CHAPITRE DECXIEME
Deux amis.
La Borghelta habitait une élégante maison de la rue Laffitte et se trouvait par conséquent à proximité de son théâtre.
Peu de temps après la conversation que
40 LV. COMPERK LLKOUX.
'nous avons rajDportéc dans notre chapitre précédent, on annonça que la vente de son mobilier était affichée et devait avoir lieu par l'intermédiaire de M. Pillet, le commissairepriseur des ventes lionnes.
Comme toujours, les grands et les petits journaux entretinrent le public de cette nouvelle. Tout le monde chercha la cause de cette vente, et comme toujours aussi personne ne la trouva.
MM. les chroniqueurs des petits journaux, qui sont généralement renseignés par les por tiers, se livrèrent à dos investigations cancanières* à défaut (le découverte intéressante.
\ LE COMPÈRF. LF.ROIX. 411'
ils se lancèrent dans les conjectures saugre- '■ nues qu'on a qualifiées, nous ne savons Irop pourquoi, du nom de canards.
L'un prétendait que la Borghetta, lassée de ses triomphes européens, s'était laissé tenter par Ips dollars du Nouveau Monde. — Un autre affirmait qu'elle était sur îe point d'épouser un prince russe. — Le plus grand nom bre avançait qu'elle allait entrer en religion.
Les hommes sérieux, qui s'occupent à leurs moments perdus des petits événemenis, ne croyaient rien de toutrs ces histoires. Us al~ tendaient que le temps dévoilât ce mystère impénétrable.
42 LE COMPÈRK LLROtJX.
Néanmoins, au nnlieu de cette dissidence d'opinions, les gens qui s'embusquent avec une plume au tournant de cette forêt de Bondy qu'on appelle la presse périodique, avaient UQ point de ralliement.
Ils se ruaient tous, avec une touchante unanimité, sur l'idole qui venait de descendre volontairement de son piédestal. Ils étaient arrivés au point de contester sa beauté, son talent, son élégance et son esprit. - Les idiots du bas journalisme inventaient ou copiaient de vieilles anecdotes pleines d'ordures dont elle était l'héroïne vilipendée. Quelques plaisants lui prêtaient d'ignobles bons mots, de stupides calembours trouvés au fond des verres d'absinthe des estaminets suspects. — Pas une voix charitable ne s'élevait en faveur
LE f.OMPÈRR LEROUX. 43
de cette reine d'un jour dont les folliculaires n'avaient jamais , u baiser l'orteil... faute de permission.
Telle est la critique.
Tant que l'actrice populaire garde son diadème de carton doré, ses oripeaux qui scintillent aux lueurs de l'hydrogène; tant qu'elle est applaudie, qu'elle paie les coups de tambour, qu'elle fait aux incorruptibles les petits cadeaux qui entretiennent l'amitié, elle est adulée, encensée ; on s'agenouille devant son cothurne ou son maillot; on lui donne tous les noms créés par les flatteurs des tyrans du Bas-Empire, c'est un sylphe, une reine.
une péri, unastrp.. Tous ses mouvements révèlent une origine céleste.
Laissez-la dépouiller sa robe ornée de clinquant ; laissez-la jeter sa couronne par dessus les moulins de la popularité ; qu'elle reprenne rang dans le monde réel ; alors, les aboiements éclatent dans toutes les niches des cerbères du feuilleton. Le pamphlet siffle comme la vipère. L'injure vomit ses épithètes. La réaction s'est opérée. On ne veut pas que la courtisane redevienne honnête, que la cliente riche n'achète plus dans votre boutique. On ternit son teint, on glisse des cheveux roux dans ses tresses d'ébène, on peint en bistre l'azur de ses yeux, on détaille cyniquement des imperfections qui n'existent pas... et que
LE COMPÈRE LKROCX. 45
]'on n'aurait jamais sues, si elles existaient. On démolit pièce par pièce la femme par l'arlisle et l'artiste par la femme.
Elle ressemble à un roi tombé ; après avoir dominé la plèbe sérvile, elle se sent dominée par la plèbe sans pitié.
Or, tandis que les mari^bands de colonnes à dix sous criaient sur les toits de la presse : Analhème au repentir! L'Italienne cachée au fond de son salon désert attendait le commissaire-priseur.
Agenouillée sur le plancher dont les tapis avaient été déjà enlevés, elle priait ; mais cette prière ne se formulait pas ; c'était comme la
46 LE COMPÈRi: LEROUX
muette oraison d'un cœur brisé dont les sanglots ne peuvent se traduire.
La Borghetta aimait.
Cet amour subilementéclos au contact d'une nature virginale n'avait plus rien de charnel. La courtisane aurait voulu que Champcarré l'aimât aussi; mais voilà tout. A ce prix elle aurait consenti à vivre loin de lui, à ne caresser que son image et son souvenir.
Elle aimait comme le pauvre aime le riche qui lui a fait l'aumône, comme l'or doit aimer le ruisseau qui io piiritio de toutes les scories qui l'enveloppent.
LE COMPÈRE LKROUX. 47
Mais cette alleclion désintéressée ne laissait pas que de la faire souffrir ; car elle devinait que son amant se détournerait prochainement d'elle.
— Il me reviendra peut-être un jour, se dit-elle, quand il aura comparé... mon amour lui semblera peut-être plus doux ; mais jusque-là... Oh! comme ce cœur de vingt ans se sera fané!...
Une nouvelle réflexion traversa son esprit.
Elle si3 leva : son plan était arrêté. Voici en substance quel était ce plan.
La Borgbetla connaissait a tond tous les se-
48 Le COMPERE LKROUX.
cretsde Tarld'airaer. Gomme nous l'avons dit déjà, une fois qu'on avait reçu ses faveurs on lui appartenait, et elle avait conscience de cette puissance étrange.
Mais cette puissance venait de se briser contre la naïveté ignorante d'un adolescent.
Elle réfléchit donc que, si Mathieu pouvait avoir une autre maîtresse, il ne tarderait pas à revenir à elle; aussi, malgré sa répugnance pour un semblable rôle, résolut-elle de mettre le jeune homme dans une telle situation qu'il lui fût impossible do ne pas s'abandonner à un autre amour.
En ce moment la sonnette retentit avec violence.
La Borghetta tressaillit.
— Le commissaire-priseur, se dit-elle, ne s'annoncerait pas d'une façon aussi bruyante.
Ce n'était point en effet l'honorable officier ministériel, mais notre connaissance, mademoiselle Moustache, qui faisait irruption dans le domicile de son amie.
La bonne fille se jeta dans les bras delà Borghetta :
— Toi aussi, lui dil-elle, tu nous abandonnes ?
60 LE COMPÈRE LEIIOUX.
— Oui, ma chère Léontine. Mais assiedstoi. Tu as l'air tout essouflée.
-* Je le suis... Figure-toi que mon Ti comte vient de m'annoncer cette foudroyante nouvelle, que j'avais lue sans y croire dans les journaux.
— Tu es donc encore avec San Colombano ?
— Oui ! Je n'ai pas encore d'autre protecteur... Je reste avec lui i^ar habitude. ^\i\s, c'est un garçon agréable qui trouve toujours le moyen do ne pas me laisser ennuyer...
1,E COMPARE lEimUX. 51
— Ahl
— Mais il n*est pas question de cela. Comment et pourquoi nous quittes-tu, Borghetta? je ne puis revenir de ma surprise. Moi qui suis moins sensible que ces Amazones dont le sein gauche était coupé, tu vois que je pleure comme une bourgeoise à l'Ambigu.
— Tu as toujours mieux valu que tu no voulais le faire croire.
— Bah ! ce n*est pas cela. Mais tu sais que de toutes mes camarades c'est toi que je préférais, li faudra maintenant que je fasse commerce d'amitié avec la maman Eabel ou Rez zioni. Tu comprends combien j'y perdrai.
— Je ne le comprends pas.
— Moi, si ; cela me suffit. Mais avant, je veux faire tous mes efforts pour combattre Ion projet de retraite.
— Inutile, ma bonne Moustache, mon parti est pris irrévocablement.
— Quoi ! Tu ne veux plus être reine !
— Ma couronne était une couronne d'épines.
— Et les applaudissements de la foule!...
— ils se seraient détournés de moi demain
LE COMPÈRR LEROrX. 53
OU un peu plus tard ; j'aime mieux sortir glorieuse qu'attendre Vexeat des sifflets.
— Mais ta fortune ?
— J'ai trente mille livres de rentes. . .
— Malheureuse ! Tu dépenses pour ta toilette et ta maison plus de soixante mille francs par an.
— J'en dépenserai dix mille maintenant.
— Tu quitteras donc Paris?
— Oui !
— Dix mille francs alors, cela ne m'étonne plus. Tu vas chez les Topinambous ou chez les Hottentots?
— Je vais plus loin que cela.
— Où donc ?
— Dans le désert.
Moustache regarda son amie avec étonnement.
— Tu ne verras donc plus personne? demanda-l-elle.
— Personne, ma chère.
LE COMPÈKF LKiiOUX. 55
— Eh bien ! Borghella, je ne crois pas à la sincérité de cette résolution. Si tu quitles le théâtre, c'est pour entrer dans le monde... un autre théâtre. Je suis sûre qu'on s'occupera de* toi autant qu'aujourd'hui ; que chacun de tes gestes sera su, chacune de tes démarches épiées. Fo'le, va ! Tu cherches la liberté dans laisolitude ; c'est ici' qu'elle est. Une fois hors de notre cercle, tu vas effaroucher tout le monde ; on te montrera au doigt et tu seras heureuse de revenir à nous.
La Borghetta sduriail.
— To crois, dît-elle : tu verras.
- A moins que tu ne te maries. Alors, tu
'>6 LK CO.\JPȫE LEFIOUX.
iras ensevelir dans les brouillards de quelque province éloignée les rayons un peu blafards de ta lune de miel.
— Je ne me marie pas.
— Que fais-tu donc alors ?
— Écoute-moi, Léontine.
Et l'Italienne posa sa main blanche sur Tépaule brune de sa camarade.
— Je l'écoute, fit Moustache.
— • Tu sais, toi qui me connais mieu qu e
LK COMPÈIŒ LEKOUX. 57
personne, la vie que j'ai menée depuis mon entrée au théâtre ?
— Oui!
— Tu as aussi remarqué combien j'étais triste parfois. J'avais l'air déporter le poids d'un remords... Rien, dans ces moments, ne pouvait me distraire, ni les applaudissements, ni les hommages. Je iaisais de l'amour une occupation plutôt qu'un plaisir.
— Je sais tout cela, mais c'est précisément ce côté de ton caractère que je comprenais le moins.
— Pourquoi cette tristesse, toujours rao-
rose, parfois hargneuse? — c'est que je ne me sentais pas dans ma sphère. — La honte de mes écarts passés ternissait l'éclat du présent. Derrière les applaudissements je devinais le sarcasme. — J'aurais voulu jeter au vent tous mes oripeaux et descendre dans le plus bas peuple avec une simple couronne d'oranger au front...
Moustache fit une pirouette.
— Ah 1 ma chère, dit-elle, ne prononce pas tous ces grands mots-là. Tu produis sur moi l'effet d'une tragédie ; c'est-à-dire que je vais rire comme une folle, et je . ne ris jamais qu'au Théâtre-Français quand on déclame le récit de Théramène ou que l'Abner d'Mbaiie &ti en $eè8«.
LE COMPÈKE LEROUX. 59
-- Tu ne comprends donc pas cela, loi ?
— Quoi ?
— Le remords de la virginité évanouie, de l'honneur à jamais perdu ?
— Ce sont des préjugés pour les femmes comme nous, ces choses-là. Crois-tu qu'on nous saurait le moindre gré de nous ranger?
— Qui sait?
— Bah! lis les journaux. Tiens! regarde celui-ci. Tu verras comme le critiquti t'habille. Il prétend que n'ayant plus ni cœur, ni âme, ni enthousiasme, tu quittes la scène
qui t'ennuie et Paris qui te pèse, comme on quitte un amant dont on est dégoûté. Il dit que lu es blasée sur tout et que tu vas en Angleterre méditer sur les causes du spleen.
La Borghetta prit le journal que lui tendait sa camarade. Elle lut l'article en question sans manifester la moindre mauvaise humeur ni le moindre dépit ; mais quand elle fut arrivée à la signature, elle haussa les épaules. •
— L'auteur de cette diatribe , ma chère Léontine, dit-elle , me doit non-seulement sa position actuelle , mais presque l'existence. Dans ses débuts littéraires, il mourait de faim , je lui faisais porter cinquante francs
LE COMPKIin LEROUX. 61
toutes les semaines. Il se venge de mes bienfaits...
— Et tu t'imagines qu'il a tort?
— Au contraire ; il a raison. Cela prouve l'indépendance de sa plume. — Mais peu m'importe, te dis-je, mon parti est pris irrévocablement; et je ne resterai pas plus d'une semaine encore à Paris : J'attends même aujourd'hui le commissaire-priseur.
Moustache était trop légère pour croire qu'un sentiment tout à fait en dehors de la matière avait déterminé Borghetta à déserter le théâtre. Elle prévoyait que cette fuite cachait quelque mystère ; aussi , au risque
62 LE (jOMPftHE LEROUX.
de blesser son amie, résolut-elle de pousser ses investigations jusque... dans l'alcôve.
— Voyons, Borghetta, lui dit-elle ; veuxtu que je te parle à cœur ouvert ?
— Je le veux bien.
— Si je te dis de grosses choses, ne te facberas-tu pas ?
— Non.
— Eh bien ! n'est-il pas vrai que Ghampcarré est pour quelque chose dans ton départ ?
LE OOMPÈHE LEROUX. 63
— Peut-êlre.
— Je le savais ; et je parierais que tu t*es laissée éblouir par sa jeunesse et ses millions.
— Je le nie.
— Alors lu Taimes véritablement ?
— Peut-être.
— Ah çà l ma chère, tu parles avec presque autant de laconisme que le frère Fredon qui répondait à Panurge en monosyllabes!...
Mais que tu aimes Champcarré véritablement
OU non, lâchons le grand mot, tu penses à l'épouser ?
Moustache attendait l'effet de sa question, mais l'Italienne répondit avec le plus grand calme :
— Champearré ne songe nullement à se marier avec moi.
— Tu tiens donc à le conserver toute ta vie comme amant ?
— Je ne suis plus sa maîtresse.
Moustache ouvrit'de grands yeux.
— Alors, dit-elle toute ébahie, je n'y comprends plus rien et le secret de ta désertion m'échappe; à moins toutefois que tu n'aies pas répondu franchement à mes questions.
— Si tu m'avais mise dans la nécessité de .mentir, j'aurais préféré te dire que tes demandes me paraissaient indiscrètes et tu n'aurais pas insisté.
— C'est vrai .
— Crois donc ce que je t'ai dit tout d'abord et tu seras dans le vrai.
— Après tout, fit impétueusement Moui
66 LE COMl'KilE LEROUX.
tache, la cause de ton départ m'est complètement indifférente; c'est ton départ seul qui m'afïlige.
^ — A quelque chose malheur est bon, ma chère. Tu vas me remplacer à l'Opéra.... — En abdiquant, je te lègue ma couronne. Je la portais en pleurant; tu la porteras avec un sourire,* et le ballet aura gagné à ce changement.
— Non ! Borghetta. Je ne me sens pas assez forle pour accepter Ion héritage avec hardiesse.
— Dans cet héritage, il y a cependant un legs qui n'est pas h dédaigner.
LE GOMPÈUK LEROUX. 67
— Lequel ?
— Mon amant.
-- Quoi ! tu lègues aussi ton amant à celle * qui te succédera ? *
— Naturellement.
Moustache tombait de surprise en surprise, un moment elle crut que la Borghetta se moquait d'elle et lui faisait jouer un rôle dans une comédie à quiproquos. — Mais l'air extrêmement sérieux de l'actrice lui en imposait malgré elle.
— NalurcUementl — dit-elle.— Je,no trou vn
68 LK COMpr.RE LEP.OUX.
pas du tout que ce soii naturel.— Champcarré n'est pas dépourvu de toute initiative et je ne sais s'il approuvera ton choix.
— Il t'aime beaucoup, ma chère.
— Bah!
— C'est ainsi. Ces jours derniers, il me disait que si je le quittais c'estàtoi qu'il ferait la cour.
— Ce garçon-là, est donc tout à fait charmant?
— Gomme tu dis cela? Est-ce qu'il aurait
LE COMPÈRE LEUOUX. 69
produit sur toi une certaine impression?
-- Je ne m'en défends pas. Mais il y a impression et impression. Je n'aimerai jamais personne : mais je me plairais mieux avec ce jeune homme qu'avec tout autre, d'autant plus que mon vicomte connaît beaucoup trop de femmes et commence à me négliger.
— Champcarré n'est pas volage.
— Oh ! si ce n'était que cela? mais il est raïf, riche et généreux : c'est l'essentiel.
— Tu n'aurais donc aucune répugnance pour lui?
70 LE COMPÈRt; LEhOUX.
'— Au contraire.
— Alors, ma chèfe, je te le laisse.
On sonna de nouveau à la porte, mais plus discrètement que ne l'avait fait Moustache.
— Voici le commissaire-priseur, fit la Borghetta.
—Ah ! mon Dieu, dit Léonline ; c'est donc pour de bon ?
— Est-ce que tu doutais encore ?
— Oui.
Lli COMPÈr.L LLllOUX. ' I
~ Eh bren ! tu avais tort.
C'était en effet l'officier ministériel.
Il entra d'un pas grave dans le salon de l'Italienne cl salua les deux amies.
— Je connais quelqu'un, madame, dit-il, qui donne trente mille francs et le sou par franc pour votre mobilier: Dois- je adjuger en bloc à ce prix ?
— Certainement, répondit l'actrice, c'est plus que je ne pensais.
— Alors, litlecommissaire, je vais prévenir M. de Cbampcarré; c'estle nom del'acquéreur.