CHAPITRE PREMIER
Introduction.— 'Généalogie. — Arrivée àla Flèche, et ce qui s*y passa.
Lecteur , tu vas lire l'histoire de mon compère Mathieu , la mienne, et celle de quelques autres personnages fameux par les différentes aventures tle leur vie. Si tu ne t'intéressais qu'au sort de ceux qui, grâce anx vertus de quelques ancêtres illustres portent un nom respectable dans le monde , je te dirais que nous comjïton^s parmi nos aïeux desTanerède et des Bayard^ ma\é si tii Tegardes tous les hommes pétris du même morceau de boue , et tous également dignes de ton attention, je ne t'en imposerai pas ; je t'avouerai franchement; qui nous sommes ; je ne te déguiserai aucims de cette miiltitude d'événemehs singuliers qui nous touchent, et dont cette histoire est remplie.
Tu me reprocheras peut-être qu'il n'y a ni plan «i méthode dans cet ouvrage; que ce n'est qu'une rapsodie d'aventures sans rapports , sans liaisons , sans stiite; que mon style est tantôt trop verbeux, tantôt trop laconique, tantôt trop égal, tantôt raboteux ,. tantôt noble et élevé, tantôt plat et trivial. — Quant aux deux premiers articles, je te répondrai que jo nfai pu décrire les événemens dont il est question que dans leur ordre naturel , ni avec d'autres circonstances que celles qui les ont accompagnés. QuaAt à, lutm style , f e
a ' LE GOmÈRE
rabandonnc à tout ce que tu pourras en penser. J'ai toujours ^te un ignorant , et je le serai yraisemblablement toute ma vie.
Mon compère Mathieu et moi naquîmes à Domfront, petite yillede Normandie, le premier dimanche d'août 1709. Son père et le mien ëtaient cordonniers , mais de ces cordonniers aises , qui^ sans se reposer uniquement sur le revenu d'un métier , trouvent , par quelque industrie secrète et particulière , le moyen de fournir amplement à la dépense du mënage , et de donner une éducation honnête à leurs enfans.
Lorsque nous eûmes atteint l'âge de dix ans , nos palrcns nous envoyèrent chez les je'suites de la Flèche pour faire nos études. Le compère y fit plus de progrès les six premiers mois que je n'en pus faire en six années. Cependant mon père me laissa continuer ^ estimant que , puisque je n avais aucune disposition aux études, j'en aurais encore moins aux emplois , aux arts y au travail, et que j'en saurais toujours assez pour être moine.
Pendant les neuf années que nous demeurâmes à la Flèche, le compère Mathieu fit des progrès étonnans dans le grec, le latin, les mathématiques, l'histoire, la philosophie , la théologie, en un mot, dans toutes les sciences qui peuvent orner l'esprit et former le cfieur : il donnait encore une partie du temps de la récréation ou à la musique ou au dessin, ou à la lecture des livres excellens et rares qu'il se procurait avec l'argent que son père lui envoyait pour ses menus plaisirs.
Il y avait un Irlandais du cours du compère , qui ne contribuait pas peu à piquer ce dernier de laplus vive émulation. Cet Irlandais, qu'on nommait Whiston, aimait l'étude fs'y appliquait avec toute l'ardeur possible^ et y faisait ae très- grands progrès^ mais le €«mpère Mathieu l'emportait sur son émule par la
Vivacité de l'esprit, par la force de rimagiBation , par
f El profonde pénétration dans les sciences, ainsi C[ne ar la grâce et l'adresse du corps dans les exercices ausqoels ils s'adonnaient Tun et l'autre. En revanche, l'Irlandais passait chez les jésuites et ses condisciples pour avoir le cœur bon , l'esprit solide , le caractère sociable et docile , et il s'en éillait beaucoup que l'on pensât de même sur le compte du compère ; sa vivacité, sa naïveté, ses saillies, ses opinions, sa fermeté, lui avaient attiré beaucoup d'ennemis ; lès régens , qu'il contredisait à tout propos, n'en étaient pas les moindre», et surtout le préfet, qu'il avait convaincu 4*avoir ' cité à faux dans un sermon. Enfin trois choses achevèrent de le perdre dans l'esprit de ises maîtres : i® Il se moqua ouvertement de certaines pratiques pieuses auxquelles Whiston s'accommodait, ou par faiblesse ou par bienséance ; a^ i\ ne voulut plus répondre aux litanies ; 3? il fit un enfant (i) , dont je fus le parrain. En conséquence de ses crimes on le chassa. Comme j'aimais mon compère, je partis avec lui.