LE COMPLUE LEHOUX
— Eh bien ! mon père, je vais vous expliquer mon opposition constante au mariage que vous projetez... Je n’aime pas mon cousin; et j’aime... ou plutôt j’aimais le vicomte!...
La foudre tombant à ses pieds n’eut pas plus atterré le . vieux soldat ; il chancela, il s’affaissa dans un fauteuil et ne put que balbutier ce mot :
— Malheureuse !
Deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux. — Après quelques minutes de prostration silencieuse :
— Malheureuse!... répéta-t-il. Comment cela est -il arrivé ?
— Est-ce qu’on peut expliquer ces choses-là ? Je l’ai aimé et voilà tout. Aujourd’hui mon cœur est brisé ! Les révélations que l'on m’a faites ont broyé mon âme. Je ne sais si je survivrai au coup qui me frappe. Dans tous les cas, il ne faut plus songer à d’autres amours pour moi, et mon mariage est rompu...
Le général se leva sans mot dire. Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, puis il s’arrêta vis-à-vis de Cécile.
— J’espère, lui dit-il, que tu n’as pas souillé le nom que tu portes ?
— Non, mon père ! Oh ! je vous le jure !...
— Alors, tout est bien. Demain, je donne ma démission de membre du sénat , et nous retournerons en Franche- Comté.
Puis, levant les bras au ciel il s’écria !
— J’ai été trop heureux dans ma vie, mon Dieu! Tu me gardais le malheur pour la fin de ma carrière. C’est justice. Les vieillards sont forts. Puis, je ne souffrirai pas longtemps ! Ce matin j’avais sixantc ans à peine ; maintenant je suis centenaire ! Il n’y a plus d’huile dans la lampe ! Le vieil arbre est cassé ! mon nom n’existe plus, rtouillard rentra avec ses deux fleurets.
P coûte, lui dit le général, nous avons Ionglemps vécu ensemble, mon ami, eh bien ! je n’ai jamais souffert ce que je souffre en ce moment ! Va me chercher le Mémorial de ^mte-Hélène et tu me liras la mort de Napoléon !...
La Borghetta fut épouvantée de cette douleur bizarre, presque calme, et qui ne s’était manifestée par aucun éclat.
— Voilà une famille siir laquelle plane la mort, pensat-elle.
Celle fois, elle s’interposa.
— Général, dit-elle au vieillard, je ne suis qu’une femme; mais j’ai plus souffert que vous, qui êtes fort. Orpheline, je n’ai pas sû garder sans tache mon nom, ce nom sacré que vous avez connu. — Le malheur qui vous frappe est pur. Il faut vous roidir contre ses coups. Tout le monde saluera votre vieillesse. Laissez le deuil inconsolable à ceux qui pleurent sur leur honneur évanoui. Me comprenez-vous, général ?
— Oui, madame ; vous êtes bonne, et quel qu’ait été votre passé, je vous estime ; mais j’ai un tempérament fait ainsi. Tenez, mon père est mort à soixante ans. Il n’avait jamais été malade de sa vie. Au premier choc, il est tombé! Je suis comme lui ; je mourrai tout d’une pièce.
— Si vous mourriez, général, Cécile mourrait aussi; songez qu’elle n’a plus que vous au monde !
La Borghetta se leva pour prendre congé de ses hôtes affligés.
— Oh ! madame, murmura Cécile à voix basse, restez encore avec moi. Si je me trouvais seule avec mon père, je mourrais.
— J’emmènerai votre père, fit l’actrice sur le même ton.
Et s’adressant au général, qui restait enseveli dans son
fauteuil, la tête cachée entre ses mains, elle lui dit :
— Voulez-vous que je vous donne un conseil ?
Le général releva la tête :
— Oui, madame, certainement.
— Eh bien! montez en voiture avec moi; le grand air vous fera du bien. Puis je vous parlerai d’une idée qui m’est venue à l’esprit relativement à ce... chevalier d’industrie.
M. de Vadans était incapable d’une résolution. — Mille projets confus roulaient dans son esprit.
Il se leva donc machinalement.
is
— J’irai où vous voudrez, madame, dit-il... Je suis comme un aveugle. Conduisez-moi où bon vous semblera.
— Avant de partir, est-ce (fue vous n’embrassez pas votre fille ?
Le général hésitait.
Cécile se jeta à son cou :
— Embrasse-moi, mon père, lui dit-elle en sanglottant. Je suis plus malheureuse que toi...
C’était la première fois que Cécile tutoyait son père.
Emu par cet accent, le général sentit sa colère se fondre en pleurs. Il prit sa fille entre ses bras, et l’embrassa avec une ardeur toute juvénile.
— Je te pardonne volontiers, mon enfant, dit-il. Tu n’es pas coupable... — On ne peut mettre un verrou à son cœur. Mais va, c’est fini. Nous vivrons pour nous seuls... avec Rouillard, là-bas en Franche-Comté... Tiens, lu es si jeune, si plus lard ce souvenir maudit s’éloigne de ton cœur... c’est bien... nous pourrons encore avoir quelques beaux jours...
Rouillard, muni de son Mémorial, était de retour. Il assistait à cette scène touchante, mais sans y rien comprendre; néanmoins, comme le général pleurait, il crut devoir pleurer aussi. — comme une vache, suivant l’expression trivialement pittoresque de Rabelais.
Mais quand il vit le général sortir avec la baronne, il ne put retenir les marques de son étonnement.
— Allons, murmura-t-il entre ses dents, tout le monde devient fou z’ici !... on me demande des lieu rets... nisko !... on me demande un livre... macache!... Je vais remettre le livre auprès des fleurets.
M. de Vadans et madame d’Elvino montèrent dans la voiture de Champcarré.
— Où me conduisez-vous? demanda-t-il négligemment.
— C’est à l’honneur de votre nom que vous tenez le plus; général ?
— Certainement.
— Eh bien ! il faut, aller faire d’abord à la préfecture dé police votre déclaration.
— C’est juste. Je dirai au préfet que je n’ai jamais eu rien de commun avec ces fripons, qui espéraient s’abriter sous mon honorabilité, et qui me réservaient le sort du malheureux Cubières. Scélérats! Oh ! si jepuis trouver ce vicomte, ce muscadin... Je n’ai rien dit à Cécile; mais je lui casserai bien sûrement ma canne sur lë dos.
La Borghetta ne crut pas devoir combattre cette résolution, qui paraissait fortement ancrée dans l’esprit du vieux soldat. Elle se contenta de lui faire observer que la justice flétrissait bien plus un coupable que les étri vières , et que le vicomte aurait probablement maille à partir avec dame Thémis.
— Du reste, ajouta-t-elle, Champcarré a des griefs plus graves que les vôtres contre le vicomte, et c’est à lui qu’il appartient de le corriger le premier , dans le cas où la justice trouverait convenable de l’épargner.
Le général ne répondit point.
— Ensuite, dit-il, j’écrirai une lettre aux journalistes. Ces folliculaires se feraient un malin plaisir de jeter mon nom aux chiens de la satire. Puis, je quitterai Paris. Oh ! l’abominable ville !...
Ils arrivèrent devant l’hôtel de la préfecture.
Le préfet venait de rentrer.
— En vérité, dit-il, lorsque M. de Vadans lui eut expliqué le motif de sa visite, vous ne pouviez mieux tomber. Je sors de chez Lehmann.
— Qu’est-ce que ce Lehmann ?
— C’est le prôte-nom du fameux Triel. C’est lui qui a émis les actions des soufrières.
— Et vous n’avez pas fait arrêter ce gredin?
— Il est gardé à vue. Mais j’ai eu toutes les peines du monde à trouver une cause légale à cette sorte d’arrestation ; ses registres sont en très-bon ordre, et, si je ne savais le contraire, tout porterait à croire que ces vols sont l’œuvre d’un certain Triel, qui n’était d’ailleurs que son fondé de pouvoirs,. so’n homme d’affaires.
— Pourrai-je être remboursé?
LF. COMPÈRE LEROl'X.
— La liquidation s’élève en faveur de Lehmann à une somme de plusieurs millions, réalisables tout de suite. Ce juif avait près de deux cent mille francs de rente 4 1/2 sur l’État.
— Tout est séquestré ?
— Oui, pour le moment. Quand on aura fait les restitutions légitimes, on poursuivra Lehmann. — On a trouvé pour près de quinze cent mille francs.de billets souscrits à une échéance fort rapprochée. M. dé Champcarré lui seul en est pour trois cent soixante mille francs.
— Et tout cela est le produit de manœuvres infâmes ! c’est la ruine d’une foule de fils de famille, dont les mères pleurent en province. Ah! monsieur le préfet, vous ne trouvez pas dans tout cela motif à arrestation ?
— Légalement, non. Cependant, les preuves s’accumulent, et j’espère être bientôt en mesure de réclamer du parquet un mandat d’amener contre cet individu.
— Personne autre que Lehmann n’est impliqué dans cette affaire?
— Je soupçonne le vicomte Raphaël de San Colombano d’avoir agi de complicité avec Lehmann ; mais les preuves manquent encore plus à son égard.
— C’est lui, le misérable, qui s’est emparé de mon nom pour patroner L’entreprise de ce juif.
— C’est sans doute lui aussi qui vous a fait prendre vos actions?
— Oui, monsieur le préfet. Et ce qu’il y a de plus affreux là-dedans, c’est que mon domestique en a pris quatre. Estce assez vil ? Je ne lui en ai pas parlé, car, si ces actions étaient perdues, je lui rembourserais moi-même ses deux mille francs.
— Je prends acte de ce que vous m’apprenez, général ; cela constitue en effet un acte de complicité.
Le préfet écrivit la déclaration de M. de Vadansetlui passant la plume :
— Veuillez signer, lui dit-il.
— Des deux mains si vous voulez, fit le général.
— Et iï apposa au bas de son nom un énorme paraphe.
Puis il prit congé du préfet et alla rejoindre la Borghetta
qui l’attendait dans la voilure.
— Allons chez Lehmann, dit-il. ,
— Rue Joquelet, fit l’actrice en se penchant à la portière et en s’adressant au cocher.
Quelques minutes après ils arrivaient à leur destination.
La silencieuse maison du juif avait pris un air d’animation singulière. — Des hommes affairés couraient dans les escaliers avec d’énormes portefeuilles sous le bras. Il semblait que la maison Lehmann fût devenue une succursale de la Bourse.
Lorsque le général entra dans la cour, il fut obligé de se frayer un passage au milieu des curieux et des intéressés qui formaient la haie autour de la cage de l’escalier, et venaient avec les divers sentiments qui agitent toutes les foules, assister à la ruine d’une maison considérable.
Les chuchotements augmentèrent à son passage.
— Encore un enfoncé, disaient quelques courtiers de commerce.
— On dit qu’on paye, fit un autre.
— Bah ! le vingt-cinq pour cent.
— Lehmann a gardé un bon sac, vous pouvez y compter.
Le général n’écouta point tous ces propos. Après quelques minutes d’antichambre, il fut introduit dans le somptueux cabinet de travail que nous connaissons.
Sept ou huit employés de la Banque de France, la plume sur l’oreille ou dans les doigts, compulsaient de vieilles archives, feuilletaient des documents, faisaient lé dénombrement des actions et classaient les autres valeurs industrielles.
L’un d’eux se tenait à la caisse.
Le général lui remit ses titres entre les mains.
— Très-bien, fit le caissier après avoir pris connaissance des actions et reporté leurs numéros. Je vais vous rembourser au pair; seulement je dois vous prévenir que vous perdrez sans doute les intérêts.
— Peu m’importe ! dit le général : Je suis content de ne perdre que cela.
Cette somme touchée, le général remonta en voiture et retourna chez lui.
Rouillard l’attendait dans le vestibule.
— Mon général, lui dit-il, M. de Champearré est là; il désire vous parler.
La flèche de Moustache.
11 y avait à peine une demi-heure que la Borghetta avait quitté Champearré pour se rendre chez le général, lorsque le vicomte monta tout en sitllottant l’escalier de son appartement.
Sur le palier, il rencontra le valet de chambre de son exami.
— Votre maître n’est pas chez lui? demanda-t-il.
— Pardon, monsieur le vicomte, il y est, répondit le laquais.
— Diable, pensa Raphaël, on me cache quelque chose; je suis sûr d’avoir rencontré sa voiture...
Il ajouta à haute voix :
— Il est visible, alors?
— Mais... monsieur le vicomte, je ne sais, je crois que oui... Si monsieur le vicomte veut entrer, j’aurai l’honneur de l’annoncer.
San Colombano désirait avoir le cœur net à cet égard. Il entra donc sur les pas du domestique.
Son étonnement fut grand, lorsqu’il aperçut Champearré étendu sur son divan en déshabillé du matin et fumant avec la gravité d’un pacha.
LE COMPÈRE LEROUX. 3 il*
— Ma foi, dit-il, je ne croyais* certainement pas te rencontrer chez toi à celte heure ?
A l’aspect du vicomte, le sang de Champcarré, comme on dit vulgairement, n’avait fait qu'un tour. Il se dressa sur son séant, le coude appuyé au dossier d’un fauteuil placé auprès du divan.
Une foule d’idées confuses roulaient dans son cerveau ; il aurait voulu pouvoir cracher son indignation au visage du misérable ; mais ùn scrupule le retint.
— Attaquons-le d’abord par l’ironie, pensa-t-il.
Et tout haut :
— Je suis heureux que tu songes encore un peu à moi, mon cher Raphaël, dit-il. Je m’ennuie horriblement quand je suis seul. . • s
— Ah! ah !... Et l’idée de ton prochain mariage n’est donc pas capable de te distraire ?
— Ma foi, non, mon cher; d’autant plus que ce mariage est rompu définitivement.
— Bah !
— Et tu sais bien pourquoi, continua Mathieu.
Un nuage d’inquiétude passa sur le visage du vicomte ; mais remarquant l’air de profonde indifférence avec lequel Champcarré parlait de cette rupture, il essaya un sourire.
— Est-ce qu’on aurait fait des indiscrétions? demanda-t-il.
— Ah ! répliqua Champcarré d’un air moitié sérieux, moitié plaisant, je ne te pardonnerai jamais le tour pendable que tu m’as joué !
— Quel tour? Que veux-tu dire?
— Comment ! tu me coupes l’herbe sous les pieds, et tu ne sais pas ce que je veux dire !
— Quand cela serait, mon cher, fit le vicomte avec aplomb. Ce ne serait que de justes représailles. Tu m’as soufflé Moustache, je t’en souffle une autre...
— Avoue que ce n’est pas la même chose ; car on m’a dit que tu recherchais Cécile... pour le bon motif.
— Et qui donc t’a dit cela?
— La baronne d’Elvino.
— Sacrebleu î voilà une dame qui nie fera tourner la tète. Elle sait tout ce qui me concerne et moi je ne me rappelle pas seulement son visage.
— A-t-elle dit vrai?
— A peu près.
— Cela suffit. Tu épouses. donc Cécile?
— J’ai son consentement, mais ce n’est pas tout, il faut celui du père.
— Tu crois qu’il te le donnera?...
— Nous ferons en sorte de l’obtenir.
— Et de quelle façon t’y prendras-tu?
— Ce serait déjà fait, si cet imbécile de Rouillard ne m’avait empêché d’arriver à mon but.
Raphaël fit une série de gestéS qui expliquaient suffisamment ce qu’il voulait faire comprendre. Le jeune homme frémit.
— Brave Rouillard! ponsa-t-il
— C’est, continua le vicomte, un moyen usé mais qui réussit toujours. Le général m’aurait certainement forcé, le pistolet sur la gorge, à épouser sa fille si elle eût commis une faiblesse... ayant des suites.
— Tu es un vrai Machiavel, mon cher Raphaël; mais enfin, quelle mouche t’a donc piqué ? Toi à qui le mariage répugnait si fort, tu te résignes donc à troquer ta liberté d’homme à bonnes fortunes contre la dépendance de mari d’une jeune fille dont le père t’obligera à subir tous ses caprices?
— Il y a temps pour tout, mon cher.
— Tu aimes Cécile?
— Bah! est-ce qu’on se marie, parce qu’on aime? C’est bon pour les courtauds de boutique qui lisent les romans élégiaques... — L’amour dans le mariage est une austère absurdité qui n’a jamais existé que dans le cerveau des basbleu sur le retour. Le mari n’en restera pas moins l’homme à bonnes fortunes.
Champcarré contint encore son indignation et poursuivit:
— Mais, puisque tu n’aimes pas Cécile, c’est pour son argent que tu veux l’épouser.
— Ma foi, le mot est lâché !...
— Je crois, mon cher, que tu t’abuses un peu à cet égard.
Un homme qui possède comme toi plus de quarante-cinq mille livres de rentes pourrait viser plus haut, car Cécile n’est pas riche.
— Bah!
— Son père ne lui donnera pas plus de cinq ou six mille livres de rentes.
— Eh ! mon cher, c’est bon à prendre; mes capitaux sont engagés dans des spéculations assez... hasardeuses, et six mille francs par an constituent une modeste aisance... — puis le général est influent; il me pourvoira d’une bonne . sinécure qui doublera tout au moins mes revenus.
Cette cynique explication fit monter le rouge au visage de Mathieu.
— A propos de spéculations, dit-il d’un ton qu’il essayait de rendre calme, mais qui commençait à se hausser jusqu’à l’octave de l’émotion, tu sais sans doute ce qui vient d’arriver à Lehmann?...
— Quoi donc? fit le vicomte devenu tout pâle.
— Diable! mon cher, ne pâlis pas de celte façon; je vais croire que la nouvelle t’intéresse beaucoup trop.
— Parbleu! tu sais bien que mes capitaux sont entre les mains de Lehmann !
— Tu m’avais dit que c’était entre celles de Tricl.
Raphaël se mordit les lèvres.
— C’est la même chose, répondit-il. Lehmann est le représentant de Triel.
— Le bruit court que Lehmann et Triel sont une seule et même personne.
— Ah ! fit le vicomte.
Et une pâleur plus grande encore envahit son visage.
— Oui ! mon cher Raphaël, poursuivit Mathieu. On ajoute même que Surrey est arrêté comme complice d’un assassinat et qu’il a dénoncé toutes les fraudes de ce Lehmann qui
LE COMPÈRE J.EROEX.
est ton ami — On cherche en ce moment les preuves qui peuvent motiver un mandat d’amener contre ledit Lehmann.
La pâleur du vicomte devint de plus en plus livide.
— 11 faut que j’aille le trouver! — balbutia-t-il !... — nécessairement. Kt mes fonds qui sont entre ses mains!...
Champcarré le retint en souriant.
— Inutile, mon cher. Lehmann est gardé à vue par deux agents de police. — Il ne voit personne, à plus forte raison ses.. .
— Quoi donc? achève...
— Ses... commettants.
Raphaël se leva de son siège ; il se mit à marcher à grands pas dans le salon, avec beaucoup d’agitation.
— Est-ce vrai, bon Dieu, dit-il en se frappant le front? est-ce bien vrai?...
— Rien n’est plus vrai, mon cher. On soupçonne même une certaine personne... du monde, d’avoir agi de complicité avec Lehmann pour ruiner plusieurs jeunes gens, notamment ton serviteur.
San Colombano s’élança vers la porte.
— 11 faut absolument que je voie Lehmann ! répéta-t-il.
Champcarré le retint.
— Pourquoi donc, mon cher ami, cela est-il si nécessaire? — demanda-t-il en redoublant de bienveillance apparente. — Je croyais que tu avais assez de confiance en moi pour ne rien me cacher de toutes tes tracasseries.
— C’est mon argent, te dis-je... c’est mon argent qui m’inquiète...
— Inutile de te presser, mon cher, on te remboursera. Ca Banque de France met en ordre les affaires de Lehmann.
— Mais de quoi donc est-il accusé?
— Comment ! tu ne le sais pas?
— Non !
— Toi qui est l 'al-ter eqo de cet Israélite.
Le vicomte jeta sur le jeune homme un regard hautain que celui-ci soutint sans sourciller.
— Je comprends, mon cher Raphaël, continua-t-il, que
celte catastrophe te peine. Tu étais si bien avec ce pauvre Lehmann; mais, changeons de sujet. Parlons encore un peu de ton mariage. — Crois-tu qu’il ne soit pas subordonné plus ou moins à la liquidation Trie! ?
San Colombano ve'nait de remarquer pour la première fois l’ironie qui se glissait sous les paroles du jeune homme, néanmoins il ne crut pas devoir encore rompre en visière.
— Pourquoi cela? demanda-t-il.
— Est-ce que je sais? C’est une idée qui me vient, voilà tout. Comme c’est toi qui as donné au général ses trente actions, il est possible qu’il se ligure que lu es mêlé à ce tripotage. — Dans tous les cas, ces actions ne seront pas pour toi une recommandation bien forte aux yeux du général.
Cette fois, il n’y avait pas à se méprendre au ton de Champcarré. L’ironie ne s’était pas donné la peine de se mettre un voile; elle était évidente.
— Je crois que tu me railles! fit sérieusement le vicomte.
— Bah ! moi je ne le crois pas, repartit Champcarré d’un air extrêmement tranquille. Entre nous ces choses se tolèrent. Tudieu ! si tu le prenais sur ce ton, je parviendrais véritablement à croire que tu es le -complice que l’on . cherche...
Un flot de sang remonta du cœur au visage de San Colombano.
— Quand il s’agit d’honorabilité, dit-il, je ne donne à personne le droit d’élever sur mon compte le moindre soupçon... — Je ne tolère pas les appréciations...
— Bah ! mon cher, il arrive des moments dans la vie où l’on est apprécié selon le poids que l’on pèse ; quand bien & même on se serait longtemps efforcé d’échapper à tout contrôle... pour une raison quelconque.
— Et quelle est la raison, crois-tu, qui me fait ne pas vouloir de celle appréciation ?
— Tu crains, sans doute, mon bien cher ami, d’être trouvé dans la balance trop léger ou trop lourd.
— Je ne comprends rien à ce langage amphigourique;
seulement fais-moi le plaisir de me dire si tu as l’intention de m’insulter?...
— J’ai précisément cette intention, mon très-cher.
San Colombano recula d'un pas, et plaçant son lorgnon dans son arcade sourcillière, il regarda le jeune homme avec une impertinence qui équivalait un soufflet.
— Qui êtes-vous donc, monsieur le provincial, dit-il d’une voix cassante, pour vous permettre l’insolence vis-à-vis de moi ?
A celte hyperbole d’aplomb, Champearré sentit éclater sa colère si longtemps contenue.
11 saisit dans ses deux mains de fer les deux poignets du vicomte.
— Ah! misérable! s’écria-t-il, tu me demandes qui je suis? Mais je ne te répondrai qu’en te disant qui tu es!... escroc!... voleur!... gentilhomme de contrebande, qui as pris ton titre dans le ballot d’un colporteur italien!... Tu me demandes qui je suis? Ab ! je ne te ressemble pas, Dieu merci!... Je suis un honnête homme, et tu n’es qu’un fripon ! 11 y a trois mois que je le sais. '11 y a trois mois que tu viens autour de moi répandre tes flatteries hypocrites, tartuffe de l’amitié!... Il y a trois mois que je grave toutes tes paroles et tous les mensonges dans mon cœur pour te les renvoyer en imprécations, vil coquin!... Quoi!... ma main a serré la tienne!... tu as osé m’appeler ton ami! et tu cherchais à - me ruiner, larron ! comme tu as ruiné Brugnières qui est mort en te pardonnant. Quoi ! tu aurais voulu jeter le déshonneur dans une sainte et noble famille, toi qui ne serais pas digne d’une créature tirée d’un bagne... brigand!... Tu n’as pas même eu le courage de ton métier ; tu n’es pas venu à moi un pistolet à la main en me disant : la bourse ou la vie ! Non ; tu es trop lâche !... et je veux t'infliger le seul châtiment quitonvienneaux lâches...
Champearré détacha une cravache pendue à la muraille et il en frappa deux fois le visage de San Colombano.
Celui-ci poussa un rugissement de douleur et de rage.
Voilà tes armes, misérable ! s’écria-t-il.
LE COiarÈRE LEROCX.
— Vis-à-vis de toi, lesquelles veux-tu que je prenne?
— C’est vrai. Tu n’es pas gentilhomme !...
— A ta façon, non...
— Ni d'une autre non plus ; mais je ne serai pas toujours désarmé. Demain, au carrefour d’Armenonville, à six heures dir matin.
Champcarré se mit à rire :
— Moi, me battre avec toi?... Jamais.
— Tu te battras...
— Qui donc m’v forcera ?
— Moi.
— Toi?
— Oui.
San Colombano tira de sa poche une lettre qui avait été adressée à Moustache par un sieur Verlux, correspondant de Lehmann en Franche-Comté.
— Lis, bâtard! rugit le vicomte...
Aux premières lignes de la lettre, Champcarré pâlit. r — Eh bien! dit Raphaël, un bâtard peut-il se battre avec moi ?
Pendant quelques secondes, le jeune homme fut plongé dans un état de torpeur voisin de l’évanouissement.
Il releva la tête :
— Qu’importe? dit-il... Ce bâtard est honnête; il ne croisera pas le fer avec un fripon. Sortez d’ici, monsieur; autrement je renouvellerais les étrivières que vous venez de recevoir. Sortez, vous dis-je!
Le vicomte, les bras croisés, la figure sanglante, jeta sur Champcarré un tranquille regard.
— Recommencez, si vous voulez, monsieur, lui dit-il. Assassinez-moi chez vous, si c’est votre bon plaisir ; mais je ne sortirai pas d’ici avant de vous avoir fait entendre combien je vous méprise et combien vous êtes lâche. Je ne vous ai pas seulement dit que vous êtes un bâtard, remarquez la distinction, je vous dis que votre mère est une...
Le jeune homme rugissant se précipita vers lui :
— Oh! tais-toi !... cria-t-il.
IP
Raphaël ne tint pas compte du mot et du geste de Champcarré. Il acheva sa pensée :
— Une femme perdue!... — ajouta-t-il, — et cette suprême injure ne peut vaincre votre lâcheté et vous décider à vous battre !
— Silence! hurla Mathieu, silence!... Je me battrais maintenant avec un forçat.
— Je vais chercher mes témoins, reprit San Colombano ; mais, comme je ne puis vous rendre en ce moment ce que vous m’avez donné, recevez ceci comme à-compte.
Et, tandis qu’une de ses mains touchait le bouton de la porte, il cracha au visage du Franc-Comtois et disparut avec rapidité dans l’escalier.
Un instant Champcarré crut qu’il allait devenir fou.
Il se rua sur la porte, se roula sur les tapis de la chambre, brisa dans sa fureur les glaces et les meubles qui l’entouraient.
— Oh! je ne l’ai pas tué!... criait-il!... le misérable!... moi, bâtard!... Il m’a craché au visage!...
Au bout de quelques minutes, cette frénésie épileptique se calma; il se replaça sur son divan. — L’abattement suivait le spasme nerveux qu’il venait d’éprouver.
Il réfléchit à ce qu’il lui restait à faire.
Ces réflexions le conduisirent à cette pensée qu’il ne devait point avertir son oncle de ce qui se passait, de peur qu’il ne s’opposât à son duel avec San Colombano.
En conséquence, il écrivit cette lettre qui ne devait être remise au maître d’armes que le lendemain :
« Mon oncle,
« Je me vois forcé de me battre Rien au monde ne pourra faire changer ma résolution. Il est de ces insultes qui ne peuvent être vengées que par ceux qui les reçoivent.
« Mon adversaire est le vicomte.
« Si vous ne me voyez pas revenir aujourd’hui à dix heures, venez au carrefour d' Armeuonville , vous aurez de mes nouvelles.
LE COMPEKE LEROl'X.
« Je serai peut-être tué. — Dans ce cas, consolez mon père et madame d’Elvino, et dites à ma mère que je lui pardonne ma naissance.
« Je vous ai déjà pardonné. »
Après avoir cacheté cette étrange missive qui prouvait que 31. Verlux, renseigné par les papiers du docteur Brochet, avait dit l’exacte vérité à la vindicative Moustache, Champcarré s’habilla et remit la lettre à son valet de chambre.
— Demain matin, lui dit-il, quand 31. Leroux viendra, vous lui donnerez ceci.
— Bien, monsieur, répondit le valet.
Champcarré descendit ensuite et fit seller son cheval; puis il se rendit chez le général où il espérait trouver deux témoins.
Ainsi que nous le savons, 31. de Vadans était sorti avec la Borghetta et n’était point encore revenu.
En l’attendant, Champcarré profita de la conversation instructive du sieur Rouillurd; mais, malgré les instances de celui-ci, il ne voulut monter chez Cécile.
Lorsque le général revins, Mathieu lui exposa le but de sa visite.
— Ah ! jeune homme, fit le vieillard, vous ne pouviez me dire quelque chose qui me procurât véritablement plus de plaisir, au milieu du malheur qui m’accable. — H Buillard et moi, nous vous servirons de témoins.
Le Carrefour d’Armenouvilte.
Le lendemain, vers cinq heures et demie du matin, l’é*quipage de Champcarré toucha à la rue de l’Estrapade.
Le général et Rouillard montèrent en voiture.
M. de Vadans avait pour cette occasion repris toute son ardeur juvénile. Il s’était levé à quatre heures; — depuis une heure et demie il se promenait de long en large avec impatience devant la porte de sa maison.
Quant à Rouillard, il avait passé tout ce temps à essayer de s’introduire dans une paire de gants. — Lorsque la voiture arriva, il ne lui en restait plus qu’un seul à mettre, mais, il faut rendre cette justice au brave soldat, le premier avait dû crever.
— Avez-vous tout ce qu’il vous faut? demanda le génénal, en s’adressant à Champcarré.
— Oui ! répondit le jeune homme après avoir serré la main de M. de Vadans, — j’ai des épées et des pistolets. Le vicomte choisira.
Rouillard remarqua avec le plus grand plaisir que, pour un civil qui en était à son premier duel, Champcarré ne paraissait nullement ému.
— Vous êtes un brave, mossieur... lui dit-il, et j’espère... je devais dire que je suis intimément convaincu que vous lui planterez ça en douceur ! Un coquin qui voulait enduire mamselle Cécile en erreur, pour tant qu’à ce qui est de l’hymenée!... Et qui n'a pas même l’escrupule de vouloir voler z’un pauvre homme comme moi... brigand !... Si vous le manquez!... as pas peur; je me charge de sa direction.
— Silence, Rouillard, fit le général ; nous nous enten- , dons.
La voiture partit au grand trot.
Elle ne mit pas tout à fait une demi -heure pour arriver au bois de Boulogne.
A l’entrée de la route des Érables, les trois hommes mirent pied à terre.
— Écoute, dit le jeune homme à son cocher, si tu vois arriver quelqu’un de suspect, tu viendras immédiatement nous prévenir.
— Vous allez au carrefour d’Armenonville, monsieur?..
— Oui.
— Alors c’est bien, répondit laconiquement le cocher.
Les trois hommes prirent l’avenue qui aboutit au carrefour.
Un léger brouillard, que le soleil criblait de trous lumineux, (louait au sommet des arbres et tourbillonnait en fumée grisâtre fouettée par un vent assez vif.
L’air était frais. Tout vivait au milieu de cette pure atmosphère des jours d’été qui, à l’aurore, sont encore imprégnés des parfums que la nuit fait éclore dans la rosée.
— Beau temps pour se tuer ! fit le général.
— Plus encore pour tuer les autres, ajouta Rouillard.
— Croyez-vous, mon cousin, que votre adversaire soit déjà au rendez-vous?
— Je n’ai entendu aucun mouvement chez lui ce matin.
— Il a eu peur qu’on ne l’arrêtât; il a couché chez un de ses témoins sans doute...
— Je le crois, général.
Ils arrivèrent au lieu indiqué.
Deux personnages s’y trouvaient déjà.
Voyant que Champcarré était seul avec ses deux témoins, l’un d’eux entra dans le bois et quelques secondes après, ils reparurent avec le vicomte.
Craignant sans doute que Champcarré ne lui eût tendu un piège et n’eût amené la police avec lui, San Colombano n’avait pas osé se montrer avant d’être shr que le combat ne serait point interrompu par l’intervention des agents.
Il vint donc au-devant de son adversaire.
Sa figure était horriblement pâle, mais la résolution brillait dans ses yeux. Champcarré remarqua que ses joues tuméfiées gardaient, comme une ligne rougeâtre au milieu de leur pâleur, la cicatrice de sa cravache.
A l’aspect du vicomte il détourna les yeux et s’avança du côté des témoins.
C’étaient MM. de Pen-Goët et de Barloy.
Ils saluèrent froidement le jeune homme ; celui-ci leur rendit un salut non moins froid.
— Vous savez ce qui s’est passé? leur dit-il.
— Oui! répondit Barloy. Nous savons que M. de San Co-
lombano a été insulté gravement par vous et que cette insulte ne peut être effacée que par le sang.
— Je nie avoir insulté M. de San Colombano; je l’ai corrigé, voilà tout; c’est lui qui m’a insulté.
— Bâtard! s’écria le vicomte, qui grinçait les dents et dont la colère s’était maintenue au diapazon de la veille; bâtard, est-ce que tu voudrais reculer maintenant?...
Le général s’avança vers le vicomte :
— Monsieur, lui dit-il avec une indignation concentrée, M. de Cbampcarré n’a nullement l’intention de reculer, mais dans tous les cas vous trouveriez à qui parler ici...
Rouillard s’avança à son tour.
— C’est évident, monsieur, dit-il... J’aurais moi-même quelque plaisir à vous immiscer cinq ou six pouces de fer dans les côtes... — S’il ne fallait pour cela qu’un soufflet, vous n’auriez qu’à me le dire, je vous l’offrirais avec volupté.
San Colombano ne daigna pas répondre à Rouillard.
Il s’approcha du général.
— Monsieur, lui dit-il, je ne me battrai pas avec vous qui pourriez être mon aïeul ; seulement je vous donnerai un petit conseil. Mademoiselle votre fille a beaucoup trop lu Daphnis et Chloé, et la fenêtre de sa chambre est beaucoup trop rapprochée de certain mur...
— Comment, misérable! aurais-tu l’impudence de prétendre...
— Je ne veux pas mentir... mais sans ce Rouillard qui a eu mal aux dents, ma foi! mon cher monsieur, on ne sait pas ce qui serait arrivé... Demandez à ce garçon boucher.
Rouillard, en s’entendant appeler garçon boucher, s’avança tout rouge de colère sur le misérable.
— Garçon boucher, soit, dit-il, car j’avoue que je vous saignerais avec plaisir!
La scène tournait à l’ignoble.
Le général s’adressa aux témoins :
— Je ne vous connais pas, messieurs, dit-il avec beaucoup de calme, mais je vous plains de servir de seconds à
ce chevalier d’industrie qui vient ici jeter à la face d’un père de famille, d’un soldat honnête, l’insulte la plus infâme... — Si vous avez de l'honneur, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.
Pen-Goët s’adressa au vicomte :
— Monsieur, lui dit-il, vous agissez moins en gentilhomme qu’en manant ; — je serais lier de serrer la main de votre adversaire. — Quant à vous, j’avoue que yous me faites honte!...
Barloy parla dans le même sens^
Il ajouta que s’ils consentaient à l’assister, c’était pour que rien ne s’opposât au combat; mais qu’ils souhaitaient que la chance fût du côté de Champcarré.
Et ils s’éloignèrent du vicomte.
Celui-ci s’imaginait sans doute que l’issue du combat ne pouvait lui être fatale ; aussi ne ménagea-t-il plus rien ; espérant se venger à son tour de ses deux témoins.
— Que m’importe votre opinion! s’écria-t-il. Vous êtes tous des niais, des imbéciles ou des fous... — Je ne regrette qu’une chose en ce moment, c’est que vous ne soyez pas tous devant mon épée dans la personne de ce drôle de provincial dont la mère...
La main de Rouillard étrangla dans le gosier de Raphaël l’injure ignoble qui allait en sortir.
-*■ Fripon, — dit l’ex-caporal, — si tu ajoutes un seul mot, ton duel n’aura pas lieu ; je te serre la vis de telle façon que ta vilaine âme s’en ira tout droit chez le diable !
San Colombano râlait.
— Ajouteras-tu encore quelque chose? reprit Rouillard. Réponds vite, sinon je serre...
Champcarré s’interposa.
— Lâchez-Ie ! s’écria-t-il.
Et s’adressant au vicomte, il poursuivit :
— Vous prétendez avoir été insulté ; c’est donc à vous à choisir les armes. Décidez!
San Colombano avait une boîte de pistolets ouverte devant ses pieds et deux fleurets démouchetés.
LE COMPÈRE LERODX.
— Prends un fleuret! dit-il. Et songe à bien le tenir, je ne te ménagerai point, et après toi... un autre.
Champcarré ramassa le fleuret.
Aux premières passes, tous les spectateurs s’aperçurent que les leçons particulières du compère Leroux avaient protité à son neveu.
Il parait avec aisance et habileté les bottes savantes et ' furieuses du vicomte.
— Tudieu! ce coquin manie bien l’épée! fit Rouillard qui ne regardait que San Colombano.
— Mon cousin est plus fort, répondit le général avec orgueil.
Bientôt les sentiments divers qui agitaient les spectateurs de cette scène firent place à un sentiment unique, fiévreux, dévorant : l’attente, la curiosité.
Jamais ils n’avaient assisté à un duel pareil, qui semblait avoir lieu entre deux maîtres d’escrime consommés.
On ne pouvait déjà plus prévoir de quel côté serait l’avantage.
Les deux fers tournoyaient et s’entrechoquaient avec des éclairs bleuâtres et un cliquetis sourd et menaçant.
Champcarré se tenait ferme à la première place; il ne rompait pas d’une semelle.
Quant au vicomte, il bondissait de droite et de gafiche avec une souplesse de tigre, évitant et portant les coups avec toute la précipitation de l’escrime italienne.
Tout à coup son pied manqua; il venait de glisser sur une touffe d’herbes humides.
— Tuez-le ! tuez-le donc ! fit Rouillard.
Au lieu de suivre l’avis expéditif du vieux soldat, Champcarré abaissa son arme.
— Relevez-vous, dit-il au vicomte. Je vous attends.
Le combat recommença, plus vif, plus pressé : Champcarré, qui avait débuté avec prudence, crut devoir développer alors tout son jeu.
Une série de coups hardis prouvèrent au vicomte, une
fois encore, qu’il avait trop compté sur l’ignorance du provincial.
Il se contenta de se défendre avec furie; mais son poignet n’avait pas la solidité de celui de son adversaire.
Aussi les spectateurs remarquèrent bientôt qu’il faiblissait. Une expansion de joie immense flamboya sur le visage du général.
— Courage ! dit-il au jeune homme. Courage ! mon ami, tuez cette vipère !
Ces mots étaient à peine prononcés, que par un coup droit, non paré, le fleuret de Champcarré s’enfonçait dans la poitrine de San Colombano et en ressortait tout rouge.
Un cri de triomphe et de soulagement s’échappa de toutes les poitrines.
Le misérable s’affaissa. — Un sourire sardonique erra sur ses lèvres que la lividité de la mort commençait à envahir.
— Je ne mourrai pas seul, dit-il.
Par un effort surhumain , il parvint à se mettre sur son séant; il prit un de ses pistolets et l’arma.
Un bruit se fit dans le fourré.
Un homme pâle, suivi de deux femmes, accourait sur le théâtre du combat.
La détonation retentit.
L’homme qui s’avançait ainsi reçut la balle dans la poitrine et tomba.- .
— Mon oncle !... — s’écria le jeune homme éperdu.
11 se jeta sur le corps de Leroux.
— Tiens! c’est le maître d’qpmes, fit San Colombano. Je ne croyais pas que c’était toi, mon vieux maître! Tant pis, voilà une botte que tu n’as pas su parer.
Et le scélérat se mit à rire d’un rire satanique.
Mais l’heure était venue : sa figure se crispa. Il mourut, et, même après la mort, il conservait encore sur son visage hideusement bouleversé le sinistre sourire de la dernière • minute.
Leroux reconnut son neveu.
— Tu m’as pardonné, mon fils, lui dit-il; je meurs content. Je t’ai sauvé la vie, que Dieu en soit béni ! Prie un peu pour moi ; et marie-toi le plus tôt possible avec madame d’Elvino. Elle t’aime comme une femme et comme une mère, et son repentir l’a purifiée!...
Ces paroles avaient été prononcées à voix basse; néanmoins le général qui était penché sur le corps du maître d’armes les entendit. *
Il poussa un soupir.
— Allons, dit-il, je n’aurai pas de petits enfants et je ne tiens plus à en avoir... Ils pourraient mourir comme celui-là.
Leroux expira.
Quand Champcarré releva la tête, il vit la Borghetta agenouillée auprès de lui.
L’actrice était pâle comme une morte; des larmes coulaient de ses yeux. — Elle priait.
— As-tu entendu? lui demanda le jeune homme.
— Oui ! répondit l’actrice.
— Et tu acceptes?
— Oui ! murmura-t-elle à voix basse; car c’est la voionté d’un vieillard, d’un honnête homme et d’un mourant.
Cécile avait entendu vaguement parler dans la soirée d’un petit voyage que son père devait faire le lendemain matin. Le mot de Carrefour d,' Armcnonville ayant été prononcé par Rouillard, un pressentiment sinistre était né dans l’âme de la jeune fille.
Elle s’était empressée de faire part de ses craintes à la Borghetta, qui avait couché chez le général.
Aussi, dès que les deux femmes eurent vu disparaître la voiture qui emportait Champcarré, le général et liouillard, elles quittèrent leur chambre et prirent une voiture de place.
A l’entrée du bois elles rencontrèrent Leroux qui de son côté arrivait en cabriolet.
Nous savons que les deux femmes et le maître d’armes avaient paru sur le terrain, l’un juste à temps pour recevoir
la balle destinée à son neveu , les autres pour voir deux cadavres...
Emportée par son amour, Cécile s’était agenouillée auprès du vicomte ; mais à l’aspect de ses traits qui reflétaient alors toute la hideur de son âme, la jeune fille se releva précipitamment et courut se jeter en pleurant dans les bras de son père.
Après cette affreuse scène on se sépara.
MM. de Barloy et de Pen-Goët, oubliant en face de la mort les griefs qu’ils avaient contre San Colombano, se chargèrent de faire enterrer le cadavre et d’imaginer une fable au sujet de la mort du vicomte.
Quant à Champcarré, il fit porter le cadavre de Leroux dans sa voiture et se plaça seul auprès de lui.
Le général , Rouillard , Cécile et la Borghetta montèrent dans l’un des fiacres et revinrent lentement à Paris.
M’eût été le triste épisode qui concernait le ipaître d’armes, le généra) et son fidèle serviteur auraient été satisfaits.
M. de Vadans appuyait contre son cœur la tète charmante et pâle de Cécile que cette scène avait impressionnée à un tel point qu’elle semblait n’avoir plus conscience de son existence.
Dans la pensée de consolèr sa fille chérie, le vieux soldat . prit un air dégagé :
— Tout cela est terrible, c’est vrai, mon enfant, dit-il, terrible surtout parce que ce lâche assassin s’est conduit d’une façon qui fait honte à l’espèce humaine; mais de notre temps nous en avons vu bien d’autres, n’est-ce pas, Rouillard ?
— Évidemment, mon général, répondit l’ex-caporal, — du temps que nous étions chez les Arables avec Pélissier qui a fait son petit chemin aujourd’hui puisqu’il est Marchai de