‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 17 sur 48 · DIEGO REVIENT DE SA LETHARGIE, ET NE SE RESSOUVIENT · texte numérisé non relu

DIEGO REVIENT DE SA LETHARGIE, ET NE SE RESSOUVIENT

AUCUNEMENT DE SON VOYAGE EN l'aUTRE MONDE. LE

BEAU TEMPS ÉTANT ARRIVÉ, NOUS PARTONS DE l'eNDROIT OU l'hiver nous avait CONTRAINTS DE SÉJOURNER.

Le lendemain matin l'Espagnol revint de sa léthargie, mais il ne se ressouvenait point d'un seul mot de tout ce qu'il nous avait conté la veille ; ce qui donna lieu au Compère de disserter amplement sur les causes physiques de l'oubli des choses qui se passent dans notre imagination pendant les rêves et les délires.

Lorsque la dissertation du Compère fut finie, le Juif eut la complaisance de nous régaler de son histoire : les jours

suivants, l'Anglais, l'Allemand et le Suédois firent la même chose ; et ces histoires firent naître cent petites observations qui donnèrent lieu à quelques questions curieuses et intéressantes, dont la discussion occupa la société philosophique pendant les trois mois que nous restâmes encore dans cet endroit. Mais comme ces histoires, ces observations, ces questions sont trop "longues à rapporter ici, je les réserve pour un autre ouvrage. En attendant, je passe à notre départ.

Le lecteur se souviendra que la tentative que nous avions faite avant l'hiver pour gagner Samarcand par la Tartarie orientale, avait été infructueuse. C'est pourquoi, lorsque le beau temps fut venu, le Compère résolut de diriger notre route au sud-est.

Après avoir marché environ quarante-cinq jours à travers des montagnes et des forêts immenses, abondantes en toutes sortes d'animaux, le pays devint moins fertile. Le Compère nous ayant avertis que nous allions entrer dans le désert de Samoio, nous songeâmes à l'avenir : nous fîmes une chasse qui nous procura environ six cents livres de viande que nous fîmes sécher à la fumée : après quoi nous entrâmes dans le désert, espérant d'y trouver quelques secours, qui, joints à notre viande, nous mettraient en état de le traverser sans craindre la faim.

Au bout de quelques jours de marche, nous ne rencontrâmes plus d'arbres ni de montagnes ; la terre n'était plus qu'un sable rougeâtre, couvert de mousse sèche, et de quelques plantes de jonc marin, différent de celui qui croît en Europe ; l'on n'y voyait ni rivière, ni ruisseaux ; toute l'eau qu'on pouvait trouver était une eau croupissante et verdâtre, contenue dans des étangs sans poissons : quant aux animaux, ce désert n'était peuplé que d'une espèce de belettes que nous rencontrions assez rarement ; encore fallait-il être bien subtil pour en approcher d'assez près pour les tirer.

A mesure que nous avancions, le désert devenait ':plus sablonneux, plus sec, plus stérile, et les belettes plus rares. Quelques jours après, le soleil ne parut plus ; nous nous

trouvâmes désorientés ; ce qui nous fit résoudre de séjourner, en attendant qu'il reparût de nouveau : mais au bout de dix jours d'attente, il n'y avait pas plus d'apparence qu'il se montrât, que le premier instant de sa disparition. Comme nos provisions diminuaient, et que les belettes étaient devenues d'une rareté extrême, le Compère se détermina à nous conduire au hasard, espérant que nous rencontrerions quelque contrée plus fertile.

Ayant marché pendant trois semaines, le soleil ne paraissait point encore, et nos vivres tiraient à leur fin. Nous nous vîmes réduits à deux livres de viande par jour entre nous huit, puis à une livre ; si bien qu'à la fin nous nous trouvâmes exténués de faim et de fatigue. Le Compère avait beau prêcher, ventre affamé n'a point d'oreilles ; père Jean avait beau nous encourager par sa constance et par sa fermeté, rien n'y faisait ; le courage et la philosophie étaient à bout. Diego avait beau promettre d'aller à S. Jacques, et de porter un cierge à nostra signora del Pillar, le saint et la signora étaient sourds.

Enfin, nous n'avions plus de vivres, nous ne savions de quel côté tourner ; la mort s'offrait de toutes parts, lorsque tout à coup nous aperçûmes un horizon bordé d'arbres. Cette découverte nous rendit la vîé : nous nous remîmes en marche, nous doublâmes le pas, nous arrivâmes, nous entrâmes dans une forêt de sapins assez éloignés les uns des autres : mais rien ne nous indiqua que cet endroit fût plus abondant en vivres, que celui que nous venions de quitter.

Pour le coup l'espoir et les forces nous abandonnèrent tout à fait ; nous ne pûmes aller plus loin. Le seul père Jean tenait bon ; ses forces n'étaient point encore affaiblies, son courage naturel était au-dessus de la fortune la plus cruelle, du sort le plus affreux : si quelque chose pouvait le toucher en ce moment, c'était l'état déplorable où il nous voyait réduits.

Quoiqu'il n'y eût point d'apparence de nous tirer de cet état, le révérend père prit un fusil, de la poudre et des balles ; il nous dit qu'il fallait faire un dernier effort pour

nous conserver la vie, et nous laissa. Le soir étant venu, et voyant qu'il n'arrivait point, nous nous trouvâmes plus désespérés, plus accablés que jamais. Le Compère, à l'imitation de Sénèque, voulait mourir en moralisant, mais personne ne l'écoutait plus ; Diego même ne priait plus ; notre extrême faiblesse nous avait mis dans un état d'insensibilité, où la mort allait terminer nos jours et nos malheurs, sans nous en apercevoir. Bref, le plus robuste d'entre nous n'avait peut-être plus six heures à vivre, lorsque père Jean arriva. Le bruit qu'il fit à son arrivée, me fit ouvrir les yeux ; je l'aperçus avec un ours monstrueux sur ses épaules, et jurant comme un damné.

Lorsque le révérend eut jeté sa charge, il alluma du feu, et fit cuire une partie de sa chasse. Après quoi il nous fit prendre à chacun un peu de bouillon ; mais il ne nous laissa point manger ; il se contenta de manger pour nous : deux heures après, il nous donna encore du bouillon, ainsi du reste ; tellement qu'au bout de vingt-quatre heures, nos forces augmentèrent ; le Compère se remit à prêcher, Diego à prier, les autres à se lamenter, et moi à pleurer : la crafrite de retomber dans le même état, après que nous aurions mangé l'ours, nous faisant regretter en quelque sorte de n'être point morts avant l'arrivée du père Jean.

Deux jours après cette chasse, le révérend repartit derechef, et fut trois jours sans reparaître. Nous crûmes qu il s était égaré, ou que quelque bête féroce l'avait dévoré : enfin, il revint ; mais il n'avait rien ; ce qui nous obligea de ménager le reste de notre ours, et de partir le plus tôt qu'il fut possible.

Nous nous enfonçâmes donc dans la forêt, mais nous ne trouvâmes rien : si nous découvrions les traces de quelque animal, ces découvertes étaient si rares, que nous regardions cet endroit comme absolument inhabité de tout ce qui avait vie.

Pour surcroît de malheur, le soleil, qui s'était montré pendant quelques jours, était encore disparu : nous voyagions derechef sans savoir vers quelle partie du monde nous

dirigions nos pas. Bref, notre petite provision touchait à sa fin, lorsque nous arrivâmes dans un endroit où la mousse, dont la terre était couverte, fit place à une espèce d'herbe particulière, mèlèe de trèfle.

Cette découverte nous fit reprendre courage. Nous avançâmes encore quelques milles, nous rencontrâmes quelques broussailles, parmi lesquelles il y avait une garenne de lapins. Père Jean fit aussitôt un piège, et prit quelques-uns de ces animaux : mais il ne nous parut point que cette garenne fût assez peuplée pour nous nourrir longtemps, c'est pourquoi nous nous mîmes en devoir de chercher s'il n'y en avait point quelqu'autre dans les environs.

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