CHAPITRE TilOI^lKME
Le mobilier de Kloustaclie.
Champcarré descendait le boulevard des Italiens en compagnie du maître d'armes. — Il commençait à éprouver pour celui-ci une de ces sympathies qu'on n'explique pas, mais qui
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finissent par devenir dos amitiés sérieuses quand on a reconnu que ceux qui en sont l'objet méritent l'estime.
Il est vrai de dire que le compère Leroux mettait tous ses soins à former son dernier élève. — Ses anciens privilégiés murmuraient un peu ; mais c'était le moindre souci du vieux professeur.
Pour la première fois depuis vingt ans qu'il exerçait à Paris la délicate profession d'éleveur de spadassins, il avait pris un prévôt qui le secondait, ou plutôt qui faisait toute sa besogne, lui nes'étant exclusivement réservé que l'éducation de Champcarré.
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Ce jour-là donc, il s'enlretenait avec le jeune homme des secrets de son art et se permettait de lui adresser quelques conseils du haut de son expérience.
— Il ne faut pas croire, lui disait-il, que l'escrime soit une science aussi dangereuse que les poltrons ou les imbéciles le prétendent. On rencontre quatre-vingt-dix-neuf duels sur cent, entre personnes qui ne connaissent pas les premiers principes des armes. Pensez-vous qu'un bon manieur d'épée ne regarde pas à deux fois quand il s'agit de jeter un défi ou d'accepter une provocation. Si vous le croyez', détrompez-vous. Il n'y a qu'un pas du duel à l'homicide...
7S LE compP:re leroux.
— A quoi sert donc l'arl de l'escrime alors? demanda Charapcarré.
~ A un point de vue général, c'est un exercice gymnastique comme un autre. Puis il se présente dans l'existence une foule de cas où un bras solide emmanché d'une bonne lame n'est pas une superfluité. — Je ne souhaite pas que vous trouviez une de ces circonstances, mais il faut loût prévoir.
— Dans combien de temps pensez-vous que je puisse être en mesure de me défendre?
— Je ne saurais préciser ; mes élèves sont très foris après deux ans de salle.
— C'est bien long, deux ans.
— Dans cinq ou six mois, si vous déployez le même zèle qu'aujourd'hui, je parie que vous boutonnerez dix-neuî îois sur vingt.
— Soyez tranquille, ce n'est pas le zèle qui me manquera.
— 11 ne faut dire à personne que je vous ai donné cette assurance. — On doit autant que possible cacher ce que l'on sait en escrime. Le premier insoletat venu qui a deux mois de salle, pensant que vous êtes plus faible que lui, vous propose Vépée et vous le blessez. —
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Autrement, c'est-à-dire si vous vous posez en Saint-Georges, on vous proposera le pistolet, et il n'y a rien d'aussi absurde que cette arrae-là!...
— Au pistolet, je ne crains personne. Je couperais à trente pas une balle sur une lame de rasoir.
'— Tant mieux. Mais ne vous en vantez pas... Surtout devant vos amis.
— Comment, mes amis?
Oui ! Je le répèle, on ne sait ce qui
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peut arriver. Les amis delà veille sont les plus grands ennemis du lendemain. Quand on est jeune comme vous, il est beau de se livrer au premier venu... c'est l'enthousiasme. Mais il vient un temps où l'on voit plus clair ; et plus on a été confiant, plus on devient soupçonneux. Ça m'est arrivé à moi qui vous parle, c'est après avoir été souvent trompé que je me suis mis sur mes gardes.
Les deux interlocuteurs se trouvaient alors à l'extrémité méridionale de la rue de Hanovre. Le jeune homme suivait machinalement son professeur.
Me voici presque chez moi, fit le maître
^ il
d'armes ; voulez vous me faire l'honneur de croiser la fourchette avec moi. Vous verrez que cet instrument m'est aussi familier que le fleuret. ,
— Un autre jour, mon cher maître, répondit Mathieu.
— Vous avez quelque rendez-vous ?
-— Précisément.
— Alors, à demain matin.
Les deux hommes se' serrèrent la main.
Leroux prit la rue Neuve-Saint-Augustin et rentra dans son domicile non sans avoir subi les interrogations du monstrueux épicier éternellement assis, comme Thésée, sur le seuil de la porte:
hifelix Thœsèus sedet, œternumque sedebit.
Ghampcarré remonta le boulevard et gagna lentement la rue Saint-Marc.
Au coin de la rue Vivienne, il aperçut San Colombano qui donnait le bras à mademoiselle Babel. ,
— Diable! dit-il, il paraît que Moustache s'est envolée.
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Mais il avait besoin d'accorder, comme disent les jurisconsultes, une audience à ses pensées, — aussi ne crut-il pas devoir accoster son ami.
Malgré la tranquillité d'esprit avec laquelle il avait accepté la nouvelle de la retraite de la Borghelta, Champcarré sentait une sorte de trouble croître dans son âme à mesure que le moment de la séparation se rapprochait.
11 avait beau raisonner froidement : se dire qu'en le quittant l'Italienne lui rendait une liberté dont il avait en ce moment le plus pressant besoin ; la voix de ses vingt ans murmurait à son oreille qu'on n'abandonne point
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sans regret une maîtresse, belle, gracieuse, élégante et spirituelle, et, ce qui vaut mieux encore, une première maîtresse.
îl vint tout pensif, les yeux mélancoliquement baissés, jusqu'à la porte de la Borghetta.
Là, un scrupule le retint un instant.
— Bon Dieu ! pensait-il, si mon amour .allait me revenir ! si j'allais tomber à ses genoux ainsi que le premier jour ! Oh ! comme elle rirait de moi; comme elle me traiterait d'inconséquent, moi qui n'eus pas une parole du cœur pour la retenir quand elle m'annonça son départ !
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Puis ses réflexions prenaient un autre cours.
— Qui sait, ajoutait-il en se parlant à luimême, si mes larmes ne la feraient pas changer de détermination. Après tout, Cécile n'a que seize ans. - Mon mariage ne pourra certainement s'etfectuer tout de suite. Allons !...
Ces résolutions contraires aboutirent à une décision mixte.
— Entrons toujours ! se dit Cbampcarré. Donnons tête baissée ! Le hasard nous servira mieuxque nous ne nous servirons nous-mème. .
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Sur ce, il leva le inarleau de la porte cochère qui s'ouvrit et se referma. Il monta a.u premier étage où se trouvaient les appartements de l'Italienne et sonna.
La femme de chambre vint lui ouvrir.
A l'aspect de son amant, la Borghelta, qui continuait avec Moustache la conversation que nous avofls rapportée dans notre chapitre précédent, se leva et alla au-devant de lui d'un air fort dégagé.
— Ma foi, mon cher, lui dit-elle, vous venez fort à propos pour recevoir mes remerciments.
Cet accueil sans façon déconcerta quelque
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peu le jeune homme qui s'attendait tout au moins à être tutové.
— Allons, pensa-l-il, elle ne m'a jamais aimé. — Elle a joué une petite comédie avec moi, et voilà tout.
Cette idée lui rendit à l'instant sa hardiesse. — Il baisa galamment la main de IHtalienne et fit un léger signe de tête à Moustache.
Puis s'adressant à la Borghetta :
— y aiiends, madame, lui dit-il en soulignant fortement le mot madame, que vous
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veuilliez bien m'expliquer comment j'ai mérité des remercîmenls de voire part?...
— Vous le savez bien.
— Pas le moins du monde, ..
— N'avez-vous pas rencontré le conimissaire-priseur, en entrant ici ?
— Je ne connais point cet honorable personnage.
- Enfiii, puisqu'il faut que je vous mette
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les points sur les i, c*est vous qui êtes l'acquéreur de mou mobilier...
Une idée subite germa dans le cerveau du jeune millionnaire. — Moustache, depuis qu'il était entré, l'assassinait d'œillades auxquelles l'homme le plus naïf n'aurait pu se méprendre.
~ En effet, dit-il, j'ai acheté le mobilier; mais dans cette circonstance je ne suis qu'un prête-nom.
— Bah! Et quel est donc le bienfaiteur généreux qui s'abrite derrière votre solvailité?
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— C'est une bienfai Irice.
— Cela me paraît plus piquant.
— Une femme charmante.
— Et comment se fait-il, s'il vous plaît, que cette femme se soit engouée de moi au point de mettre trente et un mille cinq cents francs à des meubles qui n'ont d'autre valeur que celle qu'on veut bien attacher à des souvenirs?
— Oh ! ma chère, fit Moustache, tu calomnies ton mobilier. Je le prendrais fort bien à tout autre titre qu'à celui de souvenir.
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— Voici, madame, comment cela s'est fait, continua Champcarrré. La charmante femme dont je parle se trouvait avant hier chez un de mes amis. On parlait de mobilier... « Âh ! me dit-elle; si f en avais un semblable à celui de la BorglieUa,je m'estimerais fort heureuse. r> Dès que j'ai su que le vôtre était en vente, madame, j'ai cru faire plaisir à cetle jolie femme en l'achelanl pour elle, et je suis persuadé qu'elle me remboursera d'une façon ou d'une autre...
Moustache dressait l'oreille et la Borghetta mordait ses lèvres roses.
— Pourrais-je, dit-elle, connaître le nom de cette femme charmante?
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— Si mademoiselle Moustache veut bien le permettre, oui ! Dans le cas contraire, non.
— Oh ! fit la brune danseuse, je n'ai pas de secret pour une amie ; vous pouvez nommer.
— Eh ! bien ! c'est mademoiselle Léontine du théâtre impérial de l'Opéra.
Moustache bondit de son siège et sauta au cou du jeune homme.
— Décidément, mon cher, lui dit-elle, il faut que vous me laissiez vous embrasser.
Vous êtes l'hommo du monde le plus galant et le plus charmant. Tu n'es pas jalouse, Borghetla?
L'Italienne mit la main sur sa poitrine.
— Je n'ai jamais eu le droit de l'être, répondit-elle d'une voix légèrement voilée et si grave qu'un frisson passa dans les veines du jeune homme. — Il se repentit d'avoir jeté cet affront, quelque gazé qu'il fût, au front de la pauvre femme.
Mais Moustache ne lui laissa pas le temps d'exprimer un regret et de prononcer un mot de consolation.
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— Tout ceci est donc à moi? dit-elle, en pirouettant dans le salon au risque de briser ce qui était fragile.
— Oui ! ma chère , fît la Borghetta. Tu avais tort, tu le vois, de trouver ma succeësion si lourde.
— Je me rétracte après bénéfice d'inventaire, et j'accepte ton héritage, Borghelta. — Mais tu ne me permets pas seulement de remercier Ghampcarré...
— Bah ! vous n'avez aucun remercîment à me faire. Moustache; vous n'avez qu'à me payer mon courtage...
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— De quelle façon ?
— ^ Je vous le dirai plus tard. Mais je ne veux pas abusei* plus longtemps des heures de Borghelta.r
— Vous savez bien, méchant, que jamais je n'ai trouvé longues que vos absences, rtiurmura l'Italienne.
Ces simples mots jetèrent Champcarré dans son premier embarras. — Entre son ancienne maîtresse et sa maîtresse future, la position lui paraissait justement perplexe.
Que dire h. l'une sans blesser l'autre? —
quelle contenance garder vis-à-vis de la première sans que la seconde en soit offensée? Pouvait-il dire à Moustache : Je vous aime parce que je n'aime plus ia Borglielta! Pouvait-il dire à la Borgheita : Si vous voulez m* aimer encore j je n'aimerai pas Moustache !...
11 se tira de ce pas difficile avec ce scepticisme railleur et bâtard qui caractérise ce qu'on est convenu d'appeler la jeunesse élégante de ce siècle-ci.
— Voyons, dit-il, tranchons la question. — Borghetta, avez-vous eu quelque chose à me reprocher ?
— Non ! — répondit froidement l'actric*