CHAPITRE Vin
Ghangemeat de matière.
Lorsque père Jean eut fini de parler, nous crûmes que Diego allait continuer 9 mais nous fîdmes bien étonnes de le voir étendu sur son grabat, et dans le méoie état qu'il était avant sa prétendue résurrection: il ^tait rentré dans sa léthargie sans que nous nous en fussions aperçus , parce qu'ayant les jeux fixés sur le révërend tandis qu^l parlait , nous prêtions trop d'attention à ce qu'il disait) pour observer ce qni se passait sur le grabat de l'EspagnoL
Gomme cet état nous alarma moins que la première fois qu'il j tomba, et que nous nous imagiu4caes qu'il allait être d*une certaine durée, nous donnâmes carrière à l'envie de rire qne le récit de ce (pie nous venions d'entendre nous avait causée. Mais rAnglàis garda son sérieux et ne parut prendre aucune part à notre divertissement. Père Jean lui aj«nt demande pourquoi il ne riait point nvec nous , il r^oodit : Mon révérend, c'est que Teiivte qne j'en avais, a fait place
rieo da ceoai e«t natàrel, ttparconséqaeat rouvraffe de Dieu. Amsi n'étaient-Uf pas phi« scrapaleax qae GraTèff* fifist-Scclea^
MATHIEIT. l!ll
à uoe réflexion qui m'est suryenue sur la nature du délire de r£spaguol;'mais plus je m'enfonee dans cette réflexion y moins j^y vois clair. Je sais fort bien que le délire vient d'un changement à la disposition du cerveau, oocasioné par la trop grande agitation et par l'extrême sensibilité des nerfs , mais je ne puis corn* prendre comment ces nerfiB, ainsi agités , excitent Hmagination à concevoir mke suite d idées claires , disitinctes, lié# ensembles , en un mot, uii raisonnement parfait y sans le concours de la raison , qui est le flam-^ beau qui éclaire notre esprit dtins Télat de veille et de santé, c'est-à-dire, lorsque toutes les facilités de notre individu sont en équilibre. — - Pour moi , je le conçois très-bien , dit le compère , et yorci comment : La formation et la nature des idées dépendent des différens mouvemens ou ébranlemens dont les fibres du cerveau se trouvent affectées par les impressions que chacun de nos sens j transmet à sa manière, et la reproduction des idées vient de la reproduction dés mêmes mouvemens qui les ont occasionées ; soit que cette dernière se fasse par l'ùopre^sion réitérée des objets , ou par quelaue cause extraordinaire qui remue certain nombre de faisceaux de fibres appropriés à certain nombre d'idées, -f Je sais tout, cela, dit l'Anglais. — Tant mieux, reprit le compère, vous en concevrez d'autant pkjs. aisément le mécanisme des visions de Dié^o ; et il ne £mdra point que j'aie recours aux définitions , ni aux premiers éljeWns de la psychologie, pour me faire comprendre.
l^ nombre, la liaison, la suite des idées que nous avons 4'^nc chose dont nous entendons parler, s'impriment dans notre cerveau en raison de la. fréquence des «répétitions , des réminiscences de cette chose , de xnéme qu'en raison de l'intérêli c[ue nous j prenons , et du tempérament des fibres destinées à recevoir les im-
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laa LE OOXFEftX
pressiolw de.rima^ de la ckose. De là , la re|H'odQction dea idëea plus ou moins vives d'une \eUe chose.
D'aitteors comme aucun faisceau de fibres de 'n<>tre cerveau n'est eotièrement isoW, mais que tous sont liés les uns aux autres par un enchaînement n^urel et né* cessaire y et que les fieiisceaux les plus prochains sont les organes destinés à tranamettre à l'ame les idées qui se trouvent avoir le plus de liaison et de rapport^ Tébvanlemettt d'un ^eul &isceau doit néceAirement se ^communiquer au^ faisceaux avec lesquels il a le plus de eonnexité; de là ^ la reproduction d'une suite aidées.
Comme tdbtes les fois que hors derétat de veille les rapuvemensde la circulation , et autres qui en dérivent , ocoaÀonnent quelques impulsions qui se communiquent aux fibres sensibles qui ont été mues par les objets ^ l'ame se représente ces mêmes objets*, et cette représentation est a autant plus distincte , plus suivie , plus durable, que la propagation de Fébranlement des fibres eét moins troublée y moins interrompue.
L'Espagnol a entendu mille fois dans sa vie faire des descriptions plus ou moins ridic^iles et bizarres du paradis'y de Venfer et du purgatoire ; la lecture des légendes, sa crédulité y ses réflexions continuelles , ont rappelé mille autres fois les mêmes contes ; les fibres de son cerveau, destinées à recevoir les impressions de ce genre, avaient natuFellement toute ta sensibilité , la souplesse et l'activité uécessaires aux sensations les plus vives; le ^temps et le mouvement perpétuel àe ces fibres ont acquis à son àme la faculté de se représenter toutes ces obose«r conime s'il les avait sous les yeuK« Il ne faut do»c plus s^étonner si pendant son délire les esprits animaux, portés à la tête, aui«o>tft mis en jea le» eoganes de son cerveau les plus disposés à être m\» j et si , TOvenu de son.éta^,il aura crû avoir fait véritablement le vograge dont il nbus« fait le récit. — Bravo ,
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dit Vitutos y mm crorez^vous , mOosit^r le philQsop]ie> que la mention que Uiégo a faite en passant de la cohé<^ sion de la terre , de Timpulsion, de rattraotion , de la mécanique des forces centrales., du système salaire , etc. , dérive de Tébranlement de kiaoeaux de fiibrej eontigus aux faisceaux destinés à la rJi^prioduction des idées du paradis , de Teafer et du purgatoire, qu'il a puisées d.e& discours des dévots ou de la lectot^ des leV gendes ? *- Pourquoi non ? répondit le cocppère; comme TËspagnol m'a entendu cent fois traiter de 'ces matières , il est apparent qu'ep son particulier il aura adapté ce qu'il en aura retônu aux chimènesdont son imagination se repaît sans cesse. Par exemple, il est persuadé que l'enfer est sitoé au centre de la terre : or, en méditant sur la routé qui doit y conduire il se se9iL représenté les différentes couches de terre , de pierres et d^autres substances , dont j'aurai dît que la croûte du globe est composée ; en méditant sur la vitesse avec laquelle l'ame d'un réprouva tomjie en ce Hev > il y aura adapté quelques-uns^ de mes raisonnemens sur la mécanique des forces centrales. Il s'ensuit de là quece^ idées si différentes, et puisées dans des sources si éloi«-
tnées t se seront trouvées réunies , et seront devenues es pièces propres à former dans son esprit un tableau parfait , toutes les fois que les iibres destinées à la re» production des idées, se trouveront ébranlées dans l'ordre, la proportion et la durée uéeessaâres à la forma-* tion d'un tçl tableau.
— Et la verrue du bout du nez de Lucifer, dit père Jean à son neveu, sa simarre doublée de fer blanc, sa couronne de buis, les suisses de son palais , l'histoire de Charlcmagne, de Sixte-Quint, du prélat Tongarini^ etc., tout cela viendrait-il anssi du fruit des lectures de l'Espagnol, ou de tes discours su? ces matières ?— Que cela vienne d^où il pourra^ répondit le oompère , ce
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n'en sont pns matins des idées reproduites. Il existe certainement daos le cerveau de l'Espagnol un certain nombre de fibres qui ont été mues par la vue d'une yerfue, d'une simarre, d'une feuille de fer blanc, de quelque inachine de buis, etc. ; or, si tandis aue son esprit était occupé à contempler Lucifer , quelqu'impulsion intestine a ébranlé ces fibres , eQes auront aussitôt reproduit les idées auxquelles elles sont anpro- Sriées ; mais l'ame n'ayant alors aucun pouvoir ae réééuir I ces idées se seront trouvées assorties d'une manière vague et bizarre , se seront incorporées dans le rêve suivi de PBspaffnol) et en auront fait un chaînon , jpioiqu'informe et défectueux.
— Monsieur le philosophe^ dit l'Allemand , est-ce que les songes des animaux s'opèrent par la même mécanique que ceux de l'homme ? — Sans doute , répondit le compère : puisque les animaux ont un cerveau composé de fibres sujettes aux impressions des objets , et susceptibles de mouvemens ^ quoique moins variés , inoins combinés que les nôtres. — Si les animaux nous ressemblent du côté de la tétci dit l'Allemand ^ il y a . toute apparence qu'ils nous ressemblent par ailleurs. — Ils nous ressemblent en tout, reprit le compère, à la
Serfection près. Ils ont une ame douée de perfections , e sentiment, de volonté, d'activité, de mémoire, d'imagination ; s'ils étaient doués de la parole, ils généraliseraient leurs idées , ils seraient susceptibles de mo^ ralité. Mais l'échelle qui exprime le développement de leur ame renferme moins de degrés que celle qui exprime le développement de la nôtre. Et leur imper— lectiôn sur cet article vient sans doute de ce que leur cerveau manque de fibres représentatrices des signes d'instituitiuQ , ou de ce que celles qui les composent ne, sont point susceptibles de tous les mouvemens ^ et des mêmes suites de mouvemens , que- les libres
yGoo'gle
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du cerveau humain; mais cette imperfection des animaux, à parler philosophiquement , ou çonsjderée du côté du tout dont ils font partie, n'est rien moins* qu'une imperfection | il fallait qu'ils fussent tels pour . occuper la place qui leur était jdestinée dans réchelle des êtres. — C'est-à-dire | dit rAUemand , que Tame des aiiimanx est une ame purement sensitive , et que la nôtre est d'une espèce amphibie , qui se détermine tantôt par de simples sensations, tantôt par des notions (i) : que ces notions font de Thommo-un être qii'on appelle moral, et une brute, lorsqu'il ne se détermine que par des sensations. La cause des déterroinaUbns de ce dernier genre m'est passablement connue; je désirerais qu'il plût à votre philosophie de m'instruire un peu sur la cause des déterminations du premier. — Cette cause consiste 9 répondit le compère, dans l'entendement , la volonté, la liberté et les autres facultés de la principale partiç de nous-mémc, qu'on appelle ame raisonnable; partie qui est déterminée au bien par le principe invariable de son essence ; partie qui... — Je vous entends, interrompit l'Allemand, lorsque nous agissons en conséquence des simples déterminations de celte ame raisonnable , nous faisons le bien ; mais lorsque nos actions sont l'effet des déterminations de la partie sensitive , nous faisons le mal. —
(i) La principale différence qu'il 7 a entre les hommes et les bêtes, c'est que celles-ci n'agissent ^ue par les impressions des sens, et qu'elles ne sont touchées que du présent, sans avoir que très peu de sentimens du passé ou de l'avenir; au lieu que l'homme a l'avantage de la rainon , qui le rend capa^ ble de voir les causes, les progrès et |es suites (les choses, de comparer ensemble ce qui a quelque conformité , et de joindre l'avenir au présent.
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Je ne vons diis point cela ^ reprit le coOipëre. -— Eb ! que diantre dis-tu donc? dit père Jean; tu nous parleslà d'une ame raisonnable qui est déterminée gu bien par sa nature , etc. , comme si Tame ^nsîtive serait nécessairement déterminée au mal par la sienne ; d'où viennent donc les maux qui affligent la partie du g^enre humain qui prétend être la plus raisonnable? d*où.. viennent les persécutions que nous avons essuyées? Tout cela tire-t-il son oripne d'une substance qui est déterminée par sa nature à filtre le bien ? L'orgueil , Tavariccy la haine, la vengeance | les trahisons , les tyrannies , les cruautés réfléchies ; seraient*ils les effets des déterminations de la partie sensitive? Ne doit-on point tontes ces belles choses aux principales facultés de ton ame raisonnable , de cet objet si aigne d'admiration , qui distingue les hommes des animanx par Tih-^ telligence , la réflexion , le raisonnement , tes connaissances 9 et surtout par ce mot admirable dé conseiefice j ou àemoi, dont on fait tant de bruit? N'est-ce point , en s'éloignant de la ressemblance que l'homme a eue primitivement avec les animaux y-qu'il devient méchant^ cruel et féroce comme tu le dis?
Qu'on ne m'objecte pas que j'ai avancé mille fois dans ma vie qu'il n'y a ni bien ni mal moral y que toutes nos actions sont indifférentes ; et que je le répète tous les jours ; car j'entends cela dans l'état de nature y c'estràdire dans la satisfaction indifférente de tous nos besoins, dans l'appropriation des choses nécessaires à notre cbnservation^ dans la juste défense de nousHSiéme. Je n'ai point entendu disculper l'homme social.
Si cette substance y qu'on appelle ame, était déter— nnnée au bien par le prtneipe'iuvartable de son essence en tant que raisonnable, d'où viendraient donc les mausc qui résultent de celte détermination? On me dira que c'est l'influence que la partie sensitive a sur elle , mais
MATHIEU i^^
éette partie temitive ettramedesiimHUttXy Hiistruinent de leurs detenninatioDs, et il ne résulte mean mal de ces déteminations : pourquoi domo de rin*fiueuoe réciproque de deux aubstaiices parfaites dans leuresseace^ etdéleniftiiiées par kur principe à agir dans l'ordre^ lorsqu'elles agissent seules f r88uiie-«t>*il tant de maux? Ces maux viendraient^ils doue d'un troisième prracipe qui trouble Tordre de cette union, de cette influeaee réaiproque? S[on| *il en résulterait ^n effet mixte qui ne serait ni pb jsique ni moral^ ^.les actions de rhomme doué de eonnaissances^ et rivant en société sont nécessairement Tune ou rautre. Qu'as-tu à répondre à cek? — Rien , dit le compère, — Parle hardiment^ je te le permets. «—Rien, voui dis-)e. — Parle, je te l'ordonne. -*— Je n'ai rien à répbndi« là<-des8us. ■-r ¥arle| ou je t'assomme. -^ Ëh bien, puisqu'il y va d'être assommé^ je dirai naïvement que je n'entends goutte au galimatias que mon cher onde vient de dé-^ biter, et qu'il ferait bien de ne point raisonner sur des matières dont il n'a aucune connaissance. — Viens-ça que je t'embrasse, dit père Jeim; je reconnais par cette rép<»i8e simple et naturelle que tu es digne d'être mon nrv«u; je prélère la franchise et l'ingénuité à tout l'or de l'univers.