‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 3 sur 48 · SON ARRIVÉE A DOMFRONT · texte numérisé non relu

SON ARRIVÉE A DOMFRONT

Nous ne fûmes pas si tôt hors de la Flèche, que le compère Mathieu enfila la route de Bordeaux, au lieu de prendre celle de Domfront. Il avait une espèce de honte de reparaître dans le lieu de sa naissance, après l'aventure qui venait de lui arriver. D'ailleurs, comme nous avions fait argent de la plus grande partie de nos effets, et que nous empruntâmes encore quelques louis, nous nous trouvions une somme suffisante pour nous conduire au bout du royaume et pour payer même notre transport en Amérique, si l'idée nous eût pris d'y aller trouver un oncle que j'y avais, et qui était fort à son aise. Nous nous arrêtâmes à Bordeaux. Le Compère y fit quelques connaissances, qui lui firent trouver une terrible différence entre le séjour d'une ville où règne la liberté, les plaisirs, et celui d'un endroit où l'on est sous les yeux de maîtres hargneux, bourrus, prêchant, piaillant sans cesse, et interprétant à mal les plus innocentes démarches. Au bout de quelques mois, notre bourse se trouva presque vide. Comme nous n'avions donné aucunes nouvelles à nos parents, le Compère résolut de retourner à Domfront, et de partir ensuite pour Paris.

Lorsque nous fûmes hors de Bordeaux, le Compère me

' Le lecteur saura que c'est l'origine de notre compérage.

dit: " Mon cher Jérôme, je viens de faire une démarche ridicule et lâche, qui est bien une suite des préjugés ordinaires dont le monde est rempli. Quelle raison avais-je de ne point retourner droit à Domfront ? Au lieu de rougir de ce qui venait de se passer à la Flèche, je devais me glorifier de la persécution que j'y ai essuyée, pour avoir frondé ouvertement les usages que la superstition a introduits dans l'exercice de la religion, et pour avoir rentré dans le droit que nous donne la nature de perpétuer notre espèce, où, quand, comment et avec qui nous jugeons à propos, et toutes les fois que l'envie nous en prend. O mon cher Jérôme ! mon cher Jérôme ! Il y a bien du chemin à faire avant que les opinions et les abus que les mœurs, la religion, les lois entraînent après elles soient bannis de la terre, et que la philosophie dissipe les épaisses ténèbres dont elle est couverte ! " Comme je n'entendais rien à cette espèce de déclamation, le Compère déclama tout seul, et déclamait encore lorsque nous arrivâmes à un petit bourg où nous résolûmes de dîner et de laisser passer la chaleur, qui était excessive ce jour-là et qui fut certainement la cause de l'accident que je vais rapporter.

Au moment que nous allions entrer dans l'auberge, le compère Mathieu se trouva subitement saisi d'étourdissements, de nausées, de vomissements, puis d'un grand mal de tête, auquel succéda une fièvre violente, accompagnée de transports si considérables, qu'en moins de trois heures l'on craignit pour sa vie. L'hôte chez qui nous étions fit son possible pour déterrer le curé et le médecin ; mais en vain : il était près de minuit lorsqu'on trouva le pasteur chez une jeune veuve, sa pénitente, avec laquelle il avait passé la journée, et le médecin, chez un vieillard qui venait de mourir d'une indigestion, parce que ce mal, qu'on prenait pour une apoplexie, n'avait point voulu céder à quatre saignées, autant de lavements, ni à six onces d'eau de Luce qu'on introduisit dans le nez, la bouche et les oreilles.

Lorsque ces messieurs furent arrivés, le médecin ordonna la saignée (qui heureusement était plus nécessaire dans ce cas-ci que dans celui du vieillard), des boissons abondantes,

des fomentations froides sur la tête avec la mauve, la mercuriale, la pariétaire, et recommanda surtout d'assurer ^ le malade, parce que si les redoublements continuaient il pouvait mourir dans la nuit.

En conséquence de cet avis, le curé profita d'un moment où le Compère paraissait assez tranquille, et lui dit: " Mon cher frère, croyez-vous en DièùT? — Non, répondit le malade, d'une voix languissante. — Ne l'écoutez pas, dis-je aussitôt au prêtre, je réponds de lui sur cet article. — Bagatelle que cela, répliqua le curé, ce n'est point là l'essentiel... Mon ami, continua-t-il, acceptez-vous la Constitution ? " Le Compère, au lieu de répondre, commença à grincer les dents, ses yeux devinrent furieux et étincelants ; toutes les veines de son corps se gonflèrent ; l'écume lui sortit de la bouche en abondance, ce qui effraya le pasteur pour un moment ; puis, le zèle de ce prêtre se ranimant, il réitéra la même question ; mais le Compère, dont le transport était parvenu à son période, sauta de son lit, empoigna le constitutionnaire par la gorge, et allait l'étrangler, sans mon secours et celui du médecin, qui de sa vie n'avait vu un pareil délire. Au bruit de cette scène, l'hôte et trois vigoureux compagnons montèrent, saisirent le malade et l'attachèrent sur son lit. Pendant ce temps-là, le curé se sauva, le médecin le suivit, et moi je demeurai pour avoir la consolation de voir, dès ce moment, le mal de mon pauvre Compère diminuer ; de façon qu'en quatre jours il fut en état de continuer sa route. -

En sept jours et demi nous nous rendîmes à Domfront. Nous étions prêts d'y entrer, lorsque nous rencontrâmes le barbier de la ville, qui allait saigner les bœufs d'un fermier des environs. Cet homme, qui nous connaissait, nous apprit que le père du compère Mathieu et le mien étaient morts la veille. A cette triste nouvelle, je ne pus m'empêcher de verser un torrent de larmes. " Mon pauvre père ! m'écriaije, qui m'avez donné la vie, qui m'avez aimé, nourri, élevé, faut-il que je vous perde pour jamais ?... Quoi ! dis-je au

* C'est-à-dire le confesser, lui administrer le viatique et l'extrême onction.

Compère, tu ne pleures pas ? et la. nature... — La nature est une sotte, interrompit-il brusquement : je laisse la faiblesse de pleurer aux femmes et à ceux qui, comme toi, sont infatués du préjugé de la reconnaissance envers leurs parents. Ecoute : pense-tu que quand l'envie prit à Guillot, ton père, d'accoler Perrine, ta mère, il eût grande envie de procurer la vie à son fils Jérôme, dont il n'avait pas la moindre idée ? Crois-moi, si nos pères nous ont faits, ils en ont eu le plaisir : s'ils nous ont élevés, nourris, ils nous ont rendu ce que leurs parents leur avaient prêté. Au reste, as-tu jamais vu un mouton pleurer la perte de son père le bélier, ou de sa mère la brebis ? Pauvre Jérôme ! tu ne seras jamais qu'un benêt." Comme pendant les neuf années que j'avais étudié je n'avais pu monter qu'en troisième, que le compère Mathieu avait appris tout ce qui se peut apprendre dans un collège, et bien des choses en sus, je dis en moi-même : je ne suis qu'un ignorant ; la nature a^tori^ et le Compère a rSTson.

" A propos, l'ami, dit le Compère au barbier, de quelle mort moururent donc nos pères ? — Hélas ! répondit cet homme, hier vers les onze heures du matin, étant sur la place, il leur prit un resserrement de gosier, accompagné d'empêchement à la déglutition, d'engorgement dans les vaisseaux capillaires, de sifflements aux oreilles, de battements dans les artères temporales, à quoi succéda une suffocation qui leur ôta la vie, malgré la précaution qu'on avait prise de les élever à plus de douze pieds de haut, afin qu'ils fussent moins gênés par la presse. — Ah ! j'entends, dit le Compère : mortui sunt patres nostri morte philosophorutn. Hé bien, continua-t-il, ne voilà-t-il pas encore un eftet de la tyrannie des lois ? O divine philosophie ! quand est-ce que ton flambeau éclairera les mortels ? Quand viendras-tu dissoudre les entraves où l'univers est plongé ? — O mon père ! mon cher père ! m'écriai-je, vous êtes mort ; votre mort me prive de mon unique consolation, et me déshonore à jamais aux yeux de tout le monde. O lois ! ô mœurs ! ô raison ! ô philosophie ! quand vous accorderez- vous ? "

Lorsque nous fûmes entrés dans la ville, nous trouvâmes

que ia justice s'itait accommodée du peu de bien des défunts. Etant naturel, selon moi, que ces biens nous revinssent, je réclamai celui de mon père ; mais le procureur du roi, auquel je m'adressai à cet effet, me dit pour toute réponse : damnatïone bona publicantur^ ciim vita adimitur. — N'entendant rien à ce latin-là, je le rapportai au compère pour en avoir l'explication. " Ce latin, me dit-il, signifie que quand Hercule vola les bœufs de Géryon, il ne fit qu'user du droit que la^jQature.jdon.ne au plus fort sur le plus faible. Puis donc que nous n'avons plus rien ici, le plus court est que nous partions au plutôt pour chercher fortune ailleurs."

Page 1