‹ Le Compère Mathieu, ou les Bigarrures de l'esprit humainChapitre 19 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

UescriptioD de la fr«Dc-m«çonDerie.-<^Le compère Mathieu fait sa tournée en Hollande. — Ce qu'il voit dans pe pajs là.

Le lendemain'matîn ëtant tous à prendre le chocolat daus la chambre de Yitulos^ le compère Mathieu lui demanda ce que c'elait que «cette franc-maçonnerie à Tombre de laquelle il s'ëtait introduit chez ces nego • cians français. — Mon cher aroi^ repondit Vitulos, U y a plus de vingt ans que j'ai sedftue le joug de toute honte et de toute'!puaeur ^ mais je t'avoue que je suis presque honteux de te dire que c'est le comble de la folie humaine: cependant je suis franc-maçon , et je ne suis point iaché de Fétre , *pàrce que sous ce titre je m'introduis chez mes benêts de confrères, où je trouve souvent à me dédommager par le jeu, du sacrifice que je fais du bon sens, lorsque je suis obligé de maçonner avec eux. Voici^donc ce que c'est que la franc-maçonnerie. Imagine-toi une société de fous, qui prétendent avoir fait renaître entre^ux l'égalité primitive de l'âge d'or y et de rassembler en eux toutes les vertus morales possibles, tandis qu'un gentilhomme franc-maçon entend fort et ferme , dans le mnd de son ame , qu'il est à cinq mille piques ati-dessus d'un autre francrmaçon, mais marchand ou artisan , etVque l'un et l'autre , ainsi que tout le reste de la société , sont réellement ce qu'ils pouviaent[étre avant d'avoir vu la lumière (i), c'est-à-dire,

(i) Avant d*être reçus francs-maçons.

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sujets aux mêmes faiblesses , aux mêmes dcTauts, aux mêmes Tices, et peut*être plus hypocrites. Imaginetoi que f pour parvenir à cette singulière espèce de confraternité y il faut passer par cinquante épreuves plus ou moins sottes et ridicules , faire des sermens horribles que Ton ne divulguera jamais ce que Ton va voir et entendre; que lorsqu'on y est admis il faut faire divorce avec le sens commun , si on ne l'a fait auparavant; s'îmaginer dU faire accroire aux autres qu'il y a quelque mystère caché sous certain nombre ^ sous certaines fi* gures bizarres ou grotescpies, ne parler,, ne se faire entendre que par signes^ que par grimaces ou par hiéroglyphes; ne boire , ne manger, ne marcher qu'en cadence., et faire ou témoigner faire de toutes ces impertinences une science n^stéricuse, auguste etrespectaple. Imagine-toi encore que ces prétendus mystères, ce prétendu secret^ qui régnent dans cette société d'insensés piquant tous les jours la curiosité des ignorans, l'honneur ay être admis est devenu à l'enchère; que plus il se fait de réceptions , plus les frères renouvellent leurs grimaces, et plus ils boivent et mangent en cadence et en symétrie aux dépens des liiais. Imagine-toi enfin on . si étrange assemblage d'ignorance , de faiblesse et de folie , tu auras une esquisse de la franc-maçonnerie, -r- Je parie , dît le compère, que s'il se formait une société de moines francs^maçons , ils produiraient en peu de temps . un corps complet de mÙle spéculations les plus bizarres et les plus ridicules, feraient de la francmaçonnerie une espèce de société qui l'emporterait en extravagance sur les visions de Vastrologie judiciaire, sur les chimères de la cabala, ainsi que sur les cérémonies mystérieuses et supersitieuses de toutes les reli-^ gions de la terre. — C'est ce que je crois aussi, dît Vitulos : d'aiKeurs, je n'ai rien remarqué dans les assemblées des francs maçons qui pût donner lieu en ùucune

maàière à ces discours injuriQuXy à ces calomnies odieuses que le peuple del)ite sur leur compte. De tout temps, ce fut le sort des assemblées secrètes d't^tre soupçonnées de mauvais motifs et de mauvaises intentions: tout le monde sait.qae les païens imputèrent aux premiers cbrëtiens ce que ceux^i imputèrent aux juifs ; et ee que bien des gens imputent aujourd'hui aux pauvres bernbulters. ln)ut ce qui a 1 air de mystère, tout ce qui est bors de la portée de Vintelligence et de la conception du vulgaire. est, à ses' yeux, ou sacré ou profane, ou abominable. -7- Il résulte de tout ce que mon confrère Vitulos vient de dire , dit père Jean , que les francs maçons sont i^us fous .que mécbans.

— Hélas I tant mieux, pour eux! s.'ècria Diego ; Beau pauperes spiritu , guQniam regnum Dei posside-hunU (i).

Lorsque Ton eut fini le discours sur la franc-maçonnerie , père Jean nous dit : Savez-vous ^ mes amis, que j'ai eu autrefois un petit démêlé avec la justice de ce pays , et que si elle venait à savoir .que je suis ici, Tenvie lui prendrait peut-être de se venger dudernier tour oue je lui ai joue? Il me semble que nous ferions bien de continuer notre route pour Pétersbour^. Si mon frire Vitulos veut être des nôtres , il en est tort le mai» tre. — M. Vitulos sachant que Ton maçonnait en Rus> sie aussi bien qu'en Hollande , accepta le parti avec tout le plaisir imaginable. Le compère Mathieu dit que ce que sou oncle venait de proposer était juste et raisonnable , mai$ qu'il ne partirait point volontiers de la Hol- Ifiqde sans y avoir fait quelque séjour , pour voir ce quUl y avait de remarquable. Il ajouta que si son cher oncle

(1) Btenhenreiix sont lei ptavres d'esprit, parce que le royaume des deux leur appartient. Math. v. 3.

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craiçoait quelque nouveau démêlé avec la justice , îile priait de vouloir bien se teniif cache pendûit quelques jours dans une chambre qu'il lui chercherait^ et que lorsqu'il aurait satisfait sa curiosité' il serait entièrement à ses ordres. Père Jean^qui avait beaucoup de complaisance pour son neveu , acquiesça à sa demande : eu conséquence de quoi l'on chercha un quartier ^ le révérend père s'y transporta ; Diego fut destiné pou^ lui tenir compagnie ; un juif leur fournit .à chacun une poulette de quinze ans pour les désennuyer ; le compère ^ Vitu-^ |os et moi commençâmes dès le lendemain notre tournée.

Nous employâmes une grande partie de la journée à parcourir Amsterdam et à examiner les principaux édifices de cette ville. Le compère fiit enchanté de la beauté y de la propreté de tous ces édifices en général , et surpris de la magnificence de quelcpies uns ^ tels que l'hôtei-de- ville y la bourse, etc. , mais il trouva singulier que le bots, le fer , le plemb qui y servent , fussent généralement peints. Yitulos lui repondit que cette mesure était nécessaire pour préserver ces matières des* impressioiis de l'air , qui en Hollande ^ est humide , charge d'exhalalsous nitreuses et sulfureuses, et par conséquent proprcs^ à pourrir ou à ronger toutes ks choses sur lesquelles il y a quelque piûse, que c'était • aussi la esiuse pourquoi les Hollandais étaient si extraordinairement propres dans leurs maisons, où la rouille et la putréfaction s'engendrent en peu de temps, lorsqu'ils négligent d'aérer leurs appartemens, et de laver leurs caves, leurs cuisines, leurs fenêtres, leurs vitres, aussi souvent qu'ils le font. — Il faut donc, dit le compère, que ce peuple ait originairement éprouvé quelque part la tyrannie du plus fort, pour avoir eu le courage de se réfoerier dans un pays qui ne paraît fait que pour les canards et les blaireaux.

MATHIfiC. 9

Le soir nous allâmes à la comédie. Le compère trouva le théâtre vaste 9 spacieux , bien dispose , les décorations magnifiques et la musif|ae admirable ; mais quoiqu'il n'entendît pas là langue , il fut choqué des gestes peu naturels des acteurs ^ ainsi que de leur déclamation compassée et pédentesque. Vitulos lui dit que pour ce qui regardait les défauts des acteurs, c'était une chose oui pouvait se corriger avec le temps ; aue toutefois ils n'atteindraient jamais au point de periection auquel les plus fameux acteurs français sont parvenus y parce

Sue le nombre des comédiens étant infiniment moinre en Hollande qu'en France*, il était naturel qu'il ne s'j trouvât jamais tant d'émulation ; ni une quantité si considérable de bons sujets à la fois. Vitulos ajouta qu^à l'égard des pièces qui se jouaient sur le théâtre hollandais y elles étaient en partie des ^aductions des meilleures tragédies ou comédies des théâtres français , anglais et italiens ; que le reste était de la composition des auteiu*s du pavs ^ que, parmi ces derniers (1) , il y en avait de comparables à ce que les autres nations ont dé mieux en ce genre; mais que .c'était dommage que la langue hollandaise , si riche, si féconde en expressions |. si propre au genre. tragique, fût si négligée <*t si .peu châtiée. — Ne sauriez-vous point, dit le compère^ s'il se rancontre dans les poètes hollandais < quelques petits traits philosophiques , tels que l'on trouve dans les ouvrages de certains poètes français d'aujourd'huL' — Je ne le crois pas, répondit Vitulos. — Tant pis, dit le compère. Le jour suivant nous fâmes à Maarsen et à Loenen (a) ; le compère ne put s'em<n

(j) Tels qneBotgaDS, van Kruioeogen, Lan gdyck, Faitm an, etc. '

(ai) Maarsen et Loenen sont deux villages situés entre Amsteranm et Utrecht, où nombre de particuliers de cette première ville vont passer la belle saison.

ië t£ COM]»£RË

pécher de témoigner son ëtonnementà la tue de la quantité de maisons de plaisance dont ces endroits sont remplis ; mats ce fut bien* antre ^cfaose l'orsqu'il entra dans quelques uns de ces beaux jardins qui environnent ces maisons. Il crut être dans le* paradis terrestre « Vitulos lui dit que l'excès de son admiration venait de ce qu'il n'avait jamais rien vu ; que si un étranger était oblige de fixer son séjour dans ces lieux qui renchantaient , il f ressentirait bientôt Tennui et le dégoût ; qu'il était vrai qu'on ne ppuvait assez admirer la patience'y l'art, Tintlustrie des Hollandais , qui avait tiré tout le parti possible des lieux qui^ par leur nature, ne seraient que des marais impraticables , et que l'on trouvait dans la plupart de ces jardins beaucoup de goût, d'élégance et uae extrême propreté ; mais que leurs décorations étaient trop monotones , trop uniformes, et que celui qui en avait vu dix en avait vu mille ; que la nature dans ce pajs ne fournissait point à l'art* de quoi s'étendre ni se retourner ; de quelque côté que l'on regardât, c'était toujours la même vue c'est-à-dite des prairies; que ces lieux n'étaient environnés ni de champs, ni de vignes, dont les différentes productions offrent à la vue , dans chaque saison , mille spectacles charmans et variés ; que l'on n'y rencontrait point de ces désordres pittoresques , de ces perspectives riantes ou majestueuses de la nature qui échauffent l'imagination , et qui , par leur nombre et leur variété , entretien*nentl'ame dans une espèce d'enthousiasme continuel, et lui procurent des plaisirs infinis; que les parcs , les forêts , la chasse y manquaient encore ; qu'enfin toutes ces maisons, à la réserve de quelques-unes, étaient petites , incommodes , mal distribuées, et avaient plus l'air de guinguettes que de maisons de pliasance. — Nimporte ce qu'elles soient , dit le compère, si Ton y peut philosopher à son aise ; un vaste palais est une

yGo'ogle

prison étroite lorsqu'on y est resserre par J'itapot^unitéy la crainte ou ladëfiance. De la nous fumera Ùtrecfat^ o il j a une unirersttë et un mail admirable : nous allâines voir le mail et laissâmes là TuniTersitë, parce aùe les universités sont fort peu dignes de la curicxsftë oes phtiosopbes. '

D'Uirecht nous fdmes à Rotterdam : le compère fut charme de la situation agréable et avantageuse de cette dernière ville ^ qu'il n'avait point eu le temps de voir «n son entier en arrivant en Hollande. Dé Rotterdam nous partîmes pour la Haye. La première chose que nous fûmes voir fut une magnifique collection de tableaux de l'ëcole flamande et hollandaise qu'un particulier avait amassée. Nous y remarquâmes plusieurs morceaux dignes d'admiration dans leur genre ; entr'autres un chœur d'anges de Rubens admirablement bien groupe ,- d'une touche^ d'un coloris ^ d'un moelleux^ d'une expression^ d'un effet ^ d'une vérité inimitable; Le portrait d'un homme par van Dyck^ plein de grâces^ de finesse y d'expression et de vie.

Un repas de paysans, par David Teniers, tableau précieux par la finesse^ la naïveté^ le naturel qu'on y remarque.

Un paysage de Wouverftjans^ dont les figures et les ^chevaux dessinés en perfection , où le clair-obscur , la heXte touche des arbres , la richesse du fond ^ Tintelli* gence I l'harmoYiie font l'effet le plus séduisant.

Un^pay«agc de Berghem, où la richesse de la composition , le charme du coloris y les effets piquans de lumière^ la vérité, la légèreté du ciel, l'art et l'csprît avec lesquels les animaux ^ont dessinés et peints , feront toujours l'admiration des connaisseurs. ^

-tJn paysage de Paul Potter , qui , dans son genre , n'est point inférieur aux deux précédons.

Un Christ porté au tombeau , par Rembrandt , dont

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les figures sont d'un relief, d'une harmonie de tons, de couleur, d'une force d'expressions, d'une fraîelienr de carnations , d'un caractère de vie , qui enchantent : c'est bien dommage que la correction cb dessin j manque*

Un petit tableau de fleurs et de fruits, par van Huy* sum : le velouté, le duvet des fruits , l'éclat des fleurs, le transparent de la rosée , le coloris le plu- brillant, le plus moelleux , joints à une imitation parfaite de la nature , le mouvement que ce peintre a su donner aux insectes qui se trouvent dans ce morceau , rendent l'illusion entière.

Après avoir vu ces tableaux , le compère et Vitulos félicitèrent le propriétaire de cette collection sur son coût, son discernement, et l'heureux choix qu'il avait iait des meilleurs maîtres que l'école de son pays (i) eut produits. Ensuite Vitulos lui ayant demandé pourquoi il ne joignait point à cette collection quelques morceaux des écoles française et d'Italie, il lépondit qu'il se bornait aux tableaux des peintres de son pays, parce qu'il les croyait inflniment au-dessus de tous les autres. Vitulos , surpris d'une telle réponse , lui demanda s'il n'avait jamais entendu parler de Raphaël , de Michel- Ange, de TitieiS, de Corrége, de Guide, de Poussin , de Le Brun , de Lesueur, de Le Moine, etc. ' Le Hollandais répondit qu'oui ; mais qu'il estimait mieux un tableau médiocre de van OstAde que le plus i>eau que le Corrége eut fait de sa vie ; un morceau de van der Werf que quatre de Guide , ainsi du reste; Alors Vitulos lui dit : Monsieur, vous me permettreE de vous dire que je ne suis poict de votre avis ; j'ai

(i) Par ces iuots. « de Técole de soa pays , » l*on enteod Vécol^ flamande et l*éooI« holiandaise.

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passe plusieurs années en Italie | et j'ai remarqué chez les peintres de l'école «omaîne une source inépuisable de beautés de dessin^ un beau choix d'attitudes^ une . grande finesse et une sublimité d'expressions ; chez ceux de l'école vénitienne ^ un dessin coulant, nourri , moëUeux ; une opposition savante de couleurs ; chez tous f en général un beau feu ^ un génie vaste, élevé , un art admirable dans leur invention, leur composition, leur ordonnance* Les Français possèdent une partie plus ou moins grande de ces talons précieux *, quel- . ques-uns ^ tel que Le Moine , les ont réunis tous à la fois, ainsi que l'on peut en juger par l'apothéose d'Hercule, que ce grand peintre a fait k Versailles. A l'égard des peintres flamands et hollandais (à l'exception de Rubens, de vanDjck, et d'un ou deux autres\ j'avoue qu'il y en a qui ont quelques parties admirables ; mais ces parties ne consistent que dans l'intelligence du clair-obscur, dans un coloris brillant, dans une imitation servile et sans choix de la nature , telle qu'elle se présente k leurs jeux : l'on ne trouve dans . leurs ouvrages ni invention , ni ordonnance , ni même aucune expression au-dessus du commun ; en un mot, l'on j découvre de l'art et du travail , mais peu de génie et de. jugement. Quanta votre van Ostaae etcc van der Wert que vous nous prônez, le premier est un faiseur de magots , qui , avec quelqu^ inielligenee du ^ clair-obscur , s'est rendu célèbre parmi vous , en ne traitant que des sujets ignobles ou ridi'cules ; le seoond possède à la, vérité quelques qualités : son dessin est passablement Correct , sa touche est ferme, ses figures ont beaucoup de relief, mais ses carnations sont fades et ressemblent plus à de l'ivoire qu'à do la chair; ses • compositions et l'ex^uression de ses figures sont froides, ^et manquept de ce feu préférable à ce grand fini que Miéris et lui ont affecté de répandre dans letirs ta-

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bleanx; enfio / le Guide est le Guide; niais van der Werf ne sera jamais que van der Werf.

Le Hollandais eut besoin de tout son phlegme pour laisser finir ce discours et pour ne point nous jeter tous trois en bas de Fescalier de son cabinet^ mais lorsi^e Yitulos eut q^Bsë de parler, il lui dit d'un ton menaçant : Tu n'es qu'un impudent, un incivil, un ignorant; un homme tel que moi, qui possède pour plus de trente mille florins de tableaux, doit se mieux connaître en peinture qu'un animal comme toi, qui n'a peut-être pas trente sols dans sa poche. Sors d'ici ! — Monsieur, dit le «ompève» , je crovais qu'il n'y eut que les gens d'église qui fussent intbleransl — Sortez d ici tous les trois, reprit le Hollandais.

A la sortie de chez le collecteur de tableaux , nous fômes chez un amateur d'estampes et de dessins. Lorsque nous eûmes parcouru ses principaux portefeuilles, tels que ceux qui contenaient les oeuvres de Marc- Antoine , d'Annibal Carrache , de Callot, de Rosa Bella, de le Clerc, deMasson, deNanteùil, de Gérard Audran, ainsi que ceux de Wovermans, de Pontius , de Bolwert^ de Vicher, en un mot, des plus lameux graveurs qui ont paru depuis Albert Durer jusqu'à nos jours f cet homme nous montra ses dessins. Yitulos en trouva plusieurs d'admirables ; niais il ne put s'efli-

Cacher ae dire qu'il j avait parmi quantité de copies. 'amateur soutint fort et ierme que ses dessins étaient tous originaux ; Yitulos soutint le contraire ; enfin, l'arrivée de trois ou quatre personnes qui avaient à parler à l'amateur, mit fin à la dispute. Pendant ce temps«-ià , Yi tulos escroqua un joli dessin de Rembrandt : nous prtmes congé delà compagnie, et nouspartîmes. Le lendemain , Yitnios «yant décollé le dessin de dessus un papier jaunâtre où 11 était ^ le recoHa inir nh papier bleu , le porta i[î cet «mateirr , et Ini

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dit que c'^it an présent qu'il venait lui faire^ en considcration de la complaisance qu'il avait eue la veille* à notre égard. Cet homme ayant examiné ce desçin avec

leur voulut parier cent ducats que ce n'était qu'une très mauvaise copie y et alla chercher son dessin pour le confronter ; miHs ayant découvert la supercherie, Vitulos fut battu et chassé pour avoir dit la vérité.

Pour le eoup y la patience du compère s'échappa. Quoi! s'écrta-t-ily partout de l'ignorance^ du eapriee, de Topiniâtreté et de l'intolérance ! Tonne peut dire dans ce siècle félon qu'une chose blanche est olanche , sans risquer de se faire écharper ou éreinter? A quel abominable ' degré de iperversité sont donc parvenus les hommes d'aujourd'hui ? O état de nature ! état de nature I l'on ne court point de risque chez vous d'être assommé par des amateurs de tableaux , de dessins et d'estampes. •

'Le compère déclamait encore , lonque nous arrivâmes devant la porte d'un bibliophile (i) che» qui Vitulos voulut entrer. Le compère lui dit : Si nous allons chez celui-là y et que vous lui disiez encore quel*» que vérité , il nous jetera par les fenêtre^, — Ne craignez rien , vépondit Vitulos y s'il nous attaque y nous nous défendrons.

Etant entré chez ce bibliophile ; son bibliothécaire nous« introduisit dans une salie spacieuse , remplie de livres les plus rares et les plus rechercha* Il y avfftt près de deux heures que le compère et Vitulos feuiHe-' tatent et examinaient ces livres y lorsque le maître ar-«

(i) Amatear^^ lme««

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riva. Après ks complimens ordinaires ^ Vîtalos loi dit que sa coUectton de livres i^tait parfiBÛtemeiit bien choisie; qne Venu uV voyait point ce fatras d'inepties que les bibliomanes (i) recherchent avec tant de fnreoT; et dont le mente ne consiste que dans TimaginatioD extravagante de ces ramasseurs de bouquins ; mais que quand il vivrait trois mille ans y il ne pourrait lire tons les ouvrages que cette bibliothèque contenait. — Aussi; ne les ai-ie point achètes pour les lire tous , réponditil ; s'il méUiit permis de m'exprimer en poète , je vous dirais que je me regarde ici comme une abeille j et cette collection comme un parterre de fleurs sur lequel je promène mon ima^nation , et do^t je tire le miel qui me pourrit Tesprit, me fortifie l'ame et me rcjouit le cœur. Je converse avec les morts ; j'adopte^ je contredis , je TouC) je blâme ce qu'ils disent, et je ne m'en fais point d'ennemis ; d'ailleurs , je n'ai point acquis cette bibliothèque pour moi seul y elle est ouverte aui savâns, aux gens de lettres et à mes amis. Il est nécessaire que l'histoire , les pensées, les opinions de tous les temps nous narviennent et se communiquent ; c'est une source où n y a une infinité de choses à prendre , une infinité d'autres à rejeter, et par conséquent, toutes à conserver ; car si pour parvenir à la vérité, il est bon que l'on nmis ait frayé quelques traces du chemin qui j conduit , il n'est pas moins utile que l'on nousmontre les précipices dans lesquels l'on court risque de tomber dans la recherche difVrai. Enfin, si dans quelques uns de ces livres vous n'avez remarqué d'autre mérite que celui de la propreté de l'impression, c'est qu'indépendamment de la satisfaction particulière que je ressens en admirant les belles -choses , je tâche, autant qu'il

(i) Amsteors d6Uvre8|^%noranset manTaÎB •oonnaifieu».

est en moi , de conserver aux imprimeurs ù venir des modèles de perfection, au-dessus de laquelle ils doivent ft^efïbrcer de parvefiir, et ne jamais déchoir au-dessous. L.e progrès de tous les arts utiles , et surtout d'un art aussi nécessaire que celui-ci y doit être un des princL-; paux objets des occupations et des amusemens d'un honnête homme.

Messieiurs , continua-t-îl y vous me paraissez amateurs des sciences et de la littérature ; si vous faites quelque séjour en cette ville, vous me 'ferez plaisir de venir passer dans ma bibliothèque les momens que vous ne saurez mieux employer ailleurs. Si vous y faites quelques remarques dignes d'attention , je vous prie de me les communiquer. Je ne rougis point d'avouer que c'est au commerce que j'entretiens avec quelques savans , aux lumières de quelques étrangers ^qui m'ont honoré de leurs visites , que je dois la plus grande partie de mes connaissances. — Nous dîmes au bibliophile que notre départ étant fixé au lendemain, nous étions biens fâchés de ne pouvoir profiter de sa politesse, et nous prîmes congé de lui. .

Lorsque nous fûmes sortis , Vitulos demanda au compère ce qu'il pensait de cet homme-là. Je pense, répandit le compère , que., pour un amateur , il est doux, poli et passablement raisonnable ; mais pour ces deux autres animaux, ce sont des ignorans, des entêtés, des diables incarnés. ^

Nous partîmes le lendemain matin pour Lejde : on nous apprit en arrivant qu'il jr avait en cette ville un savant du premier ordre, qui possédait un cabinet d'histoire naturelle des plus complets. Etant allé chez ce savant , il nous fit voir une collection très nombreuse et très recherchée de terres , de mines, de fossiles , de minéraux , -de métaux , de pierres et autres substances terrestres, ainsi qu'une prodigieuse quantité

lB ht, OOHPiRT.

d'oiseaux , de poûscms, d'insectes^ de rèpUles, lesuDs viyaas , les autres dessèches ou conserves dans les liqueurs ^ etc. Indépendanimeot de t»ut cela , cet homme avait un grand jardin et deux serres spacieuses remplies d'arLriséeaux et de plantes rares : au bout de ce jardin il y avait trois ou quatre apporteniens contenant une infinité d'instrumens et de machines pour les expériences physiques et mathématiques.

Lorsque nous eûmes considéré toutes ces choses > le compère Mathieu demanda à ce savant sM n'avait point aussi ^elque collection de tableaux, de dessins , d'estampes et de livres, — Vous venez de voir , rëpondit-il , mes Hvres , mes ^estampes y mes tableaux et mes dessins ^ Funivers m-offire un spectacle continuel dans lequel j'admire tous les jours Vinvention la plus •sublime f la composition la plus sage y l'ordonBance la plus riche, les objets les plus frappans, les plus variés ; -c'est par Tusage ou la contemplation de toutes les 'cboses que vous venez de voir chez moi, que je lis saos «esse dans le grand livre de la nature , dans lequel je rencontre des faits, des raisons, des rapports, dont on ne voit presque aucune trace dans tout ce que les plus fameux philosophes ont écrit. — Il me pai*aît , dit Vitulots, que selon le goût et les sentimens où vous êtes, les tableaiix de toutes les espèces ne vous mancpietit pas; mais iln'en est point de même des livres ; la pre- •cicuse collection que vous possédez de tant de pro- 4kLCtions différentes , Vos machines , vos instrumens , peuvent vous former une bibliothèque d'histoire nata- Telle et de physique ; mais rien de tout cela ne vous tient ïievt de livres de théologie , de morale , d'histoire et de poésie ..—Je rencontre dans toutes les recherches et les expériences que je fais, répondit le savant, dans tout ce que j'examine et considère , soit au- dehors de moi-^méme, soit au-dedans, une main toute-puissante.

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une main »age y lutelligeate , bieafttiftante , et cette maÎQ est -celle de rEtemel. A la vue de la loute-piûs^ sancçy de la sagesse , de la bonté de cet être suprême^ mon ame s'élève* jusqu'au pied de son trône, où elle s'anéantit dans des sentipaens d'admiraUon, de respect, d'amour et de reconnaissance. Voilà les traites de théologie dans lesquels j'apprends à connaître Dievtf et à lui rendre le culte qui lui est dû. Quanta la morale , je ne possède qu'un livre qui en traite , et ce livre est mon cœur. Toutes les fois que je rentre en moi-même , y Y lis ces mots, que le souverain législateur de l'unievers y. a traces : Tends sans cesse à la perfection , et cherche' ton. bonheur., 11 résulte de ce peu de* paroles , bien entendues, la règle entière de mas devoirs envers moi-même et envers fes autres.

L'histoire de» empires, des royaumes, des dilferens peuples qui ont existé depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour, m'est fort inutile. Tous les evénemens des siècles passés se représentent- jouvoeUe^ ment sur le théâtre du monde ^ ce sont toujours les mêmes causes qui produisent les mêmes eiSets \ il n'y a de dSférence que dans le temps , les cinconstances , les lieux de la scène ^et les acteurs.

Je ne possède aucuns poètes, soit asciens, ^sok modernes ; îe n'ai besoin ni de ce» images vraies ou fausses que nous présente la poésie , ni de l'harmonie des vers , pour toucher mon ame et échauffer mon imagination. La contemplation de tout ce qui m'environne est infiniment au-»dessus de la lecture du meilleur poème qui ait jamais paru.

— Monsieur , dit le compère , tout ce que vous venez de nous dire est admirable. Mais que pensezvous de la religion et des lois en général ^ de 1 intolé*rance des méchans , et des préjugés des sots ? — Je vous ai dit , répondit le savant , que Dieu avait gravé

lO LE COUpàRE

au fond de moo cœur : Ttnds'sam cessé à laperJfC' tion,et cherche ton bonheur. — Comme cet homme paraissait n'avoir point d'autres raisons à nous donner, le compère ne le questionna pas davantage.

Lorsque nous rames sortis ^ Vitulos dit : Voilà encore une singulière espèce de visionnaire : cet homme voit tout, sait- tout I et ne nous a rien appris. Il ?ieiit de nous débiter avec emphase une espèce de formule qu'il a débitée hier à d'autres , qu'il débitera demain encore à d'autres, et qui ne signifie rien. On loi fait une question à laquelle un enfaut de dix ans pourrait répondre , et il élude cette question par un quolibet. — - Ceja nous apprend , dit le compère , qu'il n'y a rien de si aisé à acquérir aujourd'hui qu'un grand nom; mais un grand nom ne fait point un grand homme. Pour parvenir à ce point de philosophie auquel nous avons atteint , mon cher Vitulos , il faut autre chose que des cabinets de curiosités , qu'une gravité cato^ nienne , et que la ridicule manie de ne s'exprimer que par hyperboles , à la manière des inspirés.

. Le compère et Vitulos tinrent encore plusieurs propos sur cette matière , qu'il est inutile, de ra^orter. Tout ce que j'ai à dire , c'est qu'après avoir dîné à Lcjde ; nous continuâmes notre route , et nous arrivâmes le soir à Amsterdam.

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