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CHAPITRE III

LES ASSOCIATIONS OUVRIERES AU DEBUT DU XX" SIÈCLE. LA CORPORATION DE L'AVENIR

Résumé de l'histoire du compagnonnage. — Le rôle de cette institution est terminé. — Les formes nouvelles de l'association ouvrière. — La coopération de production; son échec. — La coopération de consommation; divers types de sociétés de consommation; combinaison possible de la coopération et de la mutualité. — L'Ecole de Nimes. — Exposé et critique de ses doctrines et de son programme. — Le syndicat. — Son rôle : 1° visà-vis des patrons. Propagande révolutionnaire et congrès corporatifs. La Fédération des Travailleurs du livre. Les grèves et le marché collectif; 2° vis-à-vis des ouvriers (mutualité, prévoyance, placement, éducation professionnelle); insuffisance de l'action syndicale à ce point de vue. — L'avenir du syndicat. — Fusion ou alliance du syndicat cl de la société de secours mutuels. — Nécessité de transformer le syndicat parlicularisle en une corporation groupant tous les travailleurs de la profession. — Organisalion du travail et de l'assurance sociale parla corporation. — Conclusion.

Le compagnonnago n'est plus guère anjourd'luii qu'un souvenir, mais ce souvenir n'est pas sans gloire. Il nous reporte, par la pensée, à une époque qui n'est pas encore très éloignée de nous, à l'âge héroïque où notre association était seule à défendre la cause ouvrière, oîi elle luttait, non sans vaillance, contre les forces coalisées du patronat et des pouvoirs publics, en même temps qu'elle assurait au tra-

vailleur une protection efficace contre les risques de toute nature auxquels sa chétive existence était exposée. A tous les points de vue, en effet, le compagnonnage a été un précurseur. « Et ego in Arcadiâ ! peut-il dire au moment de disparaître, à toutes ces institutions nouvelles qui lui ont succédé : les syndicats, les sociétés de secours mutuels, les coopératives. Et moi aussi j'ai connu la popularité et ses ivresses! Syndiqués, si fiers de l'influence encore si précaire que vous exercez sur les destinées des divers corps d'état, j'ai, pendant cinq cents ans, présidé à l'organisation des forces ouvrières ! Dès le xvi'' siècle, je tenlais d'opposer une digue aux abus de la corporation patronale. Je n'hésitais pas, lorsque l'intérêt des compagnons, c'est-à-dire des travailleurs, l'exigeait, à donner, comme en 1539, à Lyon, le signal d'une grève, à prononcer une mise à l'index contre un maître brutal ou cupide. J'étais, il est vi'ai,bon ménager de mon autorité, relativement mesuré dans mes prétentions et modéré dans la victoire. Je ne rêvais pas, comme beaucoup d'entre vous, l'expropriation du capital, la dépossession des riches, le renversement de l'ordre social. Mais, étranger aux utopies, attaché à la poursuite de résultats tangibles et pratiques, je réussissais souvent à protéger le faible contre le fort. Habile et souple, glissant toujours entre les mailles du filet où les Parlements et les lieutenants généraux de police tentaient de m'emprisonner, invisible et toujours présent, j'exerçais une magistrature occulte et grandiose. J'étais le redresseur des torts, le champion du peuple, le chevalier de Dieu.

« Mutualistes! ne pensez pas être les premiers à avoir défini et mis en pratique cette solidarité que vous avez prise pour devise ; le mot seul est nouveau, mais la vertu qu"il désigne, je l'ai pratiquée dans mes confréries plusieurs siècles avant que la plus ancienne de vos sociétés ait été fondée. Mon organisation n'était pas, il est vrai, aussi savante que la vôtre. Aucune assemblée politique n'avait légiféré à mon propos; aucun actuaire, et pour cause, n'avait aligné, à. mon intention, des colonnes de chifl'res, dressé des tables de mortalité selon toutes les

règles de la science. Mais avec leur simple bon sens et leur cœur, mes compagnons avaient tout de même trouvé le moyen de résoudre la plupart des problèmes qui vous préoccupent à si bon droit. Leur assistance morale et pécuniaire était acquise d'avance à tous ceux de leurs camarades que la maladie ou les infirmités accablaient, à tous ceux sur qui s'était abattue cette main de justice dans tous les temps si dure aux malheureux. Je demeurais, jusqu'à la fin, leur protecteur, leur consolateur et leur ami. J'étais là, près de leur lit de douleur, à l'heure des adieux suprêmes et j'accompagnais jusqu'au champ du repos, la dépouille mortelle du frère défunt, invoquant, en sa faveur, la miséricorde du Souverain Juge et ne m'éloignant que le dernier après avoir récité sur sa tombe mes mystiques prières...

(c Coopérateurs!... Je ne prétends assurément pas avoir connu avant vous ce merveilleux mécanisme de l'association de production, de consommation et de crédit qui ouvre de si brillantes perspectives tout au moins à la fraction la plus éclairée, la plus intelligente et la plus laborieuse de la classe ouvrière. J'avais cependant pressenti déjà quelques-uns des avantages économiques que l'individu peut s'assurer en s'unissant à ses camarades de travail. Gomment, en elTet, la Mère aurait-elle pu nourrir les compagnons à meilleur compte que toute autre aubergiste, si elle n'avait été assurée d'une clientèle nombreuse dont la solvabilité était cautionnée par la société? N'y a-t-il pas là une organisation qui rapi)elle un peu, par certains côtés, celle de vos restaurants coopératifs et, par d'autres, celle des sociétés coopératives de crédit? Les Caycnncs ressemblaient encoreàcesdernières sociétés en ce qu'elles consentaient fréquemment des prêts aux compagnons voyageurs. »

Mais le compngnonnage n'a pas été seulement le précurseur, l'ancêtre du syndicat, de la société de secours mutuels cl juênie — jus(]u'à un certain point — de la coopération. 11 a encore été l'un des créateurs, tout au moins le plus ancien et l'un des meilleurs ouvriers de notre industrie nationale.

Il importe, en effet, de ne p.is roiiblier, la grande industrie — celle, du moins, qui s'est constituée sous l'influence du machinisme, de la concentration des entreprises et de la division du travail — n'est née que depuis un siècle. Encore convient-il d'observer que cette évolution industrielle n'a déterminé qu'à la longue et non sans résistance, les profondes transformations qui sont, aujourd'hui, définitivement acquises. Jusqu'en 1830, tout au moins, le type prédominant dans l'industrie a été le petit ou le moyen atelier où l'artisan que la machine n'avait pas encore supplanté ou domestiqué, fabriquait lui-même, avec l'aide des outils ou des instruments de sa profession, un objet le plus souvent destiné à être, en sortant de ses mains, directement livré à l'acheteur. Or, il est incontestable que, pendant celte période de plusieurs siècles où l'œuvre industrielle était le résultat direct et exclusif du travail humain, le compagnonnage a puissaifiment contribuiî d'abord à la formation, puis ensuite au perfectionnement technique de l'ouvrier. Son action paraît même, à ce point de vue, avoir été plus énergique et plus efficace que celle de la corporation. Celle-ci imposait, il est vrai, au candidat à la maîtrise, l'obligation d'exécuter un chef-d'œuvre et n'admettait, comme ouvriers, que les compagnons ayant servi déjà un certain nombre d'années en qualité d'apprentis; ses statuts multipliaient les prescriptions destinées à garantir la probité et la bonne qualité de la fabrication. Mais toutes ces mesures eussent été impuissantes à conserver et à augmenter le bon renom de l'industrie française, si le compagnonnage n'était, lui aussi, intervenu. C'est à sa rude école que se sont formés, en effet, ces merveilleux artisansartistes dont nous admirons encore les incomparables travaux. I/architecture si noble et si poétique du moyen âge, si riche et si élégante au temps de la Renaissance est en grande partie redevable de ses créations grandioses ou féeriques à ces humbles ouvriers : les compagnons charpentiers bons Drilles, les compagnons tailleurs de pierre étrangers ou Dévorants. Les stalles, les pupitres, les lutrins, les chaires à prêcher qui décorent nos églises gothiques ou

que conservent nos musées attestent l'imagination, l'habileté des anciens compagnons menuisiers ou charpentiers. Quant aux compagnons serruriers, ils forgèrent ou ciselèrent ces ouvrages de ferronnerie qui sont demeurés, jusqu'ici, sans rivaux : ces serrures à bosse, ces heurtoirs, ces landiers, ces chenets, ces cofîrets ajourés du xni^ et du xiv siècle, ces grilles du xvi" et du xvii'= dont on admire encore un superbe exemplaire dans la galerie d'Apollon au Louvre. En bonne justice, en effet, l'honneur d'avoir produit de telles œuvres ne doit pas être attribué exclusivement aux maîtres qui en dirigèrent l'exécution ; nous savons que les écoles professionnelles établies dans les diverses chambres du Tour de France furent autrefois de véritables conservatoires de l'art industriel et que les chefsd'œuvre considérés comme les plus parfaits étaient précisément ces travaux exécutés à l'occasion des concours entre Gavots et Dévorants.

Ces magnifiques états de service ne doivent cependant pas faire oublier les vices de l'institution du compagnonnage : cet esprit de corps étroit et jaloux, ces divisions, ces haines terribles qui provoquèrent de si sanglants conflits.

Trop souvent on vit des artisans, que la communauté de vie et de travail eût dû rapprocher et réunir, s'aborder l'injure à la bouche, se frapper, s'entretuer parce qu'ils n'étaient pas d'accord sur les mérites respectifs de personnages fabuleux tels que Maître Jacques ou Soubise. Ces scènes de barbarie ainsi que les sévices exercés dans certains Devoirs contre les aspirants ne contribuèrent pas peu à discréditer de nos jours des associations à d'autres égards si utiles et si dignes d'estime. On pourrait, peutêtre, trouver, non assurément la justification, mais l'explication de ces sauvages coutumes dans l'histoire même de notre institution. Des siècles de persécution avaient fait aux compagnons du Tour de France une âme ombrageuse. Prêts il se dévouer jusqu'à la mort pour leurs frères d'armes, ils se croyaient facilement épiés, trahis, menacés. Ils vivaient comme une troupe en campagne, toujours sur le qui-vive, redoutant toujours une surprise, prêts à

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fondre sur IV'tranyer suspect «lui ne leur donnail pas le mot d'ordre convenu.

Mais aucune institution humaine n'est éternelle, et le compagnonnage, si brillant autrefois, commence à décliner après 1830. En 1848, l'institution était déjà fort déchue de son ancien rang et l'on peut dire que, depuis 1870, si elle n'a pas complètement disparu, elle a perdu (exception faite en ce qui concerne 3 ou 4 corporations) presque toute influence et tout crédit sur la classe ouvrière. Les causes qui ont déterminé la ruine du compagnonnage sont multiples, et nous les avons exposées. Les divisions entre compagnons, suivies de schismes, ont commencé par anémier ce grand corps autrefois si robuste. Puis vint le machinisme avec les profondes transformations qui s'ensuivirent. Le compagnonnage était, avant tout, nous l'avons dit, une école d'enseignement et de perfectionnement. Il était une pépinière d'artisans habiles, créateurs d'œuvres toutes personnelles, modelées et pétries par les mains de l'ouvrier en conformité avec une image formée dans son cerveau. Désormais le travail serait purement mécanique; l'ingéniosité, le goût, la science de l'artisan devenaient autant de meubles inutiles. On demandait au travailleur des qualités très différentes : la ponctualité, la force d'attention, la patience, la promptitude et l'adresse dans l'exécution de besognes automatiques. Un régime industriel nouveau se constituait en dehors du compagnonnage, dont la raison d'être essentielle : l'éducation professionnelle s'évanouissait. En portant à un degré jusqu'alors inconnu la division du travail, le machinisme déspécialisait cependant à un autre point de vue l'ouvrier en réduisant son rôle à celui d'un agent d'exécution subalterne ou d'un servant de la machine. Le lourde France, ce voyage d'instruction jadis réputé indispensable, perdait donc toute son utilité puisque les procédés de fabrication autrefois si variables d'une province à une autre devenaient uniformes par suite de l'intervention de ces forces nouvelles et niveleuscs : la vapeur et la mécanique.

La construction des chemins de fer a également con-

tribiié à tuer le compagnonnage en détruisant ces intimités (le la grande route, ces amitiés qui, contractées en un jour de peine ou de danger, duraient ensuite toute la vie. On voyage, aujoui'd'hui, par les voies rapides, on brûle l'espace, on traverse la France entière en vingt-quatre heures, sans l'avoir vue. Les ouvriers qui voyagent encore pour s'instruire, ont, maintenant, toutes les facilités désirables pour se déplacer et se transporter rapidement d'un point à un autre; ils ne se fixent que dans les grandes villes où ils trouvent assez facilement à se loger, à se nourrir et même, bien que moins aisément, à se placer sans recourir aux bons offices des compagnons.

Nous avons enfin assigné une dernière cause à la disparition de notre institution. Le compagnonnage a cessé d'être en harmonie avec les mœurs, les idées, les habitudes de vie contemporaines. L'ouvrier d'aujourd'hui se pique de scepticisme et se fait une sorte de point d'honneur de mépriser les vieilles coutumes et les vieilles croyances, il redoute avant tout le ridicule qui s'attache, d'après lui, à l'observance de certains usages ataviques, de certains rites mystérieux, au port de certains emblèmes. Il ne consentira jamais à se proclamer enfant de Salomon, de Maître .Jacques ou de Soubise : ce serait s'exposer à servir de cible aux plaisanteries faciles des loustics d'atelier; il sera encore bien moins disposé à défiler à certains jours par les rues dans un costume qui provoquera le sourire ou l'étonnement des passants. Il prétend s'orienter vers l'avenir " marcher, comme il le répète volontiers, avec le progrès »; il n'-pudic tout lien avec le passé.

En fait, le compagnonnage n'est plus représenté aujourd'hui que par trois organisations : les sociétés du rite de Salomon ilmit l'importance est très médiocre, sinon insignifiante; b's sociétés du rite de Maître Jacques qui ne groupent plus guère que li à 6000 membres actifs, et l'Union conip.igiionnique qui en compte près de 2;)00 : en tout de 8 à 10 000 compagnons : encore l'Union tendelle de plus en plus à se transformer en une société de secours mutuels ordinaire. Il ne paraît pas téméraire de

prédii'o que, dans un quart de siècle, le compagnonnage ne se retrouvera plus que dans deux ou trois corporations : les maréchaux ferrants, les charpentiers, peut-être aussi les charrons. Ces corps d'rtat seront alors les seuls tcrnoinfi qui conserveront le souvenir d'une institution autrefois si puissante et si prospère.

Mais, pas plus dans l'histoire que dans la nature, il n'est de destruction absolue. La matière organique qui servait d'enveloppe à un être animé se décompose après la mort, restitue au sol les principes nourriciers qu'elle lui avait empruntés sous forme d'alimentation et fait pousser le brin d'herbe ou le grain de blé. La plante ou l'animal ne sont en réalité que la manifestation extérieure et tangible de cette énergie créatrice, de cette incommensurable et insondable puissance à laquelle tout homme doué d'intelligence est contraint de rendre hommage, qu'il la nomme la Nature comme le positiviste, ou Dieu, comme le croyant. Il en est de même de l'Idée, cette âme collective des sociétés et des peuples. Elle peut revêtir tour à tour les aspects les plus variés, trouver sa formule ici dans une loi, là dans une coutume. A travers tous ces avatars, il est toujours possible de la reconnaître et de la désigner par son nom.

L'idée qui a présidé à la naissance du compagnonnage, l'idée qui pendant tant de siècles a animé cette institution, lui a communiqué sa vitalité et sa force n'est autre que l'idée de la fraternité ouvrière. Il existe entre tout groupe d'hommes vivant de la même vie, partageant les mêmes travaux, exposés aux mêmes dangers, toute une communauté d'intérêts et de sentiments dont la conscience longtemps obscure finit toujours par s'éclaircir et se préciser. L'antiquité a eu ses révoltes d'esclaves, explosions violentes des haines allumées par une longue servitude chez des êtres simples et grossiers rivés à la même chaîne. Au xii'^ siècle, l'atîranchissement des communes nous est apparu comme un effort combiné de la bourgeoisie et du peuple du nord et de l'est de la France pour se libérer de la tyrannie des seigneurs laïques ou ecclésiastiques. La corporation et le compagnonnage se sont ensuite consti-

tués en vue d'organiser la défense des intérêts communs aux gens de métier. La constitution égalitaire de la corporation primitive a permis tout d'abord aux maîtres et aux compagnons de vivre en bonne intelligence. Mais, dès le xv" siècle, lorsque la corporation se transforme en une oligarchie industrielle, le compagnonnage se sépare d'elle et lui déclare la guerre. Pendant quatre siècles, la classe ouvrière secrètement organisée et armée s'est appelée le compagnonnage.

Aujourd'hui le compagnonnage est mort ou se meurt. Mais la fonction sociale qu'il a si longtemps remplie n'a pas pris fin avec lui. Au contraire, l'antagonisme entre le maîU^e et le compagnon se renouvelle sous une forme plus vii'ulente encore; jamais la lutte n'a été plus ardente entre patrons et ouvriers. L'évolution industrielle a rompu les derniers liens que le travail en commun, la vie sous un même toit avaient laissé subsister entre les patrons et les artisans sous le régime de la petite industrie. Le marché de l'offre et de la demande de main-d'œuvre est devenu un champ clos oîi l'employeur et le salarié se livrent de terribles combats. La classe patronale a pour elle ses capitaux, son expérience, sa connaissance des lois économiques qui régissent la production, un service d'informations rapides et sûres. La classe ouvrière a ïassociation.

L'association, disons-nous, et non pas seulement le syndicat. Si, en effet, le syndicat est la forme la plus ordinaire, la plus connue et à notre avis du reste, dans l'état social actuel ", la forme supérieure de l'association, elle n'est pas la seule. D'autres organisations se sont fondées à côté d'elle qui concourent, elles aussi, plus ou moins directement, à l'amélioration du sort de la classe laborieuse : la société de secours mutuels, la société coopérative do pro- (luclion, de consomnialion ou de crédit, la société d'édu-

1. Cette réserve nous paraît indispensable. Car, en théorie pure, le meilleur mode d'orpanisation du travail réside dans la coopération do j)roduction (jui assure à l'ouvrier l'intégralité dos fruits de son labeur. Mais, ainsi qu'on le verra bientôt, la coopération de production est encore fort loin d'avoir trouvé sa formule ijruliiiue.

cation populaire, toutes ces institutions dont la dernière moitié du xix° siècle a vu l'éclosion, dont le xx'^ siècle verra la floraison sont, à divers titres, les héritières du compagnonnage. Elles continuent sa mission; elles consolent des misères analogues à celles qu'il a jadis secourues; avec d'autres armes, elles combattent le mêmeboncombat

Toutefois, si ces associations convergent toutes vers un but supérieur qui est la conquête du bien-être matériel et moral pour les travailleurs, elles diffèi^ent en ce qui touche l'étendue des moyens d'action dont elles disposent; leur sphère d'action est plus ou moins étendue. Les unes, comme le syndicat et la société coopérative de production, comme aussi, d'après une certaine école dont nous combattrons les conclusions, la société coopérative de consommation tentent de résoudre directement le problème de l'organisation du travail. Elles s'efîorcent de rétablir l'harmonie dans le monde industriel soit en transférant pacifiquement aux travailleurs la propriété des instruments de production, soit en interposant leur médiation entre l'employeur et le salarié pour les amener à ti'aiter sur des bases équitables. Ce sont des imlUutions organiques du travail. D'autres — les sociétés de secours mutuels par exemple — ont une action plus limitée ; elles tendent seulement à écarter de la vie de l'ouvrier un risque, à lui faciliter l'épargne ou la prévoyance, à lui assurer un secours en cas de maladie, d'invalidité, de chômage.

Nous étudierons tour à tour ces diverses institutions et nous tenterons de fixer leur rôle respectif, de déterminer les services qu'on est en droit d'attendre d'elles.

La coopération de production est par excellence une institution organique du travail. Son mécanisme est simple. Des ouvriers s'associent; ils mettent en commun leur travail et leurs économies, s'ils en ont, ou ils empruntent en s'engageant solidairement; ils entreprennent ensemble une fabrication. En principe, et réserve faite en ce qui concerne les prêteurs étrangers auxquels un intérêt fixe est servi, ils sont seuls propriétaires de l'entreprise dont ils se partagent les bénéfices.

H est évidemment impossible d'imaginer en théorie une conception plus séduisante, une organisation plus équitable. Sans doute, le profit qu'un chef d'industrie retire de son exploitation n'est pas en soi illégitime. Ce profit, pourvu qu'il ne soit pas excessif et laisse à la main-d'œuvre une rémunération raisonnable, est justifié par le travail personnel de l'employeur, par la mise en risque de ses capitaux. Il n'en est pas moins vrai que ce régime industriel ne permet pas à l'ouvrier de recueillir intégralement les fruits de son labeur. Il subit dans cette combinaison une retenue qui correspond au bénéfice de l'entrepreneur et du capitaliste, retenue qu'il ne subirait pas s'il avait pu se passer de leur concours. C'est précisément ce résultat si désirable, si avantageux, que lui permettrait d'atteindre la coopération de production si ce mode d'organisation du travail était susceptible d'être généralisé, si son fonctionnement ne s'était heurté jusqu'ici à des obstacles pour ainsi dire insurmontables.

Il est impossible en effet de conserver aucune illusion à cet égard. La coopération de production a échoué jusqu'ici dans ses efforts pour établir en France un régime industriel nouveau. Les sociétés ouvrières qui se formèi'ent en si grand nombre en 1848 avaient presque toutes disparu en 1852. De 1862 à 1870 d'autres associations coopératives se sont encore constituées mais ont été, elles aussi, éphémères. Enfin, sous la troisième République, malgré tout un concours de circonstances favorables, malgré les diverses libéralités importantes dont elles ont bénéficié (legs liampal, legs Deinbourg, legs Casimir), malgré la faveur du pouvoir qui leur a facilité les moyens de prendre part aux adjudications publiques, les sociétés de production, si l'on en excepte quelques-unes, n'ont guère prospéré. La statistique publiée par YOffice du Travail au mois d'août 1900 accusait 247 de ces sociétés, mais VOffice du Travail ne possédait de données certaines qu'en ce qui concerne 155 d'entre elles, groupant 10 793 adhérents, c'est-àdire un effectif sensiblement égal à celui du compagnonnage. C'est peu.

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Les résulULs financiers ne sont guère plus brillants. Sur 172 sociétés dont les comptes ont été. analysés en ISOI^l, 100 avaient réalisé un bénéfice de 2 410 000 francs pour un capital de 10 4Î50 000 francs. 72 avaient éprouvé des pertes se chiffrant par 1 16ij 000 francs sur un capital versé de 1 2G;J000 francs. La moyenne du salaire versé au personnel était de 1 280 francs par an, taux à, peine supérieur au taux normal du salaire dans la grande et la moyenne industrie (1080 francs), surtout si l'on considère que la première de ces deux moyennes a été calculée sur des sociétés coopératives dont la moitié avaient leur siège social à Paris où les salaires sont plus élevés *.

Les sociétés de production sont-elles du moins animées d'un esprit vraiment égalitaire? nullement. Ce sont, selon la pittoresque expression d'Herbert Spencer, des maîtres à plusieurs têtes -, des patronats collectifs, des oligarchies ouvrières. Dans presque toutes celles qui ont prospéré, les ouvriers fondateurs, les associés, ont fermé derrière eux la porte de l'association. Ils se réservent le plus clair des bénéfices et ne paient guère aux ouvriers qu'ils embauchent, aux auxiliaires, que des salaires égaux ou à peine supérieurs à ceux des travailleurs employés par l'industrie privée.

En somme la coopération de production est un échec. Les causes de cet insuccès sont connues de tous; elles résident dans l'indiscipline de la classe ouvrière, dans le manque de capitaux, dans la rareté et la cherté du crédit, conséquence du peu de confiance qu'inspirent ces associations, dans la difficulté qu'elles éprouvent à trouver de bons gérants, dans le mauvais vouloir des entrepi>eneurs, enfin dans l'égoïsme humain qui porte les fondateurs de ces entreprises à se réserver la meilleure part du profit et à traiter les tard-venus comme ils se sont plaints euxmêmes d'avoir été traités autrefois par les patrons.

1. Les Associations ouvrières de production (publication de l'Office du Travail, 1899, p. 153).

2. Les Institutions professionnelles, trad. de Varigny. GuiUauniin, 1898, p. 473.

Mais ridée coopérative ne se présente pas sous cet unique aspect. Elle revêt encore d'autres formes et a donné naissance à d'autres institutions économiques dont la vitalité n'est pas niable, qui ont rendu et rendent encore à la classe ouvrière d'importants services : nous voulons parler des sociétés de consommation. On désigne sous ce nom les associations formées par des consommateurs en vue d'acquérir directement du producteur les denrées d'alimentation, le chauffage, les vêtements, etc. La suppression des intermédiaires et du bénéfice qu'ils prélèvent sur les transactions procure aux membres de ces sociétés une économie ou boni dont le taux varie de 2 à 20 p. 100 '.

Ces bonis comment les e.mploie-t-on? ici commencent les divergences de vues et de méthode. Certaines sociétés vendent à leurs membres au prix de revient simplement majoré du montant de leurs frais de gestion. Elles leur procurent ainsi une certaine économie, mais la somme économisée se vaporise en quelque sorte au jour le jour et n'est pas mise en réserve pour des fins utiles.

D'autres sociétés vendent à leurs adhérents, au prix courant du commerce de détail et leur distribuent en fin d'exercice le boni réalisé, au prorata de leurs achats, après prélèvement d'un intérêt fixe attribué au capitalactions. Ce pi'océdé est préférable au précédent, car l'ouvrier qui reçoit une petite somme de 20, 30, 40, 50 ou dOO francs peut, s'il est sage, la consacrer à des dépenses pi^ofitables.

Il est cependant un type supérieur de la coopération de consommation : celui qui est caractérisé par l'emploi des bonis à des œuvres d(? prévoyance et de mutualité. Dans cette combinaison, la société paie chaque année en l'acquit de ses membres la cotisation demandée par une société de secours mutuels ou une caisse de retraites pour leur procurer, sans qu'ils aient eu aucune somme à débourser en espèces, des secours en cas de maladie et une pension de vieillesse. Dans un très intéressant travail,

1. Une boulanf^erio coopérative do Koubaix a même pu, en vendant au cours do la boulangerie, distribuer à ses adiiëronts, en fin d'exercice, un boni do 24 à 25 p. 100. (Léon Say, Dict. d'Économie jjolilique, art. CoopÉnATioN.)

M. Cheysson * a mis en lumière les avantages de ce système. 11 a prouvé que, d'aprrs les données statistiques établies en 1895 par VOf'fice du Travail la moyenne des achats par coopérateur s'élevait à 400 francs, ce qui, le taux moyen des bonis étant 10 p. 100, représente une économie moyenne de 40 francs. Or, les sociétés de secours mutuels ne demandent en moyenne à chacun de leurs membres qu'une cotisation de 15 francs pour leur assurer une allocation en cas de maladie, et d'autre part un versement annuel de 15 francs par an peut alimenter la création future d'une petite retraite. M. Cheysson propose donc aux coopérateurs de consacrer 30 francs sur les 40 francs d'économie moyenne que leur procurent leurs achats en commun, à s'assurer contre la maladie et la vieillesse. Ils recevraient 10 francs en espèces, s'ils ne préféraient — et ce serait plus sage — employer ce reliquat à quelque œuvre d'intérêt social bien compris (abonnement à un journal à la fois récréatif et instructif, création en commun d'une bibliothèque populaire, etc.).

Ce sont là assurément de brillantes perspectives, d'autant plus belles que leur réalisation au moins partielle n'a en soi rien d'impossible. Si la coopération de consommation justifie les espérances que l'on fonde sur elle, on pourra dire qu'elle aura grandement mérité de l'humanité et attaché son nom à l'une des plus belles entreprises de l'histoire. 11 est cependant des coopérateurs — et parmi eux des hommes d'une haute intelligence servie par une science à laquelle chacun rend hommage — qui considèrent un tel idéal comme mesquin. Ces apôtres de la coopération intégrale ne la considèrent pas comme un moyen, mais comme un but. Ils n'attendent pas seulement d'elle la guérison ou l'atténuation des maux qui pèsent si lourdement sur la vie de l'ouvrier, mais la création d'un état social nouveau où la justice régnera en souveraine, où il sera donné à chacun selon ses besoins, où les hommes

1. Coopération et mutualité, Conférence donnée au Musée Social. Circulaire du Musée Social (octobre 1899).

vivronten frères. Lacoopéi'ation de consommation ramènera l'âge d'or sur la terre.

Jamais ces espérances n'ont été affirmées avec plus d'éloquence que dans le discours prononcé par M. Charles Gide, le 8 septembre 1889, à l'occasion de l'ouverture du Congrès international des sociétés coopératives de consommation '. Ce discours est véritablement le manifeste de l'École de Nimes : c'est ainsi que l'on nomme d'ordinaire le groupe des coopérateurs d'avant garde, des coopératcurs idéalistes auxquels il vient d'être fait allusion.

M. Gide se demande tout d'abord quel but doit poursuivre la coopération de consommation, quelles transformations économiques et sociales il est permis d'en attendre. Il examine tour à tour les divers systèmes qui se sont partagé jusqu'ici la faveur des coopérateurs (économie immédiate par la vente au prix de revient; vente au prix du commerce et distribution d'un dividende en fin d'exercice; emploi des bonis à des fins de mutualité et de prévoyance). Il rejette toutes ces combinaisons. « 11 faut, dit-il, monter plus haut, allumer un phare pour porter la lumière et montrer le chemin à ceux qui dans la nuit sombre cherchent le port. Jamais la coopération ne fera se lever sur elle les yeux des foules indifférentes, si elle n'arbore à son sommet une flamme rayonnante, un idéal social qui peut parfois s'éteindre — les feux des phares sont à éclipses — mais qui reparaîtra toujours, pourvu que quelques gardiens fidèles entretiennent la lampe. »

Cet idéal qu'il faut créer, quel sera-t-il? ici le poète fait place à l'économiste qui expose à son auditoire ses idées et son plan de campagne.

Tout système a pour base une idée première et fondamentale. L'argumentation de l'École de Nimes a pour principe cet axiome. « La consommation est le but et la fin de tout le mécanisme économique. Dans tout ordre de choses bien réglé, la production doit être au service de la consom-

1. La Coopération, Conférences de propagande par Cii. Gide. Paris, Larosc, 1900, p. '78 à 108.

mation, par cela même que les bras doivent être au service de l'estomac. Toute société où cet ordre de cliose est renversé, périra. »

Or le régime économique actuel est précisément organisé bien plus en vue de l'intérêt du producteur qu'en faveur du consommateur. Ce dernier est exploité par les concurrents qui lui font payer les denrées fort cber, quand ils ne le trompent pas sur la qualité ou la quantité de la marchandise vendue. Les producteurs se combattent du reste les uns les autres. La machine est une sorte de Moloch, un monstre dévorateur auquel il faut chaque jour livrer en pâture des matières premières qu'il triture, broie et transforme, sinon il se retournera contre son maître et en fera sa proie. Aussi la vie du fabricant est-elle une angoisse perpétuelle. H tremble devant la concurrence, devant l'annonce d'une crise de surproduction ou d'une grève. Sa fortune et son honneur sont l'enjeu d'une partie qu'un événement imprévu peut à chaque instant lui faire perdre.

Comment remédier à cette situation? comment constituer un ordre économique stable et équitable? en opposant au commerce parasitaire de fortes associations. Et M. Gide recommande aux sociétés de consommation le plan de campagne suivant :

« ^'■''' étape. Se réunir entre elles, faire masse, prélever sur leurs bénéfices le plus possible pour fonder des magasins de gros, opérer les achats sur une grande échelle.

« 2« étape. Continuer par des prélèvements sur les bonis à constituer des capitaux considérables et, avec ces capitaux, se mettre à l'œuvre pour produire directement tout ce qui est nécessaire à leurs besoins : créer des boulangeries, des meuneries, des manufactures de draps et de vêtements, etc.

« 3^ étape. Acquérir des domaines et des fermes; produire directement sur leurs terres le blé, le vin, l'huile, la viande, les légumes, les Heurs, le bois, etc.

La réalisation de ce programme équivaudrait, nous dit-on, à la solution de tous les grands problèmes économiques et sociaux. Désormais plus de crises, plus de

chômages. La production ne travaillant que sur commande ne produira ni trop, ni trop peu. Plus d'exploitation du consommateur par des fournisseurs parasites. Plus de concurrence internationale, de guerres de douanes, ni de trusts. Les coopératives des divers pays concluront une entente internationale et des échanges s'établiront entre elles pour tous les produits dont elles ont besoin.

Mais le résultat le plus merveilleux de l'avènemont du régime coopératif sera de mettre pacifiquement les travailleui's en possession de tous les instruments de production. « Si les sociétés coopératives se trouvent devenues propriétaires de tout l'outillage commercial, industriel ou agricole du pays, quels seront donc ses véritables propriétaires sinon les classes ouvrières qui constituent la grande majorité de la population de tout pays et constituent déjà par le fait la grande majorité des membres des sociétés coopératives? n

Quel que soit le jugement que l'on porte sur de telles conceptions, on ne peut méconuaîUe la noblesse de la pensée qui les inspire. Les hommes qui se sont faits les apôtres de cette foi nouvelle et qu'a visités ce rêve d'une humanité agrandie, embellie, régénérée parla coopération, ces hommes ont droit au respect de ceux-là même qui ne peuvent partager leurs espérances. Mais leurs idées appartiennent cependant à la critique et nous ne pouvons nous dispenser ici de les examiner. Si la coopération est en mesure de tenir ses promesses, il est en elTet superflu de chercher ailleurs le mode futur de l'organisation du travail.

Il importe tout d'abord de rechercher ce que vaut cet axiome de l'Ecole de Nimes : « Le droit du consommateur prime tout. » Siéyès disait en 1789 : « Qu'est-ce (jue le tiers état? — Rien. — Que doit-il être? — Tout. » — M. Gide pose, lui aussi, ces questions auxquelles il donne une réponse immédiate : « Qu'est-ce que le consommateur? — Rien. — Que doit-il être? — Tout. » Et il compare, on s'en souvient, la production au bras qui doit être au service de la bouche : la consommation.

Cette comparaison est [dus pittoresque que démonslra-

tive. Le consommateur est la bouche et le producteur est le bras, soit! Mais cette bouche et ce bras n'appartiennent pas au même individu^ et le producteur dont le bras sème, pioche, sarcle ou bine n'est-il pas fondi'' à demander au consommateur l'équivalent en argent de ce pain, de ce fruit qu'il lui met pour ainsi dire dans la boiiche'i Le producteur, en effet, a, lui aussi, une bouche à nourrir. Il se peut qu'il essaie de se faire payer trop cher son travail; il se peut qu'il soit nécessaire de modérer ses convoitises, au besoin, comme il est arrivé aux époques de crise, par une taxation oflicielle, par des lois de maximum. Mais enfin il n'apparaît pas qu'il soit, en principe, moins digne d'intérêt que le consommateur. Ce dernier, s'il n'est que consommateur, s'il ne crée rien, n'est après tout qu'une bouche inutile. Il serait exagéré de lui appliquer dans toute sa rigueur la maxime biblique : qui non laborat, non manducct ; mais s'il se nourrit d'aliments, s'il s'habille de vêtements fournis par autrui, il est juste qu'il rémunère celui qui travaille, celui qui produit'.

La coopération, dit-on encore, constituera d'abord de fortes réserves, fondera des grands magasins de gros, des fabriques, des usines, puis acquerra des domaines, des fermes. Elle régnera en souveraine sur le commerce, l'industrie, l'agriculture.

Il est superflu d'insister sur les difticultés de toute nature qui s'opposent à la réalisation pratique d'un tel plan : ces ditlicultés ont été souvent signalées. A supposer que plusieurs générations de coopérateurs consentissent à

1. En fait, il existe dans tous les milieux sociaux de purs oisifs, véritables parasites, qui consomment et no produisent rien : tel le bourgeois qui a toujours, comme on dit, vixu de ses rentes sans entreprendre aucun travail ni physique, ni intellectuel; tel aussi le fainéant de la classe ouvrière, le faux ouvrier qui vit aux dépens de sa famille et hante plus le cabaret que l'atelier; tel le mendiant professionnel; tels aussi, il faut bien le dire, trop de fonctionnaires dont l'emploi est une demi-sinécure. Quant au consommateur qui est aussi un producteur, celui-là est digne d'intérêt à un double titre. Mais on no peut le dédoubler et prendre exclusivement les intérêts du consommateur qu'il est contre le producteur qu'il est également. Co serait lui retirer d'une main ce qu'on lui donnerait de l'autre.

se sacrifier en renonçant à tout avantai,'e immédiat pour rendre possible la constitution de puissantes réserves par l'accumulation des bonis, il resterait encore à leurs successeurs à franchir raille obstacles — et quels obstacles! — pour atteindre le seuil de cette terre promise qu'on leur dépoint sous de si brillantes couleurs. Autant il était possible, facile même, à une société de consommation de régler sa production sur sa consommation lorsqu'elle n'avait à satisfaire qu'une clientèle limitée et connue d'elle, à laquelle elle vendait des denrées dont le type, la qualité et la quantité ne variaient guère, autant la situation va changer s'il lui faut traiter de grandes affaires, fournir les marchandises les plus diverses à des millions d'individus, s'aventurer sur cet océan traversé par tant de courants contraires et semé de tant d'écueils qui s'appelle la concurrence commerciale. Les sociétés coopératives devront alors lutter contre l'industrie privée, lutter entre elles, exposer, par suite, ce capital accumulé depuis trente ou cinquante ans, créé avec les économies de plusieurs générations. Qu'arrive ra-l-il si une spéculation malheureuse, une faillite ou, pis encore, uu krach général de la coopération engloutit tout ou partie de ce patrimoine formé par l'épargne populaire? Quels cris de douleur, disons-le, quels cris de colère s'élèveraient alors contre ceux qui, de très bonne foi sans doute, auraient engagé dans ces aventures le dépôt sacré de la fortune ouvrière! Un tel échec, malheureusement trop probable, marquerait un recul de l'idée de prévoyance et rejetterait pour longtemps le travailleur dans les bas-fonds où le guettent les plus grossiers appétits. 11 y a plus. Le système de l'École de Nimes ne nous semble résoudre aucunement le problème social le plus important de tous, celui de la rémunération du travail. Le triomphe de la coopération mettra, dit-on, la propriété des instruments de ti'avail aux mains du peuple, car le consom-matour, c'est tout le monde. C'est là sinii»leincnt tourner la ditliculté. A supposer, comme le prétend l'Ecole de Nimes, que le jeu naturel de la coopération suilise à établir l'égalité des fortunes, il resterait encore à déterminer

pour l'avenir comment et dans quelles conditions les sociétrs coopératives désormais substituées aux industriels, aux commerçants, aux propriétaires ruraux, rémunéreraient les services du personnel occupé par elles. Il resterait à indiquer comment et pourquoi sous le régime coopératif, les conflits entre l'employeur et le salarié seraient plus rares que sous le régime patronal. Jusqu'ici le sort des employés des sociétés coopératives ne paraît pas sensiblement plus enviable que celui des employés d'une bonne maison de commerce ordinaire et le fait qu'ils sont souvent admis à participer aux bénéfices de l'entreprise ne leur confère aucun avantage sur le personnel des entreprises patronales où ce mode de rémunération est en usage depuis longtemps.

On objectera peut-être que, sous le régime coopératif, tout ouvrier devant être en même temps sociétaire , tout retranchement de salaire, s'il lui nuit comme travailleur, lui profitera comme sociétaire et inversement. Cet argument, admissible peut-être en ce qui concerne la coopération de production où, en théorie au moins (la pratique est fort différente), tout employé et ouvrier est en même temps sociétaire, est évidemment erroné en ce qui concerne les sociétés de consommation où l'immense majorité des adhérents se compose de consommateurs non employés par la société. Soit une coopérative groupant 1 000 membres dont 10 sont en même temps des employés de la société. Supposons que la société diminue de 10 p. 100 le salaire de ces dix employés et réalise ainsi une économie globale que nous évaluerons par hypothèse à 2 000 francs. Cette réduction de salaires procure à chacun des 1000 sociétaires une économie de 2 francs. Ces 2 francs constituent un gain net pour tout sociétaire non employé. Mais en ce qui concerne les 10 sociétaires-employés qui reçoivent ensemble 20 francs et en perdent 2000, l'opération se solde par une perte collective de 1980 francs.

La coopération, soit de production, soit de consommation, ne paraît donc pas, quels que soient ses bienfaits, apporter une solution pratique au problème de l'organisation du

travail. Cette solulion ou plus exactement les éléments qui permettront de la préparer et de hâter ainsi le rétablissement de la paix sociale, il convient, à notre avis, do les demander au syndicat professionnel dont l'action doit se combiner avec celle des nombreuses associations de prévoyance, de crédit, de mutualité, de coopération même, autoar desquelles se groupe l'élite de la classe ouvrière.

D'une part, en effet, le syndicat n'est pas, comme la coopération de production, une sorte d'embryon dont on ne peut dire s'il naîtra vraiment à la vie ou s'il avortera. Il existe, il grandit, il constitue déjà une force sociale. D'autre part, à la différence de la coopération de consommation dont le rôle en tant qu'agent d'une future transformation du régime industriel demeure hypothétique, le syndicat est, dès à présent, en mesure de servir utilement les intérêts de la classe laborieuse. Sans renoncer à rêver, lui aussi, d'une société meilleure, il comprend la nécessité d'envisager la société actuelle telle qu'elle est, avec ses défauts et ses lacunes, et tente seulement de l'améliorer progressivement en limitant son action aux réformes les plus urgentes et les plus essentielles '.

Le syndicat, disons-nous, constitue une force sociale considérable. Le progrès du mouvement syndical depuis vingt ans est l'un des phénomènes les plus remarquables de cette période. De 1884 à 1890 le nomlire des syndicats industriels s'est élevé de 170 à ;)012 et celui des syndiqués a presque triplé en dix ans (247199 en 1890 contre 679 460 en 1899 2). Sans doute les syndiqués, si nombreux qu'ils soient, ne représentent encore qu'une minorité dans le monde des travailleurs ^. Il n'en reste pas moins que l'idée

1. Tollo est du moins la fonction naturelle du syndicat. Ceux des syndicats qui s'inféodont ù des partis politiques s'écartont du l)ut vers lequel iloivent tendre par définition toutes les associations do ce type : la défense des intérêts professionnels.

■■i. Ellcctif des syndicats patronaux en 1899... 158 300 adhérents contre 93 111 en 1890; des syndicats ouvriers 192 617 membres contre 13909-2 en WJO. (Annuaire des syndicats jirofcusionnels, 11" année 1900, p. 31.)

3. Voir à ce sujet les iiidicalions données au huitième Congrès national corporatif tenu à Tours en septembre 1896, par M. Moynier, délégué des

syndicale a pénétré profondément dans les masses et qu'une fraction importante de la classe laborieuse a pris conscience de ses intérêts et de ses droits. Au surplus, l'influence d'un syndicat ne se mesure pas au nombre de ses adhérents. L'expérience a prouvé qu'un petit groupe d'hommes disciplinés et énergiques pouvait exercer une action puissante sur une foule composée d'unités mal cohérentes et privées de direction.

Quelle a été jusqu'ici l'œuvre des syndicats ouvriers, de ceux qui représentent, comme jadis le compagnonnage, l'opinion, et défendent la cause des travailleurs? Cette œuvre peut être envisagée à un double point de vue. D'une partie syndicat est, auprès des patrons, l'avocat et le champion des ouvriers. Il tente d'obtenir des chefs d'industrie l'amélioration ou le maintien des conditions du travail (salaire, durée de la journée du travail, etc.) : il peut être amené à donner le signal d'une grève, d'une mise à l'index, à provoquer un arbitrage. — D'autre part, il est investi du soin d'organiser des institutions de prévoyance et de mutualité, de créer des sociétés de secours mutuels contre la maladie, des caisses de retraites, etc.

Nous nous occuperons, en premier lieu, des rapports du syndicat avec les patrons. On a souvent et très vivement critiqué le rôle des syndicats à ce point de vue. On leur a reproché leur esprit d'intolérance, leurs persécutions contre les ouvriers indépendants — les sarrasins — l'aveuglement et le parti pris haineux dont ils auraient fait preuve en mainte occasion, leur inféodation au parti révolutionnaire. Il y a malheureusement du vrai, beaucoup de vrai dans ces accusations. Il est certain que si l'on jugeait les syndicats d'après nombre de leurs actes ou d'après les déclamations creuses qui ont valu à certains orateurs des congrès corporatifs leurs plus beaux succès, on serait amené à désespérer de l'idée syndicale dans notre pays. Mais il importe tout d'abord de ne rien exa-

typographes. (Léon de Seilhac, Les Concjrès ouvriers en France, Colin, 1898, p. 330.)

i,'ùrer et ensuite de faire la part de liiiexpérience inévitable d'hommes encore mal préparés à manier cette arme délicate et dangereuse de l'association.

H importe, disons-nous, de ne pas exagérer les torts du syndicat et de ne pas lui témoigner une hostilité systématique. Ainsi il nous est impossible de nous associer à une certaine campagne qui ne tendrait à rien moins qu'à contester ou à retirer au syndicat, à l'aide de subtilités juridiques ou de moyens détournés, le droit incontestable, à notre avis, que le législateur de 1884 a entendu lui reconnaître de défendre, fût-ce par la grève ou la mise à l'index, les intérêts dont il a la charge. En fait, toute une école d'écrivains, de publicistes et de jurisconsultes dits libéraux, a tenté de restreindre et de supprimer ce droit : c'est ainsi que l'on a émis l'étrange théorie juridique d'après laquelle, malgré l'abrogation de l'article 416 du Code pénal , les auteurs ou instigateurs d'amendes , défenses ou interdictions de travail, pourraient toujours être passibles, en vertu de l'article 1382 du Code civil, de dommages-intérêts envers ceux auxquels ces actes auraient porté préjudice; de telle sorte que la loi de 1884 aurait tendu un véritable piège aux ouvriers. Elle leur aurait permis de s'associer, mais sans leur donner réellement les moyens pratiques de soutenir leurs revendications; un syndicat serait fondé à dénoncer à ses membres la conduite d'un patron qui ferait travailler à des salaires de famine, mais ce patron pourrait ruiner le syndicat en lui intentant une action en réparation du dommage qui lui aurait été causé. Cette thèse n'a heureusement pas été admise par les tribunaux : elle n'en constitue pas moijis une indication intéressante île l'état d'esprit (|ui anime une fraction de la classe bourgeoise et de ses dispositions à l'égard des syndicats.

Mais, dit-on encore, autre chose est la reconnaissance théuriiiue d'un droit, autre chose le jugement à porter sur l'usage qui est fait de ce droit par celui à qui il appartient. Le syndicat ouvrier a bien, comme les ouvriers dont il est le mandataire, le droit d'organiser une grève, de pro-

noncer vine mise à l'iiulex. Mais n'a-t-il pas souvent abusé de ce droit au point de créer un véritable danger public? N'a-t-il pas encouragé les pires violences, poursuivi des vengeances privées en deliors de tout intérêt professionnel, prêché, en toute occasion, la haine et la guerre des classes? Le vœu qui figure à l'ordre du jour de tous les congrès corporatifs n'est-il pas celui qui a pour objet la grève générale considérée comme la préface de la Révolution sociale * ?

Ces faits semblent en effet démontrer que le parti collectiviste a su prendre la direction du mouvement syndical et s'en servir comme d'un instrument. Il convient, toutefois, d'observer que tous les syndicats ne sauraient être rendus responsables des actes blâmables dont un certain nombre d'entre eux ont pu se rendre coupables. Les congrès corporatifs qui groupent des délégués des organisations ouvrières les plus avancées, n'ont jamais l'éuni les représentants de la totalité, ni même de la majorité des syndicats 2; dans ces assemblées elles-mêmes, on a pu constater l'existence d'un parti modéré, impuissant, il est vrai, à empêcher le vote de vœux utopiques ou incendiaires, mais qui a fait entendre, chaque fois, des protestations motivées contre de tels vœux. C'est ainsi qu'au premier congrès national corporatif tenu à Lyon en 1880,

1. Il est certain que le parti révolutionnaire a fait prévaloir ses idées dans presque tous les congres corporatifs. A Montluçon (deuxième congres, octobre 1887) le drapeau rouge est arbore; le citoyen Dormoy insulte le drapeau tricolore « sous les plis duquel, dit-il, la bourgeoisie a commis toutes les trahisons envers la patrie ». Le troisième congrès (Bordeaux, 1888) déclare que seule la grève générale ou la Révolution peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation. Ce vœu en faveur de la grève générale est renouvelé au quatrième congrès {Calais, 1890), au cinquième (Marseille, 1803), au sixième (Nantes, 1891), au septième (Limoges, 1805), au huitième (Tours, septembre 1896), au dixième (Rennes, octobre 1898). Sur cette dernière question, voir l'intéressante étude de j\I. Fehnanu Engerand, La grève ijtnêralc (extrait du Correspondant), Paris, in-8, 1900.

2. Au troisième congrès (Bordeaux, 18S8) 27'2 syndicats étaient représentés; or, il existait, à cette date, 7-25 syndicats ouvriers. Au cinquième congrès (Marseille, 1893) 500 syndicats sont représentés (on comptait, en 1893, 1956 syndicats ouvriers) ; on sait qu'il existe, d'autre part, un certain nombre de syndicats, mixtes pour la plupart, qui groupent les ouvriers et les patrons catholiques.

M. Yeyssier, fondateur do rrnion dos cliambros syndicales de France, démontrait en termes excellents l'impossibilité de créer, sans préparation préalable, une fédération des syndicats de toutes nuances et de toutes professions, véritable Tour de Babel où la différence des caractères eût engendré la désorganisation, tandis qu'il recommandait au contraire la création de fédérations entre syndicats susceptibles de se comprendre. C'est ainsi qu'au septième Congrès (Limoges, ISOo), M. Keufer combattait la proposition tendant à émettre un vœu en faveur d'une grève générale. « L'organisation professionnelle, disait-il, doit être énergiquement poursuivie. Plus elle sera sérieuse et étendue, plus sa puissance d'action sera effective. La grève générale sera alors inutile. »

S'il n'a pas réuni encore les suffrages de la majorité dos syndiqués, ce programme d'action n'est cependant pas demeuré purement platonique et celui-là môme qui traçait en 189o à la démocratie ouvrière son plan de campagne, s'est chargé d'arracher ses camarades, les typographes, à l'influence néfaste des rhéteurs et des politiciens. Entre ceux-ci et lui la lutte a été longue et ardente*, mais pour une fois le bon sens et le vrai courage l'ont emporté. Des tarifs syndicaux ont été élaborés et acceptés par nombre de maîtres imprimeurs; une commission mixte et permanente d'arbitrage a été chargée de statuer sur les conflits professionnels. Grâce à la Fédération des Travailleurs du Livre organisée par M. Keufer et ses amis, le travail en commandite a pu être établi dans les ateliers de composition de plusieurs grands journaux et les ouvriers ainsi associés ont reçu le prix intégral de leur labeur. Sans doute des grèves éclatent encore parfois chez les typographes, mais, fait remarquable, elles surviennent surtout dans les ateliers où travaillent des non-syndiqués '•^. La Fédération laisse aux syndicats locaux leur autonomie;

1. On on trouvera le récit dans la Circnlairc ilu Miisrr Sociiil, sorio lî, n" 1") (-25 novcmliro \S91j. L'auteur de cette circulaire est M. I^éon de Skimiac.

2. Voir à ce sujet la brocliurc do M. Rivière. La f/rève des maryciirs et pointeurs parisietis. Paris, Rondelet, 1899.

mais elle ne soutient une grève que si les revendications qui la motivent lui semblent juste. Ne combattre que pour une bonne cause, choisir un terrain favorable, attendre l'heure propice, mais, lorsque l'action est engagée, lutter avec toute l'énergie, toute la constance dont est capable une coUeclivité ouvrière unie et disciplinée, tel a été le mot d'ordre donné à ses adhérents par la Fédération.

Il serait possible de citer d'autres exemples d'associations professionnelles déjà sorties de la période des tâtonnements et des violences, mûries par l'expérience, parvenues, si l'on peut ainsi s'exprimer, à l'âge viril. Ces syndicats ne forment encore, il est vrai, qu'une minorité. Mais le mouvement syndical, pour important qu'il soit déjà, commence à peine si Ton tient compte du domaine qui lui reste à conquérir. Nombre de syndicats n'ont pas encore trouvé leur voie ; des millions d'ouvriers et d'employés n'ont pas encore compris que leur intérêt leur commandait de s'associer. Il y a là une immense l'éserve de forces latentes qu'il s'agit de dégager, de mettre en œuvre pour le plus grand bien de la classe laborieuse et de la société toute entière.

Mais la discussion des conditions du travail n'est pas la seule raison d'être des syndicats. Il leur appartient encore d'étudier les questions économiques qui intéressent la corporation, d'organiser l'enseignement technique, la prévoyance, la mutualité, de créer des bureaux de placement, etc., de procurer, en un mot, à leurs membres la plus grande somme possible de bien-être matériel et moral. Quelle a été leur œuvre à ce point de vue? Les statistiques • nous apprennent bien qu'au !«'" janvier 1900 les syndicats ouvriers avaient créé 053 bureaux de placement, 598 bibliothèques, 298 caisses de secours mutuels, 108 de secours divers, 396 caisses de secours de route, 274 cours professionnels, 29 coopératives de consommation et 10 de production, 42 caisses de retraites. Mais ce ne sont là que des chiffres. Quelle réalité se cache derrière eux?

La vérité est que, sauf en ce qui concerne les caisses de

1. Annuaire des syndicats professionnels, 11" année, 1900, p. LUI.

chômage et un peu le placement, l'œuvre économique des syndicats a été très restreinte. D'une part, ces associations ont jusqu'ici concentré leurs efforts sur le terrain purement corporatif de la discussion des conditions du travail. D'autre part, elles ont eu à compter avec la concurrence redoutable des sociétés de secours mutuels, des sociétés coopératives, des caisses de retraite et de crédit. Ces sociétés déjà anciennes et en possession de capitaux importants offraient à leurs membres des garanties de sécurité supérieures à celles qu'ils eussent pu trouver dans les syndicats tels qu'ils sont actuellement constitués.

Cette insuffisance des résultats obtenus par le mouvement syndical au point de vue des œuvres de prévoyance et d'enseignement n'est pas contestable. Les 208 caisses syndicales dites de secours mutuels ne donnent pour la plupart que des secours extraordinaires et ne peuvent être considérées comme des institutions solides et fonctionnfint régulièrement. Les 598 bibliothèques ne se composent, dans la plupart des cas, que de quelques volumes, si même elles existent autrement que sur le papier. L'enseignement professionnel n'est encore donné que très imparfaitement et par un petit nombre de syndicats.

Les caisses de chômage ont été en général mieux organisées; elles répondent en effet à un besoin immédiat et leur création en tant que caisses de grève ou de résistance cadre bien au surplus avec les dispositions belliqueuses de la plupart des syndicats. Le placement a été aussi l'objet de la sollicitude des syndicats; mais ici on s'est souvent heurté au mauvais vouloir des patrons qui se soucient peu d'embaucher des ouvriers recommandés par des associations dont riiostilité à leur égard leur est bien connue. Les secours de route ont été en général assez judicieusement distribués.

Résumons à grands traits les conclusions qui sembhMit se dégager de cette rapide revue du mouvement syndical contemporain.

1° l^'idée d'association professionnelle s'est réveillée dans la classe ouvrière, et bien que la masse soit encore réfrac-

LES ASSOCIATIONS OUVRIÈHES 367

taire à cette idée, une fraction considérable des travailleurs a compris ou senti la nécessité de s'unir sur le terrain de la défense des intérêts corporatifs. Ce mouvement d'idées s'est affirmé par la formation des syndicats.

2° L'action syndicale s'est exercée puissamment, bien que trop souvent avec peu de discernement, en vue de l'amélioration des conditions du travail. Dans toutes les corporations— dans celles-là même ou le nombre des syndiqués parait négligeable — le syndicat a pris la direction, le commandement de l'armée ouvrière. C'est lui qui a lutté pour l'augmentation des salaires, pour la réduction de la journée de travail, pour l'amélioration du sort matériel et moral de la classe laborieuse.

3° L'action du syndicat, a au contraire, été fort restreinte en ce qui concerne l'organisation de la prévoyance, de la mutualité, de la coopération, de l'enseignement. C'est en dehors du syndicat et sous les auspices d'autres associations spécialement fondées dans ce but qu'il a été pourvu à la création de ces grands services d'intérêt public.

Telle est la situation présente. Quel sera l'avenir? Quels espoirs peut-on fonder sur cette jeune institution déjà si puissante? Vers quel but doivent tendre, secondés par l'action des pouvoirs publics, tous ceux qui envisagent ce mode d'association comme un puissant instrument de progrès et même, nous oserons le dire, de pacification sociale, de tous ceux qui s'honorent de former ce qu'on nous permettra d'appeler le parti syndical?

L'avenir du syndicat dépend surtout de lui-même, de sa fermeté sans doute, mais aussi de sa sagesse. Trop souvent jusqu'ici cette association s'est laissée entraîner à dépasser la limite de ses droits; trop souvent surtout elle a eu le tort de se courber sous le joug des politiciens, de toute cette catégorie de bas ambitieux pour lesquels la question ouvrière n'est qu'une plate-forme électorale. Il importe donc, avant tout, de parfaire l'éducation de la classe ouvrière, de donner à l'édifice syndical une base plus large et plus solide, de créer vraiment la corporation

moderne. Pour atteindre ce but final, il reste encore aux syndicats à franchir deux étapes :

1° ils doivent compléter leur œuvre en créant au profit de leurs membres tout ce réseau d'institutions économiques ou sociales (mutualités, caisses de retraites, écoles et cours professionnels, bibliothèques) qui constituent le complément nécessaire de toute organisation ouvrière.

2"^ Ils doivent — et ici le concours du législateur apparaît comme indispensable — cesser d'être des associations particulières ne reflétant que les aspirations et les vues intéressées d'un groupe d'individus. Ils doivent, d'une part, prendre conscience des liens qui les unissent, se souder les uns aux autres, se fédérer; d'autre part, rallier autour d'eux tous les travailleurs de la profession désormais organisée. Ils doivent former la corporation intégrale.

Tout d'abord, le syndicat ne doit pas se renfermer uniquement dans son rôle de champion de la cause ouvrière vis-à-vis des chefs d'industrie. Sans doute cette mission est en soi noble et légitime. Il est permis de penser que plus la société s'enrichira, plus l'incessant apport de la production et de l'épargne universelles viendront accroître son capital et ses ressources, plus elle aura le devoir de se préoccuper du sort de ces millions d'êtres humains, collaborateurs obscurs, mais infatigables et dévoués de la grande œuvre créatrice. Le principe en vertu duquel les syndicats agissent, le droit de l'ouvrier à une part dans la plus-value que l'industriel tire non seulement de son travail mais des circonstances externes, du développement normal de la richesse publique, ce principe et ce droit sont aussi incontestables et aussi sacrés que le principe et le droit de propiiété auxquels ils ne s'ojiposent nullement, mais dont ils constituent un démembrement. L'ouvrier a en effet, non sans doute sur l'entreprise elle-même, mais sur tous les produits à l'élaboration des(juels il a coopéré, plus qu'un simple droit de ci'éance, un véritable droit de co-propriété, dont le rachat par le chef d'industrie doit être effectué à un prix normal et équitable. Si la valeur marchande du ju'oduit s'accroît et avec elle le bénéfice du

fabricant, il est Juste que l'indemnité payée à l'ouvi'ier en représentation de sa part de co-propriété, soit, elle aussi, augmentée.

Mais si légitime qu'elle soit et quelle qu'en soit l'importance, la défense des intérêts des travailleurs vis-à-vis des patrons n'est pas l'unique tache qui incombe aux syndicats. La vie que l'ouvrier adulte mène à l'atelier ou au chantier ne constitue qu'un des aspects de son existence, une des faces de sa personnalité. Enfant il a été en apprentissage; il a travaillé sous un maître dont la direction morale et professionnelle exercera sur son avenir une influence considérable. Parvenu à l'âge mûr, il sera parfois éloigné de la fabrique ou de l'usine par la maladie, par un accident, par un chômage. Plus tard viendra la vieillesse, et il lui faudra déposer l'outil, résoudre ce dur problème de vivre alors que son gagne-pain lui est retiré. Qui l'assistera dans toutes ces circonstances et qui le secourra dans toutes ces épreuves? qui protégera l'apprenti? qui viendra en aide au malade, au blessé, à l'artisan sans travail, à l'invalide, au vieillard? qui sera ce qu'était jadis le compagnonnage, la Providence, la bonne fée de l'ouvrier?

C'est ici qu'à notre avis, l'action syndicale peut encore le plus utilement s'exercer. Jusqu'ici le syndicat s'est laissé devancer à ce point de vue par d'autres institutions : les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraites, les sociétés d'apprentissage et d'éducation, les coopératives de consommation et de crédit. Toutes ces associations sont bonnes et salutaires. Mais n'est-il pas évident qu'il serait plus avantageux à la classe laborieuse de concentrer ses efforts, de rassembler en un seul faisceau toutes les forces dont elle dispose que de les disperser dans toutes les directions? Au lieu d'obliger un ouvrier qui veut à la fois concourir à la défense générale des intérêts de sa corporation, s'assurer contre la maladie, se constituer pour sa vieillesse une pension de retraite, enfin se procurer au meilleur marché possible les denrées nécessaires à la vie, à adhérer tour à tour à un syndicat, à une société de secours mutuels, à une caisse de letraites, à une coopéra-

tive, à payer de ce chef quatre cotisations distinctes, à suivre les opérations de quatre sociétés difïerentes, ne serait-il pas plus simple, plus rationnel et plus économique de confier, soit directement au syndicat transformé et qualifié à cet effet par la loi, soit au moins, provisoirement, à des sociétés annexes en liaison intime avec le syndicat, la mission d'organiser et de gérer ces importants services. D'après le dernier rapport détaillé publié en 1895 par le ministère de l'Intérieur % il existait à cette date 2349 sociétés de secours mutuels professionnelles, groupant ensemble 393 831 membres 2. Or, en cette même année 1895, on comptait 2163 syndicats ouvriers avec 419 781 adhérents dont bien peu, on est en droit de l'affirmer, étaient en même temps affiliés à une société de secours mutuels. Quelle force n'eussent pas acquis, dès 1895, les 2163 syndicats ouvriers s'ils avaient conclu une alliance étroite avec les 2349 mutualités professionnelles, s'ils avaient mis en commun leurs efTorts et leurs ressources! Les sociétés de secours mutuels eussent communiqué aux syndicats cet esprit pratique et organisateur qui les cai'actérise eu même temps qu'elles eussent pris plus directement contact avec la masse ouvrière, plus ou moins soumise, au point de vue professionnel, à l'influence des syndicats.

Il serait également très avantageux pour les sociétés coopératives de consommation de prendre rang dans cette fédération des organisations ouvrières dont le syndicat formerait le noyau. Dans cette gx'ande famille des associations populaires, la société de consommation serait la bonne ménagère qui, à force d'économie et d'ingéniosité, sait résoudre le difficile problème de mettre de côté une petite somme pour les dépenses imprévues. La société de secours mutuels serait, elle, la compagnie d'assurances des travailleurs; elle leur assurerait, en écliange d'une cotisation modique dont tout ou partie pourrait être payé sur les bonis coopératifs, des secours en cas de maladie

1. Les rapports annuels postérieurs à 1895 ne distinguent pas dos autres sociétés de secours mutuels les sociétés professionnelles.

2. Office du Travail. Les Associations professionnelles, t. I, p. 277.

OU de chômage, du pain pour leurs vieux jours, des obsèques décentes après leur mort. Une organisation méthodique du crédit coopératif compléterait plus tard ce système d'institutions.

Telle est l'œuvre qu'il appartiendrait au syndicat d'entreprendre, mais dont le succès définitif ne pourrait être assuré sans le concours des pouvoirs publics, sans l'intervention du législateur qui peut seul donner aux associations professionnelles l'autorité nécessaire pour s'acquitter d'une telle tâche, qui peut seul décréter l'organisation du travail par la corporation obligatoire. Une telle tentative équivautelle, comme persistent à le prétendre certains économistes, à une renaissance des corporations de l'ancien régime? Nullement. On l'a dit très justement, (e Le xx^ siècle verra renaître les corporations. Mais, destinées à fortifier la situation économique de l'ouvrier, tout imprégnées de l'esprit démocratique moderne, les nouvelles corporations ne ressembleront pas plus aux corporations du xvii" et du xviii" siècle que le gouvernement de la République française ou la Confédération suisse ne ressemblent au gouvernement de Louis XIV et de Louis XV '. » La corporation nouvelle, en efTet, n'exclurait personne; fédération souveraine des associations librement constituées, mais aussi comprenant de droit tous les travailleurs de la profession, elle laisserait intact et intangible le principe de la liberté du travail. Quiconque coopère à la grande œuvre du travail national y aurait droit de cité, les patrons comme les ouvriers. Tout en conservant leur organisation particulière et en délibérant séparément, chacune de ces deux grandes fractions du monde industriel serait mise en contact avec l'autre par la création de commissions permanentes d'études et d'arbitrage. Enfin, pour consolider l'édifice ainsi construit, pour lui donner un point d'appui plus stable , pour inaugurer aussi une politique franchement réformiste, les pouvoirs publics consacreraient, en organi-

1. Raoul Jav, L'organisation du travail iiar les syndicats professionnels, Paris, Larose, 1894.

sant l'assurance obligatoire contre la maladie, l'invalidité, la vieillesse, le droit du travailleur à la sécurité du lendemain, et ils associeraient dans la plus large mesure possible les associations professionnelles à la gestion de ces institutions de salut social.

Il semble, au surplus, que l'évolution naturelle des idées et des faits nous achemine de plus en plus vers la solution qui vient d'être indiquée. L'idée syndicale a eu, au début, deux catégories d'adversaires : les industriels dont ces associations troublaient la quiétude; les collectivistes, qui, fidèles aux théories de Marx, attendaient avec confiance l'explosion prochaine de la révolution sociale et qui reprochaient aux syndicats d'en retarder l'échéance. La situation s'est depuis lors bien modifiée. Si nombre de chefs d'industrie n'ont pas encore abdiqué toute défiance à l'égard des associations d'ouvriers, d'autres, et non des moindres, ont compris qu'ils tenteraient vainement de s'opposer à un mouvement aussi puissant; on a vu se former, en face des syndicats révolutionnaires, des syndicats modérés plus ou moins ouvertement encouragés par les patrons. Ces groupements ont été, comme ils devaient s'y attendre, très vivement attaqués. Ils ont néanmoins poursuivi leur œuvre, qui pourra être féconde s'ils savent sauvegarder leur indépendance vis-à-vis du patron, s'ils prouvent que leur modération n'est pas synonyme de renoncement ou de faiblesse, s'ils ne sont pas, quel que soit le nom sous lequel on les désigne, des contre-syndicats, mais des syndicats aussi inébranlablement que sagement voués à la défense des intérêts ouvriers.

Du côté des socialistes, on constate un changement de front encore plus radical. La foi des temps héroïques décline chaque jour. On ne croit plus guère aux prophéties de Karl Marx; on émet publiquement des doutes sur le mérite de ses théories jadis les plus incontestées, sur cette conception matérialiste de l'histoire d'après laquelle les faits économiques seraient le seul facteur de l'évolution humaine, sur ces prétendues crises catastrophiques dont le retour périodique devait entraîner fatalement la ruine du

Capital et Tavènement glorieux du nouveau souverain : le Travail. Le renversement de l'ordre sorial actuel et son remplacement par un régime idéal fondé sur la justice absolue apparaissent à beaucoup de socialistes contemporains comme une tâche décidément ardue dont le succès demeure bien incertain. En attendant la construction du grandiose édifice encore vaguement rêvé, ces collectivistes apaisés en qui s'est éveillé, sur le tard, l'esprit politique, entrevoient la nécessité de ne pas démolir prématurément cette vieille masure dont ils ont tant médit, mais où cependant l'humanité trouve encore un abri. Bien mieux, ils entreprennent de réparer ses brèches, de la consolider en lui donnant pour arc-boutants ces institutions corporatives désormais envisagées par eux, non plus comme une arme de combat, mais plutôt comme un moyen de gouvernement, comme un agent de conciliation entre les patrons elles ouvriers. Les récents décrets sur la composition du Conseil supérieur du Travail et sur les Conseils de l'Industrie et du Travail s'inspirent visiblement de ces idées en réservant aux ouvriers syndiqués le droit d'élire les représentants de la classe laborieuse appelés à siéger dans ces conseils et en conférant aux corps ainsi constitués d'importantes attributions. Ces décrets ne sauraient qu'être approuvés par quiconque, repoussant avec énergie les doctrines collectivistes, attend le rétablissement de la paix sociale de l'organisation corporative du travail. Le succès, même partiel, de l'expérience ainsi tentée, serait un argument de plus en faveur de la thèse d'après laquelle une révolution sociale est inutile, puisque, sans en courir les risques, il n'est pas impossible de découvrir, dès à présent, un terrain d'entente entre les chefs d'industrie et les ouvriers.

Quel que soit, du reste, le sort de ces réformes partielles, première ébauche, un peu hâtive et encore très imparfaite, de la future législation du travail, une constatation s'impose. Le régime industriel sous lequel nous vivons depuis cent ans a cessé d'être en harmonie avec les aspirations, les idées, les conditions économiques et sociales de la

société contemporaine. Ce régime définitivement condamné bénéficie d'un dernier sursis; mais il disparaîtra sans lutte dès que la nouvelle organisation sociale, dont Télaboration est commencée, aura été définitivement constituée. Cette organisation, il n'est pas possible de la décrire encore avec précision; mais déjà elle apparaît à l'horizon; déjà on peut en discerner les contours et les traits généraux. Elle sera caractérisée, semble-t-il, non par la disparition des institutions essentielles qui ont jusqu'ici été le fondement même de toute société, mais bien plutôt par leur meilleure adaptation à leurs fins naturelles, par la reconnaissance et la consécration de liens nouveaux entre les hommes, par une orientation plus sûre de la communauté vers un idéal de justice et de bonté, par une répartition entre tous les membres d'un même groupe humain, des charges qui pèsent trop lourdement sur l'être isolé. La devise du xx" siècle, dont l'aube se lève à peine, ne sera pas : détruire, mais créer, et quelle création pourrait être plus utile et plus féconde que celle de cette corporation professionnelle en laquelle se résumeront les afTections et les espérances les plus chères du travailleur, puisqu'elle sera à la fois sa grande famille et sa petite patrie?

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