SCÈNE VII
Robert, Nicole, puis Firmin
Robert. — Le salon n'est pas encore fait, à huit heures €t demie?
Nicole. — Si, il est fait.
Robert. — Alors, pourquoi as-tu dit?
Nicole, après une petite hésitation. — Parce que... parce que... je tenais à rester seule avec toi.
Robert, à part. — Sapristi !
Nicole. — Depuis que nous avons quitté Paris, c'est comme un fait-exprès, nous n'avons pu être seuls un instant.
Robert, protestant et très gêné. — Oh ! un fait-exprès !
Nicole. — Ça a commencé tout de suite au départ. Dieu sait si je me faisais une joie de notre voyage en auto... je
me voyais bien serrée contre toi... la tête sur ton épaule... et, à peine l'y avais-je mise... que tu as crié au chaufïeur d'arrêter, et tu es allé t'installer à côté de lui.
Robert, vivement. — Je m'étais aperçu cju'il conduisait comme un âne... j'ai voulu le surveiller.
Nicole. — Enfin, j'ai fait le voyage toute seule, et, en arrivant ici, tu n'as pas voulu dîner.
Robert. — J'avais mal à la tête... tu sais, le grand air.
jVieole. — A neuf heures, tu m'as conduite jusqu'à cette porte... (elle montre la droite, 1" plan) en me disant : « Tu dois être fatiguée, ma chérie, va te reposer ». Et toi, tu t'es retiré dans cette chambre. (Elle montre la gauche.}
Robert, vivement. — Pour te permettre de te reposer.
Nicole. — Oh ! je n'étais pas fatiguée.
Robert, gêné. — Ah !
Nicole. — Hier soir non plus, je n'étais pas fatiguée!
Robert, même jeu. — Je croyais...
Nicole. — Je n'ai éteint cju'à minuit. A plusieurs reprises, il m'a semblé entendre du bruit... J'ai d'abord cru que c'était toi cjui frappais à la porte... et j'ai sauté vivement de mon lit pour t'ouvrir... Mais c'était le vent dans la cheminée.
Robert. — C'était le vent ! C'était le vent ! (// remonte et va sonner.)
Nicole. — Eh bien ! où vas-tu encore ?
Robert. — Sonner Firniin pour le déjeuner... Il est huit heures et demie passées... (A Firmin qui paraît à gauche, 2^ plan.) Le déjeuner?
Firmin. — Tout de suite, Monsieur le Baron. (7/ sort.)
Nicole, s' asseyant sur la chaise-longue. — Maintenant que tu as sonné, viens t'asseoir là, près de moi, tout près de moi !
Robert, à part. — Ah ! non.
Nicole. — Nous avons tant de choses à nous dire.
Robert, très embarrassé. — Firmin va revenir dans un instant... s'il nous trouvait sur la chaise-longue... ce ne serait pas convenable.
Nicole. — Pas convenable? Mari et femme? Que de fois nous nous sommes assis sur la chaise-longue de maman quand nous étions fiancés !
Robert, balbutiant. — ■ Justement, nous étions fiancés... Et quand on est fiancés...
\ieole, étonnée. — C'est plus convenable?
Robert. — Oui... c'est-à-dire... enfin... et puis sur la chaise-longue de ta mère !
Firmin, entrant, avec un plateau sur lequel sont deux tasses, etc. — Où faut-il mettre le plateau?
Meole, indiquant la table du milieu. — Sur cette table.
Robert, à part. — Et elle ne s'éveille toujours pas, la voix du sang, elle ne s'éveille toujours pas!
Nicole, se levant et prenant le livre qui est sur la table et qu'elle va porter sur le petit meuble, à gauche. — Je servirai moi-même; vous pouvez aller, Firmin 1
Firmin. — Bien, Madame I
Robert, bas, à Firmin. — Vous entrerez toutes les deux minutes, sous un prétexte c|uelconc|ue.
Firmin, bas. — Sous un prétexte?
Robert, bas. — Quelconque, allez !
Firmin, à pari. — Toutes les deux minutes? (// sort par la gauche, 2^ plan.)
Nicole, qui se dispose à servir. — Ah ! par exemple, mais c'est de la camomille !
Robert, vivement. — Oui, c'est pour moi.
Nicole, inquiète. — Tu es malade?
Robert. — - Non, un peu nerveux seulement.
Nicole, vivement. — Je vais faire chercher un médecin 1
Robert, vivement. — Mais non, mais non !
Nicole, remontant vers la sonnette. — Si, si.
Robert. — Je t'assure que c'est Inutile... C'est l'air de la mer... les premiers jours... uniquement l'air de la mer...
Nicole, redescendant. — Bien vrai?
Robert. — Je te le jure.
Nicole. — Si tu étais soufïrant, vois-tu, mon chéri, je tomberais malade, moi aussi.
Robert, ému. — Nicole !
Nicole. — N'es-tu pas tout pour moi, mon grand amour?
Robert, à part. — Son grand amour I
Firmiu, entrant par la gauche", 2^ plan. — Pardon !...
Nicole. — Qu'est-ce que vous voulez?
Firmiii, embarrassé. — Je voulais savoir si... si la camomille de Monsieur le Baron est assez forte.
Nicole, agacée d'être dérangée. — Mais oui, elle est assez forte, allez ! (Sort Firmin. A Robert.) Nous déranger pour ça!
RoUert, étourdiment. — Le fait est qu'il aurait pu trouver autre chose.
Nicole. — Comment, trouver autre chose?
Robert, vivement. — Ce n'est pas ça que je voulais dire... enfin, il ne faut pas lui en vouloir... c'est clans un bon sentiment. (// s'assied sur le canapé.)
Nicole, à gauche de la table. — Combien de morceaux de sucre ?
Robert. — - Deux 1
Nicole, tendrement, lui tendant la tasse. — Et moi, ne suis-je pas tout pour toi?
Robert. — Oh oui, oh oui !
Nicole. — Alors, tu m'aimes toujours?
Robert. — Si je t'aime toujours, hélas?
Nicole, vivement. — Comment, hélas?
Robert, vivement. — Non, non, ce n'est pas ça non plus que je voulais dire.
(Il boit et manque de s'étrangler.)
Nicole. — Oh ! mon pauvre chéri, tu as avalé de travers.
Robert, se levant. — Oui... Dieu! cjue c'est bête...
Firmin, entrant par la gauche, 2^ plan. — Pardon !,..
Nicole. — Qu'est-ce que vous voulez encore?
Firmin. — Je venais voir s'il y a assez de sucre dans le sucrier.
Nicole, agacée. — Mais oui, il y en a assez ! A l'avenir, attendez cju'on vous sonne.
Firmin. — Alors, il ne faut plus entrer toutes les deux minutes sous un prétexte quelconque?
Nicole, stupéfaite. — Hein?
Robert, à part. — L'idiot I
Nicole. — Qui vous a demandé ça?
Firmin. — C'est Monsieur !
Nicole, indignée. — Oh !
Robert, vivement.) — Mais non,"mais"!non !|I1 a mal compris. Je lui ai dit, au contraire : « Surtout, n'entrez pas toutes les deux minutes sous un prétexte, quelconque ! »
Firmin, ahuri, protestant. — Oh ! Monsieur le .Baron I Robert. — Ça va bien, allez !
Firmin, à part. — ■ Elle est raide !
(Il sort par la gauche, 2^ plan.)
SCENE VIII Robert, Nicole Robert. — Je t'assure cfu'il n'a pas compris.
Nicole. — Allons donc ! il a très bien compris, comme je comprends, moi aussi ! Tu as peur de rester seul un instant avec moi.
Robert, protestant. — Nicole !
Nicole. — Depuis trois jours, que s'est-il passé, je l'ignore ! Mais tu évites ma présence, on dirait qu'elle te gêne.
Robert. — Mais non, mais non !
Nicole. — - Le matin, c'est à peine si tu me dis bonjour... et quand, par hasard, tu m'embrasses, c'est sur le front... comme papa !
Robert, à part. — Comme papa ! .
Nicole. — Quand nous étions fiancés, ce n'est pas ainsi que tu m'embrassais... Tu me serrais dans tes bras, quand nous étions fiancés; aussi, lorsque tu partais, j'étais toujours obligée d'aller me recoiffer et de changer de chemisette, tant elle était chiffonnée !
Robert. — Nicole !
Nicole. — Un soir même, souviens-toi, nous étions seuls dans le boudoir de maman... je t'ai tendu la joue... et c'est sur les lèvres que tu m'as embrassée 1
Robert, vivement. — Je me souviens, je me souviens 1
Nicole. — Elles ne te disent plus rien, mes lèvres?
Robert, affolé. — Oh ! si, elles me disent ! Oh si !...
Nicole, s' avançant. — Alors, prends-les 1
Robert, à part, affolé. — Ah ! mon Dieu !
Nicole. — • Prends-les !
Robert, regardant l'heure et poussant un cri. — Sapristi... Neuf lieures dix ! Et chose, machin, Chambourdin qui m'attend à neuf heures devant le Casino !
Nicole. — Chambourdin? Qu'est-ce que c'est que ça, Chambourdin?
Robert, remontant vers la table du fond. — Un banquier 1 Un banquier avec qui je suis en relations d'affaires ! Alors, tu comprends?... Où est mon chapeau?
Nicole. — Tu t'en vas encore?
Robert. — Je ne peux pas faire attendre Chambourdin ! Mon chapeau? Ah ! il est dans ma chambre.
Nicole. — • Robert! Ecoute-moi!...
Robert. — Impossible, ma chérie, impossible ! (Sortant, à part, rageusement.) Je vais faire du footing pendant une heure ! {Il sort par la gauche, 1" plan.)