LE COMPARE
go y car je n*at jamais doute de sa toute -puissance envers ceux qui l'invoquent dans leurs tribulations : preuve de cela ^ je me sens déjà à moitié guéri. — Holà, s^gneur^ holà^ dit le compère^ n'allez pas si vite; si j'étais encore un charlatan , que deviei)driez-vous ? — Eh ! que me peut-il arriver davantage ? répondit Diego ; j'ai de temps en temps des douleurs insupportables à la tête , dans les lombes y les cuisses y les jambes et les épaules ; j'ai un condjlome, fiu bout du pénis , et je n'ai pas le sou. — Il pourr(iit arriver, dit le compère , que le virus qui est la cause de vos douleurs , de votre condylome et de votre misère , vous passât entièrement dans le sang et y causât des ravages affreux. Alors, au lieu des maux dont vous vous plaignez , vous sentiriez aux parties génitales une chaleur et une ardeur extraordinaires ; vos testicules se gonfleraient , il vous viendrait à l'anus des verrues , des rhagades et des ulcères à la verge ; votre peau se couvrirait de taches rouges , pourprées , jaunes ou livides ; il vous surviendrait une infinité de tubercules durs, calleux, surtout aux environs du nez , du front et des tempes; vos ongles deviendraient inégaux , se détacheraient de leur racine et tomberaient; vous auriez le dedans de la bouche enflammé, et' il s'y formerait des ulcères; la. carie vous attaquerait les os; la membrane intérieure de votre nez deviendrait fongueuse, ulcérée, calleuse; voire voix deviendrait rauque et s'éteindrmt; votre haleine serait d'une puanteur insupportable ; vous ressentiriez par tout le corps des douleurs cent fois plus vives que celles que vous ^vez souffertes jusqu'à ce jour ; vos os se tuméfieraient et s'amolliraient ; les glandes lympha-. tiques s'obstrueraient ; vos yeux deviendraient rouges, enflammés, les paupières calleuses et ulcérées; vous sentiriez aux oreilles des tiutemens, des sifflemeus continuels; il en sortirait du pus et une matière icho-
MATHIEU. î»i
rcuse ; vous éprouveriez des céphalalgies, des afflictions convulsives, des vertiges, des tremblemens et des paralysies ; il vous surviendrait des oppressions , des difficultés de respirer , des crachemens de sang , une toux sèche et humide, des nausées fre'quentes, un dégoût universel^ un deVoiement séreux et bilieux; en lin mot, des maux si terribles, qu'il faudrait que monsieur saint Jacques fût bien fin pour vous empêcher de crever comme un misérable , devenu en horreur à vous-même et à tous ceux qui approcheraient de vous. — Bienheureuse vierge Marie! s'écria l'Espagnol, quelle abominable litanie venez-vous de débiter î Saint ' Polycarpe! secourez-moi, ou je deviens manichc^en. Je défie la guerre, la peste et la famine de réunir tant de maux a la fois.
Ah ! monsieur , pour peu que ce poison infernal étende ses ravages sur la terre, c'est fait de nous, c'est fait de l'espèce humaine; l'Antéchrist va paraître, Elic et Enoch vont revenir, les sept trompettes vont sonner, les visions de saint Jean vont s'accomplir , et le monde va finir. Est-il possible que la supérieure d'un couvent de filles, qu'une personne consacrée au service du Seigneur m'ait fait un présent si exécrable ! O créature maudite! que n'es-tu.... Non! vivez, adorable citadine ; hélas ! si ^ ous n'eussiez reçu ce poison de personne , vous ne me l'auriez pas communiqué. Ah ! monsiem* , mon cher monsieur , je vous conjure par les entrailles de votre ange gardien , de me délivrer au plus tôt de condjlome infernal , ou je me désespère comme Judas , je me pends au premier arbre , et les boyaux me sortiront du corps de frayeur et d'angoisse. Apaisez-vous , seigneur Diego , dit le compère , . je vous jure sur mon honneur que je vous guérirai entièrement. Mais parlons d'autre chose.
Vous me paraissez nn homme qui avez vu le monde.
et qui 9 par les diverses aventares de votre vie , devez avoir acauis beaucoup d'expérieuce eu toutes choses. Je chercQC à former certaine petite société;... attachez^vous à moi , vous ne vous en repentirez pas.
— Ah! très- volontiers^ repondit TËspagnol, oue saint Arnaud me préserve de refuser une telle ottre dans un moment où je ne sais que devenir ! Au reste ^ je vais vous devoir de si grandes obligations par TextirpatioQ de mon condjlome , et par l'expulsion du virus qui me mine et me tourmente , que je croirais être le plus ingrat de tous les hommes si je ne m'aban* donnais sans réserve à tout ce que vous exigez de moi. — Fort bien, dit le compère , j'aime les personnes naïves et reconnaissantes. Dès ce moment je vous reçois dans l'illustre et respectable corps des philosophes^ ainsi que mon compère Jérôme que voici ^ lequel sera désormais votre intime et votre ami de cœur. — Vous savez f dis- je au eompère^ que je ne suis qu'un sot^ et que vous ne ferez de moi qu'un très<-mince sujet. — Je sais fort bien, dit le compère, que tu n'as pas invente la poudre y mais tu as toujours assez d'esprit pour devenir un jour un philosophe du cinqtiième ou sixième ordre , car il 7 en a de tous les ëtages. Suivez l'un et Fautre mon exemple^ mes actions seront vos leçons. -^ Pour moi y dit Diego , je mé sens très dis* pèse k philosopher y moyennant qu'il n'y ait point d'hcrcsie f que j'aie le loisir de rëciter mon rosaire , qu'on ne courre aucun risque d'être pris par le diable^ ni de mourir sans confession. Po<ur de l'heresiey reprit le compère , je proteste qu'il n'y en a point : il est vrai que les philosophes ne vont pas toujours à la messe y mais la bonne volonté est réputée pour le fait, et il n'y a point d'exemple qu'aucun d'eux ait ële' pris par le diable : quant à votre rosaire ^ il vous sera libre de Je réciter aussi souvent que l'envie vous en prendra.
Au reste 9 continuft-t-il^ comme la philosophie est une science dont les principes no sont point encore bien développés; qu'il n'j a que le temps et l'usage qui puissent en procurer une parfaite connaissance ^ ne vous étonnez pas de me voir souvent parler et agir inconséquemment : c'est le propre des phUosophes. Ce qui vous paraîtra une contradiction en mot, sera une marque infaillible d'un nouveau degré de connaissance que j'aurai acquis. En finissant ces roots ^ le compère se leva^ nous reprimes notre route , et trois jours après nous arrivâmes a Vans.