‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

AVENTURE SINGULliRE

Nous rôdâmes quelque temps çà et là ; mais nous ne pûmes découvrir qu'il y eût d'autres garennes que celle que nous avions trouvée : nous ne désespérâmes pourtant point d'en rencontrer plus loin ; il nous paraissait impossible que ce fût là l'unique endroit de la forêt habité par ces animaux ; ce qui, comme je viens de dire, nous avait fait prendre courage à tous, excepté à l'Anglais, qui paraissait absorbé dans une telle mélancolie, qu'il ne parlait plus, il ne savait pas même s'il devait prendre quelque nourriture.

Comme nous conclûmes de séjourner trois ou quatre jours auprès de cette garenne, tant pour nous reposer, que pour en tirer tout le parti qu'il nous serait possible, le second jour de ce séjour, l'esprit de l'Anglais parut plus troublé que jamais. Tantôt il avait le visage enflammé, les yeux étincelants, et marchait d'une grande vitesse ; tantôt il pâlissait, sa vue s'égarait, il s'arrêtait, s'asseyait, en faisant des gestes qui ne dénotaient que trop l'état affreux où son âme était plongée.

Le soir étant arrivé, il se coucha près de nous sur le

gazon, mais il ne put reposer ; il s'agitait, se tournait, s'asseyait et se recouchait sans cesse ; il soupirait, il gémissait, et cciait^^uelquefois comme s'il fût devenu fou.

Vers le matin il fut plus tranquille ; il parut même prendre quelque repos : mais bientôt après il se leva d'une vitesse extrême ; il marcha quelques pas avec précipitation ; il s'arrêta tout court ; il revint à nous ; puis, étendant les bras, serrant les poings, et jetant vers le ciel un regard terrible, il s'écria: " Non !... c'en est fait ! la fortune inexorable m'a persécuté toute ma vie ; elle me brave en ce moment ; je vais me mettre pour jamais à l'abri de ses coups." En même temps il saisit une corde, il se la passe au cou, et court pour se pendre au premier arbre. Mais le Compère le poursuivit, l'arrêta, le ramena, et lui adressa les paroles suivantes :

" Mon ami, j!ai souvent entendu dire que la manie de se pendre prenait quelquefois aux Anglais, mais on me disait en même temps qu'ils exécutaient cela avec tout le sang-froid imaginable ; et vous vous êtes préparé à cette action par des agitations et des grimaces de démoniaque. Ce n'est pourtant point que je préfère la manière de vos compatriotes à la vôtre ; car si l'envie de me pendre me prenait à mon tour, je crois que je ne la mettrais en exécution ni d'une façon ni de l'autre : je raisonnerais auparavant, et je ne me livrerais point si facilement à ce désespoir funeste, qui se manifeste aux uns sous l'ombre d'une mélancolie sombre et farouche, et aux autres par les symptômes d'une frénésie enragée.

" Il est vrai que par ce que vous nous avez appris des aventures de votre vie, vous n'avez point lieu de vous louer des faveurs de la fortune : il est encore vrai que tout ce que vous avez souffert depuis quelques jours, est un rengrégement de maux capables d'ébranler la constance de l'homme le plus intrépide : enfin, il est vrai que nous ne sommes point sûrs de sortir jamais de ce désert aflfreux ; mais ce qui est passé est passé, il n'y faut plus songer. Quant à l'avenir, nous avons des apparences plus consolantes que ces jours derniers: nous sommes arrivés dans un endroit où la terre commence à

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se couvrir d'herbes, où nous avons trouvé quelques lapins qui nous servent de nourriture, et où nous pouvons en découvrir d'autres ; ainsi du reste, jusqu'à ce que le destin, las de nous poursuivre, nous conduise dans une contrée plus fertile.

" Vous vous êtes vu il y a quatre jours au bord d'un précipice affreux, et sa vue n'a fait sur vous que l'effet ordinaire qu'il fait sur les autres hommes ; aujourd'hui, que vous commencez à vous en éloigner, il vous effraie d'une manière horrible, et vous courez vous y précipiter. Quelle inconséquence !

" Notre mort est prochaine ou elle est éloignée; si elle est prochaine, ce n'est point la peine de l'avancer ; si elle est éloignée, nous avons encore le temps de voir la fin de nos maux. La vie est le plus beau présent que la nature nous ait fait ; c'est être ingrat que d'y renoncer si légèrement. Si le sage ne doit point non plus se laisser éblouir par les honneurs et la prospérité, il ne doit point non plus se laisser abattre par les malheurs : la douleur et l'infortune sont les aliments de la vertu, ainsi que le contraire est la pierre de touche de la philosophie. "Il y a bien plus de constance à. user la " chaîne qui nous tient, qn^à: ta rompre, dit Montaigne, et " plus de preuve de fermeté en Régulus qu'en Caton, C'est " l'indiscrétion et l'impatience qui nous hâtent le pas... C'est " le rôle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir " dans un creux, sous une tombe massive, pour éviter les " coups de la fortune... Tous les inconvénients ne valent pas " qu'on veuille mourir pour les éviter. Et puis il y a tant de " soudains changements aux choses humaines, qu'il est mal " aisé de juger à quel point nous sommes justement au bout " de notre espérance. Toutes choses, disait un mot ancien, " sont espérables à un homme pen3inTqxî*î'I"vîf.***

" Je ne nie cependant point qu'il y ait des circonstances malheureuses où la mort est préférable à la vie ; mais elles sont trèsfrares, et l'état où nous sommes en estbien éloigné.'*

Lorsque le Compère eut fini de parler, père Jean lui dit : "Je voudrais bien savoir pourquoi mon cher neveu s'arroge le privilège d'empêcher les gens de se pendre lorsqu'ils en ont

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envie. Croîs-tu que ce fatras de lieux communs que tu viens de débiter lui rendront la jambe mieux faite : Tu as prêché mille fois contre la tyrannie et la violence ; mais je ne trouve rien de plus tyrannique, de plus violent, que d'empêcher un homme de faire à sa fantaisie, surtout lorsque ses actions ne portent aucun préjudice à personne.

" Or ça, notre ami, continua père Jean, en s'adressant à l'Anglais, n'écoute point mon neveu ; c'est un bavard qui les trois quarts du temps ne sait ce qu'il dit ; il fait le philosophe, et il aurait souvent besoin des leçons de ses propres disciples. Crois-moi, pends-toi. Il y aurait de la lâcheté à reculer après avoir été si loin."

Ici père Jean nous défendit à tous, sous peine d'encourir son indignation, d'empêcher l'Anglais de se pendre, si l'envie lui en continuait. Mais, par un effet singulier de cet esprit d'inconséquence et de contradiction que l'homme porte en soi, l'Anglais, qui s'était montré plus déterminé que jamais pendant le discours du Compère, perdit courage à celui du révérend ; les trois quarts de ses transports s'évaporèrent ; un embarras extrême, causé par le remords d'avoir été si loin, et par la honte de reculer, lui succéda : en un mot, je ne sais si dans ce moment le pauvre Anglais était plus digne de compassion que de risée, A la fin, excité par les railleries du révérend qui s'était aperçu de son embarras, son courage se ranima ; il reprit tranquillement le chemin de l'arbre vers lequel il avait couru un moment auparavant comme un désespéré, il grimpa dessus, et s'y accrocha avec autant de gravité, que si c'eût été la plus belle action de sa vie.

A peine l'Anglais fut-il mort, que père Jean se mit en devoir de le décrocher : et comme le Compère lui demanda ce qu'il prétendait faire de ce cadavre, le révérend lui répondit qu'il voulait le manger. Cette réponse nous fît horreur à tous, mais le révérend père persista dans son entreprise ; il vida, il écorcha l'Anglais le plus proprement du monde, il le coupa en quartiers, puis il nous tint le propos suivant :

" iVIes enfants, voici de la provision au moins pour huit

jours. L'horreur ridicule que l'on a de manger de la chair humaine, le respect imbécile que l'on a pour le cadavre d'un homme, ne tirent leur origine que de notre ignorance, ne sont fondés que dans notre imagination. Cette chair n'est point autre que celle des animaux que nous mangeons. Le germe d'un homme n'a point d'autre origine que celui d'un bœuf ou de tel autre animal que ce soit : c'est une même substance un peu différemment modifiée ; il est fécondé de même, le même mécanisme le développe : l'homme n'acquiert son accroissement, il ne vit, il ne s'entretient qu'à la manière des autres animaux, c'est-à-dire, par l'appropriation, par l'assimilation de quelques particules de matière, qui avaient appartenu auparavant à quelques autres individus ; et la mort n'est en général, tant chez l'homme que chez la brute, qu'une obstruction totale, qu'une cessation de toutes les facultés animales, et des fonctions du corps.

" La chair humaine n'a donc rien en soi qui puisse empêcher d'en faire usage. Ce n'est donc que par un effet de notre ignorance ou de notre orgueil que nous ne la mangeons point : de notre ignorance, parce que nous n'en connaissons point véritablement la nature ; je viens de la démontrer : de notre orgueil, parce que nous nous imaginons sottement que cette chair est d'une nature infiniment supérieure, infiniment plus respectable que celle des autres animaux mangeables. Quel aveuglement ! Si le corps humain est, comme on l'enseigne au peuple, d'une nature au-dessus de celle des brutes, parce qu'il est la coque ou l'enveloppe qui renferme une âme immortelle, laquelle abandonne le corps à la mort ; ce corps abandonné n'a donc plus rien en soi qui nous porte à le respecter davantage que celui d'un boeuf, d'un mouton, d'un cochon dont nous mangeons tous les jours : au contraire, si l'homme est en tout semblable aux brutes, pourquoi avoir d'autres égards pour son cadavre que pour celui de ces derniers ? Nous sommes bien orgueilleux de nous élever si haut, ou bien injustes de les abaisser si bas.

" Le respect que l'on a pour un corps mort, et qui empêche de le manger, est donc ridicule et mal fondé. D'ailleurs,

qu'importe à qui n'est plus, que son cadavre soit enterré, brûlé ou dévoré ? Tôt ou tard les parties qui composent ce cadavre doivent se dissoudre, il doit être anéanti ; le chemin qui mène à cet anéantissement ne peut donc qu'être très indifférent à celui qui est mort ; que ce chemin soit long ou court, droit ou tortueux, large ou étroit, égal ou raboteux, c'est pour lui la même chose ; la terre, le feu, l'eau, l'estomac des hommes, des vers, ou de quelque bête féroce, sont pour lui une sépulture égale. Enfin, s'il y avait quelque choix à faire pour la sépulture de l'homme, l'estomac humain devrait l'emporter sur tout : nous ne pourrions mieux témoigner notre estime, notre respect pour nos semblables, qu'en devenant nous-mêmes leur tombeau, qu'en les mangeant, qu'en les convertissant en notre propre substance. ^

" Cependant je n'entends point qu'il soit bon de manger un homme mort de maladie, surtout de maladie épidémique ; mais il y a des cas où l'homme est mangeable et très mangeable même. Tantôt un charretier se trouve écrasé par sa charrette ; un charpentier tombe du haut d'un bâtiment et se tue ; un couvreur en fait autant ; tantôt un galant se bat en duel et perce son rival, un voleur assassine un richard, la justice pend le voleur.... et la guerre ! ventre-bleu, la guerre ! que d'occasions n'apporte-t-elle pas de faire ripaille aux dépens de notre espèce ? Mais non : l'on enterre le charretier, le couvreur et le galant ; l'on mène le voleur à la voirie, et l'on enrage de faim sur un champ de bataille couvert de morts.

— Révérendissime père Jean, dit Vitulos, il me semble qu'il y a quelque chose de révoltant, de cruel, à manger le corps de son semblable. — Eh ! quelle différence y a-t-il entre de la chair et de la chair, répartit le révérend r n'ai-je point déjà fait voir que la chair d'un homme mort n'est point autre que celle d'un bœuf ou de tel autre animal r

— Je veux, dit le Compère, que notre chair n'ait rien en soi qui la distingue de celle des autres animaux, mais les hommes sont si sensuels, si cruels, lorsqu'il s'agit de satisfaire leurs

' Comme faisaient les Massagètes à leurs pères et mères.

désirs effrénés, et surtout leur gourmandise insatiable, que si la mode de manger de la chair humaine venait à s'introduire, ils s'égorgeraient à la fin les uns les autres pour se dévorer ensuite. L'on aurait beau leur représenter que les tigres et les léopards, malgré leur extrême voracité, respectent leur espèce ; qu'il n'y a peut-être point d'exemple où l'un de ces animaux ait dévoré l'autre de propos délibéré, ils s'entre-chasseraient comme ils chassent les lièvres et les sangliers, et ils en viendraient à un point où l'on verrait les petits enfants au marché comme l'on y voit des cochons de lait. Que l'on ne traite pas mes conjectures de paradoxes, car je soutiens qu'il fallut que l'homme fît un tout autre effort contre le cri de la nature, pour parvenir à ce point de cruauté qu'il exerce journellement envers les animaux, pour assouvir son odieuse voracité, que pour venir à celui d'aller à la chasse humaine, et de foire une boucherie de sa propre espèce.

"Ce n'est pas toutefois que je trouve cruel ou révoltant de se nourrir d'un cadavre dans la plus grande nécessité : car, malgré les objections que M. Vitulos a faites à mon cher oncle, j'avoue que dans les circonstances où nous sommes, je serais peut-être le premier à manger de l'Anglais, si nous n'avions dans ce moment la ressource de la garenne. Je ne trouve point non plus qu'il soit déraisonnable que vingt hommes, abandonnés dans un désert ou à la merci des flots, et prêts à périr de faim, tirent au sort pour voir qui d'entre eux sacrifiera sa vie pour la conservation des autres ; mais je répète que si l'usage de la chair d'un homme mort de l'une ou de l'autre manière dont mon oncle a fait mention tout-àl'heure, venait à s'introduire dans les cuisines, les hommes en vie courraient grand risque : leur voracité naturelle l'emporterait d'autant plutôt, d'autant plus facilement sur l'humanité, que, de l'état où ils sont aujourd'hui à l'égard des brutes, ils n'ont, comme j'ai dit, qu'un pas à faire pour parvenir au même point à l'égard les uns des autres. ^

' Le lecteur est averti une fois pour toutes, que lorsque le Compère invective contre les hommes, c'est toujours contre les hommes civilisés.

" Je vais prouver ma thèse ; et si je m'y prends d'un peu loin, je n'en reviendrai pas moins au but que je me propose.

" Si vous entrez dans les étables d'un laboureur, vous y verrez un troupeau de pauvres bêtes, chérir, caresser, se fier à un homme qui les élève, qui les nourrit, qui les accable de soins intéressés, qui les flatte d'une main traîtresse, pour les livrer ensuite à leur bourreau, c'est-à-dire, au boucher.

" Si vous vous transportez de là dans les étables de ce dernier, vous entendrez le bœuf beuglant, la brebis bêlante, appeler sans cesse leur premier maître, lui annoncer que l'heure de ses soins ordinaires est venue ; que son retardement les afflige, que sa présence les consolerait ; tandis que le traître, qui vient de les vendre et de les livrer, s'en retourne gaiement chez lui chargé du prix de leur tête. Cependant si un bruit soudain se fait entendre à la porte de cette étable, la brebis, qui ignore l'horreur de sa destinée, bondit de joie, et croit que son maître chéri la cherche pour la conduire aux champs : le bœuf s'agite et mugit de satisfaction ; il croit que son maître chargé de la nourriture qu'il attend, va remplir la crèche à laquelle il est attaché : mais, au lieu de ce maître si attendu, c'est le boucher impitoyable qui vient les arracher de ce lieu, pour les mener dans l'endroit où il exerce ses cruautés ordinaires, pour les assommer, les égorger, les déchirer sans pitié, sans miséricorde, pour les transporter ensuite dans une boucherie, dont le spectacle horrible semble réjouir la vue de ces vils esclaves, ^ payés pour procurer à leurs maîtres l'abominable satisfaction d'assouvir leur gourmandise enragée de la chair et du sang de presque tout ce qui a vie sur la terre.

" Cet échantillon suffisait pour prouver ce que j'ai avancé : mais poursuivons.

"Les boucheries ne sont point les scuU théâtres de la cruaut^des hommes en\Lr> iL^ aiuiviaux. Si \ eus entrez dans la cuisine de quelque grand, vous y verrez la timide volaille

' Tels que les maîtres-d'hôtel, les dépensiers, les pourvoyeurs, ou autres chargés de la dépense et des provisions de bouche.

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aussi cruellement maltraitée : ici c'est un cuisinier qui égorge de tendres pigeons, qu'à peine la nature a couverts d'un peu de duvet : là ce sont des faisans, des poulets, des canards ou autres animaux de cette espèce, qui palpitent et qui nagent dans leur sang. Si de là vous portez vos pas vers la plaine et les forêts, vous n'entendrez que des coups de fusils redoublés, que les cris perçants du gibier blessé ou expirant : la légèreté de sa course, la rapidité de son vol, ses ruses, son adresse, ne peuvent le mettre à l'abri de l'avidité, de l'acharnement, de la barbarie du chasseur. Les rivières les plus rapides, les lacs les plus profonds, les mers les plus orageuses n'ont môme pu mettre les poissons à couvert de la dent meurtrière de l'homme : il semble que la terre, dénuée d'herbes, de racines, de plantes et de fruits, n'offre à la voracité effroyable qui le tourmente qu'un globe de sable, chargé d'un petit nombre d'animaux propres à lui conserver la vie, et qui vont lui échapper. Comment donc ne dévorerait-il point son semblable, s'il connaissait une fois le goût qu'a la chair humaine ?

— L'ami, dit père Jean, il me parait que ton imagination se ressent un peu de la diète que tu as faite. — Qu'elle s'en ressente ou non, reprit le Compère, ce que je viens de dire n'en est pas moins vrai, et d'autant plus vrai que depuis l'éléphant jusqu'au ciron, rien n'échappe à la cruauté de l'homme. S'il assomme, s'il égorge, s'il mange les animaux mangeables, ceux qui ne le sont pas n'en sont pas plus à l'abri de ses coups : tantôt il en tue un pour quelque usage particulier ; tantôt il en dissèque un autre pour s'instruire ; tantôt il en éventre un troisième pour s'amuser.

" S'il construit, s'il équipe, s'il arme un vaisseau, il vous dira que c'est pou?- cojirir a travers les mers glaciales^ a la poursuite de quelques baleines^ dont V huile est nécessaire pour peindre sa maison^ corroyer son cuir^ et graisser ses bottes. S'il habitait une simple cabane de roseaux ou de feuillages, comme les premiers hommes on fait, sa maison n'aurait pas besoin de peinture : s'il allait nu-pieds comme eux, il n'aurait besoin ni de souliers, ni de bottes ; s'il leur ressemblait, enfin, l'huile

de baleine ne lui serait pas plus nécessaire que la graisse humaine n'est nécessaire à la baleine.

" S'il ouvre un animal vivant, et qu'à l'aide d'une lunette il y découvre ce qu'il n'a jamais vu, il criera au prodige ; il fera part de sa découverte à tout l'univers ; il dira que Dieu est admirable dans ses opérations : comme si cette découverte était plus admirable que ce qu'il voit tous les jours ; comme si l'on ne pouvait s'apercevoir des opérations merveilleuses du Créateur, qu'en martyrisant, qu'en disséquant les créatures ; comme si la puissance de Dieu ne pouvait se considérer qu'au microscope.

" A^IaiSy dira-t-on, si l'on casse la patte à un animal^ si on lui arrache un œil^ si on lui ouvre le ventre^ etc. y c'est pour faire quelques observations utiles à la médecine et à la chirurgie^ ou pour prendre la nature sur le fait dans ses opérations^ ce qui instruit et amuse tout à la fois. Fort bien : c'est pour cela que les médecins et les chirurgiens sont aujourd'hui si habiles, et qu'ils tuent si peu de monde. Mais les animaux, à la conservation desquels la nature s'intéresse autant qu'à la nôtre, ont alors le même droit sur nous. Que dirait-on cependant si un chien, devenu chirurgien, cassait la jambe à un homme pour apprendre à guérir celle d'un autre chien ? Que dirait-on si un chat arrachait l'œil à un enfant, pour voir comment les fibres médullaires du nerf optique sont étendues sur la rétine? Que dirait-on, enfin, si une biche, armée du scalpel, ouvrait le ventre à une nouvelle mariée pour y découvrir le mystère de la génération, ou seulement pour satisfaire sa curiosité } Ne crierait-on pas au meurtre, à la cruauté ? ne tuerait-on pas le chien, le chat et la biche, ou tout autre animal qui aurait osé commettre un attentat si horrible ? On ferait plus : les hommes irrités se ligueraient pour exterminer entièrement l'espèce qui aurait produit de si exécrables individus. Eh ! pourquoi donc les animaux ne se liguent-ils pas contre les hommes qui les traitent si inhumainement ? C'est que les animaux sont doux, peu colériques, jamais vindicatifs, jamais méchants ni cruels par réflexion. O- hommes civilisés ! je, le répète'donc, si vous goûtiez une fois de votre chair, il

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ne vous faudrait point ajouter beaucoup à votre cruauté naturelle, pour vous égorger et vous manger les uns les autres.

— Eh! ventrebleu, dit père Jean, laisse-les s'entr'égorger et se dévorer : s'ils sont tels que tu le dis, il n'y a pas plus de mal qu'ils purgent la terre de leur espèce qu'il n'y en a que tu te taises, car, pour le peu que tu continues, tu battras tout à fait la campagne, et tu la feras battre de même à ceux qui sont assez simples pour t'écouter. Lorsque tu commences à brailler, tu fais comme ces déclamateurs éternels, qui raisonnent à tort et à travers, et qui croient faire monts et merveilles, lorsque le vulgaire, ébloui de leur enthousiasme frénétique, de leurs grands mots vides de sens, leur prodigue ses louanges insensées. Quant à moi, je ne t'écoute plus.

" Or ça, mes amis, continua le révérend, je vais mettre une des fesses de défunt notre confrère sur la braise : si l'envie prend à quelqu'un d'en tâter, qu'il le dise d'avance, pour que j'augmente la portion."

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