‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

FIN DE LA RELATION DU VOYAGE DE l'eSPAGNOL EN l'aUTRE MONDE, ETC.

Sainte Claire ne se tut pas, poursuivit Diego, ainsi que Rabelais le lui avait dit ; mais craignant de s'attirer quelqu'autre apostrophe pantagruell'ine de la part du curé de Meudon, elle parla plus bas, et dit : "Je vous jure en vérité, ma chère, que voici la dernière fois que je me trouve en compagnie de ce vilain homme-là : n'avez-vous point entendu

comme il m'a traitée ? Voilà à quoi une honnête femme s'expose en se trouvant parmi un tas de profanes, tels que ce maudit Rabelais, un Ambroise Paré, un Ponce Pilate, et quantité d'autres qui devraient être damnés comme Caïn. — Ne jugeons point si précipitamment des choses, dit Ste. Thérèse: S. Pierre a eu sans doute ses raisons pour ouvrir la porte du ciel à ces gens, que vous regardez comme profanes. Pour moi, sans entrer dans le détail des moyens par lesquels ils ont acquis le paradis, je ne suis point fâchée de me trouver quelquefois avec eux. Ces sortes de gens ont ordinairement de l'esprit, et cela m'amuse. Rabelais, par exemple, indépendamment de ses impertinences, et du délire réel ou apparent de son imagination, a la conversation remplie de traits vifs, de railleries fines et de satires ingénieuses. Ambroise Paré est un excellent chirurgien, qui raisonne fort bien de son art, et qui m'a guérie de la jaunisse sans être médecin. Pilate est un homme fort galant auprès des dames, et un politique rusé, adroit parmi les hommes ; s'il a eu trop de complaisance pour les criailleries des Juifs, il a pu se repentir de sa faute dans son exil en Dauphiné, et s'il s'est tué comme on le raconte, il a fait en gros, pour apaiser Dieu, ce que tant d'autres font en détail pour le même sujet. En un mot, j'aime les gens d'esprit. — Et moi, je les déteste, dit Ste Claire : il semble que depuis que le monde est monde, le ciel ait pris plaisir à confondre leur vaine raison, leur savoir et leur vanité. Trouvez-moi, je vous prie, un philosophe qui ait réussi à former des sectateurs aussi enthousiastes, aussi nombreux, aussi constants que le moindre chef d'ordre monastique ou de secte théologique ait fait. Ne m'alléguez point les sectateurs ^'Aristcjte des quatre derniers siècles : car, toute femme que je suis, je vous prouverais, clair comme le jour, que si la philosophie de ce Grec ne fut parvenue à faire partie de la théologie scholastique, le règne de M. Aristote n'eût été, à beaucoup près, ni si long, ni si glorieux. Il faut donc bien prendre garde d'attribuer le zèle louable, l'entêtement, ou plutôt V opiniâtreté invincible des sectateurs de ce philosophe, au pur soutien de sa philosophie, puisque

ce zèle et tout ce qui s'ensuit, n'a dû son origine qu'à la défense de la théologie de l'école qui se trouvait en quelque façon, entée sur le péripatétisme. Et si... " La béate a raison, interrompit père Jean : les philosophes de tous les temps ont fait des disciples et non des enthousiastes. Descartes, Newton, L^e ont fait des sectateurs ; mais aucun d'eux ne s'est fait égorger pour soutenir le mécanisme des tourbillons, ou l'existence du vide, ou les lois de l'attraction, ou la fausseté des idées innées. Un homme aurait beau s'égosiller en répétant qu'il vient de trouver que la lumière, telle qu'elle part du soleil, n'est point homogène ; que les différents rayons qui la composent sont sous le même angle d'incidence, inégalement réfrangibles, et portent en eux-mêmes, d'une manière inaltérable les couleurs dont les objets sont peints, personne ne l'écouterait. Mais qu'un autre homme s'avise de dire qu'il vient d'être battu par le diable, et que Dieu lui a révélé quelque mystère inouï ; qu'il débite, d'un ton d'inspiré, quelques opinions absurdes, quelque discours qui étonne, qui touche, qui épouvante le peuple ou l'éblouisse, je réponds du succès de sa mission : qu'il trouvera des partisans, des disciples, des sectateurs : lenombre, le zèle, la constance de ceux-ci augmenteront en proportion dej.'impertinence des paradoxes que 1 ecîïè f aXTr â "d éb l't es, e t des obstacFes 'qù*(m"''TëuropposèTâ7"~Ceuxqui auront ri de ces sottises, ou qui les auront combattues, les embrasseront par la suite, ou par politique, ou par force, ou par faiblesse ; le système de l'inspiré deviendra un dogme sacré qu'il faudra respecter, et la secte formera un corps dans l'état qu'il sera dangereux de détruire, et même d'irriter.

" C'est bien dans ce sens que l'on pourrait dire que les grands événements proviennent des petites causes. S. François a eu des visions ; il les a débitées, et il en est sorti un des premiers ordres de la chrétienté. Ignace de Loyola s'est échauffé la cervelle en lisant Amadis des Gaules et la vie des Saints ; il a couru les champs, il a eu aussi des visions qu'il a débitées, et il en est sorti une société encore plus fameuse que l'autre : O François des François ! sans vous

les trois quarts du peuple seraient sans instruction, les veuves sans consolation, les orphelins sans pères, et les malades mourraient sans confession ! O Ignace des Ignaces ! sans vous Louis XIII n'aurait point succédé sitôt à son père, les Iroquois ne sauraient point leur Credo, ni les Chinois leur Pater ; le commerce languirait, et le Paraguai serait encore en friche ! "

Un chacun se mit à rire de l'espèce de naïveté avec laquelle père Jean faisait ces exclamations. Mais le révérend père, reprenant la parole, dit : " Oh parbleu ! Messieurs, ne riez pas tant, car je vous dis que la béate a raison, et je répète qu'il n'y a personne qui fasse des partisans plus zélés, plus constants, plus enthousiastes, plus propres à se multiplier, à s'étendre, se soutenir, se perpétuer, qu'un homme qui a trouvé le secret de captiver l'esprit du peuple par quelque absurditéf. Si les caïnites, par exemple, les carpocratiens, les éonites, les flagellants, les guillemettelins, ainsi que les dulcinistes, les bégards, les bisoques, les valésiens, les christiens, les hésicastes, ainsi que les turlupins, et autres fous ne se sont point soutenus jusqu'à ce jour ; ce n'est point que leurs principes manquassent d'extravagance et d'absurdités ; mais c'est que quelqu'autre secte, plus extravagante encore, les a éteints ou absorbés. — Doucement, mon cher oncle, dit le Compère, vous ne vous apercevez pas que vous faites injure à la vraie philosophie, en confondant les carpocratiens, les dulcinistes, les bégards et les turlupins avec un tas d'écervelés qui n'avaient aucune teinture de la loi naturelle^ — Réparation soit donc faite à ces messieurs, reprit père Jean ; je les adopte pour frères en ce qui concerne la conformité de leurs sentiments avec les nôtres ; quant au reste, ils n'étaient pas moins fous que les autres, et ils peuvent aller se promener avec eux."

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