‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 81 sur 107 · Mémoires d'un compagnon, t. 11, p · texte numérisé non relu

Mémoires d'un compagnon, t. 11, p

d&pcnscs faites chez la Mère, le délinciuant ne sera exclu que pour deux ans et paiera 15 francs d'amende au profit de la caisse. Il restituera l'argent dû et paiera ses cotisations tout le temps de son exclusion '. » Un ancien compagnon charpentier passant du Devoir (bon Drille), aujourd'hui directeur de l'importante société coopérative : les Charpentiers de Paris, et membre du Conseil supérieur du travail, M. Favaron, nous citait à ce propos un exemple caractéristique de la surveillance rigoureuse que les compagnons exercent sur les nouveaux venus, afin de réprimer toute tentative d'indélicatesse : « J'ai été plus d'une fois, nous disait-il, témoin de la petite scène suivante : Un compagnon arrive dans une Cayenne où il n'est pas encore connu. Les trois repas gratuits auxquels il a droit lui sont servis. Au repas suivant, le premier qui sera porté à son compte, le jeune homme se met à table avec ses camarades, mange avec appétit, savoure son café et son petit verre, puis se lève de table et, suivant l'usage, se dirige vers l'ardoise où chacun tour à tour inscrit sa dépense. « Sans qu'il s'en doute, l'instant pour lui est solennel. Les compagnons qui sont dans la salle ne prêtent en apparence aucune attention à ce qu'il fait : les uns boivent, d'autres fument ou jouent aux cartes. En réalité, s'il y a vingt compagnons dans la salle, vingt paires d'yeux guettent l'aspirant, épient les lignes qu'il trace sur l'ardoise. Chacun sait, aussi bien que lui, le nombre et le genre de plats qu'il s'est fait servir, la quantité de pain qu'il a consommée, les apéritifs ou les liqueurs qu'il a absorbés.

1. I/aspiranl qui ilciiiamlc à devenir roniiiagnon doit justifier qu'il no doit rien à porsoiiiio : « Lors de ma rceciJiioii, écrivait Cliovin en 1860 dans son Conseiller des eompar/nons (p. 47), nous étions 8 aspirants menuisiers parmi lesquels un Toulousain, dont le travail était parl'aiiomont exécuté, mais qui avait eu le malheur do l'aire des dupes dans une campagne environnante. Il me semble encore voir son émotion et ses larmes lorsque les compagnons lui dirent : « Pour être reçu compagnon, il faut que lo talent soit précédé do l'honneur, et qui ne le possédera pas no franchira pas les portes du Temple. » Il chercha, mais en vain, à excuser sa conduite : larmes, suiiplications, promesses, tout fut emi)loyc. Mais les compagnons furent inéhranlaldos. J'avais vingt et un ans alors et je no saurais dépeindre l'ctTct que produisit sur moi cet acte. »

« Inscrit-il, sans rien omettre, le détail complet de ses consommations, tout va bien; on le laissera sortir sans qu'aucun indice vienne déceler la surveillance dont il a été l'objet, surveillance qui du reste se relâchera dès le second repas, car on a conçu de lui une opinion favorable. Mais si, intentionnellement ou par mégarde, il oublie d'inscrire sur l'ardoise l'une des portions qu'il avait commandées, malheur à lui! En un clin d'oeil, il est entouré, injurié, menacé. En vain proteste-t-il de sa bonne foi et s'excuse-t-il sur un manque de mémoire, il est sévèrement admonesté et averti qu'en cas de récidive, il s'expose à être chassé de la société. » Le compagnonnage n'admet dans son sein que des honnêtes gens.

Il est des ouvriers qui, sans être malhonnêtes, sont foncièrement légers et imprévoyants. L'argent fuit entre leurs mains comme de l'eau : ce sont les 'prodigues du prolétariat.

Le compagnonnage prend sous sa tutelle ces grands enfants; il les empêche de dissiper leur salaire et de s'endetter. Perdiguier nous conte à ce sujet une historiette assez touchante. « Nous avions, dit-il, un affilié que l'on appelait Grasse, du nom de sa ville natale. Son boulanger, son aubergiste, la Mère avaient à se plaindre de lui. Je le grondai, je lui donnai des avis. Grasse n'en tint aucun compte; il s'endettait toujours plus. Son cœur n'était pas mauvais; mais sa tête ne valait pas le diable.

« Lassé de sa conduite, je vais le trouver à son atelier. Je l'entretiens tout haut devant son bourgeois. Nous convenons tous trois que Grasse recevivi, à la fin de chaque semaine, la somme qui lui est strictement nécessaire pour vivre et qu'il me sera remis, à moi premier compagnon, le surplus de son salaire, afin qu'il me soit possible de payer peu à peu ses dettes. Le Provençal faisait la grimace, mais il fallait en passer par là ou s'éloigner de la société.

« Au bout de peu de mois, non seulement ses dettes furent acquittées, mais encore je pus lui remettre une somme assez gentille dont il fut enchanté. Grasse avait

une tète de Provençal et dans son exaltation il s'écria : « Oh! que je suis heureux! je vous ai maudit, mais maintenant, je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour vous. Je vous remercie mille et mille fois. » {Mémoires cVun compagnon, t. II, 108.)

CHAPITllE III

LE TOUR DE FRANCE (sUITe)-

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