SCÈNE VII
Monieourt seul, puis Pliilippe, puis Le Petit-Ronein
Monieourt, seul, au public. — Et voilà vingt ans que je suis heureux comme ça ! ! !
Pliilippe, entrant de droite, 2^ plan, tout en mangeant encore un gâteau et tenant à la main une assiette sur laquelle sont d'autres gâteaux. — Ah ! Monsieur Monieourt, je suis bien malheureux, vous savez !
Monieourt. — Consolez-vous de ne pas avoir la fille en pensant à la mère.
Pliilippe. — Quelle mère?
Monieourt. — La mer du Nord!... (A part.) Il est idiot, ce garçon-là !
Le Petit-Ronein, entrant par le fond et descendant au milieu. — Bonjour, Monieourt !
Monieourt. — Le Petit-Ronein !
Philippe, la bouche pleine. — Ah ! cher Monsieur, je suis bien malheureux, vous savez !
Le Petit-Roiiein. — Je n'en doute pas, mon jeune ami; seulement, allez humecter votre douleur, vous êtes en train d'étouffer !
Philippe. — Je...
Le Petît-Rojiein. — Allez, allez !
Philippe, sorlanl par la clroile, 2'? plan, la bouche pleine. — Ah ! oui, je suis bien malheureux !...
Le Petiî-Tîonein. — Comment vas-tu, vieux martyr?
Moiiieourt. — Ah! tu peux blaguer, va!... Je voudrais bien te voir avec ma femme !
Le Petit-IîoïK-in. — Ne compte jamais là-dessus pour faire le voyeur!... Madame Monicourt a beau être une maîtresse femme...
Monicourt, V inlerrompant. — On appelle une maîtresse femme, une femme qu'on voudrait n'avoir ni pour maîtresse ni pour femme !
Le Petit-Iîoiiein. — Aussi, personne n'a jamais songé à te l'enlever !
Monicourt. — Hélas !
Le Petit-Roncin. — Mais comment t'es-tu laissé mater comme ça?
Monicourt. — C'est venu petit à petit, sans que je m'en doute ! Sous le prétexte de m'éviter tous les soucis de la vie, elle m'a enlevé peu à peu toute initiative, toute liberté; elle m'a annihilé et je suis tombé à l'état de zéro !... Quand je m'en suis rendu compte, il était trop tard î
Le Pctit-Ronein. — Il y a des courants cju'on ne remonte pas !
Monicourt, allant s'asseoir sur le canapé. — Voilà ! Et remarque bien c[u'elle est sincère; elle s'imagine réellement faire le bonheur des autres, et, si tu voulais lui prouver le contraire, elle ne te croirait pas !
Le Petit-Roncin, s'asseyant à droite de Monicourt. — Oui, oui, il y a des natures comme ça !
Monicourt. — Mais je me disais : « Patience, patience I Un jour elle aura un gendre, et alors !... » Ah ! bien oui, il est encore plus aplati que moi.
Le Petit-Roncin. — Le fait est c|ue ça n'a pas traîné !
Monicourt. — Un ancien dragon ! Si ça ne fait pas pitié I
Le Petit-Roucin. — Que veux-tu? Nous suivons tous le chemin que la destinée nous a tracé... Ton gendre et toi, vous êtes nés esclaves de la femme, comme moi je suis né pour la tromper !
Monieourt. — Tu trompes toujours la tienne?
Le Petit-Ronein. — Plus que jamais ! Tiens, en ce moment, j'ai une petite amie adorable, et, comme elle passe l'été à Dcauville, je me suis fait ordonner l'air de la mer I
Monieourt. — Canaille, va!... Et qu'est-ce qu'elle fait?
Le Petit-Ronein. — Demande plutôt ce qu'elle ne fait pas : la Comtesse Isabelle de Ballancourt !
iVïonieourt. — Une comtesse, fichtre!... Et où l'as-tu connue?
Le Petil-Ronein. — - Aux Folies-Bergère... Je la vois encore... entièrement nue...
Monieourt, stupéfait. — Dans la salle?
Le Petit-Ronein. — Non, sur la scène... elle fait des poses plastiques.
Monieourt. — - Ah ! bien...
Le Petit-Ronein, avec admiration. — Si tu connaissais Belle-belle!... Je l'appelle Belle-belle dans l'intimité... (Se levant, ainsi que Monieourt.) Des épaules... des bras... des seins à faire damner tous ceux du Paradis !... Et quel répertoire : « La Vénus de Médicis ». (Il prend la pose.) « La Danseuse de Tanagra ». (// prend la pose.) « L'Ondine ».
(// prend la pose.)