SCÈNE IX Nicole, puis Mariette, puis Hermiiiie, puis Mouicourt
Nicole, seule, très nerveuse. — Il me laisse encore ! Hier, c'était pour un nommé Dupont, avant-hier pour un Monsieur Dubois, aujourd'hui pour ce Chambourdin.
Mariette, enjtrant vivement par le fond. — Madame, Madame, c'est Monsieur et Madame Monicourt !
Nicole. — Comment! à cette heure-ci?
Mariette. — Ils sont partis deux heures plus tôt pour éviter la chaleur.
Nicole. — Ah! la bonne idée! (Indiquant le plateau sur la table.) Enlevez ça.
Mariette. — Bien, Madame. (Elle emporte le plateau pendant la réplique suivante et sort par la gauche, 2« plan.)
Ilerminie, entrant du fond. — Ma fille! Où est ma fille?
Nicole, se précipitant au-devant d'elle. — Maman !
Hcrillinie, la pressant dans ses bras. — Ma Nicole ! Ma mignonne !
Nicole. — Maman, ma chère maman !
Hermiiiie, avec effusion. — Ah ! ma chérie ! si tu savais combien tu m'as manqué! Je t'aime tant. Tu le sais bien, n'est-ce pas?
Nicole. — Oli ! oui, maman !
Hermînie, même jeu. — Tu le sais bien que, depuis que tu es au monde, je n'ai jamais eu qu'un seul but : ton bonheur?
Nicole. — Je le sais, maman. Mais pourquoi me dis-tu ça?
Herminie, vivement. — Ne fais pas attention... je suis un peu émue. Deux grands jours sans te voir, sans t'embrasser ! (Paraît Monicourt par le fond, en costume d'auto, avec une casquette.) Ce que le temps m'a paru long ! C'est à croire que les jours cfue nous passons loin de nos enfants ont au moins quarante-huit heures.
Nicole, émue. — Ma chère petite maman !
Herminie. — Viens, que je t'embrasse encore 1
Nicole. — Oh ! oui, maman î
(Elle se jette dans ses bras.)
Monicourt. — Herminie, laisse-m'en un peu !
Nicole, allant au-devant de son père et se jetant dans ses bras. — Papa !
(Herminie pose sur la table du milieu un petit sac qu'elle tenait à la main.)
Monicourt. — Ah ! ma Nicole ! ma chère petite Nicole ! (Après l'avoir embrassée.) J'ai cru que ces deux jours ne finiraient jamais... (Bas.) Il m'a semblé qu'ils avaient soixante-douze heures : vingt-cjuatre de plus que ta mère I
Nicole. — Mon cher petit papa ! Et vous avez fait un bon voyage?
Herminie. — Excellent 1 (Elle va sonner.)
Monicourt. — Un peu de poussière seulement !
Nicole. — Vous ne voulez rien prendre en attendant le déjeuner? Quelques biscuits?
Monicourt, avec gourmandise. — Tiens, oui, un biscuit 1
Herminie. — Non, non, merci. Je n'ai pas faim, ton père non plus.
Monicourt, résigné. — Je n'ai pas faim, ma chérie ! (Paraît Mariette par la gauche, 2^ plan.)
Herminie, qui a ôté son chapeau et son paletot, les donne à Mariette. — Tenez, prenez ça I
Moiiicourt, à Mariette, donnant son paletot et sa casquette. — Tenez, prenez ça, et occupez-vous des bagages.
Herminie, à Monicourt. — Si tout le monde donne desordres ici, cette fille ne s'y retrouvera pas. Monicourt, à part. — Patience I Herminie. — Occupez-vous des bagages, Mariette. Mariette. — Bien, Madame. {Elle sort à droite, 2^ plan.} Monicourt. — Ah ça, mais je ne vois pas ton mari. Herminie. — C'est vrai, où est-il?
Nicole. — • Il vient de sortir; nous ne vous attendions qu'à onze heures.
Monicourt, passant au milieu. — Dis-moi, pendant qu'il n'est pas là, toujours heureuse?
Nicole, avec une nervosité contenue. — Heureuse I
Monicourt, étonné. — De quel ton dis-tu ça?
Herminie. — Vous seriez- vous disputés?
Monicourt. — Déjà !
Nicole. — Pour se disputer, il faudrait au moins se voir... Et pour ce que nous nous voyons I
Monicourt. — Comment, pour ce que vous vous voyez?
Herminie. — Que veux-tu dire?
Nicole. — Le jour, il n'est jamais là.
Monicourt. — Il n'est jamais là?
Herminie. — Et où va-t-il?
Nicole. — Il prétexte des rendez-vous d'affaires... des visites... que sais-je?... Et, la nuit... il couche dans cette chambre... (Elle montre la gauche.) et moi, dans celle-ci.
(Elle montre la droite.)
Monicourt, stupéfait. — Chambre à part?
Nicole. — Voilà trois jours que nous sommes mariés, et... (baissant les yeux) et je ne suis pas sa femme.
Monicourt. — Ah I par exemple !...
Herminie, à part, triomphante. — Ali ! j'étais bien sûre qu'il n'oserait pas y toucher.
Nicole. — Dès qu'il m'aperçoit, il se sauve; on dirait qu'il a peur I
Monicourt. — Peur de quoi?
Nicole. — Je ne sais pas... Tout à l'heure, j'ai voulu avoir une explication avec lui.
Herminie. — Eh bien?
Nicole. — Je lui ai rappelé nos fiançailles; il était si tendre, alors, si amoureux 1 Je lui ai tendu mes lèvres... il s'est penché vers moi... quand, tout à coup, il a poussé un cri... et il est parti !
Monicourt. — C'est inouï !
Herminie, faussement étonnée. — Stupéfiant !
Monicourt. — Et il ne t'a donné aucune explication sur ce changement subit?
Nicole. ■^- Non... Il est agité, fébrile!
Monicourt, vivement. — Agité, fébrile?
Nicole. — Oui, il m'a dit que l'air de la mer le rendait nerveux I
Monicourt, frappé d'une idée. — Ah 1 je comprends tout !
Herminie, à part. — Hein !
Nicole, éclatant en larmes. — Il ne m'aime plus !
Monicourt, gaînient. — Au contraire, il t'aime trop !
Herminie et Nicole, ensemble. — Trop?
Monicourt, même jeu. — Mais oui, ma chérie; c'est un phénomène nerveux qui arrive souvent les premiers jours du mariage ! C'est bien connu ! Demande à ta mère !
Herminie. — Bien connu?
Monicourt. — Voyons, Herminie, souviens-toi. Les six premiers jours de notre mariage... (A Nicole.) Ta mère m'intimidait. J'ai même été consulter un pharmacien.
Herminie, voulant le faire taire. — Monicourt î
Nicole. — Un pharmacien, pourquoi faire?
Monicourt. — Mais pour lui demander...
Herminie, l'interrompant. — Tu ne vas pas raconter devant ta fille...
Monicourt. — C'est juste I (A Nicole.) Ne cherche pas|à comprendre, ma chérie; sèche tes larmes et aie confiance en ton père.
Nicole, vivement. — Oui, papa. Et toi, maman, tu crois aussi que c'est parce qu'il m'aime trop?
Herminie, gênée. — Je ne sais pas, mon enfant !
Moiiieourt. — J'en suis sûr, te dis-je î Du reste, je lui parlerai.
Herminie, vivement. — Pardon ! C'est moi qui lui parlerai !
Monieourt. — Tu ne vas pas parler de ça avec un homme?
Herminie. — Pour une belle-mère, un gendre n'est pas un homme.
Monieourt. — Qu'est-ce que c'est, alors?
Mariette, entrant de droite, 2^ plan, à Herminie. — Les bagages sont montés. Madame.
Herminie. — J'y vais. {Mariette sort. A Nicole.) Viens me montrer ma chambre.
Nicole. — Oui, maman 1
Herminie, — Passe devant, ma chérie !
Nicole, sortant 2^ plan droite, à elle-même. — Je n'aurais jamais cru que, lorsqu'on aimait trop...
Herminie, allant à Monieourt. — Je te prie, tu m'entends bien, je te prie de ne plus t'occuper de tout ceci...
Monieourt. — Cependant, le bonheur de ma fille...
Herminie. — Ne regarde que moi !
Monieourt, radouci. — Oui, ma bonne amie, oui...
Herminie, à part, sortant 2^ plan à droite. — J'ai eu tort de l'emmener !