‹ Le compartiment des dames seules; pièce en trois actes [par] Maurice Hennequin & Georges MitchellChapitre 39 sur 62 · SCENE PREMIERE Moiiieourt, Mariette, puis Philippe · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE Moiiieourt, Mariette, puis Philippe

Au lever du rideau, Monicourt, assis sur le canapé, met des parapluies dans un sac.

Mariette. — Alors, c'est Monsieur qui fait le paquet de parapluies?

Moiiieourt. — Oui, Mariette, Madame Monicourt m'a confié cette haute mission... Je suis le préposé aux parapluies... et, s'il en manquait un, vous ne vous doutez pas de ce que je prendrais.

Mariette. — Oh ! si, Monsieur ! Firmin m'a parlé de Monsieur et de Madame.

j\Ionicourt. — Vraiment ! Et que vous a-t-il dit?

Mariette. — Que Madame Monicourt bousculait souvent le pot de fleurs.

Monicourt. — Et c'est moi le pot !

Mariette. — Même qu'à Paris, à l'ofïice, on a surnommé Monsieur : Carotte à poils.

Monicourt. — Carotte à poils?

Mariette. — Paraît que c'est l'histoire d'un pauvre petit garçon que sa famille martyrisait.

I\Iouicourt. — Ah ! Poil-de-Carotte !

Mariette. — C'est bien possible!... Poil-de-Carotte!... Carotte à poils ! On peut se tromper à moins I

Monicourt, se levant et posant le sac sur la table. — Evidemment ! Et que le poil soit par devant ou qu'il soit par derrière, ça ne change rien à l'affaire:

Mariette, apercevant un parapluie sur la table du fond. — Ah ! Monsieur a oublié un parapluie !

(Elle va le prendre.)

Monicourt, inquiet. — J'ai oublié?

Mariette. — Celui-ci, Monsieur.

Monicourt, prenant le parapluie. — Il n'est pas à nous.

Mariette. — Ah! oui, Monsieur a raison... C'est le parapluie de Monsieur le Baron de Mérinvillé.

Monicourt. — Ah! c'est le sien ! (7/ le casse en deu.v sur son genou.) Tiens ! Voilà ce que j'en fais, de ton riflard !

Mariette. — C'est bien fait !

Monicourt, montrant le parapluie cassé en deux. — Ce n'est pas grand-chose, mais ça fait plaisir tout de même. (A Mariette.) Et vous lui direz que c'est moi !

(7/ jette le parapluie sur la chaise-longue.)

Mariette. — Avec plaisir. Monsieur ! Abandonner sa femme après trois jours de mariage... C'est un ignoble individu.

Monicourt. — Il est encore plus ignoble que vous ne le croyez.

Pliilippe, entrant de droite, 2^ plan. — Je viens de téléphoner à la fleuriste d'apporter un bouquet de fiançailles. (7/ gagne le milieu.) Monicourt, voyant entrer Philippe. — L'autre !

Philippe, avec joie. — Oh ! Monsieur Monicourt ! C'est Monsieur Monicourt! Bonjour, Monsieur Monicourt!

Monicourt, sèchement. — Bonjour.

Philippe. — Je suis bien heureux, vous savez !

Monicourt. — Je le sais, puisque vous le dites.

Philippe. — Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

Monicourt. — Y tenez-vous beaucoup?

Philippe. — Comment ! Si j'y tiens !

Monicourt. — Parce que, si vous préférez embrasser la bonne, ne vous gênez pas. (7/ montre Mariette.)

Philippe, très digne. — Je n'embrasse jamais les bonnes 1 Et puis, elle n'est pas mon futur beau-père.

Monicourt. — C'est juste ! (Philippe l'embrasse.)

Mariette, vexée. — Monsieur n'a plus besoin de moi?

Monicourt. — Non, Mariette.

Philippe. — Ah! Mademoiselle?

Mariette, digne. — Monsieur?

Philippe. — Voyez à la cuisine s'il reste de la viande froide... avec des cornichons... du pain... du beurre... un bon morceau de fromage et des fruits...

Mariette. — Bien, Monsieur. {Elle va pour sorlir.)

Pliilippe. — Ah ! Mademoiselle !

Mariette, s' arrêtant. — Monsieur?

Philippe. — Dites à la cuisinière de me faire une petite omelette, pour commencer.

Mariette, — Une petite omelette?

Philippe. — Une demi-douzaine d'oeufs seulement.

Mariette. — Bien, Monsieur. {Même jeu, fausse sortie.)

Philippe. — Ah! Mademoiselle!...

Mariette. — Monsieur?

Philippe, après réflexion. — Non, ça pourra aller comme ça.

(Mariette sort par la gauche, 2^ plan.)

SCENE II Mouicourt, Philippe Moiiicourt. — Vous n'avez donc pas déjeuné?

Philippe. — Oh ! si. Monsieur Monicourt ! C'est en attenchuit le goûter! Le bonheur me creuse... la douleur aussi, mais moins.

Mouieourt, à part. — Ce n'est pas possible, il a le ver solitaire !

Philippe. — Ah! quelle histoire!... Madame Monicourt m'a tout raconté au téléphone... Quelle rosse !

Monicourt, à part, étonné, avec foie. — Il appelle ma femme rosse !

Philippe. — Quelle sale rosse !

Mouicourt. — Chut ! parlez plus bas, malheureux ! si elle vous entendait !

Philippe. — Qui ça?

Monicourt. — Mais ma femme 1

Philippe. — C'est elle-même qui s'est servie de cette expression : quelle rosse c[ue le Baron de Mérinville 1

Mouicourt, désappointé. — Ah! c'est du Baron?... Tant pis ! tant pis !

Philippe. — Tant pis?

Monicourt, à part. — Si j'essayais?

Philippe, à part. — Qu'est-ce qu'il a?

Mouicourt. — Venez donc vous asseoir près de moi !

(// lui indique le canapé.)

Philippe. — Volontiers, Monsieur Monicourt.

(Monicourt s'assied à gauche, Philippe à droite.)

Monicourt. — Alors, comme ça, vous allez être mon gendre ?

Philippe. — Tendre et respectueux, Monsieur Monicourt.

Mouicourt. — Oui, oui. (Mystérieusement.) Et, entre nous, que pensez- vous de votre future belle-mère?

Philippe, avec admiration. — C'est une femme comme il y en a peu.

Monicourt, à pari. — Heureusement pour l'humanité ! (Haut, avec intention.) Vous savez que c'est elle qui, dans votre ménage, décidera tout, ordonnera tout?

Philippe, ravi. — Ah 1

Monicourt. — Elle ne demandera pas votre avis.

Philippe, même jeu. — Ah !

Mouicourt. — - Vous n'aurez même pas le droit de prendre une décision.

Philippe, même jeu. — Je n'aurai pas? AIi ! Monsieur Monicourt, vous me remplissez d'aise.

Mouicourt, étonné. — Non?

Philippe. — Prendre une décision est pour moi un véritable supplice! Ça m'agite, ça m'énerve!... Ça me coupe l'appétit... Je ne sais jamais laquelle prendre... Tenez, je ne peux mieux me comparer qu'à l'âne de Buridan.

Monicourt, narquois. — Un âne ! En effet, la comparaison vient toute seule.

Philippe. — Mais c'est le rêve !...

Monicourt, .se levant. — Oui, oui... pourvu que vous ayez votre picotin.

Philippe, machinalement. — Oui!... (Se reprenant, vexé.) Comment, mon picotin î (// se lève.)

Monieoiirt, à mi-voix. — Et j'ai fait une fille pour la donner à ce numéro-là !

Philippe. — Vous dites?

Monieojirt, remontant. — Je dis, mon garçon, que vous me dégoûtez.

Philippe, siif laqué. — - Monsieur Monicourt !

Monif'Oiirt. — Tu me dégoûtes, espèce de mal cuit I Ah I pouah !

(// sort par la droite, 2« plan.)

SCÈNE III Philippe, puis Herminie Philippe, indigné. — Gomment! je le dégoûte?

Herminie, entrant de droite, 1^^ plan; elle est prête à sortir et aehève de mettre des gants. — Eh bien 1 mon ami, qu'avezvous?

Philippe. — Monsieur Monicourt vient de me dire que je le dégoûtais !

Herminie. — Il s'est permis?

Philippe. — Et il a ajouté : Espèce de mal cuit !

Herminie. — Espèce de mal cuit?

Philippe. — Ah! pouah. Madame! Ah! pouah I...

Herminie. — Comment, à pois?

Philippe, épelanl. — • P... o... u... a... h!...

Herminie. — Ah! oui. Ah! pouah!...

Philippe, avec, crainte. — Voudrait-il me retirer la main de ma Nicole?

Herminie. — Rassurez-vous, mon cher Philippe; qu'il le veuille ou non, ça n'a aucune importance. Vous avez ma parole, ça suffit I

Philippe, avec joie. — Ah ! Madame I...

Herminie. — Moi seule commande ici !

Philippe. — C'est ce qu'il m'a dit.

HernnJme. — Ah! il vous a dit...

Philippe. — Et, si vous le permettez, à partir de demain je vous téléphonerai tous les matins pour vous demander ce que je dois faire de ma journée.

Hermiiiîe. — Et vous m'obéirez?

Philippe. — Aveuglément 1

Hermiiiie. — Je l'adore, ce garçon-là ! Venez m'embrasser, mon cher Philippe !

Philippe. — Avec joie, Madame.

Herminie, avec reproche. — Madame!... Appelez-moi maman !

Philippe. — Oh! oui, maman! (/? l'embrasse.) Bonne maman !

Herminie, souriant. — Ah! non, pas bonne maman... ou du moins pas encore.

Philippe. — C'est juste ! mais cet adjectif vous va si bien... On dirait qu'il a été fait pour vous... à moins que vous n'ayez été faite pour lui. Laissez-moi vous appeler « maman bonne ».

Herminie. — Maman bonne, soit ! Savez- vous où je vais de ce pas?

Philippe. — Je l'ignore, maman bonne !

Herminie. — Télégraphier au Vatican.

Philippe. — Vous êtes en relations avec le Pape?

Herminie. — Non, mais je tiens à faire annuler le mariage de Nicole par la cour de Rome.

Philippe. — Pour cause de « non consummatum est matrimonium ».

Herminie. — Vous l'avez dit.

Philippe. — Idée géniale !

Herminie. — N'est-ce pas?

Philippe. — Et je le consommerai, moi, vous savez, le matrimonium; je le consommerai plutôt deux fois qu'une.

Herminie. — Je l'espère bien.

Philippe. — Et jamais de poules, maman bonne !

Herminie. — De poules? '^

Philippe. — Enfin, jamais de maîtresse!

Herminie. — Je l'espère bien aussi.

Philippe. — Je la rendrai heureuse, moi.

Herminie, avec émotion. — C'est la seule chose que je vous demande. Embrassez-moi encore.

Philippe. — Avec re-joie ! (// l'embrasse.)

Herminie. — A tout à l'heure, mon gendre ! Philippe. — A tout à l'heure, maman bonne !

Herminie, sortant. — Ma fille sera divinement heureuse avec ce garçon-là !

(Elle sort au fond, en fredonnant : « L'amour est enfant de Bohème ! »)

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