SUITE DE LA RELATION DE DIEGO
Lorsque Ste. Thérèse eut fini son histoire, reprit l'Espagnol, elle dit à son amie qu'elle était passablement instruite de la sienne ; mais que comme elle ignorait le fond de celle de S. François, elle la priait de vouloir la lui conter. Ste. Claire acquiesça avec plaisir à une demande si raisonnable, et parla ainsi :
Le séraphique S. François, que voilà, est né à Assise en Ombrie, ainsi que moi. Après avoir passé les premières années de sa vie à apprendre le commerce, auquel son père, qui était un riche négociant, le destinait, il attrapa je ne sais quel mal en courant le guilledou avec ses camarades, et ce mal lui renversa tellement la cervelle, qu'il devint fou. — Fou ! s'écria Ste. Thérèse. — Oui, ma chère, fou, et très fou ; mais d'une folie si admirable, qu'elle servit de modèle, par la suite, à la réformation de la simplicité évangélique.
Le premier exploit que mon compatriote François fit en entrant dans la carrière qu'il courut si dignement après cette aventure singulière, fut de se revêtir de haillons, et de s'aller planter au milieu de Soixante à quatre-vingts gueux qui mendiaient à la porte de l'église de S. Pierre à Rome. Après avoir demeuré quelque temps parmi ces truands, il jeta ses guenilles, reprit ses habits ordinaires, et revint à Assise ; mais sa charité pour ses confrères ne l'abandonna pas. Pour en convaincre toute la terre, il ne crut pouvoir mieux faire que de voler son père pour faire l'aumône aux ladres, et raccommoder une église sur la recommandation d'un crucifix, qui lui avait fait l'honneur de lui parler.
Le père de François interprétant mal à propos certaines
paroles de Salomon, ^ ou plutôt craignant que les pieuses libéralités de son fils ne lui fissent faire un jour banqueroute, le déshérita, et le traîna devant l'évêque pour le faire condamner. Mais le saint n'en fit pas deux fois ; il se mit nu comme un ver en présence de toute l'assemblée, rendit toutes ses bardes à son père, et renia le bon homme, pour apprendre aux parents à respecter leurs enfants ; après quoi, s'étant affublé d'une guenille qu'on lui donna, s'étant ceint d'une corde qu'il trouva, et enveloppé la tête d'un capuchon qu'il forma, il se mit à courir les champs, équipé à peu près comme Cratès.
Des actions si saintes et si édifiantes touchèrent une infinité de personnes. L'on n'entendait parler que d'enfants qui avaient volé leurs parents pour faire l'aumône ; l'on ne voyait que des fils qui avaient renié leurs pères pour s'attacher à Dieu ; l'on ne rencontrait que des gens qui avaient renoncé à tout pour aller mendier ; c'était à qui admirerait, à qui imiterait, à qui suivrait le nouvel apôtre. Bref, en moins de quatre ans la moitié de l'Italie se trouva obligée de faire la charité à l'autre ; et la quaiitité prodigieuse de disciples de tout sexe, de tout â^e, de toute condition, que le saint personnage se vit, le détermina. à former unordre de religieux ; ce qu'il fit à la grande satisfaction d'un chacun, n'ayant encore que vingt-sept ans.
Je ne tenais point le moindre rang parmi les admirateurs de François ; mais je n'osais le témoigner ; mon père était terrible sur cet article ; il regardait le saint comme un fanatique, un écervelé ; il gémissait de la faiblesse de la raison humaine, en voyant l'ardeur avec laquelle un chacun embrassait un genre de vie, à son avis, si ridicule, si méprisable. Cependant je n'eus pas plutôt entendu parler de l'établissement que François venait de faire, que je résolus de m'y faire agréger.
Pour cet effet, je m'échappai une nuit de la maison ; je courus au monastère de Ste. Marie-des-Anges, où ayant été
' Celui qui vole son père et sa mère, et qui dit que ce n'est pas péché, participe au crime des homicides. Pro-zi. ch. 28, hj. 24.
reçue, fêtée, régalée comme une divinité par cet homme admirable, je fus prêchée, bénite, tondue, puis dépouillée des habits du siècle, revêtue de l'habit de l'ordre, menée chez les bénédictins de Pazzo, et de là dans une vieille église, où je devins, non pas une simple réformatrice comme vous, ma chère sœur, mais bien la fondatrice des damianites, ordre fameux, où les femmes vont sans chemise comme les capucins, sans caleçons comme les singes, et nu-pieds comme les poules ; croupissant, par humanité, dans l'ordure et la vilenie, inséparables de notre sexe ; psalmodiant, priant, méditant, gémissant, jeûnant sans cesse, et faisant tout ce qu'elles peuvent pour tourmenter leur corps, et faire enrager le diable.
Je ne fus pas longtemps sous la direction de l'homme de Dieu, sans atteindre à un si haut degré de perfection, que je servais de modèle à toutes les saintes femmes qui avaient quitté le monde ou leurs maris pour embrasser ce nouveau genre de vie. Mais cette perfection était encore bien éloignée de celle de mon directeur. François était devenu si humain, qu'il se serait plutôt laissé manger des poux, que d'en tuer un ; il était si humble, qu'il appelait les éléments, les plantes et les animaux ses frères ; il était si fervent, qu'il prêchait aux oiseaux, aux poissons, aux moutons et aux cheva\ix ; il était si respectable, que malgré l'air hideux qu'il avait acquis par sa manière de vivre, les oiseaux le caressaient, chantaient avec lui, et se taisaient lorsqu'il le leur ordonnait.
Les oiseaux n'étaient point seuls dociles à sa voix ; les autres animaux, le feu même lui obéissaient. Un jour qu'un chirurgien se disposait à lui cautériser les tempes pour une fluxion qu'il avait sur les yeux, il dit, en voyant le fer chaud : " Mon frère le feu, fais-moi l'amitié de tempérer ta chaleur et de ne me brûler que le plus doucement que tu pourras ", ce que son frère le feu fit. Une autre fois qu'il prêchait dans un endroit où il y avait un âne si fougueux, qu'il troublait tout l'auditoire, il dit : " Mon frère l'âne, tiens-toi tranquille, et laisse-moi prêcher." Son frère l'âne se mit la tête entre ses jambes, et ne remua plus.
Cet âne-là avait son bon sens : ainsi il n'est point éton-
nant qu'il obéit si facilement. Mais voici l'histoire d'un autre animal qui était dans le cas de ne pas entendre raison. Un loup enragé entra un jour dans une ville, mordit un grand nombre de personnes, et répandit une épouvante générale. François ayant appris cette aventure, vint trouver l'animal, et lui dit : " Mon frère le loup, si tu veux me promettre de ne plus faire le diable à quatre, comme tu as fait jusqu'ici, les bourgeois de cette ville te nourriront. " Le frère le loup fît signe de la tête qu'il ne demandait pas mieux. " Assure-moi donc de ta promesse, reprit le saint homme. " Le frère le loup leva la patte droite, et la mit très poliment dans la main du frère François. Alors le frère François dit au peuple : " Mon frère le loup, qui est ici présent, promet de vivre en paix avec vous, si vous consentez de le nourrir comme il doit l'être ; ce dont je suis caution." Toute l'assemblée promit de ne rien laisser manquer au loup. Alors le saint personnage dit : " Et toi, frère le loup, promets-tu de garder ta promesse ? " Le loup se mettant à genoux, et levant derechef la patte droite, fit entendre par gestes qu'il n'était point loup à violer ce qu'il avait promis. En effet, l'animal vécut encore deux ans, cherchant sa pitance de porte en porte, et dans une profonde paix, non seulement avec les hommes, mais encore avec les chiens de la ville et des environs.
Quoique mon compatriote aimât beaucoup ses frères les animaux, il ne laissait point de les punir lorsqu'ils commettaient quelque cas un peu grave. Il maudit une truie pour avoir tué un agneau par bêtise ; et la malédiction eut son effet. Il n'était pas plus traitable lorsque quelques malintentionnés l'interrompaient dans ses sermons. Un jour une femme s'étant avisée de sonner une clochette tandis qu'il prêchait, il lui enjoignit de se tenir tranquille ; mais cette femme continuant toujours, il commanda à Satan de l'emporter, et Satan l'emporta.
A propos de Satan ou du diable, ce qui est la même chose, je veux, ma chère soeur, vous conter un des tours que S. François lui jouait de temps en temps.
Vous n'ignorez pas que l'ennemi du genre humain est continuellement aux aguets, qu'il étudie le faible des hommes, et qu'il ne manque point de profiter de ce faible pour les faire tomber dans les pièges qu'il leur tend. Or, voici ce qui arriva. Le serviteur de Dieu était un peu enclin à la lubricité ; et comme la mollesse et l'oisiveté sont la source de ce vilain péché, c'était aussi par-là que l'ennemi commun formait ses attaques. Un jour du mois de janvier, que le saint homme était en prière dans sa cellule, le diable vint à lui, et lui dit: " Mon pauvre François, pourquoi abrèges-tu tes jours par les veilles et la mortification ? Ne sais-tu pas que le repos est le soutien de la vie, et l'arc-boutant de la santé ! Ne t'ai-je point dit cent fois que tu es encore jeune, que tu as du temps de reste pour faire pénitence ! " Vous vous imaginez peut-être que le saint perdit son temps à quelque repartie vague et inutile. Point du tout ; il se déshabilla nu comme la main, en présence de son adversaire ; il ouvrit la porte de son taudis, et puis, zeste, il partit comme un éclair, traversa les haies comme un sanglier, et courut se fourrer au beau milieu d'un buisson d'épines, qui le déchirèrent depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds. Satan aimait trop sa peau pour poursuivre sa proie jusque dans cette singulière espèce d'asile. François y triompha à loisir ; et ce qui est bien plus admirable, c'est que le ciel honora le triomphe de son serviteur en répandant une lumière éclatante sur le buisson, et en le chargeant subitement d'une grande quantité de roses, aussi fraîches que celles du mois du juin. Mais si le saint homme savait garder son âme des embûches que son ennemi tendait à son innocence, il ne pouvait pas mettre son corps tellement à l'abri des griffes du diable, que celui-ci ne le rossât de temps en temps, à un tel point que tout le monde en avait pitié. Enfin, c'est assez parler de ces choses ; il est temps de vous rapporter l'histoire de ce prodige inouï, de cette grâce ineffable, dont ce grand saint fut favorisé du ciel par préférence à toutes les créatures de l'univers.
François s'était retiré, sur la fin de sa vie, sur une des
plus hautes montagnes de l'Apennin, pour y vaquer plus à loisir aux méditations sublimes, auxquelles il s'était entièrement adonné ; mais cela n'empêchait pas qu'il ne me vînt voir une fois tous les mois.
Un jour qu'il devait me rendre sa visite accoutumée, je le vis crotté jusqu'à l'échiné, avec son capuchon de travers, se soutenant à peine sur sa béquille, marchant de côté comme les crabes, ayant les pieds et les mains enveloppés de chiffons, et un emplâtre sur l'œil gauche. Je lui demandai qui l'avait ainsi accommodé. " Ma chère Claire ! s'écria-t-il d'une voix languissante, le Seigneur s'est manifesté à son serviteur d'une manière.... Ah ! ma chère, quel bonheur pour un ver de terre, pour un pécheur, pour un misérable ! " Comme il louait Dieu de toutes choses, je ne pus rien comprendre à ses exclamations. Est-ce que Satan vous a encore houspillé, lui dis-je ! — Non, ma chère amie, non ; vous allez entendre : le jour de l'exaltation de la sainte Croix, au matin, comme je sortais de mon réduit, je vis un séraphin à six ailes, qui descendait des nues, environné d'une lumière si éclatante, que toute la montagne parut en feu. Lorsque le séraphin fut près de moi, il me demanda si je n'avais rien à lui donner : je lui répondis que non. Alors Jésus-Christ, car c'était lui-même sous cette forme séraphique, m'imprima les marques de sa passion, et je ressentis à chaque impression une douleur si violente, que les bois et les rochers des environs retentirent des cris perçants que je jetai. Cette opération étant finie, le Sauveur disparut ; les plaies qu'il m'avaient faites demeurèrent ouvertes ; le sang en ruisselle encore ; et je regarde cet événement au dessus de toutes les merveilles que Dieu ait jamais opérées.
Quoique j'eusse été toute ma vie très disposée à croire les événements les plus extraordinaires et les plus miraculeux, je vous avoue, ma chère, que le récit de François révolta ma crédulité. Le saint homme s'en aperçut, et me demanda si je doutais encore de la vérité de ce prodige. " Oui, mon père, lui répondis-je, j'ai cru jusqu'aujourd'hui toutes vos visions, vos extases, vos querelles avec le diable, parce que
rien de tout cela ne répugnait à cette foi simple et docile, qu'une bonne catholique doit avoir pour les choses de cette espèce. Maispour votre stigmatisation, je ne la croirai de ma vie ; c'est une illusion, un prestige, une opération du diable, qui s'est transformé en ange de lumière, pour vous surprendre, ou plutôt vous êtes un... Ah ! mon père; notre divin Sauveur, qui a daigné descendre ici-bas, et mourir pour nous d'une mort cruelle et ignominieuse, est monté au ciel après sa résurrection triomphante ; il est assis à la droite de son père, d'où il ne doit descendre que pour juger tous les hommes. Il e§t impje de^croire^qu'il abandonne ces lieux, qu'il descende sur la terre pour j' jouer des rôles indignes de lui, pour y faire des choses... Ah ! mon père, si le ciel se sert quelquefois de la foudre pour punir les coupables, ce devrait être pour exterminer ces imposteurs abominables, qui, par un zèle indiscret, pour des vues d'ambition ou d'intérêt, forgent des mensonges énormes, des blasphèmes horribles, des sacrilèges exécrables, en faisant intervenir le nom de Dieu, son opération immédiate, la présence de son divin fils, dans leurs inventions diaboliques, dans leurs manèges impies... Retirez-vous de moi ; votre vue m'est en horreur, vous n'êtes plus à mes yeux qu'un monstre vomi par l'enfer..." J'allais poursuivre ; le saint ne m'en laissa pas le loisir ; il se jeta par terre en s'arrachant la barbe, en roulant les yeux comme un forcené, et en hurlant si épouvantablement, que frère Illuminé, qui l'avait accompagné, et qui, par discrétion, nous avait laissés seuls, accourut tout effrayé me demander ce qui avait donné lieu au carillon que le saint homme faisait. Je lui contai naïvement ce qui en était. Alors le compagnon de François s'écria : " Quoi ! malheureuse, vous avez osé douter un instant de la vérité de ce que l'homme de Dieu a daigné vous confier ! ô aveuglement funeste et déplorable ! Comment ne pas croire un homme que Dieu a chéri par-dessus toutes les créatures ; un homme, par lequel il lui a plu manifester sa gloire, sa puissance et son amour d'une manière extraordinaire ; un homme qu'il a choisi pour être ici-bas, par ses peines et ses souffrances, par
son humilité, sa patience et sa résignation, un second rédempteur des hommes, un homme enfin, dont les écrits, ou plutôt la règle qu'il a composée, est le vrai livre de vie, l'espoir du salut, le gage de la gloire, la moelle de l'évangile, le chemin de la croix, l'état de perfection, la clef du paradis et le contrat de l'alliance éternelle ? Ce n'est pas tout, vous avez osé ajouter que ce divin Sauveur, qui est ajourd'hui assis à la droite de son père, ne descend plus sur la terre : n'avez-vous point considéré que si avant son incarnation il a daigne quelquefois se manifester aux hommes sous des apparences sensibles, comme à Agar, près de la fontaine du chemin de Sur ; à Abraham, dans la vallée de Mambré ; à Jacob, lorsqu'il lutta avec lui ; à Moïse, dans le buisson ardent et parmi les éclairs du Mont-Sinaï ; à Josué, près de Jéricho ; aux Israélites, à Bokim ; à la femme de Manoab, à Tsorba ; à Zacharie enfin, à la tête d'une troupe de cavaliers, montant des chevaux de toutes couleurs. Si, dis-je, le fils de Dieu s'est manifesté alors de tant de façons si différentes, pourquoi osezvous affirmer, d'une audace extrême, qu'il ne l'a plus fait depuis son ascension dans le ciel ? L'époque de notre rédemption serait-elle celle de la fin de son amour pour nous, de ses soins paternels, de sa puissance, et de l'opération de ses merveilles ? Avez-vous bien pesé les suites de cette assertion impie ? Ah, ma sœur ! si ce que vous dites était vrai, les écrits de tant de saints personnages, les martyrologes, les légendes, qui nous rapportent le contraire, les décisions des souverains pontifes qui les confirment, ne seraient plus que des impostures affreuses ; la sainte et respectable tradition que l'église tient, la foi de tous les fidèles sur les apparitions réitérées de Jésus-Christ, depuis son départ d'entre les hommes, ne seraient plus qu'une illusion odieuse,,." Ne m'en dites pas davantage, m'écriè-je; je crains que la terre ne s'ouvre sous moi, et ne m'engloutisse à l'instant. Ah, mon, frère ! ayez pitié d'une malheureuse, ayez pitié de ma fair'iîlesse... En finissant ces mots, un tremblement universel me ' saisit, tout mon sang se glaça, une pâleur mortelle se répandit sur mon visage, mes yeux se couvrirent de ténèbres et de
larmes, mes sens se troublèrent, mes forces m'abandonnèrent, et je tombai à la renverse. L'on m'emporta sur mon grabat, et je ne recouvrai ma connaissance que pour pleurer amèrement ma faute, pour demander mille fois pardon à Dieu et à son serviteur d'une incrédulité sans exemple, et dont j'ai fait pénitence toute ma vie.
Je vous avoue, dit Ste. Thérèse, que j'avais lu une partie de toutes les choses que vous venez de me conter, dans le livre des conformités de S. François avec Jésus-Christ ; mais comme de mon temps ce livre fut attaqué de toutes parts, et qu'il tomba en discrédit, je cessai de le lire, et je me mis fort peu en peine d'approfondir la vérité des choses merveilleuses qu'il contenait, et particulièrement l'article de la stigmatisation, qui me parut au-dessus de toute créance. — Quoi ! ma sœur, reprit Sainte Claire, pour les vaines invectives de quelques hérétiques infâmes, ^ vous avez négligé la lecture d'un livre rempli de religion et de pitié ; un livre composé par un homme célèbre par son érudition, sa sainteté, et les miracles qu'il a faits ; un livre qui ne contient rien de plus surprenant que ce que tant d'auteurs fameux ont écrit de ce saint homme ; un livre enfin, qui ne rapporte rien que le grand S. Antonin n'ait rapporté de S. Dominique. D'ailleurs si les historiens de S. François ne vous touchaient pas, les bulles que les papes ont données pour la confirmation des prodiges que le ciel a opérés pour glorifier son serviteur, ne devaient-elles point vous convaincre de la réalité de ces merveilles, et surtout de la sacrosaintisation, dont tout l'ordre séraphique célèbre annuellement la fête avec autant de pompe et d'éclat que celle de la nativité du Sauveur ? Ah, ma chère sœur ! si j'eusse eu la millième partie des preuves que vous pouviez avoir de cet événement admirable, je me serais bien donné de garde de prendre le saint pour un menteur, lorsqu'il me le conta. Enfin, une marque incontestable de ce dernier fait, un argument convaincant qui doit fermer la bouche aux plus
' Erasme Albertus, Conrad Babius, dans l'alcoran des cordeliers, et autres.
incrédules touchant l'article des stigmates, est que le corps de François est encore aujourd'hui derrière le grand autel des Franciscains d'Assise. Ce corps est debout, entier, avec les yeux élevés au ciel, avec les mêmes plaies que le Sauveur y imprima, et dont le sang ruisselle encore. Il est vrai que depuis un certain temps le ciel, pour des raisons à lui connues, a mis un obstacle invincible à l'ouverture du caveau où ce trésor est conservé ; mais il a été vu tel que je viens de vous le décrire par le pape Nicolas V, accompagné d'un évoque et de plusieurs autres personnes ; par Sixte IV, accompagné de trois cardinaux, du duc de Milan, et d'un autre personnage d'Assise ; il a encore été vu par un gentilhomme en 1590. Pie V eut aussi la même curiosité ; pour cet effet il manda au ministre général l'ordre de faire ouvrir ce caveau, mais en vain ; le temps était venu où les efforts de tous les maçons de l'univers n'étaient plus capables d'enlever le moindre morceau de plâtre de la muraille qui ferme l'ouverture de l'endroit qui contient ce dépôt sacré.
Voilà, ma chère sœur, les principales choses qui regardent la vie de cet homme admirable, que l'on peut regarder comme un médiateur entre Dieu et les hommes, comme un autre sauveur du monde, puisque S. Dominique et lui se sont trouvés dignes d'apaiser le courroux de l'Eternel, lorsqu'il voulut foudroyer la terre pour les péchés du genre humain.
Quant à ce qui regarde l'ordre célèbre que le saint a institué, j'ose dire que cet ordre l'a emporté et l'emportera toujours sur tous les autres, tant par sa sainteté, son zèle ou la dignité des personnes qui l'ont embrassé. Cet ordre peut se glorifier d'avoir produit plus de trois mille saints, canonisés ou béatifiés, ou martyrs, ou confesseurs illustres, par la sainteté de leur vie et par leurs miracles ; d'avoir fourni six papes à l'église et plus de dix-huit cents autres sujets, tant cardinaux, patriarches, archevêques, évêques et légats ; d'avoir vu dans son sein plus de cent personnages de la plus haute dignité, tels que des empereurs, des impératrices, des rois, des reines et des enfants de rois ; plus de sept cents autres
personnes de la première distinction, tels que des princes et des princesses, des ducs et des duchesses, des marquis et des marquises, des comtes et des comtesses. Cet ordre, enfin, compte encore aujourd'hui plus de cinq cent mille sujets répandus dans toutes les parties du monde, où leurs travaux, leurs vertus, leurs exemples servent de base et d'appui à la religion chrétienne, et prouvent aux incrédules du siècle qu'un tel institut est l'ouvrage même du Très Haut ; et que si le patriarche de la besace fut aussi fou que mon père l'a cru, ce fut de cette folie sage et salutaire qui l'emporte sur le bon sens ridicule et méprisable, sur cette fière et damnable raison, que les gens du monde prennent pour un rayon de la divinité, et pour l'unique flambeau qui doit les éclairer dans toute leur conduite.
Vous voyez par tout ce que vous venez d'entendre, ma chère, que l'on peut aller au ciel par des routes différentes : vous avez mérité ce bonheur par la mysticité, S. François par ses visions, et moi en me tourmentant : mais je ne sais par quel moyen ce vilain M. Rabelais que je hais plus que le diable, est parvenu en ces lieux. O maudit brouillon, bouffon railleur, débauché, ivrogne, apostat, faut-il que je te voie parmi tant d'honnêtes gens ! — Taisez-vous, vieille sotte, dit Rabelais, il y a une heure que vous braillez sans savoir ce que vous dites.