CHAPITRE m
Notre arriTée à Pétenbourj^. — ?fewécution que non» y f«siiyoïi». -*- Noiit sottmi«t exilés en Sibérie^ ^ Mort et réeur*rectiMi de Diego*
Le l^ndemam de notre retour à Amsterdam , nous partîmes pour Pëtersbourgi ainsi que le reVërendUssime père Jean de Domfront l'avait conclu. Nous prîmes no» tre route par Naarden, Osaai»ruck , Hanovre et Berlin, ou nous séjoumâoies quatre jours : de Berlin nous pa^ sâmespar^Dantzick, ^ooisberg, ^^(^9 B.evel, et a« là à Pëteïsbourg«
Lorsque nous fômes arrives dans cette seconde capitale de Fempire de Russie, il nous parut que les Russes étaient efiectivemeot plus raisonnables que les Français •et les Hottaadd(i&. P^e Jean et le compère lièrent amit»ë avec quelques officiers allemands de la garnison , qai leur procurèrent tons les plaisirs possibles dans une v^ leUe que Pétersbourg. Vitulos se £anEla permi les franeso-maçons, et y trouva ses ressources ordinaires^, tant pour Tutileque pour l'agréable. Il n'y eut que deux Italiens qui passèrent dans ce pays là , qui troublèrent un peu notre tranquillité; ces aeux marauds ctablii^ent «oe banque de Pluuraon dans une espèce de taudis où le compère-, père Jean et Vitulos gagnèrent le premjer jour deux.tents roubles, et où ils perdirent le lendemain non seulement leur gain de la veille , mais encore tout ce que nous possëdi<ms, jusqu'au dernier sou(i).
{i) II est étonnant que Vitnlos, qui avait été pendant plu- -sieurs années no de» principaux piliers dea tmpots de Venise ,
3> LE OOXPXBE
£d attendant que nous fussions en ëtat de reparaître avec dignité dans le monde , père Jean nous associa avec un Juif philosophe qu'à avait connu autrefois à Soiyrne , et nous battimes monnaie ; ce métier honorable j dont les souverains s'arrogent le priviWge y était un petit Pérou pour nous : nous nous trouvâmes au bout d'un mois plus en état de faire figure qu'auparavant.
La grande quantité d'espèces nouvelles qui se répandirent en peu de temps dans le public y inquiéta le ministre; Ton en chercha les auteurs , et Ton promit cinq cents roubles à qui les découvrirait; mais ces recherches et celte promesse ne nous inquiétèrent guère. Nous avions trop bien pris nos mesures pour avoir rien à craindre sur cet article. Il ne fallait pas moins qu'un accident des plus extraordinaires pour nous faire découvrir , et cet accident arriva.
Quoique nous fissions très bonne chère ^ et que nous eussions bonne provision de vin y père Jean ne passait point un jour sans aller à la taverne. Un après-midi ilsortit comme à son ordinaire , sans nous dire l'endroit où il allait, et entra dans un bouchon (i) voisin de notre demeure. Le révérend père ayant trouvé lacabaretière seule y il lui fit la proposition que l'on fait aux femmes ; soit que celle-ci ue trouvât point cette proposition de son goût^ ou qu'elle tardât trop à satisfaire sa révérence ; le respectable père Jean, sans autre compliment, la renversa sur son lit et la baisa bon gré mal gré qu'elle en eût. Sur ces entrefaites , le mari reoftra
Re soit ainfii laissé dévaliser par deux avant arien, qui vratsemblabiemcat devaient être bien moins fatés que loi. J'ai eu viogt fois envie de lui en demander la raison ; mais comme cela aurait pu ne point lui faire plaisir, je m'en sois tenu ii mes conjectures.
(i) Petit cabaret borgne. «
HAtHlËV. 33
et voulut assommer le re'ye'rend; mais celui-ci envoya d'un coup de pied au cul Tassommeur dans une cave centiguëy ferma la porte à la clef, ressaisit la cabaretière et l'exploita de plus belle.
Cependant le tintamarre du cabaretier, qui criait de toutes ses forces au meurtre! au viol! par le soupirail de la cave , mit tout le voisinage, en alarme et &t veuir la garde. Père Jean se barricada dans la maison y et jura qu'il assommerait le premier qui oserait y entrer. L'officier de garde se souciant peu de ces menaces , fit enfoncer la porte par ses soldats, et le révérend père, armé d'tm levier, jeta sur Ije carreau les deux premiers qui se présentèrent, ce qui ralentit un peu l'ardeur des autres; mais ayant repris courage, ils assaillirent la maison par derrière , par les fenêtres et par le grenier , de sorte qu'en un instant elle se trouva remplie de soldais. Père Jean , retranche dans un coin et toujours arme' de son levier, se défendait en désespéré: tous ceux qui en approchaient de trop près étaient sûrs de payer leur témérité de . leur vie. Enfin il fallut céder au nombre ; ils se jetèrent tous à la fois sur lui , et le garotèrent pour l'emmenef en prison.
Nous avions entendu tout ce tapage dès son commencement ; Diego &'était mis à la fenêtre pour voir ce qui l'occasionait, et nous étions bien éloignés de croire que père Jean «n fitt l'auteur. Mais l'Espagnol ayant aperçu le révérend père au milieu d'une troupe de sol* dats, s'écria tout à. coup.: Au secours! mes amis, l'on emhnène le redoutable père Jean pour le pendre 1 En même temps il saisit une carabine que nous avions , la déchargea à travers la foule, et cassa l'épaule, à un tail> leur: après cet exploit, il jeta la carabine, et se sauva dans le tuyau de la, cheminée .de la chambre où nous étions. L'officier ayant fait arrêter k troupe, en déU\cha dix hommes pour prendre le tireur. Lorsqu'ils fu-
M t£ CfftfPEUt
rent montas, ils se saisirent du compère , de Vitnlos, dti Juif et de ma ch^tire personne , et notis demandé*rent en leur jargon où ^t*ît celui qui avait tir^ le coop de carabine. Nous leur fimes entendre par signes qne nous n'eu savions rien. Là-dessus ^ deux d'entre eux se mirent à fouiller dans tous les recoins des appartemens que nous occupions, forcèrent les armoires, et trouvèrent pour environ quatre mille roubles d'espèces nouvelles que nous avions faites. Alors l'un de ces deux hommes s'avisa de regarder dans lu cbeminëe et y àé^ couvrit Diego. Le pauvre Espagnol eut beau rëemmer tous les saints du paradis^ il fdlut qu'il descendît, sans quoi il allait être tiré comme une grive. EnSn l'on nous joignit tous les cinq à père Jean, l'on nous mena en prison , et l'on déposa nos espèces à la cbancellerie.
Trois heures après cette aventure , l'on neus conduisit pardevant les commissaires constitués pour nous examiner. L'un de ces messieurs demanda à père Jean qui Tavait induit à l'action violente et brutale qu^tl avait comroise^nvers.la cabarctière et son mari. — La nature, répondit le révérend, et les leçons des phis grands philosophes de l'antiquité. — Le commissaire insista, père Jean répondit la même chose et renvo]fa à tous les diables. — Et toi, dit le commissaire à Diego, qui t'a poussé à casser Tépaule à un tailleur? — i/amour de mon prochain , répondit l'Espagnol , et la défense du meilleur catholique de la terre contre des mawiits Grecs. — Et vous, dit le juge à nous autres quatre, d'où viennent les espèces que l <^ a trouvées parmi vos effets? — De notre fabrique, répondit le compère. — » Qui vous a autorisés à enfreinare les lois de ce pAJ^* — La loi naturelle, repartit le philosophe, et l'exempte du célèbre Dtogène , qui avait plus de philosophie dans soti pettt doigt , que les têtes de tous les Riiise»e«sen3h-
i\é n-ea r^uniiioiit jusqu'à La coiiâamiDation des siècles. Après cet examen Ton nous renvoya an tachot*
Les deux jours sttivans Ton nous examina de recbeiV soit en général, soit en particulier, et les commissaires ne reçurent d'antre réponse de chacun de- nous que ce qii'on leur avait dit la veille. Le quatrième jour Ton ne Aeus dit rien. Le cinquième l'on nous annonça que nous étions dignes de mort, mab que des scélérats tels que nous ne méritant pas qu'on souillât la terre de leur sang, l'on avait jugé à propos de nous envoyer faire un ImùI de quatre*vingt^ix*neu£ans dans les déserts de la Sibérie > afin que, retranchés pour jamais de la société que nous avions outragée par nos actions, que nous allions pervertir par nos maximes , nous lui fissions une espèce de réparation par notre travail aux. mines , auxquelles nous étions condamnés pour toute notre vie.
Cette nouvelle fit différens effets sur nous : le Juif la regarda eorame une graee extraordinaire ^ et le compère ^eomme une injustice inouïe. Père Jean disait que s'il tenait tous les Russes l'un après l'autre , il les étranglerait ; Vitulos ne disait rien , mais il n'en pensait pas moins; Diego prenait cela comme une calamité que Dieu avait envoyée à son serviteur pour l'éprouver, et moi je pleurais.
L'on ne tarda guère à nous envoyer à cet exil , dont j« m'étais formé une idée si épouvantable , que j'eusse mieux aimé être mort cinquante fois que d'être réduit à passer mes tristes jours dans ce désert affreux, oîv je croyais que le froid excessif , le travail, la mauvaise fiourriture , les mauvais traitemens 4e ceux auxquels nous allions être subordonnés, la compagnie de gens à demi-sauyages parmi lesquels il nous fauA^t vivre, nous allaient rendre les plus malheureux des hommes. il en fut tout autrement } cet exil n'est pas si iusuppor-
i6 LB COMPKftB
tAble que je me Yéiais figuré. Nous y rencontrêmet de« philosophes de toutes les espèces et de tons les étapes ; mais comme nous étions obligés de traTailler aux mmes de cuivre qui sont aux environs de Tobolsky nous n'avions point tout le temps que nous désirions pour philosopher. Toutefois nos occupations ne nous empé* chèrent pas de trouver le moyen de former un complot pour nous évader du côté de la Tartarie.
Lorsque ce complot fut bien et dûment cimenté , le compère Mathieu, qui savait parfaitement la géo8;raphic; fut déclaré directeur de la route que nous devions tenir : le respectable père Jean de DiMa&front fut proclamé capitaine général de la troupe; Vitulos, capitaine eii second; le Juif, un Anglais (i)^ un Allemand (a) , un Suédois (3), Diego et moi étions tout ce que l'on voudra.
Ayant trouvé le moyen de nous munir de trois fusils^ de poudre , de balles , de deux arcs y de âèches , d'une hache, d*une serpe et d'une marmite , et ayant pris un temps favorable poiu* notre évasion, nous partîmessoas les auspices de la fortune.
(1) Cet Anglais! avait été autrefois /fuaker, ensuite il était devenu philosophe, et puis commissionnaire en Russie; mais les Rosses l'ayant surpris avec de faux poinçons dont il contrefaisait la naarque de la douane, iU ravatent envoyé «n Si* bérle.
(a) Cet Allemand avait été long-temps arien , et les Russes l'avaient laissé tranquille sur cet article; mais ayant appris
So'il débauchait leurs plus beaux hommes pour les envoyer ans UD certain pays d'Allemagne, ils l'avaient envoyé à son tour en Sibérie.
(3) Le Suédois qui avait été un ministre luthérien , était passé en Russie pour y professer la religion grecque et pour y faire le métier d'espion : les Russes avaieïit été édifiés de son sèle pour le premier article, mais ils s'étaient scandalisés du second et l'avaient envoyé en Sibérie.
UAtllîÉtJ. %')
Noos rencontrâmes la rive gauche de TOhy (i) jus*
au'aux environs de Kalami (a), où nous passâmes ce euve sur un radeau die branchages dont l'exécution fut dirigée par père Jean* Lorsque nous eûmes atteint la Kicka (3), nous la côtoyâmes en traversant la Grutin8ki(4)y la Lucomirie (5\ et nous gagnâmes les montagnes de Krakia^ là où elles se joignent avec celles de Sania et de Belgian. Ayant passé ces montagnes^ non sans courir risque de périr de froid et de misère , nous nous trouvâmes dans un désert^ que le compère résolut de traverser en tirant sur Samarcand (6) ^ qui devait être au moins à quatre-vingts journéesde là . Le compère prétendait que nous pourrions arriver en cette ville en traversant le Samariki^la Karacathaï^ le Ganaket^ le Cbarbian et quelques autres contrées de laT^rtarie occi* dentale: cela pouvait être ; mais étant avancés environ cent soixante milles dans le désert ^ nous filmes arrêtés par desruisseauxy des marécages et autres obstacles qui nous contraignirent de prendre le parti de passer Fhiver^ qui approchait^ dans cet endroit. Ayant donc fait tme baraque pour nous mettre à Tabri des injures du temps, nous fîmes en diligence notre provision de gibier , dé poissons et de bois y afin que nous ne fussions point pris au dépourvu par les neiges: nous agîmes très prudeinment, car huit jours après notre a'pproviaionnementi il en tomba une si grande quantité , que la terre en fut couverte de plus de six pieds.
(i) Fleuve qui prend sa source dans la Tartarie, et qui se jette dans l'Océau septentriooal.
(a) Ville de la Sibérie méridionale. '
(3) Riyière. qui se jette dans l'Oby». à quarante milles audessus d'Ostro.
(4) (^) P'^ys ^^ sud-ouest de la Sibérie.
(6) Capitale de la grande Bncharie.
3S tE -coMpiaB
Eaviraa deux moi» apn»» BOtre êniré^ daa» tel eadrok |^ nous tombâmes suceeflsivemeziA tous malades à l'oxeeptioa de père Jean, oui , malgré les fiiligues de noU^ Toyage et le genre ae vie que nous venions d'embrasser, jouissait d'une santé qui eut porté envie à un moine* Nos maladies ne furent m longues ni dangereuses: ii n j eut ipe celle de Ûiégo qui devint très sérieuse.
Lorsque le pauvre Espagnol se vit bien mal p il commença à se lamenter sur eè qu'il allait momrir sans ^voir &it le vojage de ComposteLle en Gsjiee; mais le compère lui ayant dit qu'il se chargeait d'accomplir ce vceu pour lui y et père Jean lui ayant donné l'aosolntion générale 9 il psrat attendre la mort avec rési^ation« Enfin il entra dans un délire qui le conduisit à une létli£urgie si profonde , que note eussions pris cet état pour la mort même , s'u n'eût conservé quelque reste de chaleur vers la région du eOBur.
Il demeura pendakit trois jours S£ms donner d'autres signes de vie que celui dont je viens de parler; mais au bout de ce tempe^lâ , père Jean s'aperçut qu'U avait remué un pied ; deux Iheurea oprès , il remua un bras ^ puis les jambes^ puislesfesses, puis la tète, pniale corps entiersi bien qu'à la finil s'assît&iirson grabat, nous cosk templa tOva 1 un après l'autre , et s'écria : Quoi ! serais» ie ressueitél Qmri miracle! mes amis) abl si vous saviez d'où je viens ^ ce que j'ai vu, ce que j'êk entendu! — Eh ! d'où yiendiais-tu? lui dit le eompère, tu n'as , point bougé d^ici. <— Âh ! mou maître ! répbu dit Diego, si mon corps n'a point bougé d'ici, mon ame n'a pas fait de même : il y a trois jours que je moUrUs; voici ce qui m'est arrivé depuis ma mort :
Lorsque mon ame eut quitté mou corps, ce corps parut à mon ame ce que parait une chelnise salé que l'on vient de quitter. Mon ame ainsi débarrassée était
MAtBiBtr. ~ 3g
de la grandeur et de Ift forme de ce même cwpa; eUe ^ît diaphaiie et composée d'une matière (t) extraor" dinaîrement élastique et si subtile ^ que Muscbenbroeck ne l'auraitpu discerner aveeeent cinq millions de microscopes.
Voilày mes chers amis , comme le monde est habité d'ames et d'esptits^ bons ou mauTais, sans qu'il soit pessiMe aux hommes ni de les voir, ni de les entendre^ ni de sentir leur choc y quoique le contraire arrive entre ces esprits. S^il se élit quelquefois des apparitions, ce n'est que par un assemblage subit de suffisante
Quantité d'atomes pour former im corps quelconque , ans lequri une ame ou un esprit se loge, apparaît et agit en conséquence de sa mission.
Mon ange gardien, nommé Jahel, qui s'était trouvé à son poste au moment oh j'allais partir de ce monde, eut une dispute avec Astaroth sur la possession de- mon ame. Celui-ci se fondait sur certaines petites liiedaines que j'avais faites dans ma vie , et pajrticulièrement sur les côtelettes, la poularde et le gigot de SenHs; mais Jahel lui ayant opposé Tabsobition générale du père Jean , la décision de cette affaire devint si embrouillée , qu'il fatittt en venir aux mains pour savoir à qui j'ap* partiendrais. Mon bon ange, qui était annë et* cui^ rassé comme l'archange Michel lorsqu'il se battit avec Lucifer, tira son sabre et en porta un coup terrible sur Astaroth ; mais le inalin l'esquiva , et appliqua un si furieux coup de griffe au milieu de k face de son adversaire, que je crus qu'il l'avait aveuglé. Jahel ne per-
(i) Sa ce que loea camara^ Diego dît ici e«t Ttal» lés «eo* timens des premiers chrétiens «at la moralité de i'ame le soDt «a»i; car il ne parait point qn^avant saint Augustin l'on co6flnt que rame pM fttis tme labstottcc làeorporelle.
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dit poiat courage; il porta un autre coup beaucoup plus terrible que le premier ^ et pourfendit le diable depuis l'occiput jusqu'à trois ou quatre doigts au-' dessus du croupion; alors la dispute fut Jëcidee, et^ selon toutes les lois divines et humaines, j'appartins au plus fort.
Le différent étant termine, Jabel me touchai et nous nous trouvâmes à l'instant sur le long de TEuphrate, à peu près au même endroit où notre premier père exploita pour la première fois notre première mère. Alors mon divin tutélaire m'ayant fait faire par sept fois le plongeon dans le fleuve , je redevins tel que lorsque j'étois sur la terre I c'est-àdire, qu'une masse de chair , parfaitement semblable à défunt mon corps, s'étant subitement fonnée , mon ame s'y fourra ; et voilà que je pouvais aller, >enir, chanter^ sauter, danser, eu un mot, Êsiire toutes les fonctions que je Élisais lorsque je vivais encore. Jabel me dit: Mon cher pupille, vou9 voici en état de jouir de la gloire céleste; ce corps dont vous serez revêtu jusqu'à la résurrection générale, où vous reprendrez l'ancien, est ùàx pour procurer à votre ame toutes les sensations délicieuses qui vous sont préparées, et d'ici ce temps-là, elle ne labandoonera point, à moins que , pour quelques raisons particulières, vous ne deviez retourner sur la terre.
Vous allez donc partir pour le paradis, continua Jahel ; aucunes sensations fâcheuses ne pourront y affecter voire individu. La qualité d'élu vous met à 1 abri 4ie tous les maux ; mais gardez vous de tomber de cet état de perfection; car les plus grands saints , qui sont actuellement . dans le ciel, sont sujets à trois vices, qui sont l'orgueil, l'envie, la colère; le démon, qui sait cela , vous tendra des embûches jusque dans lé sein de la fôlécité suprême. La chute de ce réprouvé; ainsi que ceUe de de ses compagnons, est un exemple terrible
MATH1E1]. ii
delà faiblesse I de l'aTeuglement , de l'ingratitude des anges mêmes. Prenez donc garde de vous laisser séduire ; vous perdriez en un instant cette faculté inestimable de n'être sensible qu'au bonheur et au plaisir; une réprobation éternelle serait peut-être la peine que vous encourriez.
Le paradis n'est point tel que les bommes le croient d'après saint Paul , c'est-à-dire ce que F œil n*a ja^ mais vu , ni ce que P oreille n'a jamais entendu ; il a ëte réservé à l'incomparable jésuite Henri quez (i) d'en donner une description exacte et complète dans son admirable livre de V Occupation des saints dans le ciel. Si vous avez lu ce livre | vous aurez vu que le paradis est un lieu de délices, un lien de sensualité, duquel les bals les plus brillans , les fêtes les plus magnifiques , les repas les plus somptueux que les nommes aient inventés, n'approchent pas plus que la lumière d'un flambeau h approcbe de celle du soleil. Mais j e vous l'ai déjà dit ^ l'ennemi du bonheur des saints ne profite que trop souvent de l'ivresse où les plaisirs les plongent pour séduire ceux qui ne sont point assez sur leurs gardes , et leur faire perdre tme éternité, ou du moins pour un temps , la félicité dont ils jouissent ; je dis pour un temps, car les fautes ne sont pas toujours telles qu'elles méritent une punition éternelle. Il est un certain lieu d'exil inconnu aux bumains et au pape même, où les saints coupables d'une iBaute légère sont relégués pour V soufirir plus ou moins josqu à l'expiation entière ae cette faute. Enfin il y a dans le paradis des tribunaux, des jugés particuliers, jpréposés pour faire observer le boa ordre, et pour l'administration de la justice , ce dont le jésuite Henriquez n'a point parlé.
(i) V, ci-ap>è8 an échantillon de sa Description du paradis.
4s l'K COKViftK
Vofiày non dier yupilk , ce que j'artit à voiift d&re poor le prése»!; }e twt ymm quitter peur qnekpws heurts^ iie roas éiamoitt, point de tout ce qne vous venez en nien abaenee; je ▼ou» rejoindrai â votre entrée dans la gheîreeëleslc. -— En finissant ees patroksi mon bon ange disparut
Je ne fus pas sitôt seul que la terre s'ouvrii tout-*àceup sons mes pieds ^ et je tombai dans une caverne proiende et obeeure, où j'entendis voltiger autour de mes oreilles des^ espèces de chauve-souris qui poussaient des cris cennie des cris de lapins. J'appru depuis que cette caverne ëtut les Hmbes, où sont dëte^ nus les enfims morts sans iMintéme !
. Quoique Fespace qui conduit de la superficie de la terre à cette carverne soit de plus de sept eei^ lieues^ etque ie l'eusse finmciii aussi vite qne la penséoi y'n cepcMSul remarque que ces sp^^culateucs borgnes qui soutiennent que plus im creuse avant dans la terre ^ pins on trouve la malière compacte et solide , plus ses. parties sont sevrées el cek if re n t e s, se t r em pen t ; car les lits desdififiércntM espèces de terres^ de pterrcs, etc. , ne se trouvent peint arrangés dans Fordre de leurs p^-nté^ spécifiquea (i ) , eit b eebésion de la terre n'est
(i; Si Diége ee dit point idi entiérBieetit fai vérité, il la dit «s xioiiit eo partie « p«isq&'an cnasMit an paiH lie dsat cent ti9sate*deux pîeâi de pcofondeer à ▲aBsterdantiy foa a semarqné l'ordre f uivant dea conchet de tent :
Terre è jardin 7 pieds.
Tirf.
AroilenioUe •••• o
Stble. . . • ♦ 8
Terre 4
Sable k paver i .10
Argile 9
Teire blanche 4
MXTBIXU. 43
rien moÎDS que YeSet d& k pubsaiioe de la pesanteur des parties qui la composent. J'ajouterai en même temps que ledoeteur Quiey (i) se trompe également l'orqnf'n prétend que les parties centrales de la tenre sont occupées par un grand corps magnétique, piits«* que le centre oe ce globe est Tenfer , comme tous le verrez par la suite de mon récit; au reste ^ ceux qui ne veulent pas me croire peuvent y allevvoîr*
Je traversai les liiià:)es avec la même vivacité que j'avais franclii Fespace qui y conduit ^ et en dépit de ^impulsion et de l'attraction , sur l'une mx Vantit: des* quelles Fon fonde la mécanique des. fioorces centrales, cette vitesse ne reçut aucune accélération par moa ap-^ proche du centre du ^obe«
Lonqne feus traversé les limbes j je tombai sur une calotte pareille au cul d'une chaudière lenveraée 9. elle me parut de métal , car ma chute lui fit rendre un sim à peu près semblable à celui d'une poèle qne Teo bat
Tene sèche. 5
Terre mooilUe. • 1
Sable • ij
Argile sabloDDeuse «.«S
Sableabêlé d'arf^ • 5
Sable de mer mSlé de coquillages 4
Aigile 10a
Terre grasse * 3i, etc.
Ceux qui Tondront eu sarDir davantage sur cet article» i^otfr-
ront consulter Yaren. Général Geog., 1. 1, c« 8, p¥Op« ^--«La
Théorie naturelle de la teire de Woodward et de Steaon.
lie» Biémoirea swr la structura iatèriaure de la terre» par M.
Bertrant,eto.
(1) y. la dissertation de ce doctenrsnr ce sujet, et sur la Ihéerîe des varialîeBa de raiguUla aimantée dana la fieiifion d'Harris, au mot var/af ion, et dans les Transactions philosophique»^ aaaiérot i4*.tt 195.
44 LS COMPÀaE
pour épouvanter les mouches à miel; bref^ celle calotte <^tait la calotte du purgatoire.
Arinstant de ma chute, la calotte s'ouvrit , et j'entendis pousser un cri de joie , mais ce cri cessa ausstôt que l'on m'eut vu : cela provenait de ce que Ton avait pris mou arrivëe pour celle de la Vierge , qui , toute» les veilles de Noël (i) , va délivrer trois cents âmes détenues dans ce lieu.
Le purgatoire est un lieu assez éclaire' , rempli d'une infinité de purgatoriens de tout âge , de tout sexe , nus et couleur de marron. Je ne fus pas long-temps dans ce pajs-là sans rencontrer plusieurs personnes que j'avais connues dans ce monde ; je vis entre autres un ëpicier de Bilbao y que l'inquisition avait fait brûler parce qu'il avait trouvé un trésor après les guerres de la succession d'Espagne. Je vis aussi mon maître don Scabrillasy le chef ae l'honorable troupe de comi-tragisauteurs chez lequel j'avais commencé mes caravanes , et qui s'était casse le cou en faisant une cabriole à Saint- Jean-Pied-de-Fort'. Le bourgeois de Bilbao ne me fit
Point ^rand accueil | parce que depuis son démêlé avec inquisition il était devenu sournois ; mais doii Scabrillas me parut aussi libre, aussi af£able, que lorsqu'il était sur la terre. . .
Après les complimens ordinaires , je demandai à mon an<iien maître pourquoi je ne voyais ni feu ni flammes, que je n'entendais ni plaintes ni soupirs , enfin rien de tout ce que l'on débite sur la terre touchant le purgatoire.
— Mon cher Diego , me répondit-il , tout ce que tu as entendu dire de ces lieux est en partie véritable; tu es arrivé dans l'unique temps de l'année où il y a
(i) Voyez l'Avocat des âmes du purgatoire» p. loa et soir.
relâche à nos souffrances : voilà pourquoi tu nous vois si tranquilles.^ Nous ne sommes point ici brûlas d'un feu tel que celui qtie l'on connaît -chez les vivans^ mais d'un feu particulier ^ et mille fois plus pénétrant: ce feu nous affecte en tout ou en partie y selon la nature des fautes cpie nous avons à expier. Par exemple , une femme qui aura pris trop de plaisir dans le bain , ressentira par tout le corps la punition de roiïense qu'elle a commise par la délectation générale de son induridu: un amant qui a pris un peu trop de plaisir en prenant le bout du doigt de sa maîtresse , n'est puni que par la main criminelle, et la maîtresse par le bout du doigt. Enfin lorsque l'expiation des péchés commis par un membre est finie ^ celle d'un autre membre criminel commence j ainsi du reste jusqu'à expiation entière.
Vers le onzième siècle , c'est-à-dire ^ dans les premiers temps de l'établissement du purgatoire , et même dans les trois siècles suivans^ les chrétiens avaient le cœur bon ; ils employaient les trois quarts de leurs biens à faire prier pour les âmes détenues dans ce lieu expiatoire ; les prêtres y les moines s'acquittaient de bonne foi de la besogne dont ils se ^chargeaient. On voit par les archives de céans ^ que tel qui avait été condamné à dix ans de souffrance en avait été souvent quitte pour dix jours; un chacun se ressentait de la charité qui régnait sur la terre. La plus abandonnée de toutes les âmes recevait alors plus de soulagement dans une heure que la moins oubliée n'en reçoit aujourd'hui dans un mois. Outre les prières qui se faisaient {>our le général y l'excédant des satis&ctions parlicuières était réparti sur un chacun et faisait encore un objet considérable. Cet heureux temps n'est plus ^ mon cher Diego ; la piété est ralentie , rien ne peut plus toucher les cœurs endurcis des vivans. Nous avons beau faire de temps en temps quelques tournées sur la terre
46 LE COMPiftE
pour ranimer la liante eaven nottSi peines inutiles l Je fos éétetétié après k Tonssaint dans la ville de Salamanqne ; je me suis traufonnë en chât^ en lérrier , en ânèy je fis peur à deux sentinelles; je coutus les cimetières couvert d'un suaire^ je tirai troia yieillea par le grM orteil , j^ me plaignis près du lit d'une Yeuv«y j'apparus à six religieuses | je bonlevefsai tous les meubles dans dix maisons, je fis un tintamarre épouvantable dans quantité d'autres, enfin je mis en oeuvre tous les moyens imaginables pour tirer quelque fruit de mon voyage , et je n'ai rmsporte en tout que deux messes, quinise rosaires ^ tuait de profundis , lesquels répartb également entre nons tous, il me re^ vint trois nmiutes et dix-^sept secondes de dimûstttion sur les quinze ans que j'ai à souffrir idi.
Il est vrai que les personnes riches foatlaire des funérailles pompeœes à leurs parens décèdes, que l'on y brâle jusqu'à cinq cents livres de cire, que Ion sonne sans discontinuer; que trente, quarante et soixante prêtres sont quelquefois payés peur y asuster; mais comme tant de dépense ne doit son origine qu'à la vanité des vtvans, le défunt poiur qui on la £uit ne re^ çoit aucun soulagement.
Quand même LHeu ne serait point oSÎMse de tout cet appareil mondain , ne le serait-il pas de la manière dont on l'y prie 9 Est-ce qu'on demande une graiee au son des basses , des violons, des flûtes , des hautbois, des cors de chasse et de oewt antres iustruraens faits pour la jubilation? Allez à une messe solenneUe pour quelque riche défimt , après un prélude général de tons ces instrumens, vous entendrez tout à ccrap tu ebâtoé entonner les troâs ou qtmire premières syllabes .de quelques mots grecs, qu'après beaucoup de patience et d'attention vous comprendres'étreun Kiriedeiêon, puis un autre beugler, d'une voix de tonnerse, aussi
yGpogle
Xifie^bll^on^ |MBf ;qiifllve mi oina tnànê ae {oîadre k ee8 «MnauK <t carior tome coBiiiie «es «ariigitfsy Vvm inr un ton Y FaMr^ MT tin avtre : Kàrie elnsém son son éleïson;rpm%!n£sïf racoonupagnement de tous les int» trumens susdits : comparez alors ce vacarme epouTMifûblejiTcc lechariTari des soreten du sabbat , et ^ous verrez qu'il n'y a point de différaaoe.
Je veox cependant que ^ dans le grand nombm , il y ait qnefaines personnes v^itablement pieuses , qui, au lieu d'empiayer leur argent h ces vaincs ctfrëmonies , l'icnvoient dans les couvens pour faire prMr po«r les «wpassés. L'intention est louable ^ maîa f«mplib*oii rengagement qoa V^m contracte en recevant la pëou^ ne ^i) du bienfaiteur ? N«i ^ le couvent augasente son ovmnaîre , et ae donne bien de garde d'ajonler un «wvfnus au baragouin journalier. V'va autre côte, si un mourant épouvante de TaTAnir, lèsue à Teglise tel bien ou telle Somme pour obaiiter annimlkinent tant de nesaesj tant de saints y poor le vepos de son ame^ cela s'exésute aussi longtemps qu'il y a des parens qui y veillent ; manque«t-il de Burv«ilkns? Adieu les obit»; les prétrea boivent à Usante duiondataur, qui gnUe ici comme un cochon.
Les congrégations , les coftMries , la dévotion aux rosaires^ aux scapulaiirea^ anx saints oordonsy aux saintes ceintures, aux ipardons, .aux indulgences , nous valaietit autreCns quelque chose ; mais tout cela est tombé aiijonvd'hui : les trois quarka de l'Europe sont ou païens I ouTur^s, enjtiilB.y ou hérétioBea; les Français sont tous déistes ou janiséuates ; l'on m les Italiens impies j les Espagnols molinistes ou molinosistes f tellement que sans une partie de rAllêmague et de
(i] PaMesleteraM9.otèst un Espagnol qui parle*
46 LE GOMPiCE
la Flandre où il j a encore quelques catJioUques de la vieille roche , sans les passe^ports poar le.cieLqne les jésuites donnent de. temps en temps , le purgatoire serait trop petit pour contenir tous ceux qui j vien • nent.
Ah ! mon cher Diego ^ nous n*aurions pas besoin de tons ces suffrages , s'ilplaisaît à notre saint père le pape d'ouvrir les portes dfe notre prison : il en a le pouvoir ; mais y le tigre qu'il est I il a le cœur plus dur que Teuclume de Lopez de Séville : nos larmes, nos cris ne le touchent pas. Quelle action héroïque, cependant, que d'envoyer tout d'une traite en paradis soixante ou quatre-vingts millions de malheureux qu'un feu terrible dévore I Mais non , nous ne devons point nous attendre à ce bonheur. Rome , cette Rome avare .et cruelle, n'ouvre le ciel qu'à ceux qui paient (i); quand on n'a rien à donner,. la serrure est rouiUée. Aussi Dieu punit bien ses lieutenans pour la dureté de leurs cœurs ; car, y compris saint Pierre ^ il n'y en a eu qu'un de sauvé. mon pauvre Diego! il te faudrait voir avec quelles huées 1 on accueille ces. animaux-là lorsqu'ils passent par ici pour aller en enfer! Tudieu, comme on les régale!
Enfin , mon cher , voilà l'état présent du purgatoire. Malgré ce que je t'en ai dit, je suis bien heureux d'y . être ; car si je fusse mort sur les terres de France au lieu de celles d'Espagne , j'étais damné à. tous les diables;' les gens de ma profession sont dans ce pays- là , damnés sans miséricorde , et , comme tu sais , le salut dépend souvent du pays où l'on meurt. < — Don Sca-
(i) Obtinet expulsa probîtate pecuoia Romam : Nec Deas in totft posiîdet urbe locam.
Maniuûn, ad'FalcGn. • t. i.
brillas achevait ces mots lorsque la Vierge arriva : je ne pus v6ir la bonne dame , parce que le sol du purgatoire s'etant ouvert à l'instant y je continuai ma roule d'une telle vitesse, qu'en deux minutes je me trouvai en enfer, à une portée de carabine du palais de Lucifer. Diego ayant fini ce discours prit un restaurant , dormit une couple d'heures, et continua sa relation, ainsi qu'on va le voir dans le chapitre suivant.
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