CHAPITRE IL
Départ de la Flèche — Maladie du compère Mathieu. —Son "^ , arrÎTée à DomfroDU
Nous ne (âmes pas sitôt hors de la Flèche , que le ebmpère Mathieu enfila la route de Bordeaux, au lieu de prendre celle do Domfront. Il avait une espèce de
(i] Le lecteor saura qfue c'est là l'origine de notre compérage.
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tionte de reparaître dans le liea de sa naissance^ après Taventure qui venait de lui arriver. D'ailleurs y commç nous avions fait argent de la plus grande partie de nos effets, et que nous empruntâmes quelques louis encoirei nous nous trouvions une somme . suHisantc pour nous conduire au bout du royaume , et pour pajer même notre transport en Amérique f si Tidëe aoiis eût pris d'y aller trouver un oncle que jj avais , et qui était fort à son aise. Nous nous arrêtâmes à Bordeaux. Le compère y fit quelques connaissances, qui lui firent trouver une terrible différence entre le séjour d'une ville où régnent la liberté , les plaisirs , et celui d'un endroit où l'on est sous les jeux de maîtres hargneux, bourrus, préchant, piaillant sans cesse, et interprétant à mal les plus innocentes démarches. Au bout de quelques mois , notre bourse se trouva presque vide. Comme nous n'avions donné aucunes nouvelles à nos parens, le compère résolut de retourner à Domfront, et de partir çnsuite pour Paris.
Lorsque nous fûmes hors de Bordeaux ,' le compère me dit : — Mon cher Je'rôme , je viens de faire une démarche ridicule et lâche , qui est bien une suite des préjugés ordinaires dont le monde est rempli. Quelle raison avais-je de ne point retourner à Domfront? Au lieu de rougir de ce qui venait de se passer à la Flèche, je devais me glorifier de la|persécution que j'y ai essuyée, pour avoir frondé ouvertement les usages que la superstition a introduits dans l'exercice de la religion, et pour avoir rentré dans le droit que nous donne la nature de perpétuer notre espèce, où, quand, comment et avec qui nous jugeons à propos, et toutes les fois que l'envie nous en prend. O moli cher Jérôme î mon cher Jérôme ! il y a bien du chemin à faire avant que les opinions et les abus que les mœurs, la religion, les lois entraînent après elles, soient bannis de la terre.
et que la philosophie dissipe les épaisses ténèbres dont elle est couverte! — Gomme je n'entendais rien li cette espèce de déclamation , le compère déclama tout seul , et déclamait encore lorsque nous arrivâmes à un petit bourg où nous résolûmes de dîner ^ et de laisser passer la chaleur <jui était excessive ce jour-là, et qui fat cer^ tainement cause de raccidèntque je vais vous rapporter.
Ali moment où nous allions entrer dans Tauberge, le compère Mathieu se trouva subitement saisi d'étourdissement, de nausées, de vomissemens, puis d'un grand mal de tête, auquel succéda une lièvre violenté, accompagnée de transports si considérables, qu'en moins de trois heures l'on craignit pour sa vie. L'hôte chez qui nous étioUs fit son possible pour déterrer le curé et le médecin , mais ep vain ; il était près de minuit lorsqu'on trouva le pasteur cheî. une jeune veuve, sa pénitente , avec laquelle il avait passé la journée ; et le médecin chez un vieillard qui venait de mourir d'une indfgestion , parce que ce mal , qu'on prenait pour une apoplexie, n^avait point voulu cédel- à quatre saignées, autant de laVemcns, ni à six onces d'eau de Luce qu'ou^ lui introduisit dans le nez, la* bouche et les qreilles.
Lorsque ces messieurs furent arrivés, le médecin ordonna la saignée (qui heureusement était plus nécessaire dans ce cas-ci que dans celui du vieillard) , des boissons abondantes , des fomentations froides sur la tête avec la mauve , la mercuriale , la pariétaire , et recommanda surtout d'assurer (i) le malade, parce que si les redoublcmens continuaient, il pouvait mourir dans la n&it.
En conséquence de cet avis , le curé profita d'un mo-
(i) G'est-à-dire, le confesser, lui administrer le viatique et l'extrême-onction.
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ment ou k* compère paraissait aasez tranquille , et lui"' dit : — Mon cher frère, croyei-vons en Dieu? — Nottj^ repondit le malade d'une voix languissante. — Né rëcoutez pas, dis-je aussitôt au prêtre, je réponds de, lui sur cet article. — Bagatelle que cda , répliqua le cure , ce n'est pas là Tessentiel. . . Mon ami , continua» t*il, acceptez-vous la constitution? — Le compère, au lieu de repondre, commença à grincer les dents, ses jeux devinrent furieux et ëtincelans; toutes les veines de son corps se gonflèrent ; Técume lui sortit par la bouche en abondance , ce qui efliraya le pasteur pour un moment; puis , le zèle de ce prêtre se ranimant, il réitéra la même question. Mais le compère, dont le transport était parvenu à son période, sauta de son lit, empoigna le constitutionnaire par la gorge , et allait Tétran^ler , sans mon secours et celui du médecin qui, de sa vie , n^avait vu un pareil délire. Au bruit de cette scène, Thôte et trois vigoureux compagnons montèrent, saisirent le malade et 1 attachèrent sur son lit. Pendant ce temps-là le curé se sauva, le médecin le suivit ; et moi je demeurai pour avoir la consolation de voir dè^ ce moment le mal de mon pauvre compère diminuer , de façon qu'en quatre jours il (ut en état de continuer sa route.
En sept jours et demi nous nous rendîmes à Domfront. Nous étions près d'y entrer , lorsque nous rencontrâmes le barbier de la ville qui allait saigner les bœufs d'un fermier des environs. Cet homme, qui nous connaissait ^ nous apprit que le père du compère Mathieu et le mien étaient morts la veille. A cette triste nouvelle, je ne pus m' empêcher de verser un torrent de larmes. — ^Mon pauvre père ! m'écriai- je, qui m'avez donné la vie, qui m'avez aimé, nourri, élevé, faut-il que je vous perde pour jamais?. . . Quoi! dis-je au compère , tù ne pleures pas? et la nature... — .La nature est une
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sotte, interrorapit-ilbrusqaemeaty je laisse k faiblesse àe pleurer aux femmes età ceux qui^comme toi^sont iûfatuës du préjuge de la reconnaissance envers leurs parcns (i). Écoute ; penses^tu que quand Tenvie prit à GuRlot;, ton père) d'accoUer Perrine, ta mère, il eut grande envie de procurer la vie. à son fils Jérôme, dont il n'avait pas la moindre idée ? Crois-moi y si nos pères nous ont faits, ils en ont eu le plaiûr (2); s'ils nous ont ëleves, ' nourris , ils nous ont rendu ce que leurs parens leur avaient prêté. Au reste , as-tu jamais vu un mouton pleurer la mort de son père lé bélier, ou de sa mère labrebis? Pauvre Jérôme! tu ne seras jamais cpi'un benêt. — Comme pendant les neuf années que j'avais étudié, je n'avais pu monter qu'en troisième , que le compère Mathieu avait appris tout ce qui se peut apprendre dans un collège, et bien des choses en sus, je dis en moi-même : Je ne suis qu'un ignorant^ la nature a tort , et le compère a raison.
A propos, lami, dit le compère au barbiet, de quelle mort moururent donc nos pères? — Hélas! répondit cet homme , hier, vers les onze heures du matin, étant sur la place ^ il leur prît un resserrement de f osier, accompagné d'empêchement à la déglutition^ 'engorgement dans les vaisseaux capillaires^ de sifflemens aux oreilles , de battemcns dans les artères temporales, à quoi succéda une suffocation funeste qui leur ôta la vie , malgré la précaution qu'on avait prise de les élever à plus de douze pieds de haut , afin qu'ils fussent moins gênés par la presse. — Ha ! j'entends, dit le compère, mortui sunt patres nostri morte philosQphorum. Hé bien, continua-t-il , ne voUà-t-il pas encore un effet de la tyrannie des lois? divine philo-
(i) (a) V. les mœurs , page 49 et suiv.