‹ Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses ritesChapitre 80 sur 107 · LK COMPAGNONNAGE · texte numérisé non relu

LK COMPAGNONNAGE

en altendanl le repas commun. Le jour même, si l'heure n'est pas trop avancée, sinon le lendemain matin, le rouleur spécialement chargé de ce soin se met en campagne pour lui trouver du ti'avail, si déjà il ne sait où adresser le nouveau venu; aucune place n'est-elle vacante, l'arrivant chômera quelques jours. En attendant, il logera et mangera chez la Mère; jusqu'à ce qu'il ait trouvé à se faire embaucher, il ne lui sera rien demandé.

Cette confiance ainsi témoignée par un aubergiste à un étranger étonnera peut-être un peu le lecteur. Car enlin, dira-t-on, cet artisan n'offre que de faibles garanties. Son bagage ne consiste le plus souvent qu'en un sac mal garni ou en quelques vêtements ou chemises de rechange noués dans une serviette qu'il porte sur l'épaule, fixée à son bâton de voyage. N'est-il pas à craindre que ce client nomade ne s'éclipse un beau matin en oubliant de solder sa note?

Ces dangers n'ont pas échappé aux auteurs anonymes des règlements du compagnonnage; ils ont su non seulement les prévoir, mais les conjui'er et par là même atteindre ce double but : assurer au compagnon du Tour de France le crédit qui lui permettra de vivre, alors môme qu'il ne travaille pas encore et protéger à son tour la Mère, l'aubergiste qui lui accorde sa confiance, contre les risques auxquels i)Ourrait l'exposer la mauvaise foi de son client de passage. Un véritable code purement oral et coutumier chez certaines sociétés, incorporé aux statuts écrits chez d'autres associations, délimite à cet égard les obligations de chaque partie sous le contrôle et même, jusqu'à un certain point, avec la garantie de la collectivité.

Tout d'abord, il existe dans quelques sociétés une coutume qui mérite d'être signalée : l'arrivant a droit à un certain nombre de repas gratuits '. C'est une sorte de bienvenue (lui lui est offerte.

Les dépenses du compagnon ne commencent à être

1. Clioz les compagnons passants charpentiers (bons Drilles) l'arrivant a droit à trois repas gratuits.

inscrites à son compte débiteur que lorsqu'il a bénéficié de cette hospitalité temporaire. Mais enfin, le moment est venu où le compagnon doit pourvoir à sa nourriture et à son entretien. Ses dépenses seront désormais inscrites par lui-même après chaque repas sur l'ardoise appendue le long de la muraille de la salle à manger, pour être ensuite transcrites sur le livre de comptes. A dater de ce jour et jusqu'à ce qu'il règle la Mère, il lui est fait crédit. Pour faciliter cette ouverture de crédit, la société se porte le plus souvent, jusqu'à concurrence d'une certaine somme, caution envers la Mère du paiement des dépenses de l'arrivant.

Chez les compagnons forgerons la société cautionne ainsi une dépense de 40 francs par compagnon et de 15 francs par aspirant. Chez les maréchaux ferrants, la société répond pour une somme de 90 francs pour un compagnon, de 30 francs pour un aspirant. Mais on prend des précautions pour qu'il ne soit pas fait un mauvais usage de ce crédit. Dans les deux sociétés que nous venons de citer, il est formellement interdit à la Mère de laisser un compagnon qui ne travaille pas faire des dépenses inutiles. " Nous voulons bien, nous disait pittoresquement le premier en ville des forgerons de Paris, venir en aide à ceux des nôtres qui sont momentanément dans le besoin; mais nous ne voulons pas qu'ils puissent s'offrir des absinthes gommées ou jouer à la manille avec notre argent. »

Lorsque la limite du crédit garanti par la société est atteinte, la Mère peut exiger que le compagnon paie comptant ses dépenses à venir. Le nouveau crédit qu'elle consentirait alors serait ouvert à ses risques et périls; en pareil cas, au surplus, les Mères se montrent généralement très conciliantes.

Si le comjîagnon jouit d'une bonne réputation, s'il est notoire qu'il a fait tout son possible pour être embauché sans cependant y parvenir, si en un mot les embarras pécuniaires avec lesquels il est aux prises ne procèdent pas de sa faute, mais de circonstances de force majeure, son hôtesse ne se montrera pas intraitable. Elle patientera

jusqu'à ce qu'il soit en mesure de s'acquitter envers elle '. Cette confiance est rarement trompée.

On cite cependant des exemples de mauvaise foi. Comme toute collectivité , le compagnonnage a ses brebis galeuses. Il arrive que certains sociétaires abusent de la bonté de la Mère et partent un beau matin laissant leur compte de dépenses impayé et sans avoir pris aucun arrangement : c'est ce qu'on appelle brûler. Les coutumes du compagnonnage ont prévu ce manquement à la probité professionnelle, et il ne demeure pas impuni : grâce à l'active correspondance qu'entretiennent entre elles les diverses Cayennct^, le coupable est vite signalé, partout oîi il se présente, il est éconduit et montré du doigt; cette quarantaine ne cesse que lorsqu'il a désintéressé la îNIère.

« Un lundi matin, raconte Agricol Perdiguier (alors premier en ville de la société des compagnons menuisiers du Devoir de Liberté, gavots de la ville de Lyon), le rouieur et plusieurs hommes inoccupés m'attendaient chez la Mère pendant que je leur cherchais du travail. J'arrive et ma course n'avait pas été infructueuse.

« Je dis au rouieur : Vous placerez celui-ci là, cet autre là. Enfin j'indique le maître ciiez lequel chacun doit être embauché. Un dernier que j'avais oublié, et pour cause, avance et me dit : Et moi? — Vous? Mais n'ètcs-vous pas Chalonnais? — Si. — Eh quoi! vous avez oublié de quelle manière vous êtes parti de Chartres. Vous avez brûlé; vous êtes écrit; nous avons ici sur nos registres votre nom, votre signalement, votre histoire. Retirez-vous, nous n'avons pas de travail pour les gens de votre espèce. — Je paierai. — Quand vous aurez payé, quand vous aurez seulement payé en partie, et que les compagnons de Chartres nous l'auront fait savoir, vous reviendrez, mais jusque-là vous resterez loin de nous -. »

1. II on est autrement chez les boulangers : » La Mère, dit l'art. 31 do leur règlement intérieur, exigera do tout comp .-. ou asp. .-. à qui ello fera crédit qu'il écrive lui-même ses dépenses à son compte et devra les l'aire régler intégralement chaque semaine. »

2. Mémoires d'un compai/non, t. II, p. 1G7. Voir encore une anecdote ana-

Les sociétés ne se bornent généralement pas à exiger le paiement des dettes contractées envers la Mère. « Il faut aussi payer le boulanger, l'aubergiste, le cordonnier, le tailleur, tous ceux qui nous ont fait la grâce de compter sur notre loyauté ou tout au moins prendre avec eux des arrangements convenables. Tout compagnon ou apprenti qui se montrerait ingrat, inique envers ses créanciers, qui manquerait de cœur, d'honneur, de probité au joréjudice de qui que ce fiH, nous devons le frapper de réprobation, l'écrire comme brûleur, l'éloigner de notre société *. »

On ne dénonce pas seulement les mauvais payeurs, ceux qui s'en vont sans régler leur dette, mais encore ceux qui tenteraient d'en dissimuler frauduleusement une partie. L'article 110 du règlement intérieur des boulangers est rédigé dans le même esprit :

« Tout compagnon (dit cet article) qui trompera la société par de fausses dépenses, s'il dispose de fonds appartenant à la société ou s'il n'est pas juste dans ses comptes, sera chassé à vie. Cet article ne sera applicable que dans le cas où les dépenses seraient fortes et compromettraient la société. Dans les cas contraires, si ce n étaient que des

logue, ibid., p. 91. — Les sociétés entretiennent une active correspondance pour se dénoncer mutuellement les brûleurs (mauvais payeurs) et les renégats (exclus). Nous lisons ce qui suit dans une lettre saisie en 1811 chez des compagnons de Toulouse (Archives ^^ationales, F", 4236) : « Nous vous écrivons au sujet de Couve le Bourguignon que nous avons écrit en reiivfjat pour ne jdus rentrer d'après la décision du Tour de France. C'est un renégat de la taille de cinq pieds si.\ pouces, portant une barbe brune, culotte courte, chapeau rond à poil, grand p..., enjôleur dans ses paroles, marclie de pastrc {'?)... » On se communique aussi tous avis relatifs aux dettes des compagnons : « Le pays Langcvin, écrivent les compagnons cordonniers d'Angers à ceux de Paris (-20 décembre 1812, ibid.), est redevable de vingt francs à votre chambre. Mais comme nous sommes dans l'indigence, vu que nous sommes obligés de payer la dette de plusieurs mauvais sujets, si cela doit vous être égal, il les donnerait à Angers. Cela nous ferait jjlaisir. Ainsi, les pays, nous vous prions de n'être pas négligents à nous faire réponse. Le pays Manceau, l'ami du Devoir, nous dit avoir emprunté 3 francs à la chambre pour faire le cadot (sic), mais comme le cadot n'a pas été fait alors il dit ne rien devoir. N'ous finissons et vous saluons tous en braves compagnons. » (Suivent les signatures.) Adresse : A M. Guérin, marcliand de vin, rue Coquenard, n° GO, au bas do la rue du Faubourg-Montmartre, pour remettre aux compagnons cordonniers.

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