SCENE XII Robert, Hcrminie, puis Mariette
Robert. — Ah I Madame Monicourt, je vous attendais avec une impatience I
Herminie. — Pas plus impatiemment que je ne vous attendais, mon cher Robert; et j'espère que vous allez m' expliquer...
Robert. — Un instant. {Il va ouvrir la porte de droite, 1^^ plan, puis il la referme.) Je m'assure que Nicole ne peut nous écouter. L'aveu que vous m'avez fait n'est rien à côté de celui que j'ai à vous faire.
Herminie. — L'aveu cjue vous avez à me faire? Vous m'effrayez! Qu'y a-t-il?
Robert. — Ce qu'il y a? Ah ! c'est horrible 1
Herminie. — Parlez !
Robert. — Asseyez-vous d'abord, vous tomberiez à la renverse.
Herminie, s'asseyant sur le canapé devant la table. — Parlez, parlez donc I
' Robert. — Eh bien ! le train de Versailles, le compartiment des dames seules... l'inconnu dans les bras ducfuel vous tombâtes au second coup de tonnerre...
Herminie, l'interrompant. — Le jeune Saint-Cyrien?
Robert. — Oui. '
Herminie, — Eh bien?
^' Robert. — Eh bien ! cet inconnu, ce Saint-Cyrien, c'était...
Herminie, se levant, jouant l'anxiété. — C'était?
Robert. — C'était moi !
Herminie, poussant un cri et retombant dans son fauteuil. — Ah !
Robert, se précipitant. — Madame Monicourt !
Hcrmînie, d'une voix mourante. — C'est faux ! Dites-moi que c'est faux !
Robert. — Hélas ! c'est la vérité.
Herminie. — Vous, vous, vous !
Robert. — Moi, moi, moi !
Herminie, se voilant la face. — Oh 1
Robert. — Quand je pense que j'aurais pu être à la fois le père et le grand-père de mes enfants !
Herminie. — Taisez-vous !
Robert. — Rien qu'à cette épouvantable pensée, je sens mes jambes qui fléchissent.
(// s'assied devant le piano, sur la banquette.)
Herminie. — Ah I mon Dieu, mon Dieu !...
Robert. — Depuis trois jours, je ne mange plus, je ne dors plus, je fais du footing. Si, encore, la fibre paternelle s'éveillait en moi ! Mais non, elle ne veut rien savoir ! Ah ! Madame Monicourt, Madame Monicourt î
Herminie. — Mon ami !
Robert, avec un désespoir comique. — Pourquoi n'avezvous'pas pris, ce soir-là, un train à la gare de l'Est?
Herminie. — Parce que j'allais à Versailles, mon ami.
Robert. — C'est juste !
Herminie. — Et vous, pourquoi êtes-vous monté dans le compartiment des dames seules?
Robert. — C'est encore juste ! {Des larmes dans la voix.) Dire que tout cela ne serait pas arrivé si on n'avait pas inventé les chemins de fer!... En diligence, jamais nous n'aurions pu 1...
Herminie. — C'est évident I
Robert, se levant et passant à gauche. — Les voilà bien, les résultats du progrés.
Herminie. — A quoi bon récriminer ! C'est la fatalité I...
Robert. — Vous avez dit le mot : la fatalité, la fatalité antique! Je suis un type dans le genre d' Œdipe Roi. Et encore, lui, il avait épousé sa mère !
Herminie. — Et à cette épouvantable aventure, il n'y a qu'une solution : le divorce.
Itobert. — Le divorce, oui !
— Gl —
Herminîe, dégagée. — Nicole est jeune, elle vous oubliera vite. ^
Robert, tristement et naïvement. — Si vite que ça I
Hermiuic. - — Vous ne voudriez pas qu'elle vous oubliât, maintenant que vous savez qu'elle est votre fille?
Robert, vivement. — Si, si ! Excusez-moi ! Depuis trois jours, il y a deux hommes en moi : le mari et le père, et je ne sais jamais auquel on s'adresse. (Avec force.) Il faut qu'elle oublie son père... (Se reprenant.) Non, son mari, son mari !
Herminie, féroce. — Et elle se remariera.
Robert, avec force. — Elle se remariera ! (Avec émotion.) Et, tous les dimanches, j'irai dîner chez mon gendre.
Herminie, sursautant. — Chez votre gendre, vous n'y pensez pas !
Robert, naivement. — Comme beau-père !
Herminie. — Vous, le premier mari !
Robert, vivement. — C'est vrai, c'est vrai, je serai le premier mari ! Le mari, le père, je m'y perds!
Herminie, se levant. — Seulement, pour divorcer, il faut un prétexte... Cherchons...
Robert, pleurant et s'asseyant sur la chaise-longue. — Cherchons, oui !...
Herminie. — Mais ne pleurez donc pas !
Robert. — Ah ! je voudrais bien vous y voir, si vous aviez épousé votre fille !
Herminie. — Du courage, soyez homme... comme moi...
Robert, se levant. — Oui, oui, vous avez raison ! Cherchons, cherchons !
Herminie, poussant un cri. — Oh I j'ai trouvé !
Robert, avec joie. — Elle a trouvé I
Herminie. — Non consommation du mariage par refus du mari!... C'est un prétexte, ça!...
Robert. — Ah ! non, on dirait que c'est par défaillance... J'aime autant autre chose.
Herminie. — Nous avons encore les injures et sévices graves... une gifle que vous lui donneriez en public.
Robert, vivement. — Jamais, non plus ! (Avec émotion.) En giflant ma femme, c'est sur ma fille que je taperais 1
Herminie. — C'est que je ne vois pas... Ah! si : une histoire de femme... une maîtresse...
Robert. — Je n'en ai pas !
Herminie. — Mais vous pouvez en avoir.
Robert. — Je ne suis guère en train.
Herminie. — Une lettre suffît : une lettre compromettante que vous serez censé avoir égarée et c[ue je remettrai à mon avoué Le Petit-Roncin.
Robert. — Comme ça, c'est différent.
Herminie. — Il s'agit seulement de trouver une personne de bonne volonté, et ça ne manque pas à Deauville.
Robert. — Quoi, vous allez mettre au courant?...
Herminie. — Soyez tranquille, je m'arrangerai pour qu'elle ne se doute de rien, et son nom ne sera pas prononcé au Tribunal.
Robert, à lui-même, s'asseyant sur le canapé. — Non, celui qui m'aurait dit qu'après trois jours de mariage...
Mariette, entrant par le fond. — Pardon, Madame, c'est la propriétaire.
Herminie, à part, frappée d'unelidée. — La Comtesse|de Ballancourt 1
Robert, quilest\plongéjiansjses réflexions. — Jamais je ne l'aurais cru 1
Mariette. — Elle apporte la copie de l'inventaire.
Herminie. — Une minute. (Allant vers Robert.) Robert...
Robert, qui suit sa pensée. — Jamais, jamais !
Herminie. — Quoi, jamais?
Robetr, vivement. — Rien, je me parlais à moi-même.
Herminie, bas. — Je crois que j'ai la femme!
Robert, indifférent. — Ah !
Herminie. — Priez Firmin d'aller chercher Le Petit- Roncin de ma part.
Robert. — Bien! (En partant à gauche, 1" plan, à part.) Ah ! Nicole, Nicole, pardonne-moi !
Herminie, à Mariette. — Faites entrer ! (Sort Mariette.)
Passage oublié à la Scène XII. - Acte II (page 61)
Réplique (19« ligne) : le père, je m'y perds!
Hermiiiie. — Vous irez vivre en province, ou à l'étranger!
Robert. — M'expatrier?...
Herminie, détachée. — Ce que j'en dis, c'est pous vous, mon ami! Le jour où la fibre paternelle s'éveillera, car elle s'éveillera un jour...
Robert, vivement. — Vous croyez?
Herminie. — .J'en suis, sûre ! Vous voyez-vous, rencontrant votre fille, ne pouvoir lui parler, l'embrasser?... Ce serait au-dessus de vos forces!...
Robert, vivement. — Au-dessus, au-dessus 1...
Herminie. — De temps en temps, je vous enverrai de ses nouvelles.
Robert, à genoux devant elle. — Merci, merci !... Ali ! que vous êtes bonne I...
Herminie. — Et. maintenant, il n'y a pas de temps à perdre; cette situation ne peut durer plus longtemps.
Robert, se relevant. — Elle ne le peut pas !...
(Suite) : Herminie, se levant. — Seulement, pour divorcer...
Passage oublié à la Scène XIII. - Acte II (page 63)
Réplique (9^ ligne) : que, de mon côté...
Herminie. — Je ne suis qu'une bourgeoise, mais non de ces bourgeoises de l'ancien régime, à l'esprit étroit, rétrograde : j'adore les artistes. Ah ! les artistes I... Et je m'excuse de vous avoir reçue avant-hier aussi hâtivement, presque entre deux portes. (Elle s'assied sur la chaiselongue.) Mais, le jour qu'elle marie sa fille, une m.ère n'a guère la tête à elle.
Isabelle, confuse. — Vous n'avez pas à vous excuser.
Herminie. — Si, si ! Vous êtes une de nos gloires. Comtesse !
Passage oublié à la Scène XIII. - Acte II (page 63)
Réplique (18^ ligne) : ... Je vous remercie.
Isabelle. — Et vous êtes toujours satisfaite de la villa?
Herminie. — Ravie ! Elle est meublée avec un goût et un luxe !...
Isabelle. — Eugène a bien fait les choses.
Herminie. — Pas Eugène : Lucien, Lucien !
Isabelle. — Ah ! c'est vrai, pardon, c'est la villa Lucien !
Herminie, répétant. — C'est la villa Lucien.
Isabelle. — Ah ! Madame, que devez-vous penser de ma mémoire ?
Herminie. — Je pense. Comtesse, que, lorsqu'on a votre corps — ce corps admirable, — c'est aux autres à se souvenir.
Isabelle, minaudant. — Ah! Madame, vraiment...
Herminie. — Quelle ligne, quel galbe 1...
Isabelle, tout naturellement. — N'est-ce pas?
Herminie. — - Tournez-vous un peu ! Epatant, épatant !... Ah! le mouvement!... Refaites ce mouvement, je vous prie.
Isabelle, en se tournant. — Seulement, habillée, vous ne pouvez pas vous rendre compte. {S' apprêtant à se déshabiller.) Je vais vous montrer ça !
Herminie, vivement. — Quoi, vous voulez?
Isabelle, indifférente. — Une fois de plus ou de moins, allez !...
Herminie, même feu. — Non, non, je ne souffrirai pas !
Isabelle. — Vous me croirez si vous voulez; mais j'ai tellement l'habitude de me montrer nue que, lorsque je suis habillée, ça me gêne !
Herminie. — Chaque femme a sa pudeur !
Isabelle, sans comprendre. — Alors, vrai, vous ne voulez pas?...
Herminie. — Non, merci !
Isabelle. — Ce sera pour une autre fois.
Herminie. — Je vous verrai, d'ailleurs, cet hiver aux Folies-Bergère.
Isabelle. — Vous me permettrez, en ce cas, de vous envoyer une loge?
Herminie. — Trop aimable.
Isabelle, saluant pour prendre congé. — Madame...