Le compere Leroux Xavier de Montepin
A l’angle de la rue Joquelet et de la rue Notre-Dame-des- Vicloircs, on voit une haute maison ornée d’une porte cochère presque continuellement' close; et à la gauche de cette porte une assez humble boutique de marchand drapier.
Cette construction n’a rien qui puisse la faire distinguer des autres, si ce n’est, au quatrième étage, un étroit balcon posé sur des consoles en fonte et régnant dans toute la longueur du bâtiment.
Mais ce qui donne à cette maison un incontestable caractère d’originalité, c’est le silence profond qu’elle conserve au milieu de ses bruyantes voisines. On dirait un couvent à l’heure de l’oraison. Aucun bruit ne s’en échappe. Les fenêtres ne s’ouvrent qu’un instant vers le soir. Le marteau de la porte cochère retentit à de très-rares intervalles et
c’est à peine si l’on voit entrer et sortir deux ou trois personnes dans une journée. x
En province, le mystère de cet isolement ne garderait pas son mot plus d’une semaine devant les invcstigalions des curieux ; mais à Paris, et c’est ce qui constitue la différence morale la plus marquée entre les grandes et les petites villes, à Paris, digons-nous, chacun vit pour soi et en soi ; le torrent des affaires, des intérêts, des plaisirs, vous entraîne; vous n’avez pas le temps de regarder autour de vous; vous suivez le flot sans vous arrêter, de peur dè rester en arrière.
— Le désert ou la grande ville, disait saint Jérôme ; Paris, c’est la Thébaïde du pauvre, du savant, du rêveur. Personne ne l’inquiète. Il est seul, comme le gardien du père Lachaise au centre de son peuple silencieux.
Cette courte digression, pour laquelle nous demandons grâce au lecteur, tend a expliquer comment l’énigme de la solitude de la maison de la rue Joquelet avait été respectée.
Nous qui datons cette histoire d’un autre désert que celui de Paris, et qui n’avons point par conséquent les mêmes motifs de plaisir ou d’intérêt que les bons habitants de Vurbe inclyte qu'on vocile Lutèce suivant l’expression du Limosin qui parla à Gargantua, nous n’aurons paSle même respect pour l’inviolabilité du susdit domicile et nous prierons le lecteur de vouloir bien y pénétrer avec nous.
Derrière la porte cochère s’étend une cour circulaire bornée à gauche par une muraille de six mètres de hauteur dont le chaperon est hérissé de pointes de fer et de tessons de bouteilles scellés dans du mortier. Ce mur complètement nu semble n’avoir d’autre destination que d’empêcher les voisins de voir ce qui se passe dans la cour.
Au fond de cette cour, dont une partie se trouve couverte par l’auvent d’une large toiture formant hangar, s’ouvre une remise immense comme celles des carrossiers en renom et dans laquelle cinq ou six voitures stationnent enveloppées de bâches en toile grise. Deux ou trois de ces voilures, à en juger par les reliefs de la toile, ne sont autre chose que ces
élégants coupés qui se croisent les jours de soleil dans les Champs-Elysées ou dans les allées du pré Catelan, et, si l’on pouvait lever la bâche, on verrait des armoiries sur les panneaux des portières, des marchepieds à rosaces d’argent, et dans l’intérieur des glaces à cadre de velours et des coussins de reps blanc.
Un treillage en fer élevé à cinq pigds du sol défend l’accès de cette remise.
Entre la remise et le corps de logis, se trouve un puits. Une auge en chêne qui se prolonge à partir du puits jusqu’au fond de la remise, indique que l’habitant de cette maison a des chevaux. Du reste, une porte latérale placée à l’extrémité de l’auge et dont le seuil est couvert de fumier, ne laisse aucun doute sur la destination des bâtiments du fond.
En deçà du puits, faisant face à la muraille, s’arrondit une arcade blanchie à la chaux sous laquelle prend naissance l’escalier qui dessert tous les étages.
Une petite loge qui semble attendre un concierge s’adosse contre un des pilastres intérieurs qui soutiennent l’arcade.
Comme cette loge est vide, nous passerons sans réclamer le cordon et nous monterons au premier étage, laissant à notre droite, au pied de l’escalier, l’arrière-boutique du marchand, dont la fenêtre garnie de barreaux nous regarde tristement.
Là, derrière une double porte dont la première est en noyer veiné comme l’acajou et la seconde en chêne rouge capitonné de velours ouaté; à l’extrémité d’une antichambre garnie de banquettes fort riches et dont le parquet est couvert de moquette à grands dessins, on voit un cabinet de travail vaste comme une étude et somptueux comme un salon.
Deux hautes fenêtres à rideaux en damas de Chine surmontés d’une garniture en velours jaune à glands d’or, prennent jour sur la rue Notre-Damc-des- Victoires et sur la place de la Bourse.
Les murs de celle pièce sont tendus de ce vieux salin de Bruges, moitié laine et moitié soie, que la mode d’aujourd’hui néglige regrettablement.
R v LE COMPÈKE JLEKOtX.
Une large bibliothèque, chef-d’œuvre d’un artiste de la Renaissance, occupe le fond de l’appartenient opposé aux fenêtres.
Enfin un bureau monumental dont les pieds torses reposent sur des griffes de lion, bureau chargé de petites statuettes en bronze doré qui servent de presse-papier, dresse au milieu de cetle chambre son casier délicatement orné de fines moulures, et deux étages de cartons gaufrés avec luxe.
Devant ce bureau est assis un personnage avec qui nous allons faire connaissance.
C’est un homme de petite taille, sans maigreur. Il peut avoir quarante et quelques années. Du sommet de sa tête dévastée par une calvitie précoce descendent quelques rares cheveux grisonnants qui se collent sur ses tempes avec l’adhérence parfaite d’un trait de crayon sur la couverture d’un vieux livre. Le front est large mais sans hauteur. Une foule de rides creusées en tout sens forment la ligne de démarcation entre ce front prodigieusement lézardé et le sommet de la tête poli et luisant comme une boule d’ivoire.
Deux petits yeux gris continuellement en mouvements, vifs, malins plutôt que profonds, et qu’on aperçoit tout de suite malgré l’interposition d’une paire de lunettes à monture d’argent qui glissent à chaque seconde au bout d’un nez 'crochu et rouge, donnent à cette physionomie une singulière expression d’astuce et de défiance.
Le reste du visage se hâte de fuir vers le menton où les deux lignes de contour des joues arrivent en formant un angle extrêmement aigu.
Comme il n’est encore que dix heures du matin, ce personnage est drapé dans une robe-de chambre élégante qui, en s’échancrant sur la poitrine, laisse voir le devant d’une fine chemise de batiste et une cravate blanche brodée.
Au moment où nous le mettons en scène, il s’occupe du dépouillement d’une volumineuse correspondance lit, prend des notes sur un registre qui ressemble plutôt à un album de Susse qu’à une main-courante, puis il place les lettres, tantôt dans un carton sur lequel on lit: Archives, tantôt
LE COMPÉBE LEROUX.
dans un autre sur lequel on lit : Cesser; enfin et plus rarement dans un troisième sur lequel on lit : s'en occuper.
Devant lui sont épars plusieurs dossiers qu’il feuillette de temps en temps et auxquels il joint aussi quelques-unes des lettres qui lui sont adressées'.
Il parait que les nouvelles qu’il reçoit sont bonnes , car, depuis qu’il est à son bureau, il n’a cessé de chantonner un fragment de nous ne savons quel opéra en vogue et de donner à son rictus habituellement inquiet et défendu, l’inflexion d’un sourire qui, au milieu de cette physionomie lugubre, ressemble à un rayon de soleil luisant sur le plumage d’un hibou.
Cependant le sourire est tellement dépaysé sur ces lèvres de parchemin, qu’à chaque instant il menace "de dégénérer en grimace.
Plus l’aiguille d’une pendule placée sur la cheminée du cabinet s’avance sur l’émail du cadran, plus cette métamorphose paraît imminente. — Notre personnage, distrait de son travail par une pensée qu’il ne nous est point permis de pénétrer, commence à ne plus fredonner sa mélopée monotone; enfin il s’impatiente et se met à frapper du pied.
— Onze heures moins un quart!... et il n’est point encore revenu! — dit-il...
Pour tuer le temps, il reprend sa lecture, la quitte, se promène de long en large, dérange les potiches alignées sur sa cheminée, trouble la quiétude des idoles japonaises endormies sur une petite table en ébène placée à l’un des angles de la chambre, bat une marche contre les vitres de ses fenêtres.
Le sourire a tout à fait disparu.
Lassé d’attendre, il saisit une clochette en argent et sonne bruyamment.
Un domestique en livrée verte et or se présente :
— Le vicomte Raphaël n’est point encore de retour? demande le maître.
— Pas encore, monsieur Lehmann, répond le valet en s’inclinant profondément et avec un accent tudesque des plus prononcés.
Kl
L’homme que son laquais vient d'appeler du nom peu aristocratique de Lehmann, lui tourne le dos et se met à siffloter avec agitation, en arpentant vivement son cabinet.
Le domestique sortait. — M. Lehman» le rappelle.
— Fais monter Fritz, mon valet de chambre, dit-il d’un ton brusque. Je veux m’habiller.
11 quille son cabinet et entre dans sa chambre à coucher, riche boudoir que ne désavoueraient ni la lorctte ù la mode ni les nobles dames qui ne sont vieilles que d’opinion politique.
Fritz monte. - ,
A midi la toilette de RI. Lehmann est achevée. Ses quelques cheveux réunis en une mèche demi-circulaire semblent i avoir accompli un miracle de multiplication. Le blanc de céruse et le rouge- végétal ont rendu à son visage l’éclat de la jeunesse.
Il est réellement superbe des pieds à la tête. v
Mais il est facile de voir qu’il n’a pas été habitué à l’élégance dans les vêlements. Il est gauche, raide, empesé, vulgaire, comme le conscrit qui endosse l’uniforme pour la première fois.
Puis ses ornements sont de mauvais goût.
If a des bagues à tous les doigts; le camée de sa cravate est d’une largeur insolite ; ses manchettes brodées au plumetis par les doigts agiles des ouvrières lorraines s’évasent en forme d’éventail; son jabot de dentelles parait sortir de chez Ilabin; ses breloques et la chaîne de sa montre complètent par leur grosseur exagérée cet accoutrement charlatanesque.
Il met ses gants, prend sa canne et se dispose à sortir, lorsque le domestique allemand qui exerce les fonctions d’huissier vient lui annoncer l’arrivée du visiteur si impatiemment attendu.
— Monsieur le vicomte Raphaël de San Colombano ! dit-il...
— Enfin ! murmure Lehmann.
Et il se précipite au-devant d’un beau jeunè homme pimpant, coquet, sémillant, frétillant, aux cheveux bruns crépus et frisés, à la moustache noire comme l’aile d’un corbeau, vrai type de beauté méridionale.
— Eh bien, mon cher Lehmann, dit le vicomte avec un léger accent languedocien vous avez failli attendre, comme Louis XIV?...
— J’ai attendu, vicomte, j’étais même sur le point d’aller à votre hôtel. Vous n’avez pas, puisque nous parlons des rois, la vertu d’exactitude qui est leur politesse...
— Je remarque en effet que vous êtes... vêtu... Tudieu! quelle splendeur !... Ce camée est en pure sardoine d’orient.
— Vous avez deviné. La sardoine d’orient est la plus belle, mais aussi la plus rare, aussi n’ai-je que celle-ci ; mes autres camées sont en agate d’Allemagne.
— Heureux homme!... Vous pouvez assouvir vos plus coûteuses fantaisies! vous avez de l’or! vous régnez! et toujours, pour parler des monarques, vous régnez en roi foinéant!... .
— Comment l’entendez-vous?
— Vos écus dorment, mon bon ! et ils sont faits pour circuler, pour rouler, pour se transformer en poussière sous les roues des calèches, en fumées odorantes dans les cuisines de Véfour, en volants de soie aux robes des jolies pécheresses.
— Bah ! Je ne suis plus en âge de faire des folies.
— Allons donc ! vous avez de l’esprit, un homme d’esprit est jeune à cinquante ans ! puis vous avez les joues roses comme un bouquet de roses de mai.
Lehmann rougit sous sa couche cfe fard.
— Il n’est pas question de cela, cher vicomte, dit-il. Parlons de choses plus sérieuses. Fussé-je académicien, j’aurais peu de grâce à venir, avec des cheveux gris, débiter le quatrain de M. de Saint-Aulaire. Vous n’avez pas rencontré ce jeune provincial ?
— Pas encore ! il n’arrivera, je crois, que demain.
— Si mon correspondant de Besançon n’exagère pas ,
c’est un garçon qui-sera trois ou quatre fois millionnaire.
San Colombano éleva ses bras et ses yeux vers le plafond :
— Dieu d’Israël, dit-il ! père des banquiers et des agents de change!... quand me donneras-tu le capital des rentes de ce monsieur !
— Vous êtes un mauvais sujet, San Colombano ! tout serait dévoré dans trois ans.
— Un million par an!... Ma foi! ce serait raisonnable!
— Vous n’ètes pas dégoûté, mon cher. Mais avant de rêver à des sommes pareilles, tâchez de trouver l’indispensable. Voilà la grande chose.
— Victor Hugo n’est pas de votre avis, mon bon ; il prétend que la grande chose, c’est demain :
Olf. demain c'est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait ?
L’homme aujourd’hui sème la cause :
* Demain Dieu fait mûrir l'effet.
— • Vous songez donc à demain, vicomte?
— Souvent, mon cher Lehmann, car il m’arrive de réfléchir... quand je n’ai rien de mieux à faire. Parfois l’idée me vient de me ranger... mais la raison médit: avec quoi?... car il ne faut pas .seulement de la bonne'volonté pour devenir sage.
— On se marie!...
— C’est un moyen, mais aujourd’hui les bourgeoises riches croient déroger en épousant des gentilshommes... ruinés. Et elles ont raison', car chez un gentilhomme ruiné tout est en ruine, bourse, cœur, etc..,
— Vous devenez philosophe. Je parie...
— Je parie contre, sans savoir de quoi il s’agit? Combien.
— Dix louis !
— Tope!...
— Je parie que vous avez perdu au jeu hier !
— Vous avez perdu vous-même, car, par extraordinaire, j’ai gagné cinq mille francs au comte de Barloy.
— Je vous crois sur parole, mais...
— Mais vous ne me croyez pas du tout. Allons ! saint Thomas ! je consentirais à ne vous pas donner la preuve de ce que j’avance; mais j’ai besoin d’argent...
San Colombano tire d’un joli portefeuille en peau de chagrin à fermoir d’or, un billet de cinq mille francs payable à son ordre, et signé du comte de Barloy.
— Tenez, mon cher Lehmann, dit-il en lui remettant le billet, escomptcz-moi cela. Vous aurez par conséquent à me donper cinq mille deux cents francs. Pour l’escompte, je vous offre à diner à Saint-Cloud, plus une place ce soir dans ma loge aux Italiens.
Lehmann secoue la tête. . *
— Le comte de Barloy, dit-il, triste créance!...
— Suspecteriez-vous la solvabilité d’un gentilhomme
aussi honorable? 1
— Personne ne connaît mieux que moi le degré de con- ^ fiance que doivent inspirer les gens à la mode. J’ai là des J registres qui épouvanteraient les banquiers de Paris; mais, après tout, cinq raille francs ne sont pas une somme...
— J’aime fort vous entendre parler ainsi, savez-vous, mon cher Lehmann !
L’israélite sourit malicieusement. Il passe dans sa chambre à coucher et revient quelques minutes après avec deux cents francs en or et cinq billets de mille francs.
— Voilà votre compte, dit-il.
San Colombano empoche vivement les napoléons et les billets, sans prendre le temps de constater si la somme est au complet. . •
— Maintenant, dit Lehmann, je suis à votre disposition, mon cher vicomte. Seulement, encore un mot?
— Cinq mille deux cents, si vous voulez ! un mot par franc.
— Diable ! on ne paie pas Dumas aussi cher, et Dumas a plus d’esprit que nous.
— Voyons ce mot.
— Avez-vous bien retenu le nom de ce jeune provincial ?
— Mathieu de Champcarré, je crois.
— Précisément. Il faudrait savoir maintenant s’il se rattache par lien de parenté à quelques familles comtoises dont les membres seraient... ou pourraient être à Paris.
— C’est de petite noblesse, ces Champcarré?...
— Pas si petite que vous croyez, mon cher. Le père est un original qui vit comme les barons du moyen ûge, au milieu de ses paysans dont il est adoré. Il ne voit personne. Mais ce n’est pas une raison pour lui refuser de hautes alliances. Ce nom de Champcarré accolé à celui de Mathieu sonne à mes oreilles comme le nom des Montmorency.
— Il vous parait sonore parce qu’il représente la sonorité de trois ou quatre millions en argent.
— Ah! jeune homme!... je ne sais pas lequel de nous ''deux se laisserait séduire le premier par cette harmonie !
— Ni moi non plus. Dans tous les cas, agfssez comme „ r yous l’entendrez. Écrivez encore au sieur Verlux, votre r correspondant. Je me résigne à jouer le même rôle qu’avec ,)é petit chevalier de Bruguières qui est ruiné aujourd’hui. Nous avons besoin l’un de l’autre ; amour-propre à part, je suis le chien d^arrêt, vous êtes le chasseur. Quand vous aurez tiré ce nouveau gibier, ayez soin de me réserver une part de la curée.
Le chien et le gibier.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, un voyageur
qui descendait d’un wagon de première classe de la compagnie des chemins de 1er de l’Est, entra dans la salle des bagages de la gare de Strasbourg, et se mit à errer silencieusement dans les galeries en attendant le déchargement , du train.
Il marchait d’un pas rapide, comme pour dissiper l’engourdissement inévitable qui naît d’un séjour de douze ou treize heures dans un compartiment enveloppé de fumée et de bruit, et aussi pour faire diversion à l’angoisse que l’on éprouve en se sentant éloigné de cent lieues du foyer de la famille.
C’était un grand jeune homme blond, encore imberbe, haut en couleur, paraissant très-agile et extrêmement robuste... Ses traits manquaient de régularité, mais l’expression générale de sa physionomie prévenait en sa faveur. La vivacité de ses yeux, la franchise de son regard, rachetaient ce qui paraissait défectueux dans une bouche aux lèvres un peu épaisses, mais sensuellement roses, et découvrant deux rangées de dents admirables.
Quand il eut fait sept ou huit fois le tour de la salle, il crut le moment venu de réclamer ses bagages.
Il s’adressa donc au facteur, qui lui remit en échange de son bulletin une petite malle en cuir et un sac de nuit.
— Il n’y a rien à payer? demanda-t-il.
— Non, monsieur, répondit le facteur.
Cette naïve question prouvait surabondamment que notre voyageur descendait dans une gare pour la première fois. Elle souleva même autour de lui quelques murmures, quelques rires étouffés, dont il eut le bon esprit de ne pas s’inquiéter.
Il allait emporter lui-même sa malle et son sac de nuit, comme eut pu le faire le premier émigrant venu, lorsqu’un jeune homme vêtu avec une remarquable élégance s’avança vers le facteur.
— Il n’est tien arrivé pour moi de Besançon ! dit-il.
— Votre nom, monsieur? demanda l’employé.
— Le vicomte Raphaël de San Colombano.
lü LE COMPÈRE LEROUX.
— Il n’v a rien, monsieur, il vous faut voir h la gare de
Lyon. Nous n’avons ici que les colis venant de la ligne de Mulhouse. <
Le chien d’arrêt de M. Lehtnann fit une pirouette et se dirigea lentement vers la porte de sortie, où il s’arrêta pour lire contre le mur une affiche de la fête de Montmartre.
Notre voyageur, on qui le nom de Besançon avait fait vibrer la corde patriotique, et que les brillantes manières du vicomte avaient frappé, ne le quittait pas des yeux.
— C’est un gentilhomme, se dit-il, si je m’adressais à lui, peut-être me tirerait- il d'embarras.
Il prit sa malle sous son bras, son sac de nuit dans sa main et aborda résolûment San Colombano.
— Monsieur, lui dit-il timidement, j’arrive à Paris pour la première fois; aussi je ne sais comment faire. Je ne connais personne que le général de Vadans auquel je suis recommandé, et avant d’aller chez lut je désirerais avoir un hôtel.
Le vicomte Raphaël toisa de l’œil le jeune provincial.
— Mon cher monsieur, répondit-il, je suis d’autant plus disposé à vous être utile que votre accent m’indique que vous êtes d’origine comtoise.
— En effet, monsieur.
— J’ai plusieurs parents dans cette province, notamment la marquise de Breuil.
— J’ai eu l’honneur de la voir quelquefois aux soirées de la préfecture du Doubs.
— Ah! nous sommes alors en pleine connaissance; et cela m’enhardit, monsieur, à vous dire ceci : je vous désignerais la maison que j’habite, mais je ne sais si...
Le provincial rougit.
— Je vous comprends, monsieur; mais n’ayez aucune crainte, je me nomme Mathieu de Champcarré.
— Votre nom seul, mon cher monsieur, lève toutes les difficultés. Tudieu ! pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt. J’ai beaucoup entendu parler de votre famille, c’est de bonne noblesse ; et, si M. le comte votre père n’a rien dila-
LE COMPÈRE LEROt’X. il
pidt 1 , vous avez une des plus jolies fortunes territoriales de la province.
— Mon père n’a jamais dépensé pour lui que le quart de ses rentes, et un autre quart en œuvres de charité.
— Comment se fait-il que M. le comte, votre père, ne vous ait pas conservé auprès de lui, mon cher ami ?
— Il désire que j’entre dans la diplomatie. Mais auparavant il comprend que mon éducation n’est pas complète et qu’un séjour de quelques années dans le monde m’est nécessaire.
— Permettez-moi, mon cher, puisque j’ai sur vous l’avantage , si c’en est un , de vous avoir précédé d’à peu près un lustre dans cet enfer de bonne compagnie qu’on appelle le monde, permettez-moi, dis-je, de vous parler franchement... au risque de vous blesser un peu, et de commencer votre éducation nouvelle par une critique.
— Oh ! monsieur, je n’ai pas l’orgueil
— Eh bien ! Iaissez-moi tomber ces bagages, ce n’est pas à vous de vous en charger... — Je ne les ferais même pas porter par mes laquais.
Mathieu déposa doucement, tout en rougissant de nouveau, sa malle et son sac de nuit sur les dalles. v
San Colombano détacha de la chaîne de sa montre un petit sifflet d’or et tira de cet instrument un son aigu.
Aussitôt un fouet retentit, les roues d’une voiture sonnèrent sur le pavé et un carrosse armorié traîné par deux magnifiques chevaux anglais se présenta sous le péristyle de la gare.
Le vicomte siffla une seconde fois en produisant deux sons bien distincts, et le laquais' placé derrière le carosse vint prendre les ordres de San Colombano.
— Jack, lui dit-il, fais porter ces bagages dans ma voiture.
Le laquais fit charger les deux colis par un commissionnaire et le paya lui-même.
Champcarré regardait tout ce manège avec des yeux immobiles d’étonnement. — Quand il vit le laquais solder le commissionnaire, il mit instinctivement la main à son gous-
iH
LE COMPÈRE LEROEX,
set, mais le vicomte qui devinait la signification de ce mouvement lui arrêta le bras.
— Cela ne se fait pas, lui dit-il, laissez-vous conduire par moi, mon cher, et dans un mois, avec votre intelligence, vous n’aurez plus rien à apprendre.
Le jeune homme fit un geste d’acquiescement.
— Maintenant, continua le vicomte, je vous offre une place dans ma voiture... — Je vais d'abord à la gare de Lyon ; puis nous remonterons les boulevards jusqu’à la rue de Grammonl où je demeure.
Les deux nouveaux amis se placèrent sur les coussins du coupé, qui se mit à rouler avec vélocité dans la direction de la Bastille.
Pendant ce trajet, qui s’exécuta en moins de vingt minutes, San Colombano ne crut pas devoir adresser la parole au provincial. — 11 le laissa tout entier à la contemplation des merveilles que Paris étale avec l’ostentation d’une courtisane aux yeux des nations.
Tout semblait féerique à cette jeune et vigoureuse imagination qui n’avait pu se nourrir jusqu’alors que des- idées fournies par la nature un peu monotone des campagnes.
Le luxe des bazars, la splendeur des' boutiques, l’apparition subite d’un monument sévère contrastant avec le clinquant des étalages, la foule compacte, bariolée, diverse, qui encombrait la chaussée et les trottoirs, les bruits confus qui se croisaient daris l’air avec mille intonations différentes, les émanations qui partant du sol allaient se réunir aux fumées des toits, ces myriades d’atomes enivrants qui flottent incessamment sur la grande ville, frappaient à la fois tous les sens du provincial et le plongeaient dans une sorte d’atonie admirative qui supprimait en lui la faculté de l’analyse.
Lorsque le vicomte, après avoir fait une courte pause dans la gare de Lyon, fut remonté en voiture, Mathieu ne put s’empêcher de lui manifester son admiration.
— Bah ! fit le vicomte, Paris n’est beau qu’intérieurement, toute cette accumulation de richesses exhibées au dehors donnerait une bien fausse idée de la vie que l’on
mène ici. Le commerce n’est qu’un faubourg. La véritable ville commence aux yeux des gens 'qui ont quarante mille francs de rentes et qui ne font rien. Ces boutiquiers dodus et gonflés que vous voyez derrière leur comptoir ne vivent que par nous. Nos caprices et nos folies les engraissent, et quelquefois les font maigrir. On prétend que les révolutions ont égalisé les rangs ! Erreur ! tout ce peuple est le nôtre.
Il est taillable et corvéable encore plus qu’au moyen âge... mais il ne s’en doute pas : voilà pourquoi il joue de temps en temps à l’émeute, histoire de constater qu’il est libre; ce • n’est pas avec un fusil qu’il devrait se révolter mais avec un exploit d’huissier.
— J’ai entendu dire, cependant, qu’à Paris l’huissier était un fonctionnaire très-occupé.
— Oui ! Il envoyé à Clichy un malheureux qui ne peut pas payer son terme, un -littérateur qui doit de la copie à son éditeur, des négociants en faillite et voilà tout. Nous autres, fils de famille, nous payons toujours nos dettes... d’une façon ou d’une autre. Mais vous comprendrez cela plus tard, et ceci n’est qu’une transition pour revenir à ce que je vous disais...
— Que Paris n’est beau qu’intcrieurement?
— Oui ! c’est-à-dire qu’il ne faut pas s’arrêter à la surface, mais pénétrer plus avant. Ainsi tout ce monde qui passe a l’air de vivre ; suivez-le, entrez chez lui; vous ju-
- gerez. Le souci est cloué au chevet comme une chouette. La femme crie; les enfants pleurent...
— Ma foi ! cet intérieur-là ne me parait pas aussi beau que la surface!...
- — Aussi, 'n’est-ce point l’intérieur. Le voici : Côte à côte avec ce peuple, laborieuse postérité d’Adam... après sa chute, — peuple lourd, ennuyé, banal, traînant le licou, il existe une classe d’hommes privilégiés, jeunes, beaux et riches... comme nous.... pourquoi ne le dirais-je pas?... tribu choisie entre toutes pour conserver intacte l’arche du plaisir et transmettre aux générations suivantes les vieilles traditions de grâce, d’élégance, de bon ton, qui caractéri-
*sent le Français. Cette classe, c’est la nôtre; et c’est ce que j’appelle l’intérieur... Vous en serez, mon cher, et vous trouverez que Paris est véritablement là.
— El que faut-il savoir pour avoir le droit d’entrer dans cette classe ?
— Peu de chose; monter à cheval, tirer l’épée et lopistolet de manière à tuer son adversaire avec élégance, parler de tout avec esprit, mais à tort et à travers, afficher ses maltresses, non pas quand -elles sont jolies, mais quand elles . sont à la mode ; fredonner des partitions qui ne sont pas encore au théâtre, jouer en beau joueur, et dépenser sans compter.
— Peste!... vous appelez cela peu de chose; mais un seul de ces articles me ferait reculer jusqu’à Freysolles...
San Colombano jeta sur le jeune provincial un regard plus profond.
— Et lequel donc, mon cher? demanda-t-il.
— Celui qui concerne les maîtresses; avant de les afficher, il faut pouvoir les trouver, et je vous avoue que jusqu’à présent
San Colombano se mit à rire :
— Vous n’avez jamais eu de maltresse ? dit-il...
— Ma foi non ! à moins que vous n’appeliez maltresses les rencontres fortuites...
— A vingt ans ! ah ! mon cher, ne dites jamais cela ! on se moquerait de vous. Mais que ceci ne vous inquiète pas. ^ Je parie cent louis qu’avant huit jours vous en aurez... au 7i moins une !
— Puissiez-vous prophétiser juste, monsieur le vicomte ! je tiens le pari !
San Colombano tira de sa poche le portefeuille dans lequel il avait placé la veille le billet du comte de Barloy, et il inscrivit avec la date le nom du provincial et le chiffre de la gageure.
— Voici, dit-il, comme explication sommaire et en frappant sur la couverture du portefeuille, le carnet sur lequel je consigne tous mes paris. J’en ai vingt-deux dans ce mois-
ci, dont un de cinq cents guinées, c’est-à-dire treize mille et quelques cents francs, avec lord Rhoden, à propos des prochaines courses de Longchamps ; mais, mon cher, nous voici arrivés.
— Déjà, fit le provincial qui n’avait pas trouvé le chemin long, bercé qu’il était par une voiture de sybarite et charmé par la conversation spirituellement paradoxale du vicomte.
Le coupé s’était arrêté presque à l’angle de la rue de Grammont et du boulevard des Italiens devant une grande maison construite dans le style léger et gracieux de la Renaissance.
Au bruit des roues, la porte cochère s’ouvrit et l’attelage entra dans une cour à peu près semblable à celle de Lehmann.
San Coiombano attendit que son valet de pied eût ouvert la portière. II lit descendre son nouvel ami et le précéda dans un escalier garni de tapis et orné, à chaque extrémité des marches, de vases et de caisses de fleurs.
— Mon cher hôte, dit-il, quand ils furent parvenus sur le palier du premier étage, je vais vous faire préparer l’aile gauche de cette maison. J’occupe l’aile droite, vous n’avez à vous inquiéter de rien, je comprends votre embarras, et je me charge de vous applanir les difficultés de l’existence de Paris.
De Champcarré serra avec effusion la main du vicomte.
— Je vous devrai donc tout, lui dit-il.
— Bah ! répondit San Colomban'o, il faut bien que ces pauvres gentilshommes se soutiennent mutuellement. Il y a tant aujourd’hui de cuistres qui cherchent à les abaisser à leur niveau et à les jeter dans les bourbiers de la populace!... Passez, mon cher, vous déjeunerez avec moi, et nous irons faire un tour.
De Champcarré entra dans une petite salle à manger au bout d’une large galerie tapissée de tableaux de prix. Puis San Coiombano le poussa dans une autre pièce meublée avec un luxe et un goût exquis.
Le jeune provincial était ébahi de ce déploiement de richesses.
ZÜ LE COMPÈRE LEROUX
— Ceci est votre salon, monsieur le vicomte? demanda-t-il.
Non pas, répondit San CoJombano, c’est mon fumoir... On sc repose, on fume, on cause, le tout entre hommes. Mon salon prend jour sur le boulevard. J’y admets des dames... Ici je n’admets que des femmes... viriles.
Comment ! des femmes viriles ?
- Que vous êtes naïf, mon cher ! il me semble que j’ai dit entre hommes. Les femmes qui viennent dans mon fumoir sont de véritables hommes qui fument comme des Suisses, et jouent plus volontiers de la cravache que de 1 éventail.
— Singulières moeurs!...
Ceci ne les empêche pas d’être d’excellents petits cœurs de tigresses, très-sensibles, très-vaillants! On leur demanderait ce que la femme a de plus cher qu’elles le donneraient sans murmure... pour ne pas être obligées de prononcer ces trois vilaines lettres : Non !...
Champcarré poussa un énorme soupir.
— Ah ! monsieur le vicomte ! dit-il...
D’abord, fit San Colombano, puisque vous m’avez choisi pour votre Mentor, je vous défends de m’appeler autrement que par mon nom, sans y ajouter ce mot ridicule de Monsieur , inventé par une civilisation corrompue et hy- poerite. Les Romains, que vous connaissez, ne se servaient pas de cette expression, ni les Grecs non plus.
Le provincial était au comble de la joie.
— - Suis-je heureux de vous avoir rencontré ! s’écria-t-il, sans vous, je ne sais véritablement pas où je serais allé me loger. Vous m’avez rendu le plus grand service qu’on puisse rendre à un nouveau débarqué ; aussi recevez l’expression de toute ma reconnaissance.
— Bah!. fit indolemment le vicomte; on ne parle de reconnaissance qu’à ses créanciers, et je ne suis pas le vôtre. Voulez-vous visiter mes appartements ?
~ Volontiers. Mais puisque vous êtes si bon, je désirerais que vous voulussiez bien me donner l’adresse d’un
tailleur, ,1e suis véritablement honteux de sortir avec vous dans un accoutrement pareil.
— ■ La coupe est vieille, c’est vrai, mais déjeunons d’abord, puis je vous conduirai chez un honnête homme qui se chargera de monter votre maison sur un pied convenable et de vous fournir tout le nécessaire... et même le superflu, qui est à Paris plus indispensable que le nécessaire.
— Je vtfus dérange, mon cher vicomte.
— Au contraire. Vous me fournissez une occupation, et partant l’occasion de me désennuyer. Où voulez-vous déjeuner? ici ou au restaurant?
Le vicomte sonna.
Jack, qui avait eu le temps d’échanger son costume de ville contre le costume d’intérieur, se présenta à la porte. »
— Deux couverts... — lui dit San Colombano.
Jack sortit.
En attendant le déjeuner, le vicomte fit visiter toutes les parties de son habitation à son ami.
Il le conduisit d’abord dans une vaste salle décorée de panoplies de tout genre, depuis les faisceaux d’armes antiques, arcs, javelots, boucliers, lances, framées, francisques, cuirasses’, jusqu’aux trophées d’armes modernes, sabres, fusils, pistolets, masques, fleurets, etc...
— C’est ma salle d’armes, dit le vicomte.
Ils passèrent ensuite dans un délicieux cabinet de travail, riche comme un palais des Mille et une Nuits et curieux comme un musée, puis dans une chambre à coucher princière; enfin dans un salon qui dépassait en somptuosité tout ce que le provincial avait rêvé dans sa poétique imagination de vingt ans.
Il ne savait ce qu’il devait le plus admirer des sculptures délicates de la cheminée, des tentures magnifiques de cette pièce, des meubles charmants qui la décoraient ou du bon goût qui avait présidé à la distribution des ornements.
Tout ce luxe attirait, fascinait le naïf provincial. A la vue de ces*profusions de somptuosité, l’idée de pouvoir rivaliser
LE COMPÈRE LEROI' X
un jour avec le brillant vicomte s’ancra profondément dans l’esprit de Mathieu. '
— Pourquoi n’y arriverais-je pas? se dit-il.
Jack vint alors annoncer que le déjeuner était servi. Les deux amis passèrent dans la salle à manger.
Correspondance.
Si le sens du pentamètre baroque du moyen Age :
« Déficiente pecu déficit omne nia.
« Quand l’argent manque, tout manque.
trouve encore dans notre siècle un nombre malheureusement trop grand d’applications justes, le proverbe contraire est surtout vrai pour Paris.
En effet, avec de l’argent, on s’y procure, non-seulement toutes les choses possibles... et même impossibles, mais encore on se les procure avec une instantanéité qui laisse bien loin derrière elle les baguettes dès fées du bon Perrault.
S’il prenait fantaisie à un millionnaire quelconque de vouloir posséder un merle blanc ou le nez de la lune, il ver-' tait aussitôt, pour peu qu’il y mit le prix, l’objet de son caprice descendre sur le toit de son hôtel au milieu d’un tourbillon d’ailes et d’aérolithes.
Ne nous étonnons donc point si quelques jours après son arrivée, nous trouvons Cliampcarré déjà installé d’une façon très-confortable dans la partie gauche- de l’hôtel de la rue ÿ de Grammont.
En vingt-quatre heures, une armée de tapissiers fournis par M. Lehmann ont meublé richement toutes les pièces de x l’appartement loué par le provincial. Puis les maquignons, le sellier, le bottier, le tailleur ont exécuté des prodiges. Le