CHAPITRE IX
Ghangement de matière».
Orça, continua pève Jean, en attendant que j'aie, encore passé quelque temps à l'école de mon neveu , et que je sois en état de raisonner plus pertinemment sur la nature de Tanie , et sur la mécanique dé ses opérations, parlons d'autres choses.
«28 LE cascpinE
Un chacun duos m vie ne se détermine que par qtteP que motif: celui qui m'a déterminé à embrasser la vie que je mène, fut le souverain mépris des fadaises du siècle et Tamour de k liberté. Pour loi, dit-il en s^ dressant au Juif, ce sera sans doute Tamour de ton profit, car les gens de ton espèce n'ont pas l'ame assez élevée Your secouer le jougp de la bienséance, de la religion et des lois par un motif aussi noble, aussi désintéressé mic le mien. — Il n'y a point ^e règle sans exception, ail Abiud (i) ; il est vrai que ma nation a passé de tout tenVps avec raison , et passera étemelloment pour un peuple slupide, grossier, superstitieux, ignorant, attaché opiniâtrement aux vétilles, aux minuties des usages et cérémonies qu'il a reçus de ses pères (3) , de même qu'à son intérêt. Mais il y a des hommes parmi ce peuple , qui voient aiasi clair que le révérend fkre Jean de Uomfront : il n'est même point nécessaire que sa révérence aille bien loin pour en trouver } elle n'a
(1) C'est Iç nom de ce juif.
(s) De touâ les habitans de la terre, il 0*7 en a point à qaî la nature ait donné an caractère plus bourra , plus fantas^fue» et qui portât plus loin ropiniâtretë... C'était nn peuple dont le naturel était au8j>i féroce qu'intraitable... et qui , ignorant tout ce qui s'appelle science 9 se livrait tout entier à la superstition .
Les anciens juifs étaient un peuple revêche, méchant, opiniâtre, en un mot, tel qu'il semble que Dieu se l'était choisi pour la même raison que Socrate avait choisi Xantippe , c'està-dire seulement à cause de ses dispositions, qui étaient peutêtre les plus mauvaises qui se pouvaient trouver dans. tout le genre humain, et cela dans la vue d'exercer et dé faire connaître À tout le monde son extrême patience. V. le doctenr South, Serm, t. 1 , p. 559. Voyez encore le doctenr Burnet, Are, PhU. p. 33».
Ceux qui connaissent les juifs d'-aujoord'hiii, savent qn'iU n'ont point dégénéré de leurs ancêtre^.
qu'à ouvrir les yeux, elle verra son très-hnmble serviteur f qui se fait gloire d'être de ce nombre-là. /
Pour vous taire voir comment je suis parvenu à voir la lumière, comme disent les francs- maçon s , il est à . propos que je dise un mot de mon éducation.
Lorsque je fus en âge, Ton eut grand soin de me faire apprendre les six cent treize, préceptes de la loi écrite (i). Quand je fus un peu plus â^é, je trouvai étrange qu'il fût fait mention de ces préceptes de tant de cérémonies, de souillures, de purification , d'oblations ridicules, et surtout de sacrifices pour le flux des femmes (a^ tt pour la gonorrhée (3) ; qu'il fut ordonné aux Juifs ue racheter les premiers nés des hp^lmes (4) et des ânes , sous peine à ces derniers d'avoir la tête cassée (5).
. D'exterminer jusqu'au dernier rejeton des sept peuples (6).
D'être les plus intolérans , les plus vindicatifs et les plus cruels de tous les hommes (7).
Qu'il fût défendu de manger de plusieurs minimaux mangeables (8).
De manger du raisin sec (9).
De labourer la terre avec des animaux de diverses
(1) Ces 6i3 préceptes se trouvent répandus dans les Hvres de Moïse. Maïmonides les rassembla dans le douzième siècle , et Leusden les inféra en hébreu et en latin dans la première édition de son Philologut Heb, faite en i656.
(3) Lev. i5,ai. *
(3) Lev. i5, i3.
(4) Nomb. 18, i5.
(5) Exod. i3, i5.
(6) Deater. 7, a, i5, 16, ao,' 47, a5, 19, etci
(7) Exod. aS, 33.
m Lerit. 11,4.
(9} Nomb. 9, 3*
l3d LÉ COM»Àl;K
espèces (i), et de phiMeors autres choses^ où il b'j a point de sens commun.
Quand je fus un homnie fait, j'examinai les apiniônsi coutumes et usages de ma dière nation, et je trouvai absurde de croire que Dieu eût doué les coqs de raison.
Qu'il faille chausser le pied droit avant le fi^auehe.
Que c'est une profanation énorme de marcher sur les rognures de ses ongle*.
Que celui qui tue une oie dans le mois de janvier doit mourir.
Que la veille des expiations Ton doive tuer un coq on im singe.
Que si les femmes n'allument point leurs lampes avant l'ouverture du Sabbat , elles meurent en couclie.
Que l'on soit oibligé d'ouvrir les œo& par le bout pointu.
Que l'oii doive jeter de la terre par dessus sa tète en revenant de rentcrrement.
Que le germe de la résurrection se tient dans Tépme du dos, etc. (a).
L'examen de toutes ces choses me révolta, et peu s'en fallut que je ne devinsse pUlosophe dès ce moment-là. Mais je n'osai franchir le pas: le préjugé sur la nécessité d^étre juif ou d'être damné me retint.
Je fus conter mon embarras à un rabbin -qui demeurait dans notre voisinage , et qui avait la réputiov de vivre comme un saint. Je priai cet homme d'éolairer
(i) Lcvili 19, 19.
(a] Ceux qui Toàdront en savoir davantage sur cette matière, pourront consulter Buxtorf, Syiitagog,^ etc. Lcpaden ^ Philohi, Hcbr, miœt, et les autres prinèipanz outeftirs qui ont traité des rites, cérémonies, usages et opinions dei {tifS) et surtout fe Taimud,
mes doutes , de lever mes scrupules ^ et de me donner des in^triicticms rAÎsoanffbles. Ce rabbin loua mon eèie, se prêt» avec plaisir à ma r<f quîsition , et commença par m^incalqtier tme forte aversion pour mes frères les Caraïtes (i), et avtres qui n'ajoutent aucune foi au Talmud (2) : puis it m'apprît qaxX j avait autant de différence entre le Talmud et TEçriture sainte, qu'entre le vin et Feau.
Qoe Dieu étudiait trois heures par jotir dans la loi , et neuf dans le Talmud (3}.
Que Dieu ayant diminue là hme, qui avait ^te' vingtun ans éssie au soleil, erut avoir pécbë , et ordonna que Ton ofrnt un sacrifice propitiatoire pourliri (4).
Que Dieu dansa aux noces d'Eve (5^.
Que l'an-ge Gabriel avait jeté leè fôndemens de la ville de Rome.
Qu'une boucbée-de pain prise le matin avec tm verre de vin , guérissait le fiel de soixante-trois maladies.
iQu'un bomme qni avait bien déjeune pouvait courir d vue telle vitesse , que soixante coureurs étaient incapaMes de le suivpe.
Que le prophète Elie se trouve dans tous les festins.
Qu'il ne fout jeter ni os ni arêtes par terre , ni poser son couteau sttr le dos , de crainte qîie les anges ne se blessent.
Que celui qui secoue la moelle des os stir son assiette lait venir le diable.
(1) Le» Caraïtes sont une espèce de jaiFs , qui se piquent de ne suivre qtie la loi écrite.
(a) LeTalmud est un recueil des traditions sur les lois orales de D^ïse, et des comiuentaires des ra&bios sur ces traditions.
(3) TVaet. de Sabath, in TaJnutd.
(4) Vide Talmud.
(5) Uid.
i3a LE COMPERE
Ce rabbin m'easeigna en outre que Dieu avait châtra le Leviathan ; qu'il en avait tu^ sa femelle y et qu'il Tavait salec pour la venue du Messie ; qu'il en avait agi de même â l'égard du taureau qui mangeait journellement l'herbe & mille montagnes (i).
Que l'oiseau Bar Juekne ajânt un jour laissé tomber un œuf de son nid y cet œuf écrasa trois cents cèdres par sa chute; qu'étant cassé il inonda soixante villages, et que cet oiseau était réservé pour être tué à la venue du Messie (a).
Il n'oublia point non plus de m'instruire qu'il y avait jadis une grenouille aussi grosse qu'un bourg, que cette grenouille avait avalé un serpent d'une grandeur immense ; mais qu'il vint un corbeau qui dévora la grenouille aussi facilemelit qu'un renard croque une pou-
le (3) Qu'u
l'un lion étant à plus de deux cents lieues de la ville de Rome ^ se mit à rugir d'une si terrible force, que les femmes romaines qui étaient enceintes avortèrent toutes, et que ce lion s'étant approché enrviroh de cinquante lieues de cette ville, et ayant ruffi de même, toutes les dents tombèrent aux hommes, et Tempereur faillit de se tuer en culbutant de son siège (4)^ ce qui faisait que ce lion , ainsi que le corbeau susdit^ était réservé pour être fricassé à la venue du Messie j etc.
Mon vénérable directeur sacrifiait une heure tous les matins à me régaler de pareilles bourdes , qu'il assurait être autant d'articles de foi néceissaires au salut.
(i) Talmud, m baba Batra, e. S, fol 74.
(a) Ibid. in. Becloroth»p. 5j.
(3) Ibid. in BaJka Batra e, 5, p, 73.
(4) Talmud ; in Cholim, e, ^,p, S9.
MATHIEU. ^ l33
Uu jour il m'en débita une si fraîche que je ne pus ra'empécber d'éclater de rire : le saint homme se fftchai et me dit que j*étais un impie , pour moi je lui repondis qu'il était un vieux fou, et je sortis de chez lui.
Le lendemain de cette aventure , il se tint un conseil de rabbins pour me juger sur le blasphème que j'avais profère en appelant leur confrère vieux tbu : pour comble de disgrâce , deux femmes allèrent se plaindre aux mêmes rabbins, parce que j'avais tué une poule qui couvait. F41 conséquence de ces deux crimes énormes, il fut décidé que pour le second cas (1) Ton prendrait un fouet composé de deux courroies de peau \lé bœuf et d'une courroie de peau d'ane (a) . que Ton m'en appliquerait trente-neuf coups sur les épaules (3V tandis qu'on réciterait par trois fois le verset 38 au psaume 78 (4); ce qui fut exécute le même jour : mais comme je vins à foirer pendant rexécution , je ne reçus que vingt-deux coups, et je fus absous du reste, ainsi
(i)Ge cas est contre le ceot quaraate-huitièmfs précepte de ]a lui affirmative, leqael se trouve au chap. aa. 7, du Dcnter. Celui qui le commet encourt la peine du fouet. M» la Mitna in Maeeoth, cap,?*.
(a) La raison pour laquelle les Juifs composent leurs fouets de courroies de peau de bœuf et de peau d'âne est fondée sur ce passage dé 1 Ecriture : « Le bœuf connaît son maître , et « rftne retable de son maître, mais Irsaël ne le connaît point.»
Jtaiû, cbap. 1, 5.
(3) Le nombre des coups de fouet qu'un patient doit recevoir est ainsi fixé dans le Dent. chap. a5« a, 3. 11 est parlé de quarante eoups dans ce passage* mais les Juifs n'en donnent que trente-neuf, pour faire voir leur indulgence envers le coupable. Voyez la Mitna m Maccoth» ehap» 3. $ lo.
(4) A chaque mot l'on frappe un coup; et comme ce verset contient tieize mots en hébreu, le nombre de» coups se tioove complet au bout de sa troisième récitation.
iÎ4 LK CMOPERE
Ja'il est ordonne ûtt chapitre a , paragraplics 1 1 et i 4 u Maccoth (i).
Quant an premier cas , il (ut dëcidc que jWajs encouru rexcommunicatîon majeure: c'est pourq^uoi Je fiis mené le lendemain à la sjnag^ogue, où^ après mille cérémonies qui m'auraient encore fait rire si Venvie ne m'en eât paûé la reille , un vénérable rabbin à barbe blanche se mit à rouler les yeux et à taire des contorsions épourantables ; après quoi il prononça , d'one gravité digne du doge de Génes^ les paroles suivantes :
IXB PAlt LE SKlOlfEtia DES SEIGNEURS.
« Que rioroie Abiud, ici présent^ soit l'aïuiihènie » de rlonii 1 anathème des cieux et des enfers , Tana-
• thème des siéraphins et des ophanins , Tanathème des » grands et des petits daas tout Israël. Que sou étoile » se couvre de ténèbres; qu'il soit accablé depiaîes, » de maladies horribles^ et qu'il devienne aussi lé- 9 preux que Giezi. Que son or, son argent^ sa femme, » soient oonnés à d'autres; que ses enfaos soient ex- » posés aux portes de ses ennemis , et que ceux-ci se
* réjouissent de son désastre. Que sa maison devienne » la retraite des dragons. Que la colère du seigneur >» le tue; qu'il se pende comme Achitophel : que » son ame saisie d'hoi^eur abandonne son corps ; que » son cadavre serve de pâture aux serpeus et aux » bétes féroces. Que la terre Tenglouftisee comnie
(i] Il est dit dans ce chapitre^ qu*nn homme qui foire ou tine femme qui pissé pendant qu'on U fouette» doit être absous du reste de le punition. Sons, si conspurcet se fimo, ant obscœnoiiqfioret Kber «st à osilerii trtagia; soilieet si mas fitno et femiita oti<» te edus^wrcent. Mutd, PkiMo^. Ueb. MioDt. Dits* 49» «^.337»
» Côre et seà eomptgnoTU; que son nom M>ît en exe* » cration à toute la postérité , et que tout ce qui peut * rester de lui soit anéanti à jamais (i). »
Après ce compliment^ le peuple se mit k crier hùaf anaûitma maranatha , phioë , macahatalé cethrotiy hou! hou! ^a/ Ce cri me causa une teHe frayeur ^ que m'ctant écfiappé de la sjaasogue y je me mis à courir à toutes jambes; tous îss chiens de la ville se mirent à mes trousses > et je ne m'arrêtai qu*à plus dé quinze milles de Damas , où cette aventure arriva.
Comme le soir approchait , et que j'étais extraordinaîrement ifatigué , jc fus demander un gîte à un vieux Musulman^ qui me reçut le pltls affectueusement du
(i) La formule d'excommunication qu'Abind vient de rapporter es^ bien ia mâme \ quant au fond, qiLie celle du second gent^e qui se trouvé dans le Talmud ; mais Tordre des imprécations y est tout>à-fait différent* Ceux qui n'entendant point rbébreu peuvent la voir dans le IreoD. Talmud BuxU p. 8a8, comme il s'ensuit. . ,
Ex sententiâ domini dominorum , ait in anathemate Ploai^ inntrSquedomo jadicii, superorum scil. et inferorum) in anatfaemate item sanctorum excdsorum, in ânàthemate seràphim et ophamm, in anathemate deniqae totids ecclenie, ma» ximorom et minimorum* Sint super ipsum plage magnift et fidèles, morbi magni et horrlbilea. Domus ejus ait kabitacolnm draconum; caliginosum fiât sidus ejus in nubibus: sit in indignationem, iram et excandescentiam : cadaver ejus objiciatur feris et serpentibus : laetentur super ipso hostes et adversarii: argent u m et Tramm ipatus dentur àîiis: et omnes filii ejus ad ostium inimicorum ipsiussint expositL . . Absorbeatur sicat Korah et cœtns ejus : cum terrore et tremor^ egrediattir anima eins, increpatio domini occidat eum : atranguletur ut Arctùtophel: sicat lepra Getbasi sit lepra ipsioa: nisqaé uUa sit resurrectio ruin» ejus: iasepuUura Israelia non «it aepui* turâ ejus: alienis deCnr uxor ejus. In hec anatheraate fit N« N. et h«c est hsereditat ipsins , etc.
i36 LE COXPÂEE
monde f eï auquel je contai ce qui venait de m'arriver. L'article de la fustigation le toucha ; mais celui de l'excommunication faillit le faire mourir de peur : il crut que j'avais amène plus de quinze légions de diables dans sa maison. Bref, il allait me chasser, lorsqu'un dervis arriva, et rassura le vioillard en lui disant qu'il le déferait de ces diables. Pour cet eiFet , il inc fit mettre les deux pieds dans une terrine pleine d'eau ; il me pendit une espèce de chapelet au cou; il marmota quelques mots entre ses dents , puis il se mit à hurler et à faire, des grimaces cent fois plus épouvantables que celles que le rabbin avait faites le matin , ce qui dura environ une heure. La furie du dervis étant apaisée , il me donna une petite pièce de cuivre chargée de caractères qui avaient la vertu de tenir les diables éloignés à plus de trente milles ; il jeta de la bouse de vache et du poil de chameau dans le feu ; il dit au vieillard qu'il pouvait Se tranquilliser, et finit par me demander un sequin pour ses peines.
Le dervis ayant.reeu son sequin, il partit. Le vieillard satisfait me donna bien à souper ; je me couchai , et le lendemain je pris la route de Smyrne.
Etant arrivé à Smyme , je trouvai un Juif qui dogmatisait en cachette , et qui tâchait de renouveler le sadducéisme.
Tout lemonde sait que les Sadducéens rejetaient les prophètes (i.) ei les traditions ; qu'ils ne s'attachaient
(t) Piuftiettrs prétendent qae les Saddocéens rejetaient les prophètes , parce que venant à Jésus-Christ pour le sonder sur ce qu'il pensait touchant la résurrection dea morts, le Sauveor choisit préférablement tin passage du Pentatenque
Îoar leur prouver cette résurrection. V. Math. 3, 95. Saint érûme dit dans un endroit de ses ouvrages : Sudducxi qulu'
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lâATRIEU. l37
puretneot qu'à la .lettre des livres de Moïse, et ({ne ne trouvant rien dans aucun de ces livres qui leur apprit que Famé fût immortelle ^ ils regardaient cette ^ut>%taoce y ainsi que les Epicuriens , comme une propriété de Torganisation du corps.
Quoique ce dernier sentiment me plût infiniment , je ue Toulais point Tadôpler sans connaissance de cause i c'est pourquoi je fus trouver ce Juif , et lui dis qu'il était bien vrai que lé Pentateuque ne faisait aucune mention de l'immortalité de l'ame, mais^e ce livre ne parlait aussi nulle part de sa mortalité \ que par conséquent Ton ne pouvait se servir de son autorité pour affirmer le pour ou le contre dç cette question. J'ajoutai qu'il ferait de moi un prosélyte, s'il pouvait me doifner des raisons qui prouvassent suffisamment son opinion. Ce juif me répondit qu'il était fort occupé ce jour-là y et qu'il me satisferait une autre fois.
En attendant, je fus trouver un autre juif qui écri* vait contre te Sadducéen , et lui demandai s'il avait de bonnes raisons à opposer à son adversaire. — J'en ai de très bonnes, me répondit-il; je veux prouver à tonte la terre qu'il est un coquin et un scélérat. — Mais mon ami, ce que vous alléguez là ne sont que des sottises et non des raisons ; un homme peut fort bien
<fUô iantum tibrot MeiêU redpisbanîi prophâtarum vatieinia rti» pueniet, Gorionides, chap. 09, confirme la même chose: Sad^ dueœi^^ dit-il, dieunt: np eredamui^ nequô nudidmui uilam tradltumem^ aut uUam expositionem, niii solam iegem MoUit, ' Mais Drusius , 1. 3, chap. 9 , aioai oue plusieurs autres savans, soutient qu'il n'y avait que les Saddacéens qui de» meuraieot parmi les Samaritains, qui rejetassent les pro-
f>hëtes, et que ceux qui demeuraient en Judée regardaient les ivres prophétiques pour avoir été inspirés dé môme que ceux de Moïse.
U8 LE OOMràllE
être un eoqaifly un tcëWrnt et avancer une proposition fondée et ymtnble. -^ Serais-tu aussi Saddncéen, toi ^ qui fais le raisonneur?... Bon : voici de nonvelles matières à mettre dans mon livre. Je prouverai qu'il a
envoyé des espions chez moi pour Ahl mon
cher frèfe! si vous avez le malheur d'être l'un de ses disciples , ouvrez les jeux , rentrez dans le diemin de la foi , ou vous allez vous perdre eoitoie Gain. ^^Je ne suis le disciple de personne; je serai celai de la yétilé , aussitôt que je trouverai quelqu'un assez habile pour ine la montrer ; mais il me faut des raisons I et jusqu'à présent vous ne m'en avez donné ancune. — Tu ne sais donc pas que-Cain est l'auteur de l'opinion damnable des Sadducëeus sur la nature de l'ame? — Non. — ^Tu n'as donc pas lu le Targum de Jérusalem? — Non. — Hë bien , Hs-y, tu y trouvras que Gain tuant Abel proféra ces paroles exëcrables ; il vfy a ni juge rd jugement après cette vie; il n'y a aucune recompense pour les bons, ni ancune pulUtion pour les m>ichans{i), C3 conte-là, dis-je à mon idiot de juif, ne prouve encore rien, parce que si Caïn a eu tort de tuer son frère, il ne s'ensuit pas Qu'il ait débité un mensonge en le tuant. D'ailleurs comme ce conte est rapporte dans le Targcm et non dans le Pentateuquei et selon votre adversaire il n'y a que ce dernier livre qui soit digne de foi, il dira que c'est une invention humaine sur laquelle il n'y a aucun fondement à faire. La question se réduit donc à savoir si l'immortalité de l'ame est affirmée ou niée dans les li^nres de Moïse : or, elle n'est ni l'un ni l'autre , car le passage de l'Ëxode (s), qu'on allègue or^nairement n'y
(i) Sic respondit Gain et dîxit Abeli fratri suo, non est jndicinm, neqae jndez, neque sœcutuni allnd, neqne merces bona JQStis, vel ultioimpus. Targ, Gènes, 4* S.
(9) Je suis le Dftn d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob. Eoboé. 3,6.
• MATfllBU. 139
a aucun rapport direct : donc il but des misons puisées dans la saine philosophie pour (Combattre Topinioa des Sadducëens ; mais tous n'êtes pas un phUosophe. Adieu.
Le lendemain je fus trouver le Saddocéen. Je lui rapportai la conversation que j'avais eue avec celui qui se Gusposailf à le combattre , et lui dis que y afil n'avait point de meilleures raisons pour nim* une chose , que son antagonisie n'en avait pour la prouver^ ils feraient bien l'un et l'autre de se taire. Il m'avoua (iranchement que non, et que c'était justement parce qu'il n'avait aucune preuve certaine de la mortalité de l'amci ni son adversaire de son immortalitéi qu'il s'<^tatt mis à dogmatiser sur ce point. — C'est donc, lui dts-je, par envie de vous singulariser que vous dogmatisez? — Sans doute, me rëpondit-il : cela m'amuse 'et me divertit; si je me fais des ennemis, je m'acquiers des admirateurs ; l'une des choses efface l'autre ; et la satisfaction de faire parler de moi est de reste.... Voici, répliquaije , la première fois de ma vie que je trouve la sincérité ioiiite à l'ignorance. Vous n'êtes cependant point rhoiiiiiie que^je cherche /«ar je veux de la stncâ*ité et du savoir.
En sortant de chez le Sadduceen, je rencontrai un de mes compatriotes qui avait le renom d'être un peu incrédule. Cet homme s'apercevant que j'ëtais inquiet,' rêveur et mélancolique, me demandia ce qui me tourmentait. Je lui dis que c'était la vérité que je ne pouvais trouver. — Tja trouveras plutôt la pierre philosophale , reprit^il : penses-tu que si tant dé milliers d'hommes ont couru en vain, et couretit encore de même après elle , il te soit réservé de la découvrir ? Crois-moi, vis tranquille , et ne t'inquiète pas si la vérité existe ou si elle est trouvable : sa découverte ne rendrait iii pins parfait ni pins heureux. As-tu besoin
liO LB OOMPE&B
, de coonaltré $i une chose , purement indifférente à son égard y est ou n'est ^as , pour jouir des plaisirs de la vie? La nature te tend les bras : tu es jeune , tu es environné d'un océan de plaisirs de" toute espèce , noyésy tes soins, ton inquiétude , et ta vaine curiosité.
Au reste I je suppose que tu la trouves , cette vérité que tu cherches tant : ceux qui ont intérêt qu'où ne la découvre jamais te tourmenteront,; ceux qui se soucient fort peu qu'on la trouve ou qu'on ne la trouve pas y mais qui ont des raisons pour qu on ne la divulgua ^ pas y te persécuteront; ceux qui ont embrassé un vain ) fantdme poilr elle , et qui croient la tenir y te lapideront. Je le répèle donc : la recherche du vrai est inutile : sa découverte est nuisible j penb-étre impossible ; là vie est faite pour jouir, jouissons-en et soucions-nous du reste. — Mais Moïse et les prophètes n'ont-ils point
été — Moïse était Moïse , et les prophètes étaient
les prophètes (i). Si tu aimes à lire, ouvre l'histoire de
(i^ Mali non de« prophète! afFaméi, teli que ces Wsioanaires de la Légende, dont lea jeûnes, les veilles, les médît atioos continaelTes leur échauffaient tellement la tète qu'ils lisaient dans le passé, le présent et l'avenir, et qui, par-desans le marché, voyaient encore de temps en temps Dieu , les anges < les saints, les démons, et tous les esprits qui existent dans l'nniverSk Bcontons raisonner un savant aufflais sur la manière dont les anciens prophètes acc^uéraient le don de prophétie :
In Judaeorum sacriliciis incipiebant hymni et chori in' Undem uumini8,pruptereautvidetQr, quodpost hilaritatem illam quam è vini hansto conceperant, eptiores #iderentur, acro illi eotbosiasmo percipiendo quo sacra illa essent peragenda. .M ultis haec probari poterant, ni vidiisem orationem potiùs esse contrebendam. Et vero corporels id genus auziliis Judaeos usos esse constat ad concipiendnm spiritum propbeticum ; sic musicam adhibuit Elisaeos, cibnm filii Esavi, et vinom senior Isaacns. Ihœel, de Jure Lah. 359.
L'on voit par ce passage que deux causes différentes peu-
MATHIEU. l4t
tous les peuples de la terre j et tu verras de quoi Tarnbition etlaruse^ Vimagina^ion et l'enthousiasme sont capables. Sais-tu le français? — Oui. — Écoute les vers que je vais réciter y et fais-en tou profit :
Qaand je cherche et que j'eoTûage
Les preuves d'une déilé, J'en connais f excellence et la solidité.
J'adore en frémissant cette dÎTÎnilé, Dont mon esprit se forme une si belle inlage ;
Mais, quand j'en cherche davantage.
Je ne trouve qu'obscurité ; La vérité cachée en un épais nuase A mon esprit confus n'offre plus de clarté ; Rien ne fixe mon doute et ma perplexité, En vain, de tous côtés, je cherche quelque usage,
Qui du bon sens ne soit point écarté ; , De mille préjugés chaque peuple entêté ^
Me tient un différent langage,
Oti la raison prudente et sage Ne voit qu'incertitude et qu'ambiguïté.
Le vulgaire, en aveugle, à l'erreur s'abandonne, '
Et la plus froide fiction, Marquée aucein sacré de ta religion.
Des sots admirateurs dont la terre foisonne, ,
Frappe l'imagination.
Chrétiens ou Siamois, tout le monde raisonne : L'un veut blanc, l'autre noir, et ne s'accordent point, Ghacuu des deux me dit : Ma créance est lai bonne :
Qui croirai-je du Talapoin,
Ou bien du docteur de Sorbonne F Aucun ; mais je demande un juge sur ce point, Qui soit droit et sincère, et n'épouse personne.
vent produire le môme effet. Les prophètes de la nouvelle lui ne prophétisant qu'à jeun, qu'à l'aide des veilles, des méditations, d'une contention d'esprit qui leur échauffaient la sang: ceux de l'ancienne n'acquéraient l'esprit prophétique qne par les chants, la danse, le vin, la bonne chère, et qu'au son des instrumens.
l43 LE OOMFSRE
Ce sera le bon fcof , qui lui dit en deui^ mots .* ■ Tous êtes tons les deux bien foarbes oa biea sots ; » L'esprit humain veut des preuves plus claires »Qne les lleux*commnns d'un curé.
• Ce fatns obscur de mystères, » Qu'on débite au peupie eflkréf
> Avec le sens commun n'est pas bien mémré, » La raison n'y peut rien connaître :
• Et quand on le» croitj il faut être
• Bien aveugle ou bien éclairé.»
Ma foi y ceci est vrai ! m'écriai-je. — Ecoute donc! me dit le Sadducëen ; le plus beau est encore h venir.
Le9 hommes vains et fanatiques Reçoivent sans difficulté Les fables les plus chimériques; Un petit mot d'éternité Les rend bénins et pacifiques* Et Ton réduit ainsi In peuple hébété A baifter les liens dont il est garroté.
Ces visions mélancoliques Des peuples arrogaos soumettent la $erié, Et produisent en eux cette docilité Qui dans lessages républiques Entretient la tranquillité.
. Zoroastre iadiSf par samblables pratiques , Sut fixer oies Persans l'esprit inquiété, ^ Et surprit leur crédulité
En rangeant ses lois politiques Sous Pétendard de la divinité.
11 feignit d^avoir en, dans un antre écarté , Des visions béatifiques i Il fit entendre à ces hommes rustiques Que Dieu dans aon éclat et ûên» aa^mj^iesté A ses yeux éblouis s'était manifesté.
Il leur montra deis écrits authealiqaes
Qui contenaient sa volonté ; .
Il appuya, par des tons pathétiques, Un conte si bien inventé.
Tout le monde fut enchaiité De ces fadaises magnifiques :
MATHIEU. l43
Ce meoB^^se 9âbtil paiMQl povr vérités De ce légisiatear fonda l'antorîté»
Et donna coan aux créances publiques Dont le peuple fnt infecté.
£t qui a fait ces vers? dis-je à mon homme. — C'est UD autem* français. — Cet auteur a terriblement de l'esprit; si 'Je croyais le trouver, je partirais tout à l'heure pour la France; je me mettrais sous sa conduite et je n'en sortirais pas que je n'eu susse autant que lui.
— Tu es bien téméraire I n'importe : si tu es curieux d'apprendre , tu peux partir: si tu ne trouves pas l'auteur de ces vers , tu en trouveras miUe autres qui le valent bien , et qui se feront un plaisir de t'instruire*
— Si cela est , mon d^art est résolu. Adieu.
Dès le moment, j'écrivis à un ami que jWais à Damas; je le priai de vendre tous mes effets et de m'en faire tenir le montant. Lorsque j'eus reçu mon argent , je m'embarquai pour la France; j'y fis mon cours de philosophie , et je ne gardai de juif que la barbe , et si je n'ai point découvert la vérité,. j'en ai du moins approché de bien près. Enfin , au bout de quatre ans mes affaires me rappelèrent à Sm jme , où j eus l'honneur de connaîfre le révérendissime père Jean; quelques années après j'eus la satisfaction de le rencontrer à Pétersbourg, et les circonstances que vous savez tous me procurent le bonheur de vivre aujourd'hui avec lui.
— Oh ! oh! dit le père Jean au Jui/, je ne te croyais pas si respectable. Ma foi , je t'en fais mon compliment. La philosophie pratique t'avait mérité mon amitié, la théorique t'acquiert aujourd'hui mon estime.Touche^là, et compte que si la sincérité était bannie de la terre^elle se trouverait réfugiée dans le cœur du père Jean.
t44 l'S COMPBRX
Comme il était fort tard lorsque le Juif -eut fini de parler y ceux qui avaient appétit soupèrent , et les autres se couchèrent, .