‹ Le compartiment des dames seules; pièce en trois actes [par] Maurice Hennequin & Georges MitchellChapitre 5 sur 62 · SCENE PREMIERE Philippe, Sopliie · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE Philippe, Sopliie

Au lever, du rideau, la scène est vide. Philippe entre par le fond, suivi de Sophie. Il va s'asseoir à droite.

Sopliie. — Comment, Monsieur Thomery, vous n'êtes pas resté jusqu'à la fin de la cérémonie?

Philippe, d'un ton lugubre. — Non, Sophie... Au moment de la bénédiction nuptiale, ça été plus fort que moi... je suis sorti de l'église.

Sophie. ■ — • La chaleur, peut-être?

Philippe, avec amertume. — La chaleur, oui... Le grand air m'a fait du bien et je suis venu à pied.

Sophie. — Allez prendre quelque chose au buffet, ça vous remettra tout à fait.

Philippe. — • Oh! je n'ai pas faim... (Un petit temps, se levant.) Où est-il, le buffet?

Sophie, montrant la droite, 2^ plan. — Dans la salle à manger.

Philippe, soupirant. — Ah! Sophie, je n'ai jamais eu de chance dans la vie 1

Sophie. — Peut-on dire : vous êtes riche !

Philippe. — Juste assez pour pouvoir mépriser l'argent ! Mais je n'ai jamais eu de chance... Tenez, au lycée, j'étais toujours le dernier.

Sophie. ■ — Peut-être ne travailliez- vous pas assez?

Philippe. — Je n'en fichais pas un coup, c'est vrai; mais la chance consiste à ne rien faire et à être le premier.

Sophie. — Oh! j'entends une voiture cjui s'arrête... On revient de l'église.

Philippe, à lui-même. — Assister à des félicitations, à des congratulations, à des eml^rassades !... J'aime mieux aller au buffet. {Entrant à droite, 2^ plan.) Ah non, Ije n'ai jamais eu de chance !

SCÈNE II Sophie, puis Auguste, puis Xieole et Robert, puis Philippe Sophie, seule. — Pauvre garçon!... Bah! ça passera! Auguste, entrant par le fond. — Voici les mariés ! Sophie. — N'oubliez pas ce cfue vous a dit Madame.

Auguste. — De ne pas bouger du petit salon où est exposée la corbeille et d'ouvrir l'œil... Vous trouvez ça poli pour leurs amis?

Sopliic. — A un lunch de mariage, on ne reçoit pas seulement que des amis, il y a aussi des parents !

{Auguste entre à gauche, 2^ plan. Paraît, par le fond, Nicole, en mariée, suivie de Robert.)

Nicole, descendant au milieu. — Sophie, voulez-vous enlever mon voile?...

Robert, vivement. — Non, non, Sophie, n'y touchez pas ! Je tiens à enlever moi-même le voile de mariée de la Baronne de Mérinville, ma femme !

Xieole. — Mais, mon ami, il y a des épingles; vous allez vous piquer.

Robert. — Rassurez- vous... Seulement, penchez- vous un peu...

(// commence à ôter le voile de Nicole. Sophie a gagné la gauche.)

Sophie. — La cérémonie s'est bien passée. Madame?

Meole. — Admirablement, Sophie!... Un monde!... Monsieur le curé a fait un petit discours ému... Papa sanglotait. -,

Sophie. — Et Madame Monicourt?

Xieole. — Oh ! maman ne pleure jamais 1

Robert, qui a enlevé le voile. — Là ! voilà qui est fait !

Sophie. — Et Monsieur ne s'est pas piqué !

Robert, sans répondre, indiquant la gauche, l^'" plan. — Allez porter ça par là.

Nicole. — - Avec précaution !

Sophie. — Madame peut être tranquille ! Mais que font donc les autres voitures, qu'elles n'arrivent pas?

Nicole. — Notre coupé est parti à fond de train... (Sophie sort avec le voile.) Je me suis même demandé pourquoi le cocher allait si vite !

Robert. — Parce qu'en nous voyant, il a deviné tout de suite que nous avions fait un mariage d'amour! Il s'est dit : « Voilà deux êtres qui ne seront pas fâchés d'être seuls un instant avant que leurs amis viennent se ruer |au buffet comme s'ils n'avaient pas mangé depuis huit jours ! » Alors, clic, clac, il a fouetté ses chevaux !

Nicole, riant. — Vous croyez que c'est pour ça?

Robert. — Les cochers de Paris ne sont pas toujours bons pour les animaux, mais ils le sont toujours pour les amoureux. Et, maintenant, laissez-moi vous regarder ! Ma femme ! Vous êtes ma femme, devant Dieu et devant les hommes 1

Nicole. — Vous êtes heureux?

Robert. — Si complètement, si divinement heureux que j'ai peur.

Nicolle. — Peur de quoi?

Robert. — Je ne sais pas... qu'il me tombe une tuile sur la tête.

Nicole. — Mais quelle tuile voulez-vous...?

Robert. — Mais je n'en veux aucune ! (L'attirant sur le. canapé.) Ah ! ma chérie, mon âme, mon immense amour !...

(Ils s'asseyent sur le canapé, Nicole à gauche, Robert à droite.)

Nicole, très tendre. — Mon cher Robert !

Philippe, entrant de droite, 2^ plan, tout en mangeant un gâteau et tenant une assiette remplie de gâteaux. Poussant un cri. — Oh !

Nicole. — Monsieur Thomery I

Philippe, la bouche pleine. — Excusez-moi... Je suis venu en avant.

Robert, montrant l'assiette. — Vous aviez peur, cher Monsieur, qu'on ne vous en laissât pas?

Philippe, très digne. — Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, cher Monsieur ! (Sortant par la droite, 2^ plan, à part.) Ah ! que je souffre !...

Robert. — Et quand je pense que ce jeune goinfre avait demandé votre main !

\"ieole, riant. — Il se console en mangeant des petite gâteaux.

Robert. — S'il vous avait aimée comme je vous aime, ce n'est pas au buffet qu'il se serait précipité, mais sous un autobus.

\ioole, avec effroi. — Alors, si maman vous avait refusé ma main?..-

Robert. — La vie n'eut plus été pour moi qu'un fardeau insupportable.

Nicole, émue. — Robert !

Robert. — Le premier jour que je vous vis, ma chérie, je compris tout de suite qu'il était inutile d'aller plus loin à la recherche du bonheur... Il était là, devant moi, avec des yeux bleus très doux et très profonds, et des cheveux blonds c{ui voltigeaient partout I... Aussi, pour vous conquérir, étais-je décidé à tout ! Comme dans les contes de fées, j'aurais escaladé des montagnes, pris d'assaut des châteaux-forts, pourfendu le dragon à cent têtes; puis, ayant surmonté tous les obstacles, je me serais jeté aux pieds du roi, votre père, pour lui demander la main de la princesse, sa fille !

X'icole, riant. — Et le roi mon père vous aurait répondu : « Adressez-vous à la reine 1 »

Robert. — C'est juste! Ah 1 ma Nicole, ma Nicole, je t "adore ! (Il la prend dans ses bras.)

\ieole. — Et moi aussi, je t'adore! (Ils s'embrassent. Bruit de voix à la cantonade.) Attention !

Robert. — Cette fois, c'est la cohue ! C'est curieux ce qu'on se découvre d'amis dès qu'il y a un lunch ! Enfin, il s'agit de les emmener au buffet et rondement ! Dès ciu'ils sont gavés, ils n'ont plus qu'une envie, c'est de filer !

Xicole, avec reproche. — Robert !

{Dans la galerie, venant de gauche, paraissent Mme DU' pontin, Mme Lebrunois, le Marquis, puis Mme Méridol, Mme Ladurel, des invités et invitées. Mme Dupontin entre la première. La figuration n'entre pas en scène; elle traverse la galerie et disparait à droite.)

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