécessité de poursuivre le terrible système de Ziska.
Martin V fit jouer tous les ressorts de la politique pour réunir tous les rois, tous les princes et tous les évêques de l'Allemagne et des pays slaves du nom chrétien^ contre les Hussites, pour extirper V infâme hérésie y et pour exterminer tous les hérétiques. 11 autorisa les princes de l'Église à lever des impôts extraordinaires pour les frais de la guerre sainte. Il écrivit à Sigismond qu'il devait, en cette circonstance, justifier sa qualité d'empereur, c'est-à-dire celle de défenseur de V Eglise^ que cette dignité lui impose* Enfin , il exhorta tous les souverains à oublier leurs propres querelles, et à se réconcilier pour l'amour de Dieu et pour l'extinction de l'hérésie.
A ces menaces, les Bohémiens répondirent « qu'on les « attaquait contre tout droit divin et humain ; qu'on les c diffamait sans preuve, et sans avoir voulu les entendre;
« qu'on ne pouvait, avec vérité, leur reprocher de croire à « autre chose qu'à la parole de Dieu, et aux symboles de « Nicée, de Constantinople, d'Éphèse, et de Chalcédoine; « qu'ils étaient résolus de défendre cette foi , au péril de « leurs biens et de leurs vies ; qu'il n'y avait ri^n de « plus contraire à l'esprit du Christianisme que de vou- « loir les exterminer au gré du pape et de l'Empereur. « Enfin, que si on les attaquait encore, appuyés qu'ils se « croyaient du secours de Dieu, ils repousseraient la force « par la force, et que tout le monde , femmes et enfants, « ils feraient une résistance qui serait admirable à tout « l'univers. »
Les Bohémiens tinrent leur promesse, et cette résistance qu'ils annonçaient fut admirable en effet. Mais ils devaient être vaincus un jour par la ruse des souverains, par leur propre lassitude, et surtout par leurs divisions de croyances et d'intérêts.
On n'a pas oublié que plusieurs sectes s'agitaient dans le sein du Hussitisme. Les armées de Ziska n'étaient pas, comme celles de tous les souverains de cette époque, des troupes d'aventuriers mercenaires ayant pour unique but le pillage, et ne connaissant en campagne ni amis ni ennemis. Ces armées étaient de véritables sectes religieuses, qui considéraient la violence et la cruauté comme des devoirs sacrés, et le pillage comme l'unique moyen de pourvoir aux frais de la guerre nationale. S'il y avait du fanatisme et de la férocité dans cette doctrine militaire, il y avait du moins un sentiment élevé de la mission du guerrier chrétien. Dans ces époques de lutte ardente, les hommes ne peuvent être grands que par la révolte et par la guerre. Jeanne d'Arc elle-même, cette figure angélique qui eût pu se placer à côté de celle de Marie dans la divine épopée de Jésus, apparaît au moyen âge sous la cuirasse et sous le casque, comme l'archange Michel, et
c'est l'épée à la main qu'elle accomplit sa prédication
sublime *•
Mais si les sectes de Tabor étaient grandes et austères, il s'en fallait de beaucoup qu'elles fussent toutes suffisamment éclairées pour demeurer d'accord. Elles étaient parties en apparence de Wicklef et de Jean Huss, mais quelques-unes de leurs doctrines remontaient jusqu'à Pierre Valdo et à Bérenger. Nous avons vu Ziska, en grand général et en politique habile, pactiser tantôt avec
I. Puisque le nom de Jeanno d'Arc se rencontre ici à propos des Hussites, je rappellerai un fait intéressant et fort peu connu. II existe quelques lignes écrites par Jeanne, où elle se montre émue et fort courroucée de riiérésie de Bohême. Je voulais citer ses paroles textuellement. Un de mes amis, qui s'est donné de la peine à ce sujet, m'écrit : « J'ai vraiment « du malheur pour cette introuvable lettre : on n'a jamais pu me la décou- « vrir à la Bibliothèque, quoique j'en eusse l'indication exacte. Je suis 0 réduit à rappeler mes souvenirs sur le sens des quelques lignes écrites « par Jeanne. Elle annonce aux Hussites qu.' après avoir chassé les Anglais • du royaume de France ^ elle ira ias guerroyer, s'ils ne se réunissent à c la Sainte Mère Eglise, La lettre est du 3 mars 1430; elle a été publiée « par le baron de Hormayr, dans V Annuaire Historique àe Munich (1834). « Je suis désolé de l'inutilité de mes recherches. Il est étrange qu'à la « Bibliothèque Nationale, qui devrait être un dépôt, non pas seulement « européen , mais universel , on ne puisse se procurer les publications fl historiques de l'Allemagne. »
Ainsi Jeanne voulait guerroyer les Hussites, s'ils ne se réunissaient à la Sainte Mère Église ! L'Église catholique avait brûlé Jean et Jérôme, et Jeanne l'inspirée tenait pour cette Église ! Et bientôt cette même Église fit brûler Jeanne elle-même comme hérétique et comme sorcière!
Quelle conclusion le scepticisme prétendrait-il tirer de là ? Jean et Jérôme, les brûlés àe Constance, étaient divinement inspirés; Jeanne, la brûlée de Rouen, l'était aussi. Et il est beau que Jeanne, qui ne pouvait connaître les faits qui se passaient en Bohême , ait tenu pour la Sainte Mère Église, c'est-à-dire pour la communion universelle du genre humain. Elle ne se trompait pas dans son sentiment; elle se trompait seulement en ayant la bonne foi de prendre l'Église catholique , épiscopale ou papale, Pour ce qu'elle se donnait. Qui ne sent dans son cœur que si Jeanne eût vu le jour en Bohême, elle aurait été une de ces intrépides femmes da Tabor qui mouraient pour leur foi en Dieu et en l'Humanité?
les Calixtins, tantôt avec les Catholiques, poursuivre les Picards ou prétendus tels , et ensuite les tolérer ou se faire tolérer par eux. L'espèce de scission qui s'opéra dans son armée , au lendemain de sa mort, montre bien la différence des opinions qu'il avait réussi à tenir unies pour l'action, grâce au prestige de sa gloire et à l'ascendant de sa parole concise, énergique et vaillante. Mais on ne doit pas oublier qu'il se souciait plus de la guerre que de la foi, et qu'il se sentit, vers la fin, dépassé dans le mal apparent par l'ardeur sauvage de ses troupes, dans le bien réel par l'enthousiasme religieux qui les animait.
Il était mort, laissant la paix jurée, grâce à son habileté et aussi à sa clémence, entre toutes les branches du Hus^ sitisme. Cette union ne pouvait durer. Les Orphelins, les Orébites, et les Taborites, en se constituant en trois corps et en se choisissant des chefs différents, avaient semblé prévoir qu'ils ne marcheraient pas d'accord, s'ils ne se séparaient dans le repos pour se retrouver sur la brèche et s'entr' aider à l'heure du péril. Procope ie Grand sentit qu'il fallait permettre cette division, et que sa mission était de cimenter au moins une alliance durable entre toutes ces forces de la résistance nationale. Il y travailla toute sa vie ; mais, plus reUgieux et peut-être plus sincère que Ziska, il n'abjura jamais sa croyance personnelle, et resta franc Picarc^ envers et contre tous. Ce fut sa gloire et la cause de sa perte.
Il eut bientôt à continuer l'œuvre de Ziska dans le maintien d'une alliance plus difficile encore. Je veux parler de l'espèce de paix qui, en présence de l'ennemi commun, soit le pape, soit l'Empereur, ou les princes soulevés par eux, réunissait les différentes sectes exaltées du Hussitisme m juste-milieu nobiliaire et bourgeois du. temps. Les Orphelins ne tardèrent pas à rompre l'union. avec ceux de Prague y c'est-à-dire avec les Calixtins*
Fidèles au principe de faire avancer la loi de Dieu y et obéissant à la nécessité de constituer et de formuler leurs doctrines, tous les Hussites étaient d'accord sur un point admirable, mais dangereux dans la circonstance : c'était d'employer en discussions sur les matières de foi , en assemblées de docteurs et en synodes généraux ou particuliers, tout le temps qui n'était pas employé à la défense du pays et aux travaux de la guerre. Pendant que le concile de Sienne mettait à prix le sang de la Bohême, on débattait en Bohême les plus hautes questions théologiques. Ce peuple qu'on traitait de barbare , de sanguinaire, d'impie et de débauché, offrait aux yeux du monde étonné le spectacle d'une Église nouvelle qui cherchait à réformer l'ancienne plus radicalement que les conciles œcuméniques, et qui, au milieu des ruines, et sous le feu de vingt puissances ennemies , s'efforçait de formuler et d'organiser les bases et la législation de la véritable religion évangélique. Le pape écrivait à l'Empereur qu'il ne concevait pas qu'il ne pût venir à bout d'une hérésie réfugiée dans un petit coin du monde. Ce petit coin était plus grand alors que le monde tout entier; et la vaste Réforme de Luther était là en germe, avec bien d'autres Réformes encore que THumanité accomplira sans aucun doute, et peut-être sans violence, dans un avenir plus ou moins prochain.
Il arriva donc que les docteurs Orphelins^ maître Jean Przibram , et maître Pierre de Mladowitz, ami de Jean Huss, se trouvèrent en dissidence sur les matières de foi avec le savant Wickléfite Pierre Payne, dit VAnglaiSy et maître Jean de Rockisane, celui qui avait conclu la paix entre les Pragois et Ziska, et qui devait jouer encore un grand et fâcheux rôle dans cette révolution. On verra ailleurs quel était le fond de la dispute, et combien, sous ses formes ardues et mystérieuses en apparence, elle
devait intéresser la religion et la politique de la nation. Les docteurs Orphelins furent mis en prison, puis élargis à la sollicitation de Rockisane ; et la décision de rassemblée fut que Payne et Przibram , chacuD de leur côté, ne parleraient de l'Eucharistie que dans les fermes de l'Ecriture et des Pères : conclusion fort vague, car la discussion roulait sur ces textes mêmes et sur l'interprétation qu'on devait leur donner. On essaya de calmer les esprits par une mesure de haute tolérance, en défendant aux deux docteurs de se traiter mutuellement d'hérétiques, non plus que Jean Wicklef, Jean Huss , et Jacobel. Mais si les Calixtins de Prague prenaient prudemment leur parti dans ces sortes de conflits dangereux, les Orphelinsn'étaient pas d'humeur à transiger avec leurs doctrines ardentes et leur enthousiasme révolutionnaire. Leurs docteurs quittèrent Prague fort irrités , avec ceux des Pragois qui partageaient leurs sentiments, et ils allèrent trouver l'armée Orpheline dans son campement de chariots , ces villes ambulantes dont ils ne sortaient même pas pour se battre, ayant frappé d'interdit toutes les cités habitées par les autres hommes, on ne nous dit pas en vertu de quel préjugé fanatique ou de quelle protestation austère.
Aussitôt les Orphelins se mettent en campagne, ayant à leur tête Wehchs et Procope le Petit , vaillant homme de guerre. Ils livrent de terribles assauts à la ville pragoise de Litomils avec tant de furie , qu'on eût dit des démons sortis de l'enfer, La ville est emportée, ravagée, et arrosée de sang après une vigoureuse résistance. Plusieurs autres villes éprouvèrent le même sort. Ensuite s'étant réunis à ceux des villes de Launi et de Zatec , ils allèrent se joindre à leurs frères les Taborites, qui étaient aux prises devant une ville autrichienne avec l'archiduc Albert. La ville fut prise et brûlée, mais le combat n'ea
PROCOPE LE GHArTÎ).
fut que plus acharné avec les Autrichiens. Les Taborites y perdirent leurs chariots , et cependant ils en sortirent vainqueurs , après quoi, étant rentrés en Bohême malgré îe grand froid (décembre 1 425) ils allèrent tous ensemble tenter un coup de main sur Prague. Mai& les Pragois agirent avec Procope le Grand comme ils avaient fait avec Ziska ; ils lui confièrent le salut de la patrie ; et Procope, apaisant les fureurs de son armée, conclut une paix éternelle entre toutes les sectes ennemies. De là, il alla avec les siens prendre ses quartiers d'hiver à Klattau ; mais il n*y fut pas longtemps oisif. Dès le printemps, et tandis que les princes allemands rassemblaient leurs forces pour une attaque décisive , il alla aux frontières de la Misnie châtier deux généraux de l'électeur de Saxe, qui exerçaient d'horribles cruautés sur les Bohémiens dans ces parages. R reprit plusieurs places, puis courut au secours des Pragois, qui venaient d'éprouver un échec considérable devant Aussig.
Enfin, au mois de juin 1 426, arriva une armée allemande de cent mille hommes , commandée par plusieurs princes de l'Empire et burgravos considérables. Les Hussites , ayant à leur tète un Podiebrad * , un seigneur de Waldstein et Procope le Grand, se retranchèrent, pour attendre
4. Boczko Podiebradski. Ce seigneur de Podiebrad était Hussite, et prit vaillamment parti contre l'armée allemande. Mais il eut bientôt après à se défendre contre les Taborites. Il avait fait des prisonniers sur eux, et ne voulait pas les rendre. Ils allèrent attaquer sa cltaderie de Podiebrad, défendue par une forte garnison. Ils y perdirent hnit cents hommes dès le premier assaut. On rapporte qu'il n'y avait pas de seigneur en Bohême qui fût pourvu d'une meilleure artillerie et de plus habiles bombardiers. Les Taborites se réfugièrent dans une ville voisine. Podiebrad, à son tour, alla les assiéger. Mais ayant attaqué la place avec trop de confiance, il y fut tué. Nous mentionnons ces faits, parce que c'est de cette maison que sortit le roi George, qui gouverna la Bohême trente ans plus tard. Il était neveu de ce Boczko de Podiebrad.
le combat, dans une enceinte de cinq cents chariots liés ensemble de doubles chaînes. Les Allemands passèrent tout un jour de chaleur excessive â briser ces chaînes avec des haches à deux tranchants dont on les avait munis à cet effet pour la première fois. Les Bohémiens^, à couvert derrière leurs grands boucliers fichés en terre, les laissèrent s'épuiser à ce travail ; et dès que la cavalerie se présenta, ils la renversèrent avec leurs machines do guerre. Leurs fantassins étaient en outre armés d'une lance crochue de nouvelle invention , avec laquelle ils désarçonnaient les cavaliers. Le combat fut acharné, et lesHussites y perdirent trois mille hommes, perte considérable vu leur petit nombre ; mais cinquante mille Allemands périrent, dit-on, en Bohême, dans cette bataille et dans les diverses escarmouches qui harcelèrent leur fuite. La fleur de leur noblesse y demeura et fut ensevelie à Tœplitz sous des poiriers sauvages, qui, selon la tradition, ne portèrent jamais plus de fruit depuis ce temps-là. La même nuit qui vit cette déroute immense des Allemands, ceux des Taborites qui étaient restés occupés au siège d'Aussig emportèrent la place , la brûlèrent, et n'y laissèrent pas un être vivant.
Après la bataille, l'armée Hussite, qui semblait ne pas connaître le repos et se fortifier dans les fatigues ei les combats, fit encore d'autres exploits, et enleva d'autres places aux Catholiques. En général, les assiégés se défendaient en désespérés, sachant bien que les Taborites ne faisaient pas quartier aux vaincus. Mais, par exception , la ville de Mise se rendit à dix hommes commandés par un chef Taborite apoelé Przibik Klenowky, et surnommé le héros invincible^ En réponse aux reproches de couardise de leurs voisins de Pilsen, Ce chef^ dirent ceux de Mise, avait une si longue épée^qu^ elle pouvait atteindre d'une porte à l'autre.
Pendant que les Taborites étaient occupés dans térieur du pays, on ravageait leurs frontières. L'archiduc d'Autriche assiégeait une place de Moravie dans laquelle Procope avait mis garnison; mais en apprenant l'approche du rasé^ il s'en retira précipitamment, et Procope lui prit d'autres forteresses. Une seule fut opiniâtrément défendue par^Hme jeune fille dont le père venait de mourir en lui confiant la garde de sa forteresse, jusqu'à l'arrivée d'un secours qu'on attendait des Catholiques. Le secours n'arriva point, les Taborites le détruisirent en chemin ; mais l'héroïne résista quinze jours encore aux menaces et aux promesses de Procope. Lorsqu'elle vit tous ses murs démantelés, elle accepta une capitulation honorable , et se retira avec une partie des siens, sous l'escorte d'un des capitaines assiégeants, abandonnant toutefois les vivres et les munitions de guerre.
Les Allemands étaient encore une fois vaincus; la discorde malheureusement reparut bientôt en Bohême.
On se rappelle Koribut, ce parent du roi de Pologne dont les Calixtins de Prague et les Catholiques de la Bohême avaient voulu faire un roi avant la mort de Ziska. Wladislas le leur avait envoyé dans un moment de dépit contre l'Empereur. Puis, s'étant réconcilié avec ce dernier, il l'avait rappelé. Mais Koribut, soit qu'il eût pris sincèrement parti pour cette nation héroïque, soit qu'il n'eût pas renoncé à l'espoir de régner, était rentré en Bohême avec quelques troupes; et après avoir communié sous les deux espèces avec son monde^ il faisait la guerre aux Allemands comme chef bohéaiien. Il accompagna les deux Procope dans une expédition qu'ils firent en Autriche, et d'où, après avoir ravagé le pays jusqu'aux bords du Danube , après avoir promené le fer et la flamme dans l'Autriche, la Hongrie, la Lusace et la Silésie, les Taborites et les Orphelins rapportèrent
P&OGOPE LE GRAND. ^17
tant de butin que la Bohême se trouva un instant riche et l'armée pourvue de tout. Le bétail enlevé sur les terres ennemies était si considérable, qu'on achetait è cette époque en Bohême quinze bœufs pour deux écus. ^ Mais Koribut était tombé dans la disgrâce de ces Calixtins qui Pavaient appelé quelques années auparavant contre le gré des Taborites. On ne sait pas bien les causes véritables de cette inconstance , mais on peut présumer que Koribut , qui était un rude soldat fort aimé désormais des Taborites , avait plutôt abandonné que repris ses projets de royauté , et que les Cahxtins lui en faisaient un crime et une honte. S'il en est ainsi, leur conduite à son égard fut hypocritement odieuse. Ils l'accusèrent d'avoir négocié sa réconciliation avec Martin V, et de vouloir trahir la Bohême pour s'en faire le souverain catholique et absolu. En conséquence, ils publièrent que ses mœurs brutales et ses intrigues criminelles avec Rome le rendaient incapable et indigne de gouverner ; et l'ayant affublé par dérision d'un capuchon de moine , ils l'enfermèrent dans un couvent et ensuite dans la grande tour du château de Prague. Ce coup d'État souleva une grande indignation parmi les seigneurs catholiques qui voulaient qu'on respectât le sang royal , et qui regardaient peut-être la monarchie tempérée de Koribut comme un contre-poids bientôt nécessaire au despotisme du juste-milieu Calixtin. Cette guerre de religion était aussi une guerre de castes. L'opinion calixtine réunissait le plus grand nombre de gentilshommes^ caste qui occupait entre les seigneurs et le peuple une place analogue à celle de la bourgeoisie dans nos dernières révolutions. Cette opinion eut ses savants et ses martyrs, ses doctrinaires et ses girondins; mais en général elle n'eut pas le plus beau rôle dans toute cette guerre; elle fit avorter tous les grands desseins de II. lo
Ziska; elle ne sut pas profiter de ses exploits, Braye et sanguinaire aussi quand elle défendait ses intérêts , elle devenait pusillanime, ingrate et rusée dès qu'elle les voyait menacés.
Ces rigueurs envers Koribut irritèrent aussi les Taborites et les Orphelins , qui l'avaient vu combattre hardiment avec eux contre les ennemis du pays et s'exposer, pour la cause bohémienne , à la disgrâce de son parent le roi de Pologne , aux anathèmes du pape et aux fureurs de l'Autriche. On vit alors une de ces monstrueuses alliances qui s'opèrent dans les grandes crises politiques entre deux minorités désespérées. L'extrême gauche et l'extrême droite de la nation , les Catholiques et les Taborites de Prague se hguèrent pour déliver Koribut et s'emparer de la métropole. Un coup de main fut tenté pendant la nuit, et jeta l'alarme dans la ville. La paix éternelle jurée par Procope n'avait pas duré plus que l'apparition des Allemands en Bohême. Mais Procope fut étranger à cette conspiration; et, d'ailleurs, les Calixtins avaient violé le pacte les premiers en violant le droit des gens dans la personne de Koribut, sans con^ sulter la nation. Les bourgeois de Prague tendirent les chaînes des rues et repoussèrent l'attaque avec fureur; plusieurs seigneurs catholiques y périrent. Un d'entre eux, Hincko de Waldstein, le même qui commandait avec Procope dans la grande bataille contre les Allemands , fut assassiné et pendu au gibet par un scélérat qu'il avait récemment sauvé de la corde. Les Orphelins et les Taborites de Prague furent si horriblement massacrés, qu'il ne s'en sauva pas vingt. Le parti calixtin préludait , par ces actes de rigueur et de haine , à la grande hécatombe de jacobins et de montagnards qu'elle devait bientôt offrir à l'Allemagne pour rentrer en grâce auprès d'elle.
Le lendemain, tandis qu'on procédait à Texécution des citoyens soupçonnés d'avoir pris part à la conspiration , on força Koribut à signer son abdication , et on le renvoya secrètement sous bonne escorte jusqu'aux frontières de la Pologne.
Cependant la conduite ultérieure de ce prince nous démontre la sincérité de ses intentions. Il appela auprès le lui les principaux d'entre les Orphelins et les Taborites , et alla trouver le roi de Pologne , non pour rentrer en grâce avec lui et le saint-siége, mais pour lui demander hardiment secours et protection pour les libertés de la Bohême. Wladislas , qui ne se souciait plus de s'attaquer à l'Empereur et au pape, affecta un grand zèle pour la religion, et traita Koribut et ses adhérents comme des impies et des insensés. Tout ce qu'ils obtinrent de lui , ce fut de nouvelles promesses de les recommander à la miséricorde de Dieu et du saint-siége , sMls voulaient se convertir. Koribut ne fléchit point , et s'emporta même jusqu'à menacer en termes peu diplomatiques le roi , les évêques , les églises de Pologne et jusqu'à saint Stanislas, patron du royaume , de la fureur des Taborites. Après cette sortie non équivoque, il fut forcé de quitter la Pologne , où Vinterdit et les menaces le poursuivaient de ville en ville , et il rentra en Bohême avec ses jacobins pour se joindre à l'armée taboritOo Étrange destinée d'un prince qui était venu chercher! 1© pouvoir au miheu de cette révolution , qui avait combattu le peuple pour s'emparer de la couronne , et qui maintenant se jetait dans les bras de ce même peuple , calomnié et persécuté par ses premiers partisans, pour avoir passé à la répubhque.
La guerre civile recommença donc avec fureur entre les modérés et les enthousiastes. Taborites, Orébites et Orphelins reprirent plusieurs villes sur le juste-milieu ,
ravagèrent tout le district de Pilsen , et marchèrent sur Prague pour l'assiéger de nouveau. Mais la publication d'une nouvelle croisade de Martin V et l'approche d'une nouvelle armée allemande engagèrent , comme de coutume, les Pragois à demander la paix. Ils le firent, cette fois , par l'intermédiaire du prêtre taborite Coranda. Comme de coutume, les Taborites laissèrent apaiser leur ressentiment, et, en sauvant encore une fois la patrie, ils augmentèrent ce trésor d'ingratitude qu'on amassait contre eux.
Au milieu de juin \ 4^7, l'armée allemande vint mettre le siège devant Mise. Elle n'était composée cette fois que de quatre-vingt mille hommes. Pour vaincre une armée de dix-huit à vingt mille Bohémiens , c'était peu ; mais le pape comptait sur l'énergie, l'habileté et le zèle du cardinal de Winchester son légat , qui avait levé luimême les troupes en Angleterre, en Saxe, Franconie, Thuringe, Bavière, Carinthie , etc. L'électeur de Brandebourg commandait un des corps d'armée, et le cardinal en personne dirigeait le plus considérable. Sigismond ni aucun membre de sa famille ne se joignirent à cette seconde croisade ; ils avaient agi de même à l'égard de la précédente. D'une part, l'Empereur n'était pas fort bien réconciUé avec le saint-siége ; de l'autre , il ne voulait plus se compromettre en personne contre ses futurs sujets. En avançant en âge , l'Empereur, qui s'était imaginé d'abord ne rencontrer qu'une poignée de mutins et n'avoir qu'à montrer sa belle personne , son épaisse harbe blonde et ses longs cheveux bouclés, ceints de la couronne de Charlemagne , pour faire tomber à genoux les porte-fléaux et les cordonniers la Bohême , avait fait bien des réflexions et profité de ses rudes désastres. Il comprenait enfin que l'intrigue et la désunion pouvaient seules corrompre ou paralyser ces fiers courages.
Les prêtres taborites , peu touchés de sa beauté , l'avaient surnommé le Cheval roux de TApocalypse , comme ils appelaient le pape simoniaque V Antéchrist, L'Antéchrist , en homme médiocre , se flattait toujours de réduire l'hérésie par la force des armes , et d'inaugurer les bûchers de l'inquisition sous les tilleuls de la Bohême. Mais le Cheval rowo?, meilleur politique, disait, sans s'émouvoir au récit des exploits de son peuple révolté : « Les Bohémiens ne seront vaincus que par les Bohémiens. » Amère et froide sentence , triste parole prophétique ! Il se tenait donc désormais à l'écart , et laissait faire ; sachant bien que son jour viendrait, et qu'avec de la ruse il ferait oubUer ce que ses commencements avaient eu d'impopulaire et d'odieux ; même il affectait de blâmer les croisades du pape et les ravages des gens de guerre , qui lui gâtaient et lui ruinaient à plaisir sa pauvre, sa chère Bohême.
Dès que ceux de Prague eurent avis de l'arrivée des Allemands , ils envoyèrent en toute hâte demander secours à Procope le Grand et à toute sa bande de héros. Soit qu'en effet la marche des Taborites vers l'ennemi les contraignît de traverser Prague, soit que ces fières cohortes voulussent tirer une vengeance courtoise de leurs adversaires réconciliés , ils demandèrent le passage à travers la ville. On le leur accorda en tremblant, et en les conjurant de ne pas s'arrêter et de passer en bon ordre , sans commettre aucun acte de vengeance. Ils le promirent , et défilèrent lentement avec leurs chariots. Procope vint le dernier avec sa cavalerie et les chariots d'élite. On avait en lui une telle confiance, qu'on le retint et le logea dans la ville avec son monde durant quelques jours. Plusieurs seigneurs cathohques , des grands de Bohême et de Moravie , se joignirent même à lui pour combattre l'ennemi commun. Ils eussent été moins hardis
PROGOPE LE GRâND.
et moins patriotes s'il se fût agi, comme du temps de Ziska , d'aller à la rencontre dé Sigismond. Mais cette armée de mercenaires ^ commandée par un légat , représentait à leurs yeux un ennemi moins redoutable, un maître moins légitime , le pape. L'Europe , la Germanie surtout, tendait à se séculariser, à s'affranchir du joug de Rome , ouvertement ou indirectement, #Ce récit est monotome à force de présenter durant quatorze ans les mêmes circonstances merveilleuses. C'est la sixième fois , et non la dernière , que la vieille société germanique vient battre de toutes ses forces ces murailles vivantes qui défendent la coupe ^ le mystérieux symbole des libertés de la Bohême; et cette fois encore ce petit coin du monde, si méprisé par le pape , sera la grande nation qui repoussera toutes les nations étrangères. Bien des siècles auparavant , les moines poètes de l'ancienne chevalerie avaient rêvé les légendes du saint GraaL^ la coupe eucharistique que les preux devaient chercher au fond des déserts, à travers tous les dangers , et voir une fois dans leur vie pour conquérir la gloire dans l'éternité. Mais au temps de la guerre des Hussites, l'esprit chevaleresque n'était plus dans les castes féodales. Le saint Graal était bien en Bohême, les Taborites en étaient bien les Templistes jaloux , les austères défenseurs ; mais les chevaliers de l'ancien monde ne savaient même plus vaincre les mécréants. Les Turcs menaçaient la Chrétienté , et la Chrétienté ne songeait qu'à lutter mollement contre une hérésie sortie de son sein. Il est vrai que la Chrétienté officielle, c'était la vieille société des castes^ prête à se dissoudre , et que l'hérésie , la nouvelle Jérusalem , le nouveau saint Graal, c'était le Peuple, son esprit, son symbole, son avenir et ses destinées.
Cette sixième déroute des Allemands est plus fabu-
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leuse que les précédentes. Les historiens l'ont comparée à celle de Crassus chez les Parthes , de Vexoris et de Darius chez les Scythes , et de Xerxès chez les Grecs. Les Bohémiens n'eurent qu'à se montrer inopinément sur la rive opposée de la rivière de Mise , où était établi le camp des Allemands occupés au siège de la ville. Une terreur panique s'empara de ceux-ci , et tout prit la fuite à leur seul aspect sans coup férir, entraînant les chefs indignés et furieux , l'électeur de Brandebourg , celui de Trêves , et le cardinal de Winchester lui-même , qui faisait de vains eiïorts pour ranimer leur courage. Un immense butin abandonné fut la proie du vainqueur. Il n'y eut si petit serviteur de la cause qui n'en tirât sa bonne part. « De l'aveu de plusieurs gentilhommes cathohques dont les familles sont à présent fort distinguées , dit l'historien dont nous suivons le récit * , ce fut là le commencement de leur fortune. Les fuyards crurent s'être mis à couvert en gagnant la forêt de Tausch. Les vainqueurs les battirent en queue , et les paysans en assommèrent un bon nombre ; les Bohémiens n'y perdirent que peu de gens. Quand on sut cette bonne nouvelle à Prague, on y chanta un Te Deum en grande solennité. Cependant l'armée victorieuse assiégea et prit après seize jours de siège Tausch , où s'était retiré le reste des fuyards. On y passa tout au fil de Fépée. » D'après ces récits, il ne serait rien échappé de cette armée de quatrevingt mille hommes.
« Nous avons appris avec une sensible douleur la fuite « honteuse des fidèles qui étaient allés en Bohême , a écrivit le pape au légat consterné; mais il faut se raidir « avec plus de courage q:ie jamais contre la disgrâce.
1 . - Jacques Lenfant. Histoire de la guerre des HussUes et du concile de
c( Prenez des mesures pour lever cet opprobre de dessus « l'Église. »
Peu de temps après , le pape écrivait à ceux de Pilsen et de Carlsteiu (où la religion catholique prévalait) : «Nous « avons appris par les lettres de notre cher fils Jean, car- « dinal-pretre de Saint-Cyriaque (c'est Vévêque de fer) , « que vous avez fait trêve avec les perfides et détestables « hérétiques, et qu'à Noël prochain il se trouvera des « gens de part et d'autre pour entrer en conférence sur « la foi et sur l'Écriture sainte à l'occasion de leurs er- « reurs. Nous ne doutons point que vous ne l'ayez fait de « bonne foi et à bonne intention ; mais il faut se conduire « avec beaucoup de précaution à l'égard de ces serpents « rusés et imbus du venin de Satan. Ce qu'ils en font « n'est pas dans le dessein de se convertir, mais de vous « pervertir par leurs sophismes et fourberies. Ils ont la « peau de l'agneau, mais ils ont les dents du loup. « C'est pourquoi nous vous prions, sans pourtant vous « rien enjoindre , que vous évitiez un pas si glissant^ « de peur que vous ne tombiez. Évitez une telle entrece vue et des disputes qui ne peuvent aboutir qu'à la m destruction de vos âmes. La foi catholique est bien « assez appuyée et confirmée par le sang des martyrs ; « elle a été d'ailleurs écîaircie par tant de conciles , par « tant de décrets des saints papes et d'écrits des saints « docteurs , qu'il serait superflu d'en disputer davanc( tage. Il est bien plus salutaire de s'en tenir à ce qu'ils « en ont décidé. Fuyez donc, encore une fois, cette con. « férence oii vous ne pouvez rien gagner et pouvez « beaucoup perdre. »
Ainsi toute la foi , toute la force de TÊglise catholique en était réduite à ce point , que le pape suppliait les fidèles de ne point disputer, pour n'être pas vaincus ! yoilà l'extrémité où une poignée de plébéiens inspirés
PROGOPE LE GRAND.
avaient amené la religion officielle 1 Et ce n'est pas la crainte de leurs armes qui fait reculer le pape dans ce duel de l'esprit avec les Hussites ; car il poursuit son plan d'extermination , et promet les secours de la force matérielle aux croyants, faute de pouvoir leur fournir les armes de Tintelligence , les forces vives de la doctrine ! « Soyez assurés, leur dit-il en terminant sa lettre, que « nous vous assisterons d'une telle manière, que Tor- « gueil des méchants sera brisé , et que non-seulement « vous pourrez résister à leurs efforts , mais encore devenir « victorieux. »
Martin V en écrivit aussi à Jean de Fer, qui s'efforça d'empêcher la conférence , en faisant valoir ouvertement les mêmes raisons. Il publia un mandement dans son diocèse de Moravie pour ordonner de croire « le pur- « gatoire , la vénération des reliques , le culte des ima- « ges, les indulgences et les ordres; et pour défendre, « sous peine d'excommunication , de hre les livres da « Jean Huss, de Wicklef et de Jacobel, qui ont été trace duits en bohémien , de chanter les chansons défendues « comme étant ineptes^ scandaleuses et séditieuses, « et surtout celles qui ont été faites contre le concile « de Constance, à la louange de Jean Huss et de « Jérôme de Prague. » L'archiduc, de son côté, menaça de peines sévères ceux de ses sujets qui chanteraient lesdites chansons dans les places, dans les tavernes, et jusque dans les maisons particulières. Nous regrettons bien de n'avoir pas quelques-unes de ces chansons ineptes, pour savoir à quoi nous en tenir sur le ^oût littéraire du cardinal et de l'archiduc.
La conférence eut lieu , malgré toutes les prières et les défenses de l'Église. Un historien catholique , qui déclare qu'elle n'aboutit qu'à une division plus profonde dans les esprits , semble confesser pourtant que plusieurs
Moraves s'y rendirent, et qu'ils y furent convertis au hussitisme,' car il prend soin de dire que ce furent de pauvres gens, de ceux, par conséquent, qui se vendeaCau plus offrant. Il assure qu'aucun grand de Moravie ne daigna s'y rendre ^ d'où il s'ensuit apparemment que la foi catholique fut sauvée en cette occurrence. De quel poids pourrait être, en effet, la conversion des pauvres gens? Les députés de Pilsen ne furent sans doute pas bien féroces , car ils obtinrent une nouvelle trêve.
Procope, après avoir séjourné quelque temps à Prague, pour y pacifier toutes choses autant qu'il put, alla assiéger Kolin, avec ceux de Prague. Mais la défense fut si vigoureuse, qu'il fallui; appeler lesTaborites et les Orphelins. Ils finirent par s'en rendre maîtres , mais non sans beaucoup de pertes et de revers. Procope y fut blessé d'une balle de plomb.
Au commencement de l'an , il y eut en Bohême une nouvelle conférence pour pacifier les démêlés de religion , et formuler les dogmes hussitiques. Tout cet enfantement d'une nouvelle Église était laborieux et ne devait aboutir qu'à une immense élaboration de matériaux pour l'avenir. Les Orphelins, les Taborites et les Calixtins formaient à cette époque trois partis bien tranchés. On connaît et on apprécie les dissentiments des deux dernières sectes , mais on ne sait pas quelles idées séparaient les Taborites des Orphelins. La partie la plus importante de cette révolution est encore enveloppée de nuages , les historiens s'étant beaucoup plus occupés des effets que des causes. A la guerre , ils nous montrent constamment les Orphelins entreprenant les choses les plus téméraires, et sans doute avec moins de science et de tactique que les Taborites; car ils échouent souvent, éprouvent des pertes terribles, et sont même raillés par les Taborites , qui , les voyant
PROGOPE LE GRAND. ^27 écrasés par leur faute au siège de Kolin , leur demandent s'ils ont eu une bonne Saint-Martin, ^Mais, en toute rencontre, ces mêmes Taborites volent à leur secours, et achèvent glorieusement ce qu'ils ont audacieusement commencé.. Les Orphelins jouent là le rôle que les troupes régulières de Marie-Thérèse laissaient aux Pandoures de la Croatie , dans les guerres contre Frédéric le Grand. Ce sont eux qui tentent les coups les plus insensés , qui se jettent dans l'eau , dans le feu , dans la glace, et qui, par leur fanatique mépris de la vie, rendent possible ce que la raison eût repoussé. Il est vrai que , sans Procope et sa cohorte invincible , à la fois prudente et acharnée , ces enthousiastes eussent été martyrs plus souvent que vainqueurs. Expliquera-t-on leurs querelles en temps de paix par la différence de leurs tempéraments et de leur conduite en temps de guerre? Ce serait expliquer le fait par le fait, et il est évident pour nous que cette fureur aveugle qui les poussait à sacriQer leurs vies, sans égard pour les dangers formidables qu'ils attiraient sur le reste de l'armée , était le résultat de quelque croyance particuhère, peut-être celle de la résurrection immédiate dans de nouveaux corps, qui avait été prêchée à couvert durant les dernières années de,Ziska.
Quoi qu'il en soit, la conférence deBéraune* remua chaudement la question du dogme de la transsubstantiation, et celle du libre arbitre , de la justification et de la prédestination. On ne nous dit pas quelle part y eurent les uns ou les autres. On nous montre Procope soutenant, sans défaillance et sans variation , la croyance des Picards Taborites , qu'on pourrait appeler aussi croyances Bérengariennes. Comme , depuis le commencement de la
4. Ville royale de Bohême sar la Mise, dans le district dePodwester.
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révolution, ces doctrines s'étaient puissamment élaborées dans les fortes intelligences des prêtres taborites, Coranda , Jacobel , Biscupec et autres , et qu'ils firent encore des progrès dans la suite , nous les expliquerons en leur lieu, et nous suivrons rapidement les événements de la guerre.
Les Orphelins attaquant toujours, et les Taborites accourant toujours pour les sauver, l'armée révolutionnaire fît des expéditions formidables en Silésie et en Moravie. Douze villes furent brûlées , et le pays ravagé. La terreur fut portée jusqu'à Breslau. Après Neissa, Bruna fut assiégée, et Procopey soutint un de ces terribles combats où l'engageait trop souvent la confiance fanatique des Orphelins. De là il retourna porter la désolation et l'épouvante jusqu'aux portes de Vienne. Mais, à son retour, il trouva une de ses meilleures places enlevée et rasée par la garnison allemande de Bochin. Il assiégea cette dernière place , et y éprouva une grande douleur. Jaroslas , son intime ami , l'unique frère de Ziska , fut tué à ses côtés. Enfin il enleva Bechin, et y mit garnison. Tabor, qui était située dans le voisinage , avait couru de grands dangers durant cette campagne. De leur côté, après un long siège et de grandes pertes , les Orphelins prirent Lichtenberg , et pénétrant dans le district de Glatz, y mirent tout à feu et à sang. Ils y soutinrent une bataille dans laquelle ils eussent succombé, «ans l'arrivée du grand Procope, qui avait hérité de Ziska le don de porter toujours des coups décisifs. Mais, en somme, ces campagnes en Silésie et en Moravie furent pre ique aussi désastreuses qu'avantageuses aux Hussites. €m races slaves, aux prises les unes contre les autres, ne pouvaient s'étreindre mollement. Ce n'étaient pas là les timides croisés de Martin V, ces mercenaires allemands, qui fuyaient à la seule vue du
bouclier hussitique. La famille slave eût conquis le monde à cette époque , si elle eût été unie par une même foi. Le temps de Hunniade et de Scanderbeg approchait. Quelle croisade contre les Turcs, si Procope et Ziska Toussent commencée !
Sigismond profita de l'hiver, qui ramenait et concentrait en Bohême tous les partis , pour envoyer une ambassade et proposer la paix. Procope reçut une députation à Tabor, et se flatta de négocier une réconciliation honorable. Il obtint un sauf-conduit, et alla trouver l'empereur en Autriche. Mais Sigismond ne voulut point se départir de son autorité, et Procope n'était pas homme à transiger avec la foi et l'honneur de sa patrie* Il revint irrité de l'obstination et de la folie de l'Empereur.
Cependant les deux villes de Prague ( la vieille Prague et la nouvelle) exerçant de mortelles inimitiés Tune contre l'autre, Procope jugea bientôt qu'il devait faire tous ses efforts pour procurer la paix. Il proposa de recevoir Sigismond, à condition que lui et tous ses Hongrois voulussent suivre l'Écriture sainte, communier sous les deux espèces , et accorder aux Bohémiens toutes les grâces qu'ils lui demanderaient. Procope n'était pas l'homme des concessions, et ses bonnes intentions ne pouvaient combler un abîme. On accusait les Orphehnset les Taborites de rejeter tous les accommodements , pour perpétuer une guerre de rapines qui ne profitait qu'à eux. Ces accusations étaient amères au noble cœur de Procope. Il envoya faire de nouvelles offres à l'Empereur, et ce dernier assembla une diète à Presbourg, oii Procope se rendit à la tête de la députation des grands de Bohême et des seigneurs de Prague. Mais la timide politique des CaUxtins voulait déborder la fière et loyale contenance du rasé. Pendant les conférences de la diète ^
les États de Prague s'assemblèrent, et résolurent d'envoyer à l'Empereur des propositions qui sans doute n'eussent pas été du goût de Procope ; car les Orphelins et une partie des Taborites s'opposèrent à cette résolution , et proclamèrent avec une sainte fureur qu'un peuple libre n'avait pas besoin d'un roi. Les hostilités entre les partis des deux villes de Prague recommenèrent. Les négociations furent rompues, et Procope, averti sans doute de l'espèce de trahison qui tendait à le compromettre , revint à Prague sans rien conclure avec l'Empereur. Il rétablit la paix dans la capitale , et se joignant aux Orphelins avec son armée , il résolut , pendant que les Orébites iraient fourrager les districts de Glatz, de faire irruption dans la Misnie. Il harangua ses soldats en les appelant , comme faisait Ziska , ses très-chers frères , et les ayant enflammés de l'ardeur qui le remphssait, il passa l'Elbe et alla s'emparer de la vieille ville de Dresde. Repousses par une surprise nocturne, les Bohémiens allèrent le long de l'Elbe , brûlant en chemin les pressoirs, dégâtant les vignes et pillant les villages. Ils entrèrent dans Meissen , et emprisonnèrent l'évêque Jean Hoffmann , qui avait voté la mort de Jean Huss à Constance. Ils remplirent de terre les puits et les fosses métalliques de Scharffenberg , et bouchèrent les veines et canaux des mines. Après quoi ils continuèrent à remonter l'Elbe, pillant et brûlant tout, jusqu'à Torgau et à Magdebourg. De là, ils jetèrent un pont sur le fleuve , passèrent dans la Lusace et dans la marche de Brandebourg, réduisirent Gouben en cendres, assiégèrent Gorlitz, et Bautschen , qui se défendit vigoureusement et finit par se racheter pour une forte somme. Ils rentrèrent en Bohême à l'époque de Noël, avec de riches provisions; dès le commencement de U30, ils, s'apprêtèrent à de nouvelles excursions. Ils se parta-
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gèrent en diverses bandes dont chacune prit un nom particulier, collecteurs, petits chapeaux, petits ^ cousins, troupes de loups ^ petits hommes chaussés, etc. Un renfort de Hussites de Moravie vint les rejoindre après avoir enlevé la ville épiscopale de Jean de Fer et ravagé sa province. Ces bandes terribles réunies formaient une armée de vingt mille chevaux , et de trente miUe hommes de pied , avec trois mille chariots altelés de six, de huit, et même de quatorze chevaux. Ils étaient commandés par Procope le Rasé, Guillaume de Kostka * et Jean Zmrzlik. Ils firent une nouvelle irruption sur la Misnie, et retournèrent jusqu'au delà de Dresde. A Grimme et à Colditz près de Leipsick , ils battirent l'électeur de Brandebourg et repoussèrent une armée de confédérés, commandée par plusieurs princes et prélats qui venaient au secours de leur voisin. Mais la division était parmi ces seigneurs; l'empire germanique était en pleine dissolution, et la race allemande ne pouvait lutter contre les Bohémiens.
L'ivresse fanatique des Hussites augmentait avec leurs victoires. Ils prirent Altenbourg, ville impériale de la Misnie, et y exercèrent d'effrayantes représailles des bûchers de Jean et de Jérôme. La ville entière , avec la noblesse et les moines, fut à son tour un vaste bûcher. Parmi les vaincus , il y avait un bouffon qui s'écria : « Nous avons cuit l'oie, mais les Bohémiens nous donnent la sauce. » Allusion au nom de Huss, qui signiQe oie^.
Dans le Voiglland, après avoir brûlé quatre villes, ils assiégèrent Plaven et la traitèrent comme Alteoboiirg. Enfin, après avoir ravagé la Saxe et le duché de Gobourg,
^ . Qm fut député au concile de Bâle, et dont ^Enéas Sylvins dit « qu'il « était moins célèbre par noblesse que par le pillage des églises. » Il fut accusé plus tard d'avoir abandonné et môme assassiné Procope dans iâ bataille où celui-ci périt.
2. C'était un nom tiré de celui de son village natal, Hussinetz.
brûlé Culmbach, Bareith , forcé l'évêqiie de Bamberg à racheter sa ville pour neuf mille ducats d'or , arraché les mêmes actes de capitulation à l'électeur de Bandebourg, au duc de Bavière, au marquis d'Anspach, à-révéque de Salzbourg, etc., ils exigèrent dix mille ducats d'or de Nuremberg pour l'épargner, et rentrèrent en Bohême au milieu de l'hiver. On compte « plus de cent places, tant « forts que villes, qui furent détruits dans cette expédi- « tion. ». a
4429 et 4430 virent mourir deux des héros de cette histoire : le premier fut Jacobel ou Jacques de Mise, l'ami de Jean Huss et le principal instigateur de la révolution de Bohême, homme éminent sous tous les rapports, et théologien redoutable à l'église romaine. Le second fut le cardinal évêque d'Olmutz, ce Jean de Prague ou Jean de Fer, prélat aux inclinations martiales, au courage de lion, mais dont la vaillante épée ne put servir la cause de Rome en proportion du mal que lui firent les écrits et les prédications de son compatriote Jacobel.
L'Empereur, épouvanté des progrès des Hussites, se rendit à Nuremberg , et y convoqua une diète qui dura huit mois. Presque tous les prélats et princes de l'Empire s'y rendirent, et il fut résolu une nouvelle expédition, que les historiens comptent pour la sixième, bien qu'elle soit effectivement la septième contre les Bohémiens. Le pape y envoya son légat pour prêcher en personne la croisade. La bulle de Martin contenait ces chefs principaux : « On accorde cent jours d'indulgences à ceux qu] « assisteront aux prédications du légat. — Indulgence « plénière tant à ceux qui se croiseront et qui iront à la « sainte guerre, soit qu'ils y arrivent heureusement, soit « qu'ils meurent en chemin, qu'à ceux qui, n'étant pas « en état d'y aller eux-mêmes, y enverront à leurs « dépens ou aux dépens d' autrui. — On remet soixante
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« jours de pénitence aux personnes de l'un et de l'autr© a sexe qui, pendant l'expédition, feront des prières et « jeûneront pour son heureux succès. — On ordonne de « fournir des confesseurs aux croisés , soit séculiers , « soit réguliers, pour entendre leurs confessions et leur « donner Tabsolution, quand même ils auraient usé de « violence contre des clercs ou des religieux , quand ils « auraient brûlé des églises ou commis d'autres sacri- « léges , et même dans les cas réservés au siégu aposcc tolique. On défend aux confesseurs de prendre des « croisés au delà d'un demi -gros de Bohême, pour la « confession, et cela quand on l'offrira et sans l'exiger. « —On dispense de leurs vœux ceux qui en auraient fait « pour quelque pèlerinage , comme à Rome ou à Saint- « Jacques de Compostelle, à condition que l'argent qu'ils « auraient pu dépenser en ces voyages sera employé à la « croisade. »
Ce fut là le dernier acte de Martin. Il mourut d'une attaque d'apoplexie, le 30 janvier 1431. On l'ensevelit dans un mausolée d'airain , avec ces paroles pour épitaphe : « Il fut la félicité de son temps, » ironie sanglante à la destinée de ces temps malheureux 1
Dès le 6 mars, quatorze cardinaux élurent Eugène IV» en lui imposant des conditions de soumission qu'il ne tint pas mieux que son prédécesseur. Le cardinal Julien fut confirmé dans la charge de légat en Allemagne pour la réduction des Bohémiens, et envoya des lettres et mandements d'un langage si haineux et si fanatique , qu'on les croirait aussi bien émanés de Tabor ou du camp des Orphelins que de la chaire pontificale. Les damnables hérétiques y sont comparés à l'aspic, aux bêtes farouches, etc. ; et au milieu de l'énergie d'expression que comportait une époque si tragique , ces pièces ont une éloquence ampoulée qui est aussi un des traits caracté»
ristiques de l'école apostolique et romaine au quinzième siècle.
Pendant les préparatifs de la guerre, Sigismond s'avança jusqu'à Egra , et envoya deux seigneurs à Prague pour faire une nouvelle tentative d'accommodement. Il comptait sur la lassitude et la démoralisation du juste -milieu. Il savait que le Hussitisme s'était effacé autant que possible dans l'esprit des gentilshommes de Bohême , sorte de bourgeoisie noble attachée à ses intérêts plus qu'à ses doctrines. Cependant il connaissait mal l'espèce de résistance sourde et tenace dont est capable une bourgeoisie en train de s'affranchir. Les quatre articles des Calixtins étaient moins pour eux, comme nous l'avons dit souvent, des articles de foi , que des droits politiques, et il n'était pas si facile de les leur enlever qu'on se l'imaginait. Les Tâborites, plus courageux et plus croyants, consentaient à reconnaître Sigismond, à la condition qu'il observerait lesdits articles, non- seulement quant à la forme, mais quant au fond, et qu'il les entendrait dans les sens politique et religieux. Ils s'obstinaient donc à le faire communier à leur façon , lui et toute sa grandesse hongroise et catholique. Quant aux Orp4ieUns, inflexibles dans leur austère jacobinisme, ils ne voulaient aucune composition, et s'indignaient des illusions généreuses du candide Procope. Une députation à laquelle on adjoignit un prêtre taborite alla toutefois discuter avec l'Empereur pendant quinze jours; mais Sigismond avait besoin de nouvelles leçons pour s'amender et se convaincre de la nécessité des concessions. Il n'accordait rien, et pendant ce temps ses plénipotentiaires intriguaient à Prague pour semer la division et lui faire des créatures. Et pendant ce temps aussi, on prêchait la croisade, et on armait tout l'Empire contre la Bohême. Les Orphelins s'écrièrent que les lenteurs de la conférence étaient un piège de Sigismond
PROCOPE LE GRAND. ^33 pour les endormir et pour fondre sur eux à Timproviste. La méfiance et la peur relevèrent le courage des Calixtins. Les députés furent rappelés, et quittèrent Sigismond avec cette protestation : « qu'on ne pouvait plus désormais « reprocher aux Bohémiens de ne vouloir pas terminer « par une paix loyale une guerre si désastreuse, puisqu'il « était notoire que c'était la faute des autres , et non la « leur. »
Lorsqu'ils firent leur rapport à Prague, les seigneurs, consternés , appelèrent le peuple aux armes , et proclamèrent le danger de la patrie pendant la procession de îa Fête-Dieu. Le peuple entra en fureur, et le Cheval roux fut chargé de mille malédictions nouvelles. Le juste -milieu envoya avertir les troupes de loups les petits cousins et toutes les bandes les plus effroyables des Taborites , des Orébites et des Orphelins. Elles s'étaient dispersées , sans s'inquiéter du résultat de la diète, dans de nouvelles expéditions à l'extérieur et aux frontières. Tous revinrent , et « mirent sous leurs pieds « leurs inimitiés et leurs discordes , pour ne penser plus « qu'au salut de leur patrie. Les grands de Bohême et de « Moravie s'unirent étroitement dans la même vue, les villes « renouvelèrent leurs confédérations. Petits et grands, on « vit tout le monde s'armer avec une allégresse com- « mune. De sorte qu'en fort peu de temps il se trouva, « à la revue qui fut faite dans le cercle do Piisen , « cinquante mille hommes d'infanterie et sept mille che- « vaux sous les armes, avec trois mille six cents chariots. « D'autre côté, on prit soin de garderies avenues. Les dis- « tricts de Zatec et de Launi , celui de Gratz et plusieurs « villes frontières avaient l'œil sur la Moravie et sur TAu- « triche, pour fermer l'entrée à l'archiduc ou au capitaine « de Moravie. Pendant que ces choses se passaient en Bo- « hême, le cardinal Julien se donnait tous les mouvements
« imaginables pour animer le flegme des Allemands*. » C'était une entreprise difficile, comme le fait très-bien pressentir notre naïf historien, dont le vieux style est agréable quand il n'est pas trop obscur. L'Allemagne embrassait froidement la querelle de Sigismond, et leè terribles courses des hérétiques au cœur de ses plus riches provinces l'avaient frappée d'épouvante. C'était, parmi les troupes des divers États, à qui n'entrerait pas la première en Bohême. L'archiduc devait faire une diversion par la Moravie, pour forcer l'ennemi à dégarnir ses autres frontières ; mais Albert voulait que le cardinal vînt le joindre, et le cardinal n'y alla pas. Chacun voulait rester chez soi pour se défendre, trouvant que c'était bien assez d'embarras, comme dirait notre auteur, sans aller chercher le danger au foyer de l'enfer. D'ailleurs plusieurs princes de l'Empire étaient occupés à se faire la guerre, et laissaient le légat prêcher cette morale : « Au nom du Christ qui vous a enseigné la charité, ô mes frères! armez-vous et unissez -vous ; car il y a du sang à verser en Bohême, et les hommes qui osent défendre leurs autels et leurs foyers attendent de votre mansuétude la mort et la damnation éternelles. »
Cette doctrine est pleinement développée dans toutes les lettres du savant et disert cardinal Julien. Il écrit aux Bohémiens au moment d'entrer en campagne , non pour leur promettre de n'y point entrer s'ils se réconcilient, mais pour les exhorter tendrement à se laisser convertir etpersuader par une armée de cent trente mille hommes : — « Revenez donc à l'Église, votre mère , et ne l'affligez « pas plus longtemps. Elle gémit, elle fond en larmes, elle « jette des cris perçants. Revenez à nous, chers cœurs^ « nous irons au-devant de vous ; nous nous jetterons à vos