CHAPITRE IX
Arrivée da compère Mathieu à Senlis, — Rencontre d'un homme extraordinaire. — Histoire de cet homme.
A peine fûmes-nous^ans les champs^ que nous ouvrîmes la boîte. Mais quelle fut notre surprise et notre joie, lorsque nous y trouvâmes, outre les louis du compère, pour plus de quatre mille écus de bijoux, tous fruits assurément de la pitié du sergent : cette découverte faillit de nous faire tourner la tête. Diego fit plus de trente cabrioles et plus de soixante moufi« nets ; mais lorsque nous réfléchîmes que nous n'étions point encore hors de danger, nous modérâmes nos transports , et nous fîmes tant de diligence , que le soir nous arrivâmes à Senlis.
. Etant entrés dans la première auberge , nous demandâmes à l'hôtesse ce qu'elle avait à nous donner à souper; elle répondit qu'elle n'avait qu'un gigot de mouton , une poularde et six côtelettes dont elle ne pouvait môme disposer, parce qu'il était arrivé un étranger quelques momens avant nous qui avait retenu
le tout pour lui seul. Le compère Mathieu dit que cet étranger était fou ; qu'il y avait de quoi mauger pour six personnes y et qu il prétendait en avoir sa part.
L'hôtesse nous ayant conduits dans une chambre au bout de la cour où était cet étranger, nous trouvâmes un gros et puissant homme ^ ayant le visage plein et rermeil ^ la barbe noire , les yeux à fleur de tête , qui s'amusait à yider quelques bouteilles en attendant le souper. L'aspect de cet homme déconcerta un peu la philosophie du compère ^ qui était déterminé à lui demander hautement la moitié de la portion qu'il s'était destinée ; c'est pourquoi il se contenta de lui exposer très poliment le sujet de sa visite. L'étranger fit d'à» bord quelques difficultés; mais ayant appris que le compère était un philosophe y il nous accorda le plus galamment du monde de souper avec lui , à condition que l'hôtesse chercherait de quoi augmenter le service de quelques plats.
£ntin l'heure de souper arriva , et chacun mangea de très bon appétit. Au dessert . l'étranger demanda au compère qui il était; celui-ci dit qu'il était de Domfront et le nb de Mathieu le cordonnier. — Par la veiitreblen! s'écria l'étranger; tu es mon neveu, ta mi^re est ma propre sœur; je suiâ cet oncle capucin que tes parens croient aux Indes à prôcher r£vangile aux infiaèles. Ça, dis-moi, d'oti viens-tu? que fais-tu 7 où vas-tu ? Le compère Mathieu sauta au cou de son oncle , l'embrassa plus de dix fois , et lui conta nos aventures jusqu'à ce jour , ainsi que celle de Diego'. Alors l'oncle du compère nous dit : Mes enfans, puisque j'ai appris votre histoire , il est juste que je vous conte- aussi la mienne.
Mon cher neveu sait que mon père était tonnelier: comme ce métier avait mis le bonhomme a son aise^ il m'envoyât au collège d'Alen^on pour y faire nies-
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étades. Quoique j 'apprisse passablemeot le Mn^ il ne se passait point de semaine que mon régent ne me donnât le Ibuet; il prenait pour nécbanceté certains petits tours de gentillesse qui m'amusaient et qui Élisaient rire mes camarades. Comme je grandissais , que je devenais de pUis en plus gentH, et que mon régent me battait toujours , je lui dis que s'il s'avisait de me battre encore , il s'en repentirait. Trois jours après, il voulut me fouetter comme à son ordinaire ; mais je lui donnai un coup de canif dans le cul pour lui apprendra à connaître son monde , après quoi je m'es&as a Oonirfront ^ où mon père me paya avec usure ce que le ré- ' gent m'avait promis , et voulut me mettre à son métier; mais ma mère ayant obtenu que je continuerais mes études, l'on m'envoya à Caen, où je parvins j«squ'«B philosophie : alors y ayant eu encore quelque quereUe avec mes maîtres, je m'engageai dans le régiment de Navarre qui était en garnison en cette ville.
Gomme j'étais grand et bien fait , je ne tardai guère à monter aux grenadiers. Je me puis flatter d'avoir réuni dans ce poste toutes les qualités d'un véritable honune de guerre. Je me grisais régulièrement tous les jours ; je tenais le tripot de tous les jeux de hasard; je tirais l'estafSe de toutes les donzeUes du quartier^ je cassais les vitres de quelque cabaret au moins tous les trois jours; je racolais le plus de jeunes gens qu'il m'étatt possiUe, et je mangeais leur argent après les avoir enrôlés; je jurais moi seul autant que tous les grenadiers du r^iment; bvef, j'avais d^à été quinze foison pri<^ son , j'avais estropié cinq de mes camarades , j'en avais tué trois, et j'étais bien résolu de continuer sur le même ton , lorsque mon capitaine s'avisa de m'6ter mon habit et de me renvoyer.
Je -yetoumai chez mon père : le boa vieillard jne mit au travail et prétendit me morigéner | mais je le
priai trèB-;instainmGiit de a'en rien kire , jusqn'à ce qu il m'eût montre' les fondemexis de l'autorité' qu'il prétendait avoir sur moi (1). JVfa mère , qui savait que son mari ëtait vif et que son fils ne Te'tait pas moins , re'solut de nous séparer^ de crainte qu'un jour ou l'autre je ne rossasse le bonhomme j elle me proposa d'être four* bisseur ou capucin : je choisis le capuchon.
En conse'quence de cet heureux choix, je fus en Bretagne trouver un oncle qui e'tait provincial de l'cirdre y et j'endossai le harnais seraphique sous le nom de père Jean de Domfront, Lorsque je fus ordonne prêtre , l'on m'envoya prêcher dans les villages , et après avoir rempli cet emploi pendant Irois ans y je devins le directeur de la supérieure d'un couvent d'UrsuUnes.
Cette supe'rieure e'tait une maman d'une quarantaine d'années , qui avait été' belle dans sa jeunesse , et qui avait encore le teint d'une femme de trente ans j elle xnc conûait souvent les» assauts qu'elle avait à soutenir contre le démon de la concupiscence ; cUe me disait qu'elle lui opposait constamment le jeûne , la prière et la discipline y mais que ces armes avaient quelquefois si peu d'efficacité , qu'elle se trouvait presque réduite à céder à la violence de son tourment et à s abandonner au seul souWemtent que la nature lui suggérait dans son état. —^ Eh! que ne s'y abandonnai t- elle I interr rompit Diego y en dirigeant son esprit, envers Dieu, pour que l'ame ne participe point aux souillures du corps. — Que dij»>tu? dit père lean àJ'ÎÇspagnol. -^ Je dis I répondit ce deri^ief ;);qpc.si n^^pu anoien maître, le recteur des Jésuites de.^aragoss^ eût dirigé lasu^
<i)G0'ii'e«tqaé pur «né ftuife . de la lalblesie et de l'ignorfta€« oùnaîsafent les cnfaTift, ^tifib aétxovteift niilatelleiiieBt assujettis à leprs parem^. N.» ie JMctionnairfs Knnyclop. au .mot
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pcrîeure dès sa tendre jeunesse , elle n'aurait point eu à combattre le démon de la concupiscence jusqu'à l'âge de quarante ans.
— Je fus touche du sort de cette religieuse y poursuivit père Jean , et de celui de tant de victimes infortunées que la cagoterie, l'avarice ^ la politique , l'ambition des parens , et quelquefois le délire de Timaginatton d'une jeunesse aveugle et sans expenence réduisent à lutter éternellement contre la nature et le tempérament.
Un jour que la supérieure m'avait fait la description d'une des plus vigoureuses attaques qu'elle eût encore essuyées y je lui dis que les moyens dont elle se servait
Four éteindre la «concupiscence ne contribuaient qu'a enflammer ; que les jeûnes , les veilles et la discipline ccbaufîaient le sang au lieu de le tempérer; que le moyen de s'affranchir de l'importunité des désirs était de les suivre (i) , et que je mettrais fin à son tourment si elle me voulait jurer le secret. Elle le jura ; je lui proposai mon moyen y elle l'approuva. En conséquence de l'accord y elle me donna deux clefs avec lesquelles je pouvais entrer en son quartier : la nuit suivante , nous commençâmes à livrer le premier assaut à son ancien ennemi y et nous ne lui donnâmes de relâche
Sn^autant que la prudence Texigeait y poiir ne point lire soupçonner mes évasions nocturnes.
Au bout de dix mois y mon gardien , qui avait été autrefois mousquetaire y voulut me débusquer de ma direction. Un soir que tout le couvent était au chœur, et que nous nous chauffions Vun et l'autre à la cuisine en attendant le souper y il entama la conversation sur la supérieure, et la finit par.me défendre delà diriger : je lui disque je la dirigerais; il me répartit que je ne la
*(i) V. les Mœars, p. jS.
diri^endsjiasy eCs'emporla tellement qu'il saisituiie ecumoire pour me frapper. Je parai le coup avec une cuillère à pot que je trouvai sous ma niam ^ et je lui ea portai un si terrible coup au-dessus de l'oreille -gauche ^ qu'il tomba le cul dans une cbaudronn^fe de tripes que le! cuisinier venait d'ôter du feu. Voyant qu^ kl chaleur ne lui faisait faire aucun mouvement , je 1 examinai de près : je vis qu'il était mort.
— Quoi ! s écria Diego , vous avez tué un capucin 1 «—Oui y pardieu^ répondit père Jean. — Vous ne crojez donc pas qu'il y ait un enfer? — Est-ce qu'un homme d'esprit croit aux fables? répartit père Jean (4). — Vous devriez croire au monis qu'il y a un purgatoire^ reprit Diego : comment! avoir tué un capucin! <piel crime ajuste ciel! quel crime! j'aimerais mieux avoir tué tous les rois de la terre.
— A ce spectacle y poursuivit père Jean, Te cuisi-
(i) Cogita.... illa qnie nabis infcros factiunt terribilea fabu- Jam esse : nallas imminerc mortuîs teDebras, nec flamina flagrantia igne^ née obliWonis amnem, nec tribunalia. Liisefunt iita poëtSy^et Yanisnos agitavere terroribus. Senee, Cansol, ad
« Soyez persuadé que toat ce ^a'on nous dit d'ai^ enfer » épouvantable, ne sont qae des fables. Les morts ne sont su- » fets ni à des ténèbres afl&euses, ni à des noires prisons, ni an » rhlégeton ardent, n| au fleure Létbé, ni à un tribunal redon* 9 table* Ce soMUt des inventions d^e poètes, qui se sont ptus à » nous remplir l'âme de vaines frayeurs. »
FeHœ qui portait rtfum cognmeere causât,
Aiqa» metusomnât et ineasorahitâ faetum
•^ abjectit pedibiUy êirepitutumquê AchmoMiÊ avœri.
m ^enceux celui qui a pu connaître la cause de tontes cbo- • ses, fouler aux pieds toutes sortéè de craintes, ainsi que U m destin inexorftblej et toat co qu'on neui raconte des suites
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nier poussa un cri horrible et sVvanouît ; pour moi^ je pris le gardien sur mes épaules, je sortis par une petite porte dont j'avais la clef, j'emplis son capuchon de pierres , et je le jetai dans la rivière : de là je me rendis à l'autre, liout de la ville, chez une de mes pénitentes, qui était dangereusement malade, et que j'avais confessée l'après-midi : lorsque minuit fut sonné , je fus chez la supérieure , à qui je contai mon aventure.
Mon récit la fit presque mourir de frajeur. — On va vous chercher, me dit-elle, et ou vous découvrira. — Ne craignez rien , lui disrje ; permettez-moi seulement de rester ici, je réponds au reste. Chez nous, comme dans tous les autres ordres , l'on a soin de tenir de telles fredaines cachées. Sillon nousattrappe, on nous punit sans que le monde en soit instruit; si nous nous évadons, l'on n'en dit mot. Enfin , de quelque manière que nous disparaissions , Ton trouve toujours le moyen d'en celer la cause : vous entendrez bientôt dire que le gardien et moi sommes passes dans les îles pour la conversion des infidèles. — Voilà donc pourquoi, dit le compère , tout Domfront est persuadé que vous prêchez la foi dans le Nouveau-Monde? — La çupérieure me cacha et me nourrit pendant un mois, continua père Jean ; mais comme pendant le jour il fallait <|ue je me tapisse tantôt dans ime armoire, tantôt sous un lit, ce genre de vie m'ennuja. Je proposai à la bonne mère & passer en Angleterre ; la crainte des représailles de Satan la détermina à me suivre.
Ajant fait eu sorte de me procurer un habit, elle s'accommoda de ceux d'une pensionnaire ; et par précaution contre la misère, elle se munit d'une somme de huit cents louis d'or qui appartenait à la communauté. Gomme la ville était une place ouverte , nous partîmes un soir pour nous rendre au bord de la mer qui n'était point éloignée , et nous eûmes le bonheur de renddn-
trer on péchear qui nous conduisit à Jeriey , bù nous nous mariâmes pour éviter tout scrupule. Ensuite nous partîmes pour Londres ; nous louâmes une maison , nous nous mtmes en mënagc, et nous avions d^à vécu
3uinze jours en bonne intelligence , lorsqu'une fluxion e poitrine enleva ma chère moitié.
Je pris le parti (le me consoler avec une petite Ecossaise qui me servait , et dont je pe me pouvais faire entendre que par signes. . .
Un soir que je m'étais amusé dans un café, je revins im peu tard au logis ; je frappai à la porte y et personne he rouvrit : Tajant fait enfoncer , je trouvai mon cabinet ouvert, la dot de la défunte enlevée et TEcossaise éclipsée. Tout autre que moi se serait désespéré; mais comme j'avais appris clie2 les grenadiers à me ficher de tout et à ne m étonner de rien , je pris le parti de chercher fortune ailleurs et d'oublier cette disgrâce.
- Ë» attendant, je vendis mes meubles et je me mis en pension cKez un marchand de vin, Français d'origine. Cet homme était veuf et n'avait qu'une uUe d'eniriroB dix-sept ans, nommée Lucile. Au bout d'an certain temps, je devins amoureux d'elle; je lui déclarai ma passion , je lui plas et lui proposai de passer à Paris avec moi pour jouir à loisir ae notre tenwesse. Elle m'opposa d'abord l'amour qu'elle avait pour son père ; mais je lui fis comprendre que cet amour était très susceptible de dispense (1), et elle se détermina à me suivre. f -
Ayant choisi un temps où le bonbomnke était absent pour quelque^ jours ^lioeile se sAisit d'un à-eompte de mille livres alt&Amg sur sa dot à veulir ; je m'appro-
(i) Voyeile» Mœtfrs,p. 559. * * ' '
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priai quelques efieU qui me conye^ient^ jH mm partîmes de Londres sous les auspices de l'amour.
Quelques jours après notre arrivée â FarJb j le chien de Lucile s'avisa de pisser sur le jupon de rentretenae d'un jeune seigneur , logée dans la même maison ^e nous. On battit le chien, on piailla , on chanta poudle à Lucile ; je répondis pour ma femme, je m'emporjtaî , je seu£Betai Tentretenue et je cassai un bras à rentreteneur. Dans toute autre occasion, cette affaire n^atirait point eu de suite ; mais comme les seigneurs qni entretiennent des filles ont le bras long, celui-ci forma plainte, obtint information, trouva des témoins, et , pour finir l'histoire , je fus décrété, emprisonné, condamné, ruiné, et par surcroît cocufié par mon procureur, mon avocat, mon rapporteur, ainsi que par les trois quarts de mes juges , que la pauvre Lucile sollicita en vain pour moi.
Lorsque je fus élargi, la misère nous contraignit de nous séparer. Lucile se remaria à un vieux commandeur , moi je demeurai veuf jusqu'à nouvel ordre.