CHAPITRE X
Gontinaation de rhûtoire en père fe«i.
Je fis amitié avec un Marseillais , capitaine ^t vaisseau marchand et très ^alapt homme » auquel j'exppsai mon désaiStr^ et. ma situation. r~ Venez à Marseille airec ^(u^i, me dit-ii, j'ai acheté tiI^.vl^4Seafl qiie je dois armer et charger à mes frais; vous serez mon second , je vous enseignerai la navigation^ et je me fins fort de vous mettre en état de commander fin bout de
qfaeitcpie^ voyages. — Je remerciai mon ami, j'acceptai sa plropositiob.
retidaitt ti»ofs ans (j[^d fe demeui^î avec ce Marseillais^ je fis deux voyages à la Martinique , un à GonstaUlinople , un à Malte et un à Raguse. Ayant appris peildant ce temps-là tout ce qu'il faut savoir pour être uiîi excelïieûft u^arin , mou ami me confina son vaisseau , et je partis paur la Guadeloupe.
Etant arrive à la tiauteur de Minorqùe • je découvris un corsaire de Barbarie quatre fois plus fort que moi ;^ comthe il dtâit excellent voilier, if m'atteignit en peu de temps^ m'attaqua avec furie, et je me défendis de Aïéme : Vl se fit pendant trois heures un carnage horri- He j éùfïdi' y j'avais souffert trois abordages , il ne me restait plus que dix hommes, mon vaisseau allait co'uher à fond forsque je me rendis. — Apparemment , dit Diego , que voUs n'aviez point attache de relique au mtt dé votre vaisseau. — Par la mort ! s'e'cria le père Jeaiof, si' tu ne me ïaiissé âctiever , je t'étranglerai. — Césciiots pëtrifièreut l'Espagnol , et il se tut.
Le cotnlnandaut du corsaire était un philosophe italien qui'âvâîl été ermite et àugustin. Eu considération de notre ancien harnais, il me traita avec toutes sortes ^égàfds et d'hoiiuêtetés. Lorsque nous' fumes arrivés â Alger, mes gens furent mis aux fers; pour moi , fe demandai à être circoncis , et lorsque je fcis instruit dé la loi du prophùto, oïs me fit l'opération.
Au bout de quelque temps, Hali Co^roglï, cet Italien qui m'avait pris, uiè choisit pour Taccompagner dans ume course qu'il allait faire sur les côtes d Espagne. Ayant croise environ un mois sans rien rencontréif ; Tidee lui vint de hXxi une descente en Catalogne : dé projet réussît au-delà de nos espérances ; nous ftfnes quatre-vingt- ciïiq esclaves, nous pillâmes neuf églises, deux monastères 5 et nous remportâmes un butin immense.
y s L£ COMPARE
Hait ; pour quelques raisons particulières | prk la roule de bmyrne au lieu de celle d'Alger ; il veudit ses esclaves, ses effets, son vaisseau, reconapcnsarequîpage , et me fît présent de douze mille piastres.
Je demeurai un an à Smjrne.; pendant ce tempsrlà,, j'appris la langue turque et un peu de médecine. Alors^ ennuyé' d'une vie si sédentaire, je fre'tai un vaisseau, je le chargeai de cuir, de cire et de soie; je vins à Venise, oà je vendis une partie de mes marchandises à un juif, qui me donna sa illle eu troc pour le reste : c'était un tendron d'environ quatorze ans^ trè^joli, le vrai lot d'i^n vivant comme moi.
Lorsque je fus en mer, je voulus user de mes. droits sur ma conqujête ; la poulette commença par faire la grimace et finit par me donner la vérole.— r A ces. mots, Diego poussa un profond soupir. — Pourquoi sonpires-tu? luf dit le père Jean. — Hela^! répondit^ rEspaffnol, c'est qu'au récit dont il a plu à votre hau-, tesse ae nous hoporer^ je' reconnais les diyips appas de ma chère -Rf^çhel ! lîj' perle des fillps , le bijoti' de toutes^ les filles! le meilleur cœur de fille î,..^ — Pèr^ Jefen croyant que Diego était deiMenu fou, le fit taire,, et. continua ai n^i : .' .
Lorsque je fus dé retour à Smyrne , un Anglais de, ma connaissance me conta que quatre jours avant mon. arrive'e l'on ayait brulë deux jésuites pour avoir lovQ-. lise un Musulman; que la veille on avait enâpale le philosophe AH, s^uis que l'on sût pourquoi, et que le cadi avait jug4 à propos de s'instituer légataire uni* versel de ce dernier. Je conclus du rc'cit de l'Anglais qu'il n'y avait point de sûreté' à Smyrne pour les honnêtes gens ; et comme ma fortune avait quelque chose d'analogue à celle du de'funt Hali, je me de'fis de mes marchandises, et je m'embarquai pour Constantin nople.
MATHICif* 79
— Que fîtes- vous de la juive ? dit le compère à Jean* — Oh ! pour la juive y repondit ce dernier , je la vendis à un Sangîac, qui la revendit à un Lescher^ qui la prêta à un hérjy qui la loua à un Nezran^ qui la donna à un Dervis qui l'emmena à la Mecque , et qui la perdit en route y à ce que j'ai appris par la suite. — Ici Diego commença à beugler comme un veau; mais père Jean lui imposa silence ^ et continua ainsi son nistoirc :
Notre route avait été des plus heureuses: nous étions dëjà entres dans la mer de Marmara y lorsqu'une tempête affreuse nous jeta sur les côtes de la Roraanie et nous fit faire naufrage entre Heraclee et Rodesto : }'eus le bonheur, ainsi que trois autres personnes du vaisseau, de gagner le rivage; mais je n'eus pas celui d'éviter une troupe de paysans qui nous guettaient y et qui me laissèrent sans un sou.
. Dans cette extrëmitë, je ne crus mieux fsfire que d'aller en Servie 'chercher fortune dans l'armée otto-
Je fis trois voyages au camp des ennemis ; pour le premier, je reçus cent sequins; pour le second , cent cinquante, et pour le troisième, on me donna deux cents coups de bâton sur la plante des pieds.
Huit jours après cette aventure , les Turcs furent entièrement battus par les impériaux. Je me ressentais encore trop de ma dernière gratification pour pouvoir me sauver, avec les d<^bris de l'armëe : je fus donc pris et mené à Comore , en Hongrie, où m'etant fait chrétien , je reçus environ deux cents ducats , tant par les aumônes des particuliers, que des présens d'un parrain et d'une marraine illustres , qui crureni gagner le paradis en tenant un Turc sur les saints fonts de baptême.
8é LF COMPBIIE
Quelques semaines aptes ma conversion^ je i^ munis de passeports et de bona certificats ; je fus prendre congé de mon parrain f de ma marraine ét^ du prétf^ qui m avait converti ; je letir fis mille remercîmén^'die la charité vraiment ehrétieoné qu'iU avarient eue à tmtk égard; je leur souLaitai mtUe Denédiûtionsr et partis pour Venise.
Etant arrivé à Venise, je rencontrai un de mes tfticiens confirères capucins y qui était devenu un des prin* cipaux piliers des tripots de cette ville , et qui avait fait une fortune considérable au jeu : <^e confrère se nommait Vitulos; il avait jeté le froc aux orties quoique temps après moi y et. pour un sujet à peu près semblable au mien; il nui conta ses aventurés, je Ittï contai les miennes^ et nous coudâmes qu'il conviens drait de nous associer ensemble ,- ce que nous fîmes. Quelques mois après cette association , j'eus attêrelte avec un noble ,^ et je le jetai', lui et son valet ^ dans un canal. Comme dans une ville comme Venise une pareille action est un crime de lèze-mà|estéy' jb partis lé plus secrètement qu'il me fut possible avec la femme y ou soi-disant femme de mon confirère Vitulb^y et je pris la route de Rome.
Etant arrivés en cette ville, je louai un quartier prè^ de la ChieÉa diSan-Lorenzo in ^trada délia SuAurta. Je m'occupai les premiers jours à consoler m^adattie Vitdos de la perte de son mari ; maÎ9 comme à la fin le métier de consokteûr me fatiguait^ j'allais dé tétnpi^ en temps boire bouteille in compodejién et Aie promener dans leç plus beau!x quartiers de Roïné, tant pour me dissiper que pour corraber ma f ertu cotkticAàtrice, et lorsque j'étais de retour, mtfdamc VituWûe s'en trouvait pas plus mal.
Etaint un jotur à ma promenade ordinaire, \fèûtrâi dan^ le jardin du Belvédère an Vatican : jusque ^tàr,
ItATRIEU^ ii
aucun de ée^ fâbleààst précieux dont Ëome edt refh|iliey el âdià j'avafis énfén^ dire iatii de merveflles, ne m'a- Yàît tbùiihë. II ffttit ordînaireniéht tin certain degré de conn^^aflàce , acqnlse paiTëtude du dessin , pour ddcouVTÎr les beafutés dé ces sortes de choses ; mais ajQQt jeté les jeux çur la fi^re de Laocbon (i") qui se tto'ttve dahs éê jatdîik , ef dont Pline fait un si grand êiége , je" ftis toul! à coup saisi de respect et d'admiration (îi) pouf ce prëciei& reslle de ràntiquîté, et je
i) La'ocoôn était fils de ^riam et d'Hécabe, et prêtre d'Apfôn ; if entreprit d(t discùader I.es Troyeos de recevoir le chcTal de bois que les Grecs feignaient d'aToir consacré & Miner?e:i c'est pour cela qu'on dit qu'un serpent monstraenz l'étrangla avec ses deux fils, Le groupe dont il est ici question faû'ait jadis un des principaux oruemens des bains de Vntmpèjfvlt Titus.
(l) Piëré Jean nTa pas tort; j'a! t^ajotffs entendu c«ut q^il aTttieot été à Rone parlée de cis groupe avec une espèce d'ent|Huisjîa8me« Un secrétaire d» marquis d'Importante- Béte> qui avait été en Italie avec son maître, et qxii avait vu tput eomjpi^4> on doit voir, tandis que le marquis examinait tout, admirait tout et dé voyait rien, mç dit uù jour en parlant de Laocoon :
• C'est défit un coup de ttialtre aux ëculc^enrs qui ont fait cet ■ admirable nioreéan, que d'avoir tiré on. même bloo de ma- » bre trois statues qui sont si bien détachées l'une de l'autre,
> et dont les atUtimes sont si diffl6rente9r™^B d'aroir sir, en a détachant ces figures, conserver et pratiquer dans le marbre » uci serpent dont il' faut ((ùe tt corps se trouve dans les espa- » céb vidés YÀii sont entre les trois statues, où il fait plusieurs » pl& et replis., et où il va de l'un à l'autre ceindre le corpf •' tjttf ééré et celYii de chavjfue enfant qu'il entortille tons eii- » setm)he,' c'est ce <Yui p'àratt d'une industrie, d'une âdfresse, » d'une intellî^nce inimitables.
• La tiblencé des efibrts qu'une douleur eiirêmé fait faire h
* IiélàCôon paraît dAilJB tont son corps, même jusqu'à^ Tertre: i ïbi¥é deflf|(>iéds, dent les dbijgts se retirent avec cpnitractiop ^ « tuus ses musèfes* ioià telTemêni enflés, qu'il semble <pie If
> peau e^t prête k ie crevassée. La contorsion de téusT 8<ea
82 LE COUPEAE
conçus pour lors que l'art ayait quelquefois approche si fort de la nature^ quil ctait impossible que le plus ignorant, le plus insensible <le tous les hommes , ne reconnût, ne sentît cette nature dans ces che(s*4'<BUvre accomplis que les plus célèbres artistes nous ont laisses.
Le plaisir que j'avais resscnli à examiner cet admirable morceau de sculpture , me détermina à prolonger mon séjour à Rome, pour y voir a loisir tout ce qui mérite l'attention d'un étranger. J'y fis la connaissance de quelques artistes intelligens, qui voulurent bien nie faire remarquer et m'expliquer les parties les plus inteVcssantcs des meilleures pièces que cette ville contient.
Madame Vitulos s'aperçut bientôt que je la négligeais; elle s'imagina que j'avais formé quelque connaissance qui pouvait lui devenir préjudiciable, et rogner la petite portion de consolation à laquelle elle était réduite : elle s'en plaignit ; je lui contai naïvement le motif de mes absences; elle fit semblant de me croire, et tout fut dit.
Un jour que je m'étais amusé un peu tard avec.raes amis , je revins à la maison (;t je trouvai madame Vitulos éclipsée ; mais elle avait été plus honnête que
» membres forme une altitude merveiUeiueqai met dans tout ■ leur jour toutes les parties du corps, qui eât peut>âtre le plus » parfait qui nous soit resté de Tdatiquité. La douleur et ie » désespoir qui paraissent sur le visage aecet homme infortuné » font frémir' d'borreur et de compassion; enfin plut on re- » garde cette figure, plus il semble que sa douleur augmente, » que les Teines de son coj-ps s'enflent par 1« force du veuin » qui est déjà passé dans le sang, plus oii s'imagine voir les » muscles se gonfler, lesartère^ battre avec impétuosité, et lea » approcnes de la' mort sur soo visage livide et défiguré. Le<i » figures des «nfans ne sont pas moins intéressantes. >
mon Écossaise; elle n avait emporte que ce qui lui appartenait.
Je crus d'abord qu'elle était alle'e retrouver M. Vtulos ; mais j'appris par une voisine que le père Gioi^anni Francesco Maria délia Concezione^ pricudes. carmes chaussés du grand couvent, Tavait fait enlever J'avais presque envie de rosser le signor Giovann^ lorsque je le trouverais dans les ruesj mais ayant entendu dire qu'il avait continuellement cinq ou six braves à ses côtés , qu'il portait un poignard à la ceinture et des pistolets dans ses manches y j'oubliai cet afTront , et je continuai à parcourir les places , les églises, les palais et les environs de Rome , pour voir ce qu'il y avait de plus rare.
CHAMTRE XI.
Continuation des Thistoire da père Jean. — Réflexions du compère sur celte histoire. — Evénement terrible.
Après avoir demeuré encore quelque temps à Rome, je fus à Florence , à Gênes, à Milan , à Turin, puis je rentrai en France ; et je m'arrêtai à Lyon sous te nom d'un médecin étranger. La petite vérole faisait alors des ravages aftreux dans cette ville. tJn riche négociant, auquel cette funeste maladie venait d'enlever cinq enfans -de .six qu'il avait , me rencontra un jour dans un café, et me demanda quel remède l'on opposait àuci mal si cruel dans les autres paysj je lui répondis que les Turcs y opposaient l'inoculation. Comme il ne coTnprenait point comment l'on pratiquait cette inocu>^ latiôn , je le lui expliquai , et il m'invita à passer chez lui le lendemain pour l'entretenir encore là-dessus.
Ëtan|; allé chez ce marchand , ainsi qu'il m'en avait
84 ià toàriàji
requis ffj trouvai im prêtre et trois médeèîit^ qn'it avait apparemment invités pour m'entendre parler. L'un de ces médecins , cnrieiix de savoir si je pouvais donneîr la définition d'nn mal dont je prônais le remède, me demanda ce que c'était que la pef ite vmie. — Mo nsi e u r le médecin , lui répondis-je , si fêtais ici sur les banc;$^ je vous dirais qu'en considérant la petite vérole du côté de la nature , elle provient d'une matière pestSentielIé qui se mêle avec le sang- dès le commencement qttê l'homme est conçu y et qui se manifeste plus tdt ou plus tard y selon les sujets ; que dans sa manifestation effê ie divise en discrette, discrette simple et discrette maligne, en confinente simple et conflnente maligne : j'ajouterais que l'on connaît ces différences par leurs sjmptôraes particuliers, et je décrirais ces symptômes ; mais comme je ne regarde ici la petite vérole que du côté de ses ettets, je £s que c'testûn germe destructeur que presque tous les hommes portent dans le sang, qui est toujours prêt à se développer, et qui, semblaiblé à un monceau de poudre, n'a besoin que de la plus petite étincelle pour produire un embrasement tenible ; je dis que plus on diffère de payer ce tribut à la natufe , plus ou court de danger lorsqu'elle Fcxige ; qne cette malafdie a ses motaens d'inaction et de fureur; que dans ce dernier cas , presqrré tous ceux qui eil sont atteints le sont mortellement ; les autres sont tristement défigurés, et portent toute leur vie des marques crueRes de sa malignité. £n conséquence de ce que je viens d'avancer , j'ajoute qne si , dans quelque saison favorable , on pouvait procurer la petite vérole à un en&nt chet qui le venin est encore en petite quantité , ^ j aurait cent à parier conti^e un qu'il en réchapperait , et qu'il ne courrait aucun risqtfe d'être défiguré^ ni dé perdre la vue ou l'usage de quelque membre : c'est ce moyen ^e lies Turcs oAt trouvé , ef qu'ils mettisnt en
ji>tati^C! f Aoll suf des râiàons frivoles , mais sut iaSie èip'(^riénees téiiétéiêèy àtirles fatU (es pMs èôtt^taté^^ dut lesr calcnli^ les pltfs ètA^ùis dé lâ bàiigtlité de là pé^ ttté VeYûlè inoctile'ey et àëè tavà^s affréijix de la petite ▼ëf die hàtarélle. .
— Mon âtùi , dîi lé tne'décih , Hê qtfé Wiiâ Vénéi de dire tne paraît plausible f j'ai dëjà étfténdu p.1tlér dé cette inoculation et de la manière doAf lé^ Turc^ la foVit ; mais comme céè TxiréÉ ne àont <fâ!e Ae^ hêîeif en comparaison de nous autres Françai!â y ils n'oht poiùf coûsîdi^rë qu'il est très possible dé dontféf là petite vérole à quelqu'un qui né l'aùrail juinais éttê; que né sachant point dans <raél ëtat est la persènrie que l'on veuft inoculer , ni si le iujet dont otf a tire' le vîtus éit saiù f il se pourrait faire qu'on insinuerait en même temps quelqu'àûtre virus cacbé , ou du scorbut^ ou de la grosse vérole ^ qui , venant à se dcvelopper avec celui de la petite vérole^ produirait infôillibieàiént Un contraste funeste et dangereuse, ferait mttWir lé malade, ou lé rendrait infirme ponr le reslîé dé séà jours ; qu'il j à des temps où notte corps paraît en ssmiéf et où cependant il est le pins près de la maladie, et qiaési pdît basatd on inoculait àam ce temps , il est eèrtaiii qu'on développerait d'un côte lé germe d:ê laf petite vétùle , et dé rautre celui de la ibtiiadie dbnt on éSt AieUacé : il s'ensuît dé là que l'inoéullition cet une sVi^bode phié nuisible que éùlutairé ; qike le plia» éotUrt est de laisser agir là nature, et que lorsque cette maladie àhrtve, uh médecin sage et prudent doit suivre éti tbni IVsâg^ adopte pat la fbcmté.
-^ IrouàieuT le mëdééin , re'pondis-jé, fes 'ïurci* tfé softt point sïbétéff qiié vous lé tftljtii ils prà^tiû^ l'tÀ<^tftréii âfvéé toutes lés p^rëéafùeién^ po>S<Meé p6^i^ la réussite ; îfe ont àne'atteiilîon' pttrlietdifère èktii lé c^éix! dé^ dèùi st^ts, dtr celui doiârt dti p/eWd lé vin».
86 LE COMPEBE
et de Qeliii auquel on le communique. Le premier doit être réputé très sain ^ et sa petite vérole doit être de l'espèce. la plus bénigne; pour ce qui est du second^ s'il est d'un tempérament cacochime^ scorbutique y s'il est sujet à quelques maladies particulières; s'il est atteint de quelque vice vénérien , cancéreux ^ écrouelleux , ils ne l'inoculent point qu'il ne soit parfaitement guéri.
Ils inoculent ordinairement les en fans depuis l'âge de cinq ans jusqu'à l'âge de puberté ; ils savent que passé cet âge les passions^ le travail , l'intempérance et les débauches de diverses espèces, commencent à communiquer au sang une âcreté peu propre à cette, opération ; et comme, contre le préjuge de presque tous les médecins de ce pajs-ci, ils sont persuadés que la grande chaleur est contraire à la petite vérole y ils ont cnoisi l'hiver et le printemps pour faire Tinoculation.
Ils ont encore un égard particulier à la constitution du sujet. Comme les personnes fort robustes, les gens bilieux, sanguins, et phlegraatiques sont peu propres à être inoculés, ils ne les admettent qu'après, des préparations convenables.
. Enfin , l'argument le plus fort, ou plutôt l'argument invincible qu'on peut opposer à toutes les objections contre l'inoculation, est le calcul fait d'après une longue suite d'années ,. que de quatre* vingt-onze personnes inoculées , il peut en mourir unp, et que dans la petite vérole nn^urelle , U en meufft.uxi. s^pUè^e, ,pe, qui fait treize contre un. > ,,
— Oh ! si cela est , dit le marchand , dès demain je fais inoculer le seul fils qui me ref te. J'avais six enfans, il en est, mort cinq ^près avoir été traités à la française^ si ,1e sixième doit partir, j'aime autant que ce soit à la turque.^ — Holày monsieur, dit la t^polpgien , n'allez pas si vi^e.ei» besogne. N'ayçz-iViçufrp^it^çflftenduque
. MATHIEU. Sj .
cet inoculateur vient de iire que de quatre- vingl-ooze personnes inoculées, il en meurt une? Si le fils qui vous reste venait à être le malheureux sur qui le sort tombât , vous auriez commis un homicide aiVreux. — Monsieur de la théologie 9 <lis-je au prétfe, il est bien étonnant que^ dans un pays comme la France , les gens de votre sorte aient constamment quelque chose à dire contre tout ce qui peut contribuer au bien-être et à l'avantage des sujets de Tétat. Ci'oyez-vous que lorsqu'un général , qui se trouve à la tête de quatre-vingtonze mille hommes , est enveloppé d'un ennemi beaucoup plus fort, et par lequel un treizième de spn armée va certainement être détruit; croyez-vous, dis-je, que ce général trouvant l'occasion certaine de battre cet ennemi et de rompre ses desseins pour jamais ^ lui livre bataille en ne risquant que mille homme , devienne l'homicide de ces mille hommes ? — Non , répondit le théologien. — Eh bien! repris-ie, un p^re qui aurait qaatre- vingt-onze enfans qui devraient tous avoir la petite vérole naturelle, et |1 ont la /treizième partie serait certainement la victime de ce terrible fléau, les ferait inoculer tous , serait un général qui sacrifierait la quatre-vingt-onzième partie de son armée poyr en conserver la septième. -:— L'ami, dit le théologien , votre raisonnement n'est qu'un sophisme absurde. Il y a une grande dififérence entre un général , qui a reçu du souverain le droit d'ordonner tout ce qu'il juge à propos pour le salut de Von armée y à des soldi^ qui se sont soumis volontî^irejjientàlui obéir, et un père qui n'a aucun pouvoir de cette nature sur de* enfana y qui, n'ont de leur côté aucui^ usage de raison , et par conséquent point la faculté' de, se soumettre, ou de ne point se souînéttre à ç,es ordres avec connaissance de cause. — Monsieur le the'plogien,, Tcpris-je ^ vous raisonnez comme un théologien^- IJ est faux qu'un généi^l cpm-
SB LE conpiaé
mande totijotirs à des gens qui f^ îoni ^ûnmis à ses dièdres et avec connaissance de càti^e^ puisque trèâ s'oUrènft le souverain les y a soixDfiis de fôi^e ^ en vertu dé son autorité sttpréme , et ^our raison ^uffisandé , lâats à euii incôhn'tie. Je m'arrête à ce dernier ftoîht , et je dis que si le souverain' a le droit de Contraindre ses ^ufetsf de prendre les arme^ , dé JireVenir, de livrer b'ataiflé & Tennèini , eu ne risquant que le quatre-vingtonzième d'entre eux , an lieu que s'ils se laissaient surprendre de cet enjaemîy il en penraitle septième ^ ce droit doTt s^ë tendre sur les en fans ainsi que sur les adultes y et il peut ot^nuer que tous lés enfans de ses sbjets soient inocules; ceu3( qui viendront àmôuï^ir dés suites de cette op^atîoti seront les victimes sur tesquelles le sort siéra tombé ^ de périr pour la conservation des autres ; fajoute enfin que si ta nature n'a point dcfnué àùx pères un tel pouvoir sur leurs enfana, le souverain peut Ite leur conférer, car c'est te bien de rétat : ilînsï, voilà lesnères qui ont le même droit que lé ^étténd/ et lies enrans ïa même obligation que les soldats. — Monsieur l'inoculateur , interrompit le théologien avec une sort^ d'emportement , vous parlez là du! droit que la natoé donne , du droit qUc lé souverain conftré; nous antres écclésiastîqnés^ nous n'entendons rien à céé droits. Mais lé cinquième cohimàn- (tèmslnft de Diéù se trouve au cbapitre 20 ^ v. 14? dé l'Etcrtïe; la'Sbrboïilçfe e^ M pour l'expliquer, et rèoi je suis id pour Vô'ûs dire <{àé toutes lés propositions que Vous Venez d'allé'guer en frfveur de l inoculation sont scatïdaleus^ii, erronées, bfos^liéibailoïi^e^^ fausises, Kérétiques, impics ^ déte^Uldesy liéuddntes à la subversion m chHstiîinisn^é ; à Fétabfiss^emént dit déïsme^ dé l'atbéîAtfé , éil de aSBé erféttrs motfstnieisé^. ~ ABch mTtiiàbKf Bstvard I m'^criaï-je , ii je nféVaiÀ dans une nràiïdh qWé îè résj^cctè, je' tè'j^téraik tout î llkcurè
SlATméU. 89
fraf In fénétïe. — Holà^ messieurë^ dit lé marchand , poiût de bmit éhez moi^ s^il vous platt. Monsîeuir le théologien, j'avais juge à votre mine pincée, sérieuse^ à Votre dëmai^ehe grave, à votre air de Éû^sdittcé, et sinrtout par Thàbit que vous portez , qnfe vous deviez ét^e un homme de quelque savoir, de quelque jugement j c'est potrrquoi je vous ai invite peut dire votre sentiment 'sur la méthode que cet étranger propose ; maintenant je vois que vouS n'êtes qu'un ignorant, un pitoyable raisonneur, xtn incivil, un emporté, nh" brutal ; je vous prie de sortir de chez moi à r instant^ èï de n'y jamais remettre le pfed. Poiir vous , monsr?èiir , me <Ét-il^ Vous n'êtes paiï nieiHeur logicien que cet! innpertinent ecclésiastique ; maiij j'ai entrevu , pàrm? les raisons t(ùè vous tâchiez dé débrouiller , qfne voir vues sont louables , voire causé juste , et votre ita^âiod^ praticable. Vons pouvez inoculer mon fils lorsqfu'il vous plaira. Je vous promets cinquante pi^toîes si vons réussissez à mon gré. Je remei^ciaile Âiarcfaand delà confiance qu'il voulait bien avoir en moi, et je Im promils de faire mon possible pour le satisfaire. Alors \ei trois médecins seierèrent, firent chafctfn une révérence bien sèche et partirent. Pour moi , je commençai dès le lendemam à préparer lé fil^ du marchand à l'opération ; elle réussit si paifaitemént, qu'en wipiùs, de froÎ3 mois j'avais inôcidé plus de deux centt enfanfs , dont il n'était mort que trois. Il était j^éri au moins le quart de eén« qtte lés Médecins de là ville avaient traités.
Cependant les chaires ,' lés confessio/nnanx retentiraient dés déclamsAlon^ des prêtres contre la pratique rn[feroalè que je Venais d'introduire à Lyon; toutes les presses de la ville gémissaiei|t sur les libellés que me^sieui^s de la médecine lâchaién'lf contré moi : j^étais un sédiiétenr, trâ èhYpoisonnenr , ùh perbtrhxi<»
90 L]Ç GOMPERE
teur d'ëtats, en un mot nu homme a Mnilre ou. à rouer ; mais toutes ces bagatelles, ne m empêchaient point, d'aller .mon train.
Je continuais toujours à inoculer avec le plus grand succès y lorsque j'appris que mes ennemis étaient ^r le point d'obtenir. une lettre de cachet contre moi. Je résolus de partir incognito de Lyon pour Paris ;• mais trois prêtres et deux médecins s'étant trouvés à mondépart, me dirent mille invectives, ameutèrent la po^ pulace y et je fus poursuivi à coups de pierres jusqu'à une. demi-lieue de la ville.
■ Lorsque je fus arrivé a Paris , je confiai à un honnête homme l'envie que j'avais de tenter si les .médecins de cette ville ne seraient point plus raisonnables que ceux de Ljon. L'honnête homme me répondit que je n'étais point le premier, qui eût fait cette tentative $ que les médecins s'y étaient constamment opposés, et que .le plus court pour moi était d'attendre la résolution du parlement sur cet article. Je trouvai étrange qu'il fal-, fût que des jurisconsultes décidassent de quelle manière les médecins doivent administrer leurs remèdes y et je pris le parti d'attendre la décision de cette affeire.
Quelques jours après mon arrivée dans cette capitale, un singulier genre épidémique saisit tout à coup les trois quarts de la France. Ceux qui avaient de l'argent se battaient po^r le troquer contre du papier. Je ris quelque temps de cette manie; mais, la maladie m'ayant pris à mon tour , je me donnai mille peines pour me défaire de mes espèces , et je ne fus guéri de mon mal qu'après m'étre aperçu que toute ma fortune ne consistait plus que dans la valeur intrinsèque de mes billets.
Etant réduit à peu près dans le même état ou les paysans dfe la Romanie m'avaient mis, et enrageant de
MATHIEU. 9i
ce qu^eû France un hoiméte homme ne pouvait faire fortune, ni en faisant des choses raisonnables ,. ni en fsu$ant des sottises , je, m'associai avec un certain monsieur Gribaudier , qui faisait profession de réparer par l'industrie le tort que lu fortune lui avait fait : je devins très habile dans celte profession* Mais la justice, jalouse de nos succès, fit arrêter monsieur Gribaudier, et l'ayant convaincu d'avoir enfreint certaines lois, elle le fît pendre au beau milieu de la Grève.
Ce procédé m'indigna , et de dépit je m^enfuis en Hollande , où je devins janséniste , luthérien , arménien , calviniste, brouniste, anabaptiste,' boreliste, collégien, socinien, arien, préadamite , juif, herpréadamite ^ juif, hemhuttcr, enthousiaste, quaker, déiste, manichéen , pjrrbonien et athée.
— Eu vérité , dit le compère Mathieu ; j'en aurais bienfait autant en pareille occasion.
. — r Me trouvant dans un pays où l'on avait la liberté dé penser, continua père Jean , je crus qu'on y avait celle d'agir. J'agis donc. Mais mes actions ayant déplu aux. tlollandais , ils me firent danser une sérénade vis-à-vis une de leurs maisons de ville , me firent marquer d'un fer chaud sur l'omoplate, ainsi que l'on fait au front des chiens pour les empêcher de la rage, et puis ils m'envoyèrent scier du bois de Brésil dans un rasphuys.
' Ce genre de travail étant trop uniforme pour m'amnser, m'ennuya; et comme Tonne voulut point m'en donner d'autre , j'enfonçai un soir la porte du laboratoire et je m'enfuis dans le pays de Clèves. Etant près d'entrer dans la viUe de Wescl , je rencontrai un habillé de bleu, qui me demanda si je ne voulais point «.ervir le roi de Prusse; je lui répondis que sa majesté prussienne pouvait se servir elle-mén^e , et que je ne servais personne. L'habillé de Heu, piqué de ma ré-
gfa LÉ GOMPÈiiË
ponse, tira son épée pour nie frapper ; mâu jé^Ia lui arrachai des: mains , je hii en donnai cintjoante conps sur les ëpatdes; puis je la cassai en deux et la lui jetai au visage; après quoi, ati Hew d'entrer dans la TiMe^ je \& laissai sur ma droite, je continuai ma route, et je m'arrêtai à Cologne , où je repris le métier de M. <Qrri« baiidier.
Lorsque j*eus amasse trois ou (piatre cents dàcats , je partis de Cologne , et je rétournai à Paris , où je trouvai que la police avait dispersi^ toutes mes' anciennes connafissances. En attendant que j'en fisse de nouvelles , le baron de Montenoi me prêta sa femme pour me désennuyer , et se contenta de Tinterêt de dix écus par mois : l'on ne pouvait pousser plus loin la ge'nërosite; aussi personne n'al'ame plus nobfe que lé baron de Moùtenoi. Au bout de six semaines , la' baronne devint fourbue ; son mari la reprit, la fit traiter, la prêta à un autre, puis encore à un autre f^ si bien qu à la fin la pièce ëtant devenue hors de cours^, iltfe la prêta plus à personne et la mit au biHon.
Plusieurs personnes trouvaient étrange que le baron dé Motitenoi prêtât ainsi sa femme aux honnêtes geiis; mais le baron, qui avait autant d^csprit que de noblesse d'âme ^ disait , à ceux qui entendent raison , qu'il n'y aVait rien de si naturel que cela, et le lieur prouvait, il' disait aux théologiens que puisque Abraham avait abandonna sa femme au roi d'Egypte, lui, baron de Montenoi , pouvait h/ien en' &iré autant dé la siennie âf së^ amis ;' et que comme Abra&am avait reçu pour cela dés' brebis , dc^ bœufs , des ânes , des serviteurs , dcjs servantes, des ânesses et des chameaux , lui baron de Monteàoi poWait bien tirer quelques louîs d*or dé^cè trafic pour aVoir quelques' livres de^iande à mëAfè dans son pot ] il rapppTtfiit à ce sujet l'apblogîe qfné saiiit Augustin fiiit'& faction du patriarche , les îouan-
ges tfie hsàfijt ^wi^Toise donne à Sara pour son ob^ûiasM^ce dans cette occasion, et les elofes qi^e s^jint ÇixTj' sp^tôme donne à Tune et a l'aytre. Quant aux ^enjs dû commun y jpoonsieur le baron leur citait roxerople d^ plusieurs peuples ^ui prét^ent leurs femmes aux étrangers pour If s rëgaler, de tant de particuliers en France qui prêtant les leurs pour leur pra&t , comme les plaideurs à leurs ^uges, les commis aux maltôtiers, les marchands aux usuriers , les officiers aux grs^nds, les grands Tun à Tautre, jusques et y compris Abpul- Chica, qui vendit la sienne au roi de Coingo pour avoir un emploi dans les fermes ; enfin , le baron disait aux politiques que Tusage de louer y prêter ou vendre sa feo^me était une nouvelle branche de commerce entre les sujets d'une même monarchie ; un nouveau mpjen de faire circuler l'argent, de cpu tenter .les riches, d'enrichir les pauvres et de dçnncyr des sujets à Tétai ; bref, il apportait tant de caiàons pour appujer la justice et Futuité de son fait , que tout le nj^onde eût dû en étfe content ; mais l'esprit de. l'homme n'est point fait pour^e payer de raisons.
Je reviens à mon histoire.
J'ai dit que j'avais apporté <le< Çplogne environ .trois ou quatre cents ducats , q\ie j'avais gagpés en coniini^ant le métier que M. Gribaudi^r m'avait eu^ei^né ; m{^sco9^e jeu'épargnais.rjie^ p^rme prçcurer tous les agrémens de la vie , je pic yis bientôt à se,c .
PoiM^ cjette Sois, j'pppoyi^ n^aj^lume a la misère. Je fis un^vre ou ji$ démonjtrai, clsax comme le jour, que le ^ d'Amraqi et de Jqcàbed' n'était point si grand sprcie^ qu'on ye^t nous jle (aire croire, et que, san^ un t|ro^ean\d'âne8 sauvage^ ,. sa bgguette toute-puiAsâmte e4t opéré un prodige de moins ,(0* ^^^ 9^^f^^ fi^
(i) Tacit. Hwf./(6. 5.
g4 LE COMPEâE
grand bruit : rimprimeur qui Favait imprima fut connu^ enferme et ruin^. Deu< auteurs eurent Taudace de me réfuter; mais je rossai 1 un et j'ereinlai l'autre y pour leur apprendre à respecter la vérité. Après cet exploit , je partis de Paris et je pris la route d'Orléans.
JVtais avance d'environ' deux lieues siir cette route , lorsque je vis arriver un postillon criant de toutes ses forces ; Oh ! hd! oh! hé] place à M, le marquis qui h)a h la guerre! Lorsque ce postillon fut près de moi, il me satigla un grand coup de fouet à travers le visage, parce que je ne m'étais point rangé dans là boue pour laisser à son cheval le plus beau et le milieu du chemin . Je me mis à jurer de mon mieux ^ et je jurais encore , lorsque le marquis qui allait à la guerre arriva : celui qui conduisait la chaise de poste m'en fit autant que le postillon , et je redoublai mes imprécations. Le marquis ayant fait arrêter la voiture, me demanda, d'un ton fier, ce que je diâais. — Je dis, lui répondis-je, que je voudrais que les postillons, les chaises de poste, et les marquis qui vont à la guerre y fussent à tous les diables. — Ahî faquin! répartit-il , je vais t'apprendrc à connaître ceux à qui tu parles. £n même temps , il saute hors de sa voiture, met fépée à la main, et avance pour me frapper ; je me mets en défense : il jure, foi de gentilhomme qu'il me fera pendre. A ces mots , je lui assène un coup de goiirdin sur l'occiput, et je l'envoie rejoindre les héros du neuvième siècle.
A ce spectacle , le conducteur: effrayé s'enfuit à toute bride. Pour moi, voyant que personne ne me
fuettait , je me saisis de Tépée , de la montre et de la ourse du g^ucrrier; }è quittai la route d'Orléans , je pris celle de Dreux, je traversai* la Normandie, iîtje ne m'arrêtai que sur les côtes maritimes de cette province
Après avoir rôdé pendant quelque temps çà et là , je
MATHIÏTJ* 95
me fixai près du Havre de Grâce y où^ ayant épousé la veuve ^ les deux filles et la nièce d'un maître d'école de village 'y j'embrassai la profession du défunt.
Mes élèves firent de tels progrès sous ma conduite ^ qu'en moins de six mois les plus grands battaient leurs pères , et les plus petits crachaient au visage dé leurs mères. Les parens ^ mécontens de cette nouvelle espèce d'éducation , me citèrent devant le curé du lieu pour rendre compte de ma doctrine. Lorsque je fus arrivé chez le pasteur^ il me dit : Monsieur le maître d'école ^ vous me feriez plaisir de m'instmire dé vos sentimens touchant la soumission ^ l'obéissance ^ l'amour , le cespect f la reconnaissance que les enfans doivent à leurs pères et mères? — Monsieur le curé^ lui répondis-je^ je suis fortement persuadé qu'ib ne leur doivent rien de tout cela ; ce n'est que par une suite de l'état de faiblesse et d'ignorance où ils naissent ^ qu'ils se trouvent naturellement assujétis à leurs parens (1). Comme vous n'êtes qu'un sot ^ monsieur le curé^ je me dispense de vous alléguer d'autres raisons philosophiques qui autorisent mon opinion. Adieu ^ monsieur le curé. — Ayant fini ces mots j je retournai chez moi.
Comme je savais qtfe selon la sainte et pieuse cou ' tume des gens d'église , le curé chercherait à se venger de ma naïveté^ je partis le lendemain pour le Cotentin; là f je devins commis y maquignon , contrebandier ^ opérateur 9 faux témoin y procureur et faussaire; mais ayant appris que la justice me faisait rechercher pour ce dernier métier, je retournai à Paris , d'où, après avoir exploité mon ancienne hôtesse et houspille son mari y je suis parti ce matin pour aller voir si les Moscovites ne seraient point plus tolérans que les Français.
(1) y. la note ci-d«vant> p., 114. V. aasii jet Mceort, p. 49
et sniv.
96 LE CîOWWE
— Votrje htftwe, dit le cooipère AiU^ea k père Jean y achève de me confirmer dia$ une opinion qu'il n'appartient qu'à un fikilosophe d'avoir. Vous avez commence votre vie exemplaii;e pardpni^er i^n coup de canif dans le cul de votre régent ^^ parce qu'il vçm. fouettait sana sujet; vous avez quitté vos études pour vous mettre grenadier , et vous avez r^uni dans ce inc^ier toutes les gentillesses d'un ventable:)ionm)e de guerre; vous avez escamoté une r^gieuse des griffes de Satan qm la tourmentait , et vous vous êtes marié avec elle pour Itti ôter ses scrupules ; vous avez enlevé la fille d'un mar«bapd de vin de Londres ^^arce qu'il ne vous l'aurait pas donnée; vous avez été Turc , corsaire, çbré* tieui médecin y luthérien , calviniste ^ quaker, manidbéen , aAhée , ejU;. ; vous avez épousé quatre femmes à la fois f de crainte d'eu manquer : je ne trouve rien de plus naturel que tout cela.
Mais quand je considère que vous avçz été emprisonné f ruiné , cocufié , parce qu'un diien avait pisse sur le jupon d'une entretenue ; quand je considère qu'on vous a donné deux cents coups de bâton sur la plante des pieds y parce que vous aviez trop bien ^ervi saHautesse ; quand je considère que la justice vous a cherche pour avoir été associé avec un homme qui tâchait de faire fortune conmie il pouvait , et que cette joême justice tous a persécuté pour avoir compo^ un livre contre un j.uif qui est mort il j a plus de trois mille ans ; quand je coiuidère que vous avez été battu par des fa-
Suins de va^ts , parce qu'étant à pied vous ne vous érangiez point pour la poste , et que vous ayez été contraint a 6ter la vie à un marquis qui voulait vpus ôter la vôtre ou du moins vous faire pendre ; parce que vous aviez l'audace de vous défendre contre un gentilhomme; quand je considère qu'il vous fallut fuir la veul^eancc d'^im cagpi de curé, pour avoir .enseigné Icis éié-
métis de lu. loi naturelle aux enfans de ses paroissiens , et que la justice de Normandie vous cherche encore pour avoir rendu service à autrui aux dépens d'une conscience qui n'appartient qu'à vous ; quand , dis-je , je considère que vous avez été errant, poursuivi, pros<« ,crit y persécute, pour avoir éclairé les nommes par des exemples puisés dans la pure nature et la vraie philosophie > pour avoir tâché de jouir librement de la seule vie (i)que nous avons à espérer , et fait en sorte de ne point mourir de faim au milieu des biens de ce monde, je ne doute plus que les lois n'aient été inventées (2) ôour détruire la liberté naturelle , en fixant pour jamais fa loi de la propriété et le droit barbare (3) de l'inégalité.
Oui , mon cher oncle, continua le compère, les lois, la religion, les préjugés , la violence se réunissent constamment contre celui qui ose penser et agir. Dans cet état de contrainte , l'homme demeure esclave , tandis qu'il devrait être libre , et vit dans l'indigence au mi^ lieu du patrimoine de la nature.
Si quelque génie transcendant, tel que l'inimitable père Jean , vient a s'apercevoir qu'il naît libre et hors de toute sujétion naturelle (4) à l égard de son père ou de son prince j que rien n'est capable de le soumettre 1 aucun pouvoir sur la terre (5) que son propre consenement, en un mot, que le vice, la vertu, le bien et le nal moral , le juste et l'injuste et tout ce qui en dépend,
(1) V. la Vie heureuse, p. 34-
(2)\, le Discours de Rousseau sur rorigine de Tinégalité armi les hommes, p. 99.
(3j V. i*Eocyclop. Disc* prélim.
(4)iAtrf.
(5) y. i'£ncyciop. au mot gouvernement.
ne consistent que cl<ans Topinion de ceux (i) qui les ont invcnte's pour appuyer leurs inteVéls (a)'; si, dis-je, cet homme rare ^ auquel il a ete' réserve de déchirer le voile de Fillusion ^ tente de secouer le joug du travail , de la misère , de la servitude et de la superstition , en usant des droits que la nature (3) lui a donnes, il a tout à craindre de la tyrannie du plus fort, à moins qu'une prudence consommée ne le mette à l'abri des recherches lie la justice et de la persécution des prêtres.
— Corbleu, dit père Jean, mon neveu a niison; je me suis moque de tout temps de ces billevesées dont on endort les sots ; j'ai toujours regarde la religion et les lois comme d«s inventions humaines ; je n'ai consulte dans toutes les actions de ma vie que la seule voix de la nature ; aussi ai-je rencontre partout des ennemis injustes et dangereux , mais j'ai eludë leurs pièces par ma prévoyance , mon adresse et ma fermeté. C est sur ces vertus qui ne m'ont jamais abandonne', que j'ai fondé la tranquillité' d'esprit dont je jouis , et qui sied si bien à la liberté de penser que j'ai adoptce , ainsi qu'au sangfroid inalte'rable qui , maigre CiceVon et ses semblables, ne m'a jamais quitte' , même en tuant des capucins et des marquis ; joignez à cela que ma conscience n'a jamais senti l'aiguillon de ce que le vulgaire appelle
Ti) V. le Disconn sor la Vie heureose* p. 6.
fa) V. Montaiffne, t. i, p. 3^1, où il est parlé de« seatimens de Protagoras, a'Ariston et de Tbrasimaque, sur la nature dea •lois, du juste» de l'injuste, etc.
(3) y. Plat, in Gorg.^ où l'ua des interlocuteurs se plaint de ce qu'en inculcant à la jeunesse les principes de la justice» on étouffe les sentimens nobles et élevés que les enfans apportent en venant au monde, et il ajoute qu'on ne voit briller en eu le droit de la nature qne quand ils viennent à secouer le joug de« lois.
HÂTBiEir. 99
remords et que j'appelle le supplice des faibles et des idiols (i); ma philosophie se croirait déshonorée si elle s'occupaitdecesfôcheuses réminiscences (2) qui De doivent leur origine qu'aux préjuges et à l'ignorance. Qu'en dis-tu, l homme aux reliques? ajouta le père Jean, en s'adressant à Diego. — Très redoutable père Jean ^ répondit l'Espagnol, je dis que dans certains cas ma fiwrale ressembla assez à la vôtre, à cette difFerence près que la philosophie que je respecte, mais que je ne comprends pas tout-à-fait, vous (ait agir, et que dans toutes tues actions je n'ai d'autres motifs que mes intérêts particuliers d'accord avec la religion , appliquée selon les principes que l'on m'a inculqués dans l'éducation honnête que j ai reçue chez les jésuites de Saragosse; au reste, mon révérend père, je vous regarde comme un saint homme, qui, par les traverses de votre vie, avez expié depuis long-temps le capucinicide que vous avez commis, et l'apostasie dont vous vous êtes rendu cou^
(1} V. le discours sur la Vie heureuse, p. 63.
(»] ....... cor tamen hos ta
Evasisse putes, quos diri conscia facti Meus habet attonitos, et surdu vei bere caedit, Occnltum quaticnte animo tortore ilàgelluni Pœna autem vehemcns, ac niulto ^œvior illis Quas et G^editius gravis inveoit, et Rhadamantus, Koote dicque suum gestarein pectorc testent.
J&VENAL, êSaL 13, v. 143 ei €e<j.
9 Pourquoi vous îmagiocr que ces gens taos foi» sans probi» > té, ne sont point punis de leurs crimes? Oui, ce méchant » homme se condamne lui-même à tons momens; il est saisi
• d'une secrète horreur ; il se persécute, il se tourmente, il est
• lui-même son boorreaa : les peines qu'il endure ne se peuvent ». exprimer; elles sont plus terribles que les plus affreux arrêts ». de Gaeditius, plus cruelles que ceux que Rbadamante pro- » nonce dans les enfers. Quoi! avoir di^s le fond de son Ame, » jour et naltj un secret témoin de son crime ï ahl quel toura ment ! •
lOO LE COMPERE
paLley aoit à Aleer ^ soit daa» votre transmigration de Paris en Hollande.
Pendani le récit que père Jean avait fait de son histoire ^ il s'était formcà VOuestun orage très-conside'rable ; l'on entendait , par le bruit du tonnerre qui devenait de plus fort en plus fort| que la ville de Sen-^ lis en aurait sa nart; et Diego achevait de parler , lorsqu'un tourbillon furieux qui précédait la pluie et la grêle , qui allaient tomber en abondance j renversa une partie de la cheminée de la salle où nous étions^ L'£spa2nol| effrayé de cet accident^ s'écria : Mes amis^ nous allons périr ! la chute de cette cheminée est un avertissement de la colère divine qui va fondre sur nous. Je me souviens dans ce moment que c'est demain le jour de l'Assomption de la Vierge ^ et que nous avons mangé à notre souper un gigot de mouton^ une poularde et six côtelettes. Prosternons-nous , mes chers compagnons, intéressons le* plus grand saint du paradis en notre faveur , et dites de cœur et ^'affection ce que je vais réciter de bouche. — En même temps il se jeta à genoux, et d'une voix triste et lamentable il entonna la prière suivante.
O vous î qui avez commencé par ne rien valoir^ mais qui ayant été blessé à la jambe au siége'de Pampelune, êtes devenu honnête homme en dépit de Satan et de son tintamare! bienheureux saint Ignace! intrépide champion de la Vierge! qui auriez tué un Maure incrédule , sans l'entêtement de votre roule qiii prit un chemin pour un antre. O vous! qiû après avoir com-
Î)ris combien le mépris de soi-même est conforme à 'évangile I avez porté le métier des gueux, de truand et d'argotier à un degré sublime, avez couru les champs équipé comme un fou (i), avez fait peur aux uns, avez
(i) OHand., Maffeuf, Boirhpurs.
JiATHIÇlJ. loi
fait rire lés autres , et n'êtes entre' en aucune ville pendant vos caravanes sans avoir une troupe de polissons à vos trousses; A vous! qui avez toujours tait un si grand cas de la simplicité ^ que vous avez refuse, des lumières du diable (i) pour l'interprétation de l'Écriture ; ô vous ! qu'un zèle ardent fit partir pour Jérusalem , et qui auriez vraisemblablement converti tous les Turcs , si le gardien des capucins de cette ville ne vous €iît chassé comme un péteux , et contraint de repasser en Europe ; ô vous î qui avez failli être pendu comme un. espion par les Français (2) lorsqu'ils faisaient la guerre en Lombardie , et qui , à l'âge de trente-neuf ans , êtes venu à Paris tendre votre fessier aux régens du collège de Sainte-Barbe; ô vous ! qui ayant été pris pour un illuminé par la sainte inquisition (3) avez évite le fagot par votre ignorance, et fdtes réservé à de plus grandes choses; ô vous! qui sur le refus que le ciel vous fit d'un petit chien (4) pour vous servir de directeur , avez rugi comme un 1îon| hurle comme un loup, beuglé coiQme un bœuf, grincé des dents comme un damné, et failli de vous jeter de désespoir par une fenêtre; ù vous! qui, après une si terrible épreuve, êtes Sarvenu à un tel degré d'amour de Dieu (5) que les ammes vous sortaient par la tête ; ô vous! qui avez converti les pécheurs par mille tours tout-à-fait gentils, comme en vous jetant dans des étangs glaces (6) , en jouant au billard (7) , ou en enlevant des femmes à
Îi)Ribadeu. ubisup.
a) V. les auteurs de sa vie.
(0) Orland. ubi sup,
(4) Orland. ubi sup,
(5) Ribaden. ubi sup,
(6) V. les CBurres de M. de Laanoi.
(7) Ribaden. ubi sup.
leurs maris (i) pour qu'elles vécussent en chasteté ^ vous qui avez e'ie'la terreur et le flëau des démons, des loups- ga roux y des esprits follets , et qui chassiez les premiers en récitant des vers de Virg^ile (2) ; ô vous ! qui avez eu le bonheur de voir la Sainte- Trinité (3) en corps et en ame , lorsque vous e'tiez encore sur la terre, et qui, indépendamment d'un bienfait si rare, avez encore eu autant de visions, d'apparitions, de re'vëlations (4) que tou» les anachorètes de la Thébaïde ; ù vous ! qui , par un prodige inouï, avez fait une visite sans quitter Rome (5) à votre disciple Kessel à Cologne ; ô vous ! qui avez rendu Lisan le pendu a la vie (6), rendu un borgne aveugle (7), et ressuscité une poule (8) qui puait ; ô vous! qui par des marques si éclatantes d'une sainteté extraorainaire , avez mérité d'être le père , le fondateur , l'instituteur , le conservateur d'une société^ de saints personnages, qui, par leur vie archangélique , sont devenus ici-bas les seigneurs , les modérateurs de toutes choses , et les fléaux de ceux qui encourent votre indignation ; ù vous ! qui êtes autant au-dessus des neuls chœurs des anges, que le Grand-Turc est au-dessus de votre serviteur et compatriote Diégo-Arias-Fernando delaPlata, jRioles^ j Bajaloz; ô patriarche des patriarches! neuf mille six cent onze fois plus patriarche qu'Abraham ! daignez jeter un œil de pitié sur tous les humains dans cette nuit désastreuse et cCIroyable , où tous les élémensse confondent, où le ciel et la terre enflammés font une esquisse du dernier des jours; daignez, dis-je, jeter un regard compatissant sur tous vos serviteurs ,
(i]Orland. etMaff.
(a) Turrain, sur saint Ignace^
(S) (i) (S) (6J (j) (S) Voir les auteurs de sa vie,
MATHIEU* io3
mement sur mon doux maître ^ Mdlhieu le philosophe y sur le vertueux père Jean de Domfroot ^ sur mon ami JeVômc et sur moi. Ne permettez pas que nous pé-
rissions pour avoir mangé un gi^ot de mouton | une poularde et six côtelettes la veille de TAssomption; rognez les griffes de oatan, qui se prépare à nous agripper : reverrouillcz les portes de rabîme qui est prêt à nous engloutir; détournez la foudre!... — A ces motS; le tonnerre y éclatant d'une force épouvantable^ perça le toit et le plancher de la chambre ^ et brisa en njillc pièces la table autoiu* de la quelle nous étions.
A ce spectacle efifrajaut, Diego tomba par terre et foira dans ses chausses; père Jean, plus irrité de Tineongruité du foireux qu'épouvanté du coup de tonnerre, prit l'Espagnol parle collet, le jeta au milieu de la cour et ferma la porte ; ensuite, ajant rallumé la chandelle , il prit une bouteille qui était sur la cheminée, la vida d'un seul trait, et nous dit en se rasseyant : Je voudrais bien savoir où vous avez péché cet original? Il est par la corbleu, fou! j'ai eu la patience d'écouter son impertinente prière à saint Ignace; mais, vertu de froc! foirer en présence du père Jean? je ne le souffrirai jamais. — Toutle monde n'est point si intrépide (i) que vous ,lui dis-je; l'épouvante fait certains effets sur 1 un qu'elle ne fait pas sur l'autre ; il J a mille personnes à qui il en serait arrivé autant , en voyant le tonnerre tomber à leurs pieds , au reste, il serait à propos d'à-
(i) L'ÎDtrépidité est une force extraordinaire de rame qui l'élève au-dessus des troubles, des désordres et des émotions que !a vue des grands périls pourrait exciter en elle; et.c'est par cette force que les héros se maintiennent en un état paisible, et consei^ent Tnsage libre de leur raison dans les accidens les plus surprcnans et les plus terribles. Réflexions et Maximes morales, p. 78.
i04 . LB COMPÈRE
vertir l'hôte de cet aceidenti la foudre pourrait bien avoir mis le feu au grenier. -^ Ma foi ^ dit père Jean , taut pis pour le grenier , je ne me mêle point des affai-^ res a autrui; faites-en de mémcy et song'eons à vider les six flacons qui sont là sur c^|^tfet. Mais je ne puis revenir de cet original.
. '• — Mon cher oncle , dit le compère ^ il faut en avoir pitié : les jésuites et la superstition lui ont fêlé le timbre , ainsi qu'à bien d'autres; il e^t confit dans une piété si puérile^ si ridicule ; il est plongé dans une ignorance si crasse ^ qu'il cite à tort et à travers l'écriture, les légendes y son recteur des jésuites de SaragossC) et dans des circonstances si peu analogues à ces citalions^lqu'il me fait rire quelquefois ^ et met encolère mon compère Jérôme; aureste, c'est un assez bon garçon, oui m'est fort attaché, et que je garde, parce que je lui mis faire i par principe de religion et par bêtise, taut ce qu'un homme d'esprit pourrait faire par principe de philosophie. -<- Je lui pardonne donc, dit père Jean; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit un original. A propos, mes enfiins^ vous allez en Hollande?»^ Oui, répondit le compère. -* Hé bien, reprît père Jean , je vous aeoomparnerat jusque-là ; alors je continuerai ma route pour Ta Russie, et si voulez faire le voyage avec moi , il ne tiendra qu'à vous. — Très volontiers, dit le compère; à Dieu ne plaise que je rejette une telle proposition ; la fortune a vomu que je trouve un oncle si chéri , si respectable , je ne Tabandonnerai de ma vie. — Dès ce moment tous nos biens furent déclarés communs, nous nous promîmes une fidélité à toute épreuve; nous cimentâmes notre Union en vidant le reste de noà flacons , et nous conclûmes de finir la soirée par chercher Diégo^ qui n'avait point reparu depuis la fin de son oraison.
Après quelques perquisitions inutiles ^ nous (ttmes
contraints de mettre l'hôte et tous ies genà en œuvre pour retourver le pauvre Espagnol ; l'on parcourut toutes les granges, toutes les écuries, toutes les caves^ tous les greniers de la maison ; l'on s'égosillait à crier : Diego I seigneur Diego! où. éteft-vous? — Point de Di^go. Enfin l'on désespérait de le trouver, lorsqu'on 4e 'di^couvrit dans un poulailler, on il s'était tapi parmi une quarantaine de poules.
Ayant rassure TEspagnol Je mieux qu'il nous fut possible, il sortit de son rédoit. Deux vigoureuses servantes lui ëcurèrent le fessier; il changea de chausses, il rentra dans la chambre, et père Jean lui dit : L'ami t)iégo, en considération du récit que ton mfître m'a fait de ton mérite singulier, je te pardonne l'incongruité de ton derrière; jeté déclare que tu es compris dans l'alliance qui vient d'être contractée entre mon neveu, Jérôme et moi ; que tu auras voix en chapitre , ainsi que chacun de nous ; que je te prends sous ma protection spéciale en tout , partout , contre tout , fût-- «e contre Lucifer. — Ah! très vénérable père Jean! 6*écria Diego en se jetant à deux genoux , après mon maître que voilà, vous serez désormais celui que j'aimerai le plus sur la terre. Tous les jours de ma vie , à commencer dès ce moment,- je réciterai cinq pater €tjcinq./r</e Maria en l'honnenr de sainte Barbe, pour qu'elle daigne vous conserver dans le. sentier de la vtttxx et qu'elle votis préserve de mort subite, ainsi qu'elle fit autrefois à Auduin le chartreux , lorsau'il itomba dans la neige (i). Je pderai saint Gatien, dont
(i) Ur çhartreui, nommé A«di|in, étant up jour tombé dao» un précipice rempli de neige, y fat conservé en vie l'espace de quatre mois par l'intercession de sainte Barbe. An bout dé ce temps-là, il sortit du précipice, se confessa, communia et moarnt aussitôt. V. Tilman Breddnbadi, Sue, eoii, Ub. 4« Item. Chron* Cartut, iib^ 4« ^P» 3. 5*
io^ LE CCHpéaÈ
l'église célèbre aujourd'hui la fétc , qu'il veuille Vous accorder joie j santé ^ richesse ^ et qu'il vous fasse élire pape nn jour ; car le ciel m'a révélé dans le poulailler que TOUS étiez le seul qui méritiez de remplir un poste si important y et qu'il ne fallait pas moins que votre vigueur, votre fermeté , votre exemple , pour réformer certains petits abus qui commencent à se glisser parmi les pasteurs de la bergerie du Seigneur. — Lorsque Diego eut fini de parler, chacun, fut se coucher, et le lendemain de grand matin nous partîmes dé Senlis: