LE CUML'EKE LEROUX
gentilhomme campagnard a fart peau neuve. 11 parle haut, il a deux laquais, un valet de chambre, un cocher, un palefrenier, et quatre chevaux pour le choix desquels il s’est laissé guider par le goût infaillible de San Colombano.
Ce sont quatre magnifiques bêtes.
11 y en a deux pour le carrosse, deux mecklembourgeoissobres, vigoureux, hauts du garrot, remarquables par leur énergie, bien appareillés et marquant sept ans. — Le troisième, de race anglaise, n’est pas aussi dépourvu de grâce que les individus provenant du croisement de la race arabe avec la vieille race normande. Il est mince, démesurément long; ses jarrets maigres et élastiques comme l’acier indiquent une grande puissance musculaire, et promettent une notable vitesse. Il est destiné au manège et aux courses.
Le dernier est un arabe magnifique, de la famille des Kochlani dont la généalogie est authentique comme celle des coursiers d’Automédon, et écrite en caractères irrécusables sur le chanfrein concave, la tête carrée et intelligente, l’encolure de cerf.
C’est le favori du maître qui l’a nommé Barack, du nom du fabuleux hippogriffe des fanatiques Egyptiens.
Toutes ces dépenses d’installation ne dépassant point le chiffre de quatre-vingt mille francs, Mathieu paraît extrêmement satisfait.
( Au moment où nous le représentons à nos lecteurs dans tout l’éclat de cette transformation, il est" en train d’écrire à son père une longue lettre que nous aurons l’indiscrétion de lire par-dessus son épaule.
— « Je vous écris, mon bon père, sous l’impression encore croissante d’un étonnement profond et d’une admiration qui vous semblera peut-être déraisonnable.
« J’ai Paris dans les yeux et dans les oreilles. — Ça bourdonne et ça luit comme un million d’abeilles au soleil. — Je n’aurais jamais cru qu’il y eût sur la terre quelque chose de semblable. — Depuis si peu de jours que je vous ai quitté, je n’ai pas encore pu penser à d’autres objets qu’à ceux qui
m’environnent, et môme je crains de vous avoir un peu oublié. - '
« Croyez bien que ce n’est pas ma faute, mais celle de mon imagination ne me laissant pas une minute de repos et s’incorporant à la fois une foule d’idées nouvelles qui .m’emplissent tellement le cerveau qu’il n’y reste presque plus de place pour les souvenirs.
« On me dit que je m’habituerai facilement à toutes ces nouveautés. Je le souhaite ; car alors je pourrai songer constamment à ma chère famille et l’avoir aussi présente dans mon esprit qu’elle l est dans mon cœur.
«. Que vous dirai-je maintenant? Par quoi commenceraije? Si je laissais courir ma plume je vous griffonnerais un certain nombre de colonnes de journal, ce qui ne serait ni gai, ni spirituel.
« J’aime mieux vous raconter, en retenant un peu ladite plume, et le plus simplement possible, ce qui m’est arrivé depuis mon départ cl les impressions que j’ai éprouvées.
« D’abord, à peine débarqué, j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec un charmant et parfait gentilhomme qui s’appelle le vicomte Raphaël de San Colombano. — Il a quelques années de plus que moi ; mais il est depuis fort longtemps à Paris, et il m’a déjà rendu les plus grands services.
- J’ai trouvé dans son hôtel la plus gracieuse hospitalité... mais quel hôtel !... c’est bien autrement beau que les salons de la préfecture ou de l’archevôché. •
« Ce jeunè homme est orphelin et maître d’une fortune au moins égale à la nôtre. Il fréquente toutes les notabilités de la capitale. Hier il est allé au bal d’un prince, russe allié à la famille du souverain. Demain il doit me présenter au marquis de Croissey.
« Vous voyez que je suis entré dans le monde par une bonne porte et que je ne risque pas de déroger.
« Raphaël paraît m’aimer beaucoup. — Il sort rarement sans moi. — J’ai déjà pu étudier son caractère et m’assurer par celte élude que nos relajions ne cesseront pa? d’être amicales.
LE COMPERE LEROEX. 27
« C’est lui qui m'a donné l’adresse d’un brave homme qui exerce une singulière profession, et dont je vais vous parler.
« Vous savez ce que j’ai emporté de chez nous, une petite malle, un sac de nuit, et voilà tout. Ainsi que vous me l’avez recommandé, je me suis immédiatement occupé de me monter une maison convenable où je puisse recevoir le général de Vadans et les personnes qui m’auront fait dès politesses.
« Mais j’étais dans un grand embarras. Je ne connaissais personne, et il me répugnait d’aller dd poète en porte faire une commande au tailleur, une autre au bottier, une autre au chapelier, une autre au tapissier.
« Je confiai ma situation au vicomte.
« — Ce n’est que cela! me dit-il.
« Et, sans me donner le temps de me reconnaître, il me prit dans son coupé et me conduisit tout près de la itourse chez un sieur Lchmann qui habite le premier étage d’une maison silencieuse comme une tombe.
« Ce particulier, doFé du pied à la tète, comme disait Napoléon, de notre compatriote Carteaux, ayant toute une orfèvrerie à ses doigts et à sa cravate, nous reçut avec une extrême politesse qu’il exagéra même jusqu’au point de nous offrir des cigares.
« — Que 'dédirez-vous, monsieur? — me demanda-t-il.
« San Colambano répondit pour moi.
« — Tout.
« M. Lehmann ne se fit pas répéter.
« — Je vous demande vingt-quatre heures, monsieur,me dit-il. Au bout de ce temps, je m’engage à vous payer une indemhilé de cinq mille francs si vous n’êtes pas satisfait et si tout n’est point en ordre.
« Nous sortîmes.
« A peine étions-nous rentrés, qu’un escadron d’ouvriers piétinait sur mon escalier. M. Lehmann apparaissait au milieu d’eux comme un général au milieu de ses soldats.
« Le lendemain, à midi, je pus prendre possession de mon nouveau domicile.
LE CüiH'ÈllK LE110LX.
« Kaphaël m’a conté depuis que ce Lelimann, fort connu du reste de toute la fashion parisienne, sc chargeait de l’entreprise de tous les ameublements et de toutes les fournitures nécessaires aux jeunes provinciaux riches.
« Il a sous sa main tons les corps de métiers, toutes les industries, depuis le coill’eur aristocratique qui portait jadis l’épée en quart de civadière, jusqu’au plumassicr vulgaire qui grouille au fond de sa boutique.
« Quand il a tout fourni, meubles, chevaux, voitures, etc., il se contente de prendre le dix pour cent aux ouvriers et aux marchands sur le prix total de leurs commandes, ce qui constitue un bénifice annuel très-considérable. Il gagne, dit-on Jusqu’à cent cinquante mille francs par an.
« En ce qui me concerne, je n’ai pas à me plaindre. La somme de cent mille francs que vous avez mise à ma disposition pour mon installation est loin d’étre dépensée, et encore ce Lehmann, qui est l’homme du monde le plus coulant en affaires, n’a-t-il voulu recevoir comptant que la moitié de ce que je lui devais.
« — Vous me donnerez le reste, m’a-t-il dit, dans six mois, dans un an, quand vous voudrez. Vous êtes jeune ; vous débutez. Pour vous créer de hautes relations, il vous faut de l’argent... beaucoup d’argent. Gardez le vôtre. Vous déconcerterez par là ces usuriers infâmes qui précipitent les fils de famille dans l’abîme sans fond de la dette à gros intérêts.. .
« Je remerciai l’honnête Lehmann et j’insistai pour le payer, mais fout fut inutile.
> « Voilà, comme dit Corneille, à quel point nous en som-
mes!...
« En fait de curiosités, bon père, je n’ai pas encore eu le temps de voir tout, mais j’ai déjà vu quelque chose.
« Ainsi, j’ai assisté à la première représentation d’un opéra auquel je n’ai rien compris, par la raison qu’il est impossible de distinguer des paroles au milieu d’un gazouillis de fioritures ou d’une tempête de sons plus ou moins harmonieux.
« Peut-être que si je retourne à ce théâtre j’y prendrai
LE COMPERE LEHül'X. 29
plus de plaisir, mais j’avoue que, cetle première lois, je me serais fort ennuyé sans le ballet.
« Ce ballet est véritablement magnifique. Je n’en ai pas dormi de la nuit. J’avais toujours devant les yeux les formes gracieuses et sveltes des danseuses, et un tourbillonnement de demi-nudités qui feraient damner saint Antoine.
« Pendant l’opéra, j’ai remarqué derrière l’orchestre une quinzaine d’individus à figure suspecte qui battaient des mains chaque fois qu’une certaine chanteuse apparaissait sur la scène. C’était la plus laide et celle qui chantait le plus mal. Comme je m’étonnais de cela, San Colombano me dit qu’elle payait ces hommes pour qu’ils l’applaudissent. Cela m’étonna davantage.
« J’ai vu également, pendant cette représentation, un petit monsieur qui prenait des notes et faisait des signes aux actrices. Il était dans une loge vis-à-vis de nous. Mon cicérone m’apprit que c’était le feuilletoniste d’un grand journal... et peut-être de deux journaux. 11 paraît qu’ici celte position est très-recherchée. Le feuilletoniste gagne beaucoup d’argent et reçoit beaucoup de cadeaux. Mais il faut qu’il ait la conscience au moins aussi large que l’appétit.
« Je me propose d’aller demain au Gymnase où l’on joue une pièce d’Alexandre Dumas fils. Je suppose bien que celuilà et les artistes qui interprètent son œuvre n’ont pas besoin de payer des gens pour être applaudis, i « Vous croyiez, bon père, lorsque j’étais à Champcarré, que personne n’avait plus d’esprit que moi. Mon Dieu, comme votre orgueil paternel vous aveuglait!
« Le lendemain de mon arrivée à Paris, San Colombano avait réuni quelques amis et leur donnait à souper. J’étais naturellement du nombre. Eh bien ! pendant tout le temps du repas, il me fut impossible de dire une parole. C’était un feu roulant de bon mots, une mousquetade de plaisanteries spirituelles et point méchantes. Le vicomte surtout, qui se trouvait en verve, était étourdissant, et je vôus réponds que ses invités lui donnaient bien la réplique.
« Tout ahuri de cette perfection dans la causerie, je finis
LE COMPÈkE LEROUX.
par croire que Dieu m’avait refusé l’intelligence et que j’étais un véritable idiot.
« Au dessert, je me permis de lancer à brûle-pourpoint une citation latine à la face de l’amphylrion. Mes oreilles tintent encore du bruit des sifflets qui accueillirent cette funeste bribe d’érudition.
« — Ah 1 rçon cher, fit San Colombano, quelle parole venez-vous de proférer ! Que cela ne vous arrive plus ! Du latin !.. . est-ce vieux ! est-ce pédant ! Cela pue leclerc d’huissier qui est allé jusqu’en quatrième ! Cela exhale une odeur de vieux bouquin !... Je me crois sur les quais ou dans la caverne du cuistre qui me faisait apprendre le rudiment de Lhomond. — 11 ne faut pas faire de son esprit une morgue où pendent les haillons des peuples submergés !
« Le comte de Rarloy, qui était mon voisin de droite, renchérit encore. Depuis ce jour il ne m’appelle plus autrement que Domine Virgili de Champcarré, et me demande une bouture des lauriers du Pausilippe.
« Mais à quelque chose malheur est bon. Je lis ce soir-là même connaissance avec tous ces jeunes gens qui appartiennent aux meilleures familles nobles de Paris et de la province. J’ai reçu d’eux plusieurs invitations. Je les réunirai à mon tour ces jours-ci, car je dois bientôt pendre la crémaillère.
« Il me reste, bon père, à vous parler de ma visite à M. de Vadans que j’ai vu ce matin; c’est par conséquent § tout frais.
« Il demeure maintenant rue de l’Estrapade, auprès du Panthéon. C’est un quartier désert relativement au reste de Paris. Peu de voitures le traversent; aussi, lorsque le bruit de la mienne fit trembler le pavé, quelques tètes effarées apparurent aux fenêtres.
« Une sorte de portier convenablement chauve pria mon cocher de ne pas faire entrer les chevaux dans la cour qui était remplie de déblais destinés à prolongerjusqu’aux murs d’enceinte le jardin du général.
« Je descendis donc du coupé, je montai un large esca-
lier, et toujours précédé par le portier chauve je vins sonner à une vieille porte en chêne garnie de gros clous, comme la porte de l’abbaye de Bellevaux.
« Un pas lourd retentit.
« La porte s’ouvrit et un gros gaillard aux manches re- ' troussées jusqu’aux aisselles, tenant une botte d’une main et une brosse de l’autre, montra un gros nez rouge et des moustaches formidables, dans l’entrebâillement.
« — Vous désirez voir mon général ? me demanda-t-il. *
« — Oui, lui répondis-je.
« — Qu’est-ce que vous lui voulez ?
<t — Cela ne vous regarde pas, mon cher. Dites-îui seulement que je me nomme Mathieu de Champearré.
« Le cerbère tourna deux ou trois fois la tête comme pour donner du mouvement à ses idées; et il allait me fermer la porte, lorsque la voix du général retentit;
« — Rouillard! Rouillard ! criait-il. Fichu imbécile ! veux-tu laisser passer ce jeune homme!...
« Rouillard tenait toujours sa botte et sa brosse; mais avec son torse il m’empêchait d’entrer.
« — Mais , mon général, disait-il; la décence avant tout.
« — Au diable ta décence, animal, rugit la voix. Est-ce que c’est une petite.fille?...
« Rouillard désarmé se décida à me livrer passage.
« J’entrai dans une chambre à coucher que San Colombano n’aurait pas osé assigner à son laquais. Deux fauteuils, une table de sapin, une couchette en fer, tel était l’ameublement de cette pièce.
« M. de Vadans, à moitié vêtu, était assis sur un des fauteuils, étendant ses jambes longues et sèches sur une peau de renard, il produisit sur moi l’effet de Don- Quichotte rêvant au saut du lit à sa royauté imaginaire.
« — Pardon, mon cher compatriote, me dit-il, de vous recevoir ainsi. Que diable voulez-vous ! on est vieux ! on a été soldat! et l’on n’apprend pas positivement les bonnes façons au milieu des zouaves et des arabes ! Le tonnerre me
bombarde !... je crois que je ressemble à ce drôle de Rouillard... moins l'embonpoinl.
« Après cet exorde ex-abruplo, le général s’informa affectueusement de ma santé et de celle de toute la famille ; puis il s’habilla et m’invita à déjeuner.
« Je refusai en prétextant un rendez-vous quelconque ; et je lui parlai de mes projets.
« — Je ferai ce que je pourrai ! dit-il, mais par toutes les graines d’épinards de l’enfer !... j’aimerais mieux qu’il s’agit de quelque chose relevant du ministère de la guerre. Voulez-vous être attaché"! l’ambassade de France en Autriche? Je connais intimement l’ambassadeur...
« J.’acceptai avec reconnaissance, seulement je demandai six ou sept mois de répit pour avoir le temps d’étudier le monde et de me mettre à même de ne pas faire trop mauvaise figure à la suite d’un personnage comme l’ambassadeur. .
« Puis je sortis.
« Rouillard me grogna un adieu brutal et referma la porte avec violence.
a Pendant le trajet de la rue de l’Estrapade à la rue de Grammont, je ne pus m’empécher de songer à la singularité des conditions humaines.
« Un vétéran de notre armée, un héroïque vieillard dont toutes les décorations italiennes n’auraient pu couvrir et cacher les blessures, un homme qui marchait de pair avec les premiers personnages de l’Empire, un général français, habitait un taudis sans espace, sans jour, presque pauvre, tandis qu’à quelques pas de lui le luxe éclatait autour d’inutiles jeunes gens dont la vie s’écoulait entre le souvenir des plaisirs de la veille et l’espoir des jouissances du lendemain.
« En rentrant dans mon appartement j’ai presque été honteux de mon luxe, et j’ai pensé à vous, mon bon père, vous si simple au milieu de la fortune, à toi, ma mère si humble et si douce, à vous mon vieux précepteur, vous le père de ma mère, et à vous mon bon et digne parrain qui m’avez donné au baptême votre nom de famille, afin que je me sou-
vinsse sans cesse que l’honneur est le premier des biens, et prend parfois un nom pour symbole.
« J’oubliais de vous dire que San Colombano a des parents en Franche-Comté, notamment la vieille marquise de fireuil, qui habite Besançon. — Si vous la voyez, veuillez lui annoncer, bon père, que son mauvais sujet de cousin lui fait fabriquer le cornet acoustique qu’elle a demandé. — C’est ce cousin qui mc'rappelle lui-même cela et qui me presse tant en ce moment pour l’accompagner à Saint- Cloud, que je n’ai plus que juste assez de temps pour vous embrasser tous mille fois. »
La Borglietta.
Mathieu n’avait pas tout dit à son père.
Le cœur de vingt ans est un nid où toujours quelque chose gazouille ; quand ce n’est pas la colombe, c’est l’hirondelle capricieuse.
Or, depuis cinq jours remplis comme cinq ans, un certain nombre de jolies femmes avaient passé sous les yeux du provincial; mais son excessive timidité, augmentée encore par la comparaison perpétuelle qu’il faisaiLdes grâces de ses amis et de sa rudesse campagnarde, ne lui avait permis ni de glisser à ces beautés un mot de tendre prière ni de leur lancer le moindre coup-d’œil significatif.
San Colombano ne tarda pas à remarquer de quel côté se tournaient les préoccupations du jeune homme.
— Il est temps, mon bon, dit-il, que vous me fassiez gagner mon pari !
— Lequel ? demanda Mathieu qui savait parfaitement de quoi il s’agissaif.
le vicomte tira de sa poche son éternel portefeuille, et il lut :
LE COMPÈHK LEUUIX.
« Mercredi dernier, parié cent louis contre M. de Champcarré qu’il aura une maîtresse avant huit jours. »
— Vous persistez donc, vicomte, à tenir cette gageure ?
— Je ne me dédis jamais. Du reste je suis sûr de gagner.
— Bah ! Je ne crois pas.
— Et pourquoi donc?
— Je suis fort laid, fort gauche. Mes avances seraient évidemment repoussées ; et je ne veux pas m’exposer à un affront. J’aimerais mieux épouser votre vieille cousine...
San Colombano se mit à rire.
— Ah çà, mon cher, répondit-il, vous êtes l’être le plus singulier que j’aie jamais vu. O province! voilà tes coups!... Vous vous imaginiez donc que les jolies femmes allaient vous prendre votre manteau, comme fit madame Putiphar au chaste Joseph ?... Vous dites que vous êtes laid, je le nie, mais fussiez-vous beau comme Adonis, personne ne vous courrait après. Ce qu’il faut ici, c’est la recette de Danton : de l’audace, puis de l’audace, et encore de l’audace ! c’est là la vraie beauté ! mais l’audace doit être du côté des hommes. L’amour est une guerre à armes courtoises. Nous sommes les assiégeants; les femmes bastionnées dans leur citadelle de pudeur ou d’amour-propre se défendent. Elles ne demandent pas mieux que de se rendre, mais encore faut-il leur faire sommation.... et payer les frais de la guerre. C’est la seule différence qui existe entre nous et les guerriers. Ici ce sont les vainqueurs qui paient.
— Je comprends. Mais comme je ne surs point encore un capitaine consommé, je désirerais ne m’attaquer d’abord qu'à une faible... place-forte, histoire d’essayer mes forces....
— Ne vous en avisez pas ! Fi ! Laissez les faciles amours aux employés, ou aux gens qui ont cinq mille livras de rentes. Pour vos débuts, il faut des actions d’éclat.... des coups de maître, comme dit votre ami Pierre Corneille.
Champcarré poussa un gros soupir.
— Où trouver? demanda-t-il.
— Voyons, fitSan Colombano, avec un accent d’impatience parfaitement simulé, je veux vous aider. Règle générale : il
ed by G oogle
ne faut pas perdre scs paris, fussent-ils de la valeur d’un penny ! Avez-vous déjà remarqué quelques femmes ?
— Certainement, répondit Mathieu avec un soupir nouveau.
— Surtout une?
— Surtout une.
— Voulez-vous me dire laquelle?
— Oh! il rfy a pas d’indiscrétion. C’est une danseuse que j’ai vue à l’Opéra, dans le ballet.
— Faites-moi un peu son signalement.
Champcarré détailla, tout en rougissant, les perfections apparentes de l’actrice.
— C’est une grande brune, dit-il; avec d’immenses yeux noirs qui chatoyent au feu du lustre comme des diamants, sous leurs cils de velours; la taille souple et nerveuse, les hanches largement dessinées, les bras ronds et les jambes admirables; puis des cheveux, vous l’avez vue, vicomte, des cheveux comme la marquise d’Amaëgui, d’Alfred de Musset:
« Sa chevelure qui l’inonde « Plus longue qu’un manteau, de roi...
— Ce doit être la Borghetta, fit San Colombano, n’a-t-elle pas unp petite mouche noire comme l’ébène sur la joue droite?
— Précisément!
“ — C’est bien elle. Je vous félicite de votre goût, mon cher. C’est une desplus jolies femmes de Paris ;maisprenez garde!..
— A quoi donc ? J’ai entendu dire que ces dames menaient jôyeuse vie et qu’elles ne se piquaient pas d’une très-grande x pureté de mœurs...
— Bah ! ce sont des calomnies de folliculaires. Elles pe sont pas prudes; mais elles sont de bonne compagnie et ne se fourvoyent pas dans l’antre des minotaures du feuilleton. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je vous dis de prendre garde, car la position d’amant d’une pareille femme oblige.... autant que noblesse.
Champcarré ne songea point à la restriction. ,
— Vous pensez, dit-il avec enthousiasme, que je pourrais être l’amant de la Borghetta?
— Je le crois. Mais vous ne m’écoutez pas.
— Pardon ! achevez votre pensée !
— Quand vous serez son amant, il faudra satisfaire tous ses caprices....
— Naturellement.
— Et les caprices de ces femmes-là sont dispendieux.
— Je suis riche.
— Alors, je n’ai plus d’objections à vous faire. Marchez.
Mathieu retombait dans son embarras primitif.
— Marchez! marchez, murmura-t-il ; c’est bien facileà dire.
San Colombano lit un nouveau geste d’impatience.
— Enfant que vous êtes, reprit-il en se levant du divan sur lequel il était assis, je vois qu’il faut que je joue avec vous jusqu’au bout le rôle assez hasardeux de pilote... mais c’est à une condition...
— Laquelle, mon cher vicomte?
— C’est que, lorsque vous serez roi de la mode, vous n’écraserez pas de voire dédain ce pauvre Raphaël qui vous aura été de quelque utilité dans les commencements.
Mathieu serra la main de San Colombano en disant :
— Vous êtes un méchant et un moqueur!...
— Je suis peut-être pis que tout cela... un prophète, répondit le vicomte.
— Dans tous les cas, que vous soyez un prophète faux ou vrai, j’espère être toujours pour vous un ami sincère.
— Qui sait! murmura Raphaël avec un sourire mélancolique.
Puis il passa la main sur son front comme pour chasser une idée qui l’obsédait.
Ce mouvement eut pour résultat de lui rendre à l’instant même toute sa présence d’esprit. Il tira de son gousset une fort belle montre en or de la grosseur d’une pièce de vingt francs.
— Cinq heures ! dit-il. Vous n’avez rien à faire, Champcarré?
— Non !
— Eh bien ! venez avec moi chez Chevet. Nous commanderons notre souper.
— Nous commanderons, dites-vous?
— Sans doute. Est-ce que vous avez déjà oublié la Borghettta ?
— Non ! mais je ne comprends pas...
— Eh bien ! elle médianochera ce soir avec nous en sortant de l’Opéra.
Mathieu ne se le laissa pas répéter deux fois. Il se fit habiller et coiffer rapidement, et après s’être assuré par un regard jeté dans la glace que sa toilette était irréprochable, il s’élança sur les pas de son ami.
L’idée qu’il allait être le sultan de l’odalisque à la mode le remplissait de joie et d’orgueil. En longeant le boulevard, sa figure rayonnait. Il toisait dédaigneusement les lovelaces de bas étage qui se permettaient de regarder à travers les vitres le minois des demoiselles de boutique. Il poussait même la crânerie jusqu’au point de jouer du coude au milieu de la foule qui encombre de six heures du matin à minuit le bitume du boulevard des Italiens.
Le souper commandé, les deux amis attendirent patiemment l’heure de l’ouverture du théâtre.
Nous disons patiemment, car plus le moment approchait, plus l'hésitation naturelle du gentilhomme campagnard remontait à la surface de son âme. Il lui semblait que les heures étaient des minutes ou que la main d’une fée railleuse faisaii avancer l’aiguille des horloges avec une vivacité extraordinaire.
Il aurait voulu dire : A demain ; mais il craignaitles plaisanteries du vicomte et de ses amis, à qui San Colombano n’aurait pas manqué de raconter ce fait.
Aussi, grâce à d’énergiques efforts sur lui-même, il par-* vint à cacher assez bien son émotion. ,*
Seulement, en entrant au théâtre, Raphaël remarqua que Champcarré pâlissait et que son bras d’hercule tremblait sur le sien.
— Tudieu ! un peu de courage ! lui dit-il à voix basse. Mathieu faillit se fâcher.
38 LE COMPLUE LEROUX
— Est-ce que vous croyez, s’écria-t-il, qu’une femme me fait peur ! C’est un étourdissement qui m’a pris en mettant le pied sur l’escalier.
— Il n’y aurait rien d’extraordinaire il ce qu’une femme vous fit éprouver une sensation pareille à la crainte. Avant d’aborder une première maîtresse, j’ai hésité deux mois... et elle n’a mis qu’une soirée à se rendre. Il n’y a que le premier pas qui coûte.
Champcarré ne répondit rien. Il entra dans la loge du vicomte et écouta d’un air distrait l’opéra qui précédait le ballet. »
Enfin le ballet arriva.
— C’est elle ! s’écria le provincial, en voyant apparaître son idole enveloppée d’un nuage de figurantes qui paraissaient n’être là que pour faire ressortir sa beauté ; c’est elle!
— C’est en effet la Borghetta, fit froidement le vicomte. — Comme vous dites cela, mon cher vicomte ! reprit Mathieu! Vous ne remarquez donc pas quelle femme splendide! Ce n’est même pas une femme ! c’est une déesse !...
— Pourquoi n’ajoutez-vous pas, dit Raphaël en souriant : et vera incessu patuit Dea.
— Vous savez bien, méchant, que je ne fais plut de citations latines. Mais si j’avais fait celle-ci, j’en maintiendrais la justesse.
La Borghetta était en effet ravissante.
Aux clartés du gaz qui baignait la scène de ses blancs rayons, elle apparaissait comme la Diane chasseresse dont les épaules de marbre luisent aux reflets de la lune. Ses longs cheveux, retenus par un étroit diadème surmonté d’une étoile d’argent, se tordaient en lourdes nattes derrière sa tête d’une coupe antique, et enchâssaient son visage marmoréen dans un cadre d’ébène. Les yeux qui éclairaient cette physionomie hautaine prenaient toutes les expressions avec une mobilité qui tenait du prodige.
Elle portait une courte jupe de soie moirée ornée de paillettes d’or, et dont le corsage décplleté laissait voir la naissance d’une poitrine de Niobé.
— Elle est encore plus belle que la première fois! dit le provincial écrasé d’admiration.
— C’est le moment de lancer votre brûlot, mon cher Mathieu, fit San Colombano.
Champearré le regarda d’un air interrogateur. Puis voyant que son mentor restait impassible comme s’il n’eût pas compris la signification de ce regard, il lui serra le bras avec force.
— Eh bien ! oui, murmura-t-il, que vous m’accabliez ou non de vos moqueries, je l’avoue, c’est cette femme qui me fait trembler. Je redoute le moment de lui être présenté, comme le soldat doit redouter le premier coup de canon dans sa première bataille. Aussi, mon cher Raphaël, j’ai recours à vous, toujours à vous.
— Je savais bien que vous en viendriez-là. Que voulezvous donc lui demander?
— Pas encore un tête-à-tête, je serais trop ridicule. Ah! si la Borghetta venait à se moquer de moi, si j’entendais un mot équivalent à une raillerie, tomber de ses lèvres, voyezvous, vicomte, j’irais me jeter à l’eau.
—■Le suicide est la dernière folie d’un homme de cœur; eommê il ne remédie à rien , je vous engage à le remettre pour plus tard. Peut-être arrivera-t-il un jour où j’éprouverai le besoin de me jeter à l’eau, mais ce ne sera point parce qu’une femme se sera moquée de moi. — Songez à autre chose. — Vous avez de l’esprit. Il suffit que vous trouviez la force de l’employer. Supposez que je sois la Borghetta...
— Je n'aurais pas avec vous d’illusion d’optique, mon cher vicomte , mais je vous le répète , je ne yeux pas être seul avec elle aujourd’hui.
—Attendez donc l’entr’acte. J’aperçois le comte de.Barloy dans la loge du marquis de Pen-Goët. Je vais les inviter tous deux. Nous serons en partie carrée. J’avais un peu prévu votre détermination , car j’ai dit à mon cocher de venir nous chercher ù onze heures et demie avec lu voilure.
LE COMI'ÈIIE LEROUX.
— Vous êtes un homme de génie, mon cher vicomte.
— Je ne sais; mais ça m’est égal.
— Comment vais-je faire maintenant pour prévenir la Borghetta?
San Colombano prit le crayon de son portefeuille, puis une petite enveloppe rose et remit ces deux objets à Champcarré.
— Il me vient une idée, fit tout à coup le provincial !
— Elle doit être bonne.
— Vous m’avez dit, vicomte, que ces dames raffolaient des petits cadeaux ?
— Oui !
— Si j’écrivais ma déclaration sur le dos d’un billet de mille francs.
— C’est très-ingénieux, mon cher. Venez me dire que vous n’avez pas d’esprit, maintenant!... Ce moyen de correspondance a un avantage immense. Vous pouvez être sûr qu’au moment d’une rupture la Borghetta n ? aura pas conservé votre prose pour en faire des reliques souvent compromettantes. Quant à la déclaration, c’est une mode usée et dont on retrouve seulement les vestiges dans Je Secrétaire des parfaits amants et dans les lettres de ceux qui le copient.
— Que dois-je donc lui dire?
— Écrivez sous ma dictée !
Mathieu plaça son billet de banque sur le rebord de la loge et écrivit :
— « Le vicomte de Champcarré prie mademoiselle Borghetla de venir souper ce soir avec lui. Sa voiture sera à la porte des artistes. »
— Rien que cela ? fit le provincial ébahi.
— Cela suffit, dit le vicomte. Seulement, j’ajouterai un mot.
Champcarré passa le crayon et le billet à son pilote.
Celui-ci écrivit :
« Amenez trois amies. »
Et il signa.
Puis il glissa le billet dans l’enveloppe dont la partie supérieure, enduite d’une légère couche de gomme, n’avait besoin que d’ètre humectée pour se fermer aussi hermétiquement qu’avec de la cire.
Et il appela l’ouvreuse.
— Pour la Borghetta! dit-il. Un louis pour vous si vous m’apportez une réponse...
Pendant les quelques minutes que dura l’absence de l’ouvreuse, Champcarré ne se sentit pas vivre. La Borghetta n’était plus en scène, aussi le ballet lui semblait-il ennuyeux. Cependant il s’attachait à ne pas perdre de vue les danseuses. C’était une distraction pendant ce moment suprême, où son destin, ou du moins il le croyait ainsi dans sa naïveté virginale, allait se décider derrière les cloisons de toile peinte des coulisses.
Lorsque la porte de la loge se rouvrit devant la messagère, Mathieu éprouva un serrement de cœur qui fit refluer tout son sang ù son visage. Il n’eut pas la force d’interroger l’ouvreuse.
San Colombano lui vint eïi aide.
— Eh bien? dit-il.
— Elle viendra, répondit la vieille.
On eut ôté de dessus les épaules de Champcarré le fardeau du vieil Atlas, qu’il ne se serait pas senti plus léger. Il bondit de son siège, ifiû par une force électrique, et il se précipita auprès de l’ouvreuse, au risque de tomber dans les bras de cette vénérable personne.
— Merci, ma bonne dame, lui dit-il.
Et il lui glissa entre les doigts deux pièces de vingt francs.
La vieille regarda l’or qui brillait dans sa main.
— Mon Dieu! dit-elle, faut-il penser qu’autrefois on payait ainsi les ouvreuses pour me porter des billets doux!...
Et une larme roula lentement sur ses joues tannées.
Mathieu ne fit pas attention à cette mélancolique réminiscence des jours envolés.
La seconde partie du ballet commençait, et la Borghetta
venait de rentrer en scène au milieu du murmure flatteur et des applaudissements des assistants.
Elle avait changé de toilette. Ses cheveux dénoués' flottaient épars sur ses épaules. Une couronne de fleürs fanées pendait de chaque côté de ses tempes. Elle avait les bras et la poitrine nus; quelques haillons de pourpre et d’or à demi faufilés couvraient ses hanches et descendaient jusqu’au genou.
Celle incarnation de la folie amère, sourde, désespérée, était d’une réalité effrayante. C’était Ophélie et Desdémone : la mélancolie et ia stupeur.
— Quelle puissance! s’écria Champcarré, quelle admirable «actrice... quel masque royal!...
— Vous me direz dans quelques jours : quelle femme! mon cher Mathieu, fit San Cojombano. Elle est elle-même dans tous ses rôles. Si elle pouvait encore aimer quelqu’un, elle aimerait comme Phèdre!... Voilà pourquoi c’est une dangereuse maîtresse. Tenez! je crois qu’elle nous a vus.
Champcarré se pencha vivement sur le rebord de sa loge. Son regard rencontra celui de Ja danseuse. Celle-ci laissa tomber sa couronne, et, en se baissant pour la ramasser, elle adressa au provincial un sourire qui acheva de le rendre fou.
— II n’est pas encore minuit ! murmura-t-il,— cette soirée ne finira pas!
Comme on le voit, Mathieu qui avait d’abord cru qu’un mauvais génie poussait l’aiguille des pendules, était tenté de croire qu’il les retenait en ce moment.
Cependant, comme le temps, cet éternel Isaac Laquedem, ne se lasse pas de marcher, avec des ailes pour les uns, avec des pieds de plomb. pour les autres, l’heure si vivement désirée sonna.
Peu à peu les loges se dégarnirent; les flernières notes de l’orcheslre moururent en se plaignant, le lustre ne jeta plus que des lueurs douteuses.
Les deux amis, accompagnés du comte de Barlov et du
LE COMTÈRE LEROUX. 43
marquis de Pen-Goët, se dirigèrent pédestrement du côté de la rue de Grammont.