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336 LE COMPÈRE LEROl'X.
France et duc de Malchako !. . Faut pas trop vous désoler, mam’zelle Cécile !
Un soupir fut toute la réponse de la jeune fille.
— Voyez-vous, niam’zelle, continua Rouillard, il est possible que vous eussiez eu z’au cœur une petite affaire pour le gueux dont on vient de débarrasser le plancher , mais ça ne tiendra pas; généralement... (je ne parle pas pour vous, mon général) il faut z’estimer l’homme qu’on aime ; autrement z’il est impossible qu’on l’aime longtemps. Puis vous êtes encore toute petite : quand vous aurez mangé z’encore quelques croûtes de pain , toutes ces machines-là vous passeront de la tête...
— Tu entends, ma fille , dit le général !... Sans en avoir l’air, Rouillard est la raison habillée en homme. Voyons ! réponds-moi ?
Cécile releva la tête.
— Je tâcherai d’oublier, dit-elle ; mais, mon père, je t’en supplie, ne restons plus une seule journée à Paris.
— Sois tranquille, ma fille; ce soir tous nos préparatifs seront faits, et nous partirons pour la Franche-Comté.
Et se retournant vers la Borghetta :
— Mes propriétés sont contiguës à celles de votre futur mari, madame ; — nous espérons que vous viendrez souvent consoler ma pauvre Cécile.
— Général, vous avez honoré de votre estime une pauvre femme... Quand elle sera remontée au rang que sa naissance lui assignait, vous verrez qu’elle sera digne de cette estime...
Rouillard s’adressa à la Borghetta :
— Vous n’oublierez pas, madame, lui dit-il; d’amener Toinon. Une fois en Franche-Comté, nous nous épouserons; c’est une machine déjà z’arrangée z’entre nous.
La conclusion.
Comme à la fin des contes du bon Perrault, qui ont si fort amusé notre enfance et la vôtre aussi, lectrices et lecteurs, il nous reste à vous dire ce que sont devenus nos héros ; s’ils ont eu beaucoup d’enfants ; s’ils sont morts pleins de jours, au milieu des bénédictions de leurs amis et de leurs familles.
Mais l’époque à laquelle se passe cette dernière partie de notre histoire est trop . rapprochée de nous pour que nous puissions satisfaire vos légitimes exigences.
Tout ce qui survécut à la tragédie dont notre dernier chapitre a raconté le dénouement, existe encore aujourd’hui.
Nous allons, pour vous en convaincre, feuilleter quelques journaux et reproduire les articles qui se rapportent aux personnages qui viennent de défiler devant nos yeux, dans le courant de ce livre.
On lit dans la Gazette des Tribunaux du 15 septembre 185.. sous la rubrique : Affaire Triel et consorts :
« La liquidation de la faillite Triel, Lehmann et compagnie vient de se terminer dans les meilleures conditions^ — Personne n’a rien perdu. On doit compte de ce résultat vraiment extraordinaire à la perspicace initiative de M. le préfet de police qui a fait nommer d’o ffî ce un syndic honorable chargé de cette liquidation, avant qu’elle ne fût devenue une banqueroute frauduleuse immense.
« Deux ou trois maisons de Paris avaient des capitaux considérables engagés dans les spéculations fallacieuses
que patronnait la compagnie Triel, ou plutôt le sieur Lehmann ; car c’est cet individu qui fournissait seul les fonds et tirait seul les bénéfices de cette prétendue société.
« L’intervention du préfet de police est arrivée à temps. On prétendait que le sieur Lehmann était à la veille de s’enfuir en Amérique avec le produit de ses escroqueries de toute nature.
« On est seulement parvenu, ces jours derniers, à réunir contre lui une somme assez forte de preuves de culpabilité. Mais il a fallu de la circonspection et de la patience. Cet homme était aussi habile que dangereux, et, sans l’aveu d’un de ces agents d’affaires dont nous reparlerons tout à l’heure, il eût été impossible de poursuivre judiciairement ce fripon de la pire espèce.
« Hier donc, la cour d’assises de la Seine, à qui le procureur impérial avait renvoyé l’affaire, fut appelée à délibérer au sujet des peines applicables au sieur Lehmann.
« La défense était confiée à M. X...
« Le jeune et éloquent avocat fit des prodiges. On a rarement trouvé dans un Age aussi peu avancé tant de force de logique unie à la science profonde du droit et à l’élégance exquise de la diction.
« Mais le réquisitoire de M. le procureur impérial était formidable. Les charges qui pesaient sur l’accusé étaient tellement graves, que des murmures d’indignation couraient dans l’auditoire composé généralement de l’élite de la société parisienne.
« Nous avons remarqué dans le banc des avocats la jolie mademoiselle Léontine, du théâtre de l’Opéra.
« Il appert de ce réquisitoire que le sieur Lehmann, soif avec ses prêts usuraires, soit avec son tripot de la rue ***, était parvenu à ruiner une vingtaine de jeunes gens des familles les plus riches de la province, notamment le chevalier de Bru... qui n’a trouvé d’autre refuge que dans le suicide.
« Il paraît que, dans une seule soirée, un chevalier d’industrie, aux gages de ce Lehmann, avait volé à un gentil-
homme Franc-Comtois, M. de Ch..., une somme de quatre cent mille francs.
« Par une induction hardie, mais parfaitement juste, M. le procureur impérial a rendu Lehmann moralement responsable des résultats regrettables de ces manœuvres.
« Après une longue délibération, le jury a condamné le sieur Lehmann à dix ans de réclusion, peine qui emporte naturellement la dégradation civique et l’interdiction légale. (Code pénal, art. 2 1 , 22, etc.)
« En outre, le sieur Lehmann a été condamné civilement à une amende qui, avec les frais de syndicat, les dépens de la procédure et les justes répétitions du fisc, s’élèvera, diton, à plus d’un million et demi. »
Même journal et même date.
« Le nommé Triel (Georges), natif des Fermes, près de Blois, ancien homme d’affaires et joueur habituel du sieur Lehmann, qui avait été condamné, deux jours auparavant, ainsi que Rossinot et deux de ses complices, aux travaux forcés à perpétuité pour tentative d’assassinat commise sur la personne du sergent de ville Verlv, vient d’être trouvé mort dans son cachot.
— Ce malheureux, qui paraissait avoir depuis longtemps le cerveau attaqué, répétait continuellement qu’on lui avait promis de l’acide prussique et que le préfet de police ne tenait pas sa promesse.
« Comme conséquence de cette monomanie, il cherchait tous les moyens de se détruire.
« Ce matin, au moment où le geôlier sortait de son cachot, il est parvenu à se hisser, malgré ses fers, sur l’appui de la fenêtre, et il s’est précipité sur les dalles la tête la première.
LE COMPÈRE LEROl'X.
« La mort a dû être instantanée. »
Même journal, N° du 18 septembre.
« Le mystère qui enveloppe la mort du maître d’armes Leroux et du vicomte Raphaël de San Colombano n’est pas encore expliqué. — Si la préfecture de police a le mot de l’énigme, il est bien gardé, car il n’a pas encore transpiré en public.
« Un de nos amis, qui est toujours très-bien renseigné, nous affirme que Leroux a été tué par un maladroit, au duel où il assistait, et que ce maladroit aurait été tué à son tour d’un coup d’épée par son adversaire. On sait alors quel est ce maladroit.
« Il tient ce fait d’un cocher de place qui aurait conduit les adversaires au bois de Boulogne. »
Moniteur Universel , 22 septembre.
« Le général baron de Vadans a donné sa démission de membre du Sénat.
« Son grand âge est le seul motif de cette démission.
« M. de Vadans emporte en Franche-Comté les regrets de tous ceux qui l’ont connu et qui savent quel cœur noble et grand battait sous cette rude enveloppe de soldat.
« C’est encore un débris vivant de la grande épopée du premier empire. — Simple grenadier à l’âge de dix-sept ans, il s’est élevé par sa bravoure jusqu’aux plus hauts grades de l’armée.
« On se rappelle son énergique conduite dans toutes les batailles d’Afrique. C’est lui qui a participé le plus activement à l’organisation des zouaves et des turcos.
« Pour donner à M. de Vadans un témoignage d’affection et d’estime, S. M. l’Empereur a daigné lui adresser une lettre autographe qui exprime tout le regret qu’elle éprouve de perdre le concours d’un serviteur aussi loyal et aussi zélé.
Union Franc-Comtoise, i tT janvier 185...
(Besançon.) „
« Hier a été célébré, dans la cathédrale de notre ville, le mariage de M. le comte Mathieu de Champearré avec mademoiselle Julia, baronne d’Elvino, fille d’un ancien colonel du prince Joachim Murat.
« A cette cérémonie assistaient le père, la mère, le grandpère et le parrain de l’époux, le général de Vadans et sa fille, mademoiselle Cécile de Vadans, le préfet du Doubs et son fils, le maire de Besançon et une société nombreuse et choisie. —
Munis de ces divers renseignements, transportons-nous à un an à peu près en deçà des événements que nous venons de raconter, et entrons dans une fort belle maison de campagne située entre Champearré et Freysolles, et qui semble avoir été construite depuis peu de temps.
Un immense jardin anglais ceint de murs également
neufs, développe ses gazons frais et ses panaches de verdure autour de cette villa.
Du fond de ce paradis terrestre s’échappent par bouffées des éclats de rire et des éclats de voix que personne ne prend la peine d’étouffer.
Si nous nous approchons', nous verrons entre quatre noyers une grande table rustique autour de laquelle sont réunies une dixaine de personnes qui semblent aussi parfaitement heureuses qu’on peut l’être en ce bas monde.
. Nous remarquerons d’abord Champcarré et sa femme, à côté du père Mathieu presque nonagénaire et du Barraquer qui approche de la soixantaine.
Nous les nommons les premiers, parce que ce sont les hôtes du propriétaire de la villa, qui n’est autre chose que M. de Vadans.
Le général paraît fort gai.
La raison de cette galté pourrait bien venir de la présence à sa table d’un beau jeune homme, fils du préfet du Doubs, qui est parvenu à force de soins et d’amour à chasser de l’esprit de Cécile le souvenir de San Colombano et qui doit bientôt la conduire à l’autel.
Mais en ce moment tout conspire à rendre le vieux soldat aussi joyeux que dans les beaux jours du temps passé, car le digne Rouillard, que le mariage n’a point corrigé de ses penchants à la bouffonnerie historique, est en verve et raconte aux convives une de ses plus facétieuses expéditions d’Afrique.
« — Nous étions en Alger, dit-il, c’était z-à l’époque z’où nous n’avions point z’encore conquerri toute la province. Le duc de Kovigo était gouverneur d’Afrique.
« A une lieue de la ville, il y avait z’un Espagnol qui avait comme qui dirait z’un château fort, ousqu’il demeurait z’avec tout le personnel d’une maison bien meublée.
« C’était une vieille drogue pas commode du tout, qui ne recevait personne et qui venait z’à Alger de temps en temps, histoire de faire voir z’aux gens une jolie fille qu’il avait...
mais une jolie fille tout à fait, presque aussi belle que mam’zelle Cécile , sauf votre respect , mais qui était plus grosse... charmante enfin avec des yeux noirs comme un geai, des cheveux longs comme une perche de tente; puis une mine rose comme un Guillery-bouton (i>.
« Si bien qu’il faut vous dire qu’elle tapait dans l’œil de tout le monde ; je ne parle pas de moi, mais des officiciers... Puis, à côté de son père, elle paraissait encore un milliard de fois plus belle ; car l’Espagnol jouissait d’une vraie figure de pomme de terre, avec un nez pointu comme un sabre et des oreilles qui ressemblaient à des champignons.
« Pouah ! Bref, là-dessus, il était dégoûtant.
« Voilà qu’un jour le capitaine Laxou, qui était z’un beau garçon tout à fait aussi, me dit :
« — Tu ne sais pas, Rouillard ?
« — Ma fi, non, mon capitaine.
« — Eh bien ! j’ai toujours eu z’une grande confiance z’en toi, dont auxquelles tu t’es toujours montré digne... »
Le général interrompit la narration de Rouillard.
— Je t’ai dit cent fois que dont auquel n’est pas français.
— Oui, mon général. Mais on était moitié z’arabe dans ce pays-là ; on ne faisait pas attention à çà, je continue. — Donc il me dit :
« — J’ai eu toujours de la confiance en toi, Rouillard.
« — Ça vous honore, mon capitaine, que je lui dis: mais entoxiquez-moi l’affaire qui vous conserve, et nous verrons.
« Le capitaine Laxou me raconte qu’il est z’amoureux toqué de la petite Espagnole, mais que son idjot de père }q gardait trop bien ; et qu’il n’y avait pas mèche de s’y frotter.
« — Vois-tu, qu’il me dit, je suis été souvent flâner autour de sa maison et je crois que la particulière z’est un peu pincée de moi. C’est z’un bon parti, on dit que ce grigou
(t) Fruit de l’églantier (en patois de Franche-Comté.)
LE COMPERE LEROl'X.
est riche comme un juif ; ça m’accommoderait tout de môme pour le bon motif.
« — Pourquoi t’est-ce que, que je lui dis, vous ne faites pas votre demande ?
« — Mais, imbécile, qui me dit, il ne voudrait pas me laisser entrer. 11 faut z’imaginer z’un stratamèche... »
— Stratagème, Rouillard.
— Oui, mon général.
« — Je lui dis donc qu’il en cherche un. 11 me dit qu’il était tout trouvé.
« il s’agissait tout bêtement d’enlever l’Espagnole. »
— Rouillard, Rouillard, tu vas dire des horreurs...
— Oui, mon général, c’est-à-dire non ! j’ai les oreilles chastes. Je dis au capitaine :
« — J’en suis.
« — C’est bien, qu’il me dit : à ce soir.
« Le soir nous parlâmes... »
— Avec un i, Rouillard!...
— Non, mon général... avec deux chevaux que le capitaine avait z'emprêtés à un officier de chasseurs d’Afrique. Bref ! nous nous en allons, rien que les deux chevaux et nous.
« Nous arrivons à la nuit tombante et nous nous embusquons derrière un gros mur.
« — Nous n’avons point d’échelle, que je dis au capitaine.
« — Il n’y en a pas de besoin, qu’il me dit. Il y a t’un trou dans le mur là-bas ; c’est caché par des palissades; mais nous les détruirons; j’ai z’apporté des serpes exprès.
« — C’est bien ! que je dis.
« Ce mur environnait une cour.
« A la nuit bien tombante, nous apercevûmes... »
— ... ûmes, fit le général.
— Vous toussez un peu, mon général. Faut pas vous laisser tomber malade. Je continue :
« Le vieux Espagnol se promenait dans la cour avec une lanterne z’à la main.
« — lion, que je dis, il fait z’une ronde de sûreté ; pourvu qu’il n’entende pas les chevaux.
« Mais les bonnes bêtes paissaient tranquillement; c’està-dire qu’elles ne paissaient pas du tout, attendu qu’il n’y avait rien du tout; mais elles faisaient semblant z’et elles ne disaient rien.
« — Bouge pas non plus, me dit le capitaine. Voici mon plan. Je vais batifoler avec le vieux; pendant ce temps-là, tu entreras dans la maison et tu attraperas la particulière.
« Le voilà qui passe le premier. Naturellement je passe après lui.
« Il s’avance le képi à la main vers l’Espagnol. Celui-ci se retourne tout effaré. Il n’avait probablement point z’été z’habitué z’à recevoir des visites à des heures aussi induites.
« Moi, je ne fais pas attention z’à cela.
« Je marche vivement vers la maison. Je trouve une porte ; j’ouvre.
« Au bout d’un colidor assez long, qu’est-ce que je vois? ma particulière qui avait z’une robe blanche ou une machine équivalente, à ce qu’il me parut. •
« Le capitaine m’avait donné z’un grand rideau jaune en serge, que je crois. Je déplie mon rideau, je cours sur la particulière, je lui jette le rideau sur la tête, je l’enveloppe bien dedans, je la charge sur mon dos comme un sac d’avoine et vogue la galère, je file.
« Il parait que le capitaine n’avait pas été bien traité, car je l’entendis qui disait des sottises au vieux.
« Quand je suis dehors, je siflle. Voici Laxou qui arrive.
« — Tu la tiens ? qu’il me dit.
« — Oui, que je lui réponds ; mais, tonnerre !... elle pèse bigrement.
« — Veux-tu ne pas jurer ainsi devant le beau sexe, qu’il me dit. Allons, montons à cheval.
« Il vient vers moi, défait le rideau, et baise galamment la main de l’Espagnole.
« — Comme c’est potelé ! qu’il dit.
LE CO.UPÈKE LEllOliX.
« 11 parait que l’Espagnole était, comme on dit, z’évanouie ; car elle poussait des gros soupirs, sans rien dire du tout. Elle faisait : lion ! hon !...
« Nous la mettons tout de même à cheval, et roule ta bosse, nous voilà partis au galop ; Laxou tenant la tête de l’Espagnole renversée sur lui et la pressant dans ses bras.
« Nous arrivons.
« En entrant dans les rues, voilà qu’une lumière de réverbère, ou plutôt d’un vieux quinquet tombe sur la boule de la soi-disant Espagnole.
« Horreur!... elle était toute noire !...
« — Fichu imbécile ! hurle le capitaine. Tu as fait un beau coup !...
« Finalement, je m’étais trompé. Au lieu d’enlever la fille de l’Espagnol, j’avais t’enlevé z-un gros nègre qui était subjectivement son cuisinier. Le vêtement blanc m’avait z 'enduit z’en erreur. »
Inutile de dire que cette histoire fut accueillie avec force éclats de rire.
On porta un toast aux amours du capitaine Laxou et après le repas chacun se sépara.
— C’est le repas des fiançailles , dit le général ; dans huit jours les noces.
— Nous y serons, dit Champcarré.
Et serrant mystérieusement la main du général, il lui fit cette citation latine que son gendre lui traduisit :
O passi yraviova dabit Deus lus quoque finem. '